L'APOTRE
A l'époque où nous sommes arrivés, Lamennais est à l'apogée de sa gloire et dans toute la maturité de son génie. Kntouré de jeunes hommes de valeur, doués môme, pour la plupart, de facultés supérieures, comme ils devaient le montrer avec tant d'éclat, le Maître vit retiré à La Chênaie, au milieu des taillis et des landes de celte vieille Bretagne, sa patrie, qu'il aima toujours si passionnément. Il distribue à ces intelligences d'élite le pain de la science humaine et divine, celui de la science divine surtout, car il rêve d'en faire, avant toutes choses, d'intrépides champions de la vérité évangélique. Il est navré de voir les outrages prodigués à l'Église, sa Mère; son désir ardent est de la venger. Or, il sait que, pour atteindre ce but, il faut que les défenseurs de l'Evangile soient non seulement
des savants, maisdes saints. Voilà pourquoi il réunit chaque jour ses disciples, comme nous l'apprend plus haut le jeune Dubreil, dans la chapelle rustique, bâtie vingt ans plus tôt par ses soins (l). Là il célèbre, tous les matins, le saint Sacrifice en leur présence et les convie au banquet eucharistique où il leur distribue, de ses mains, la manne céleste, le pain des forts. Au cours de la journée, on reviendra souvent prier dans cet oratoire. Le soir, onyfera une dernière visite au Saint-Sacrement et à certains jours on y chantera un Salut solennel.
Voilà comment vivront Maître et disciples, comment ils sanctifieront leurs études jusqu'au moment où la petite communauté devra se disperser, c'est-à-dire jusqu'à cette date néfaste du 7 septembre 1833.
Avant que ne sonne cette heure fatale, pénétrons dans ce petit sanctuaire de La Chênaie, asseyonsnous au pied de Tautel, et là prêtons une oreille attentive à la voix do celui que l'on appelai! un autre Bossuet et qui devait être un second Tertullien.
Le silence de cette Thébaïde sylvestre semble
(1) « On trare demain les fon(lémpnts de la oliaprlle. .('ai été obligé de lui donner deux pieds de longueur de plus que je ne me proposais. » {Lettre de Féli à Jean [avril iSIO]. niaize, I, 71.)
L'emplacement de cet oratoire, démoli par l'un des neveur même de Lamennais, Hyacinthe Blaize, est indiqué par une corbeille de fleurs.
l'apotre 39
encore devenir plus profond. Le Maître ouvre la bouche, et de ses lèvres éloquentes tombent les enseignements suivants que s'empressent de recueillir de jeunes âmes, affamées, comme la sienne, de vérité, de justice et de paix; de jeunes cœurs embrasés de l'amour de Dieu et de l'Eglise, et battant dès lors à l'unisson du sien.
Quelque décolorées que soient ces notes, prises à la hâte, sous la dictée de Lamennais, par l'un de ses disciples, on y reconnaîtra le souffle puissant et, plus d'une fois, l'empreinte même de son génie. Nous les transcrivons intégralement, telles que M. Houet les a conservées dans un cahier spécial.
Cette lelraite fut prêchée au début de l'année scolaire 1832-1833, qui devait ôlre la dernière année du généralat de Lamennais.
Le seizième entrelien, comme s'en apercevra le lecteur, se ressent de l'évolution politique et sociale de son auteur. Le ton n'a plus la calme sérénité d'auparavant.
Le lecteur remarquera aussi la préoccupation constante de l'auteur du sytème du sens commun; l'opposition de Vindioidu et de la sociéli', la nécessité pour le premier de toujours se soumettre et se sacrifier à celle-ci pour son plus grand bien à luimême; au fond, ce qu'il préconise, c'est l'effacement de la raison individuelle, (\m ne peut qu'errer, devant la raison générale, infaillible suivant lui.