‹ Lamennais (volume 2)Chapitre 15 sur 32 · DOUZIÈME ENTRETIEN · texte numérisé non relu

DOUZIÈME ENTRETIEN

Jésus-Christ a dit : Heureux les pauvres l Le monde dit : Heureux les riches I Ces deux (maximes étant diamétralement opposées, et la richesse étant exclusive de la pauvreté, et réciproquement), il n'y a pas de tiers parti à suivre : il faut donc être riche avec le monde, ou pauvre avec Jésus- Christ. Mais remarquez que le monde en disant : « Heureux les riches », n'octroie pas pour cela son bonheur à tous les hommes. Combien aspirent aux richesses et ne les atteignent jamais ? C'est un bonheur assez étrange proposé aux hommes, qu'un bonheur nécessairement exclusif, qui laisse la plus grande partie d'entre eux à l'état de

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souffrance et sans aucun espoir de compensation future. Au contraire, le bonheur enseigné (et promis) par Jésus-Christ est accessible à tous : car libre à tous les hommes riches ou indigents de se détacher de toute affection aux choses terrestres, de pratiquer la pauvreté spirituelle. Ainsi, considéré temporellement, le bonheur de Jésus- Christ, s'offrant à tous, l'emporte de beaucoup sur celui du monde qui ne s'offre qu'à quelquesuns. Que s'il fallait (en outre) (et, certes, rien de plus juste) comparer la paix et la sérénité, qui accompagnent le détachement des richesses, aux soucis, aux amertumes qu'engendre leur amour, l'avantage grossirait bien davantage. Mais il y a un poids plus fort à jeter dans la balance. Le monde s'inquiète peu de l'autre vie ; il nous dit : « Jouissez toujours, tant que la vie dure » et n'ose s'engager au-delà. « Heureux les pauvres d'esprit, dit J.-C, parce que le royaume des deux leur appartient ». « Heureux les pauvres ! » heureux dans ce monde : voilà le bonheur positif des pauvres, selon J.-C, opposé au bonheur des riches, selon le monde. « Parce que le royaume

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des deux leur appartient » : bonheur d'espérance. La contre-partie manque dans les promesses du monde, et ce vide démontre assez l'immense inégalité de ses promesses (comparées) aux promesses du Fils de Dieu. Mais il y a plus encore. Jésus- Christ maudit le monde et ses richesses ; il le déclare placé tout entier dans le mal, in maligno positus (^), appartenant à Satan (qu'il proclame) « prince de ce monde » (2), d'où il résulte que tous ceux qui se lient au monde par leurs affections et placent leur bonheur dans son bonheur, n'ont aucun droit au royaume des cieux et appartiennent à Satan. Ceci nous prouve surabondamment qu'il nous faut et bien vite, opter entre l'un et l'autre, puisqu'il n'y a pas de conciliation possible ; bien vite opter, et ne pas attendre à la fin, quand le monde nous échappera, ce qui serait une dérision de Dieu, à ce moment où l'homme se trouve, à une minute près, balancé entre le temps et l'éternité. (Le renoncement au monde par le détachement de ses biens) est le devoir rigoureux

(i) I. Joan. V, 19.

(2) Joan. XII, 31.

de tous les fidèles. Mais la religion (l'état religieux) se détache en quelque sorte du précepte, comme nous l'avons vu, pour s'élever au conseil. Autrefois les lois reconnaissaient les vœux de religion, favorisaient la pratique absolue du vœu de pauvreté ; elles considéraient l'homme engagé dans la religion comme mort civilement. Les successions auxquelles il avait droit passaient directement à ses héritiers, en vertu de la loi qui le dispensait ainsi de tout acte de propriété. Aujourd'hui l'état civil ne reconnaissant pas les vœux religieux, la loi ne se prête plus à cette pratique complète de la pauvreté, et le religieux, si une succession lui vient, est contraint de faire acte de propriété. Mais il n'est propriétaire qu'aux yeux de la société extérieure et nullement devant celle dont il fait partie... C'est une des misères de l'homme de se rabattre sur les petites choses, quand il est dépossédé des grandes. Cette infirmité se manifeste bien souvent et sous bien des formes dans l'humanité, et ce n'est pas une des moindres preuves de sa grande chute. Un adage dit que « Satan serait très heureux s'il possédait une

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paille ». C'est qu'en effet, ayant tout perdu en^ perdant Dieu, il serait très réjoui de la possession d'un fétu. Le religieux, après s'être dépouillé de la possession de ses propriétés, doit donc bien prendre garde à ne pas reporter son affection sur les petits objets qui lui sont laissés à cause de leur indispensable usage. S'il ne s'attache à tuer en lui l'amour de la possession, il sera aussi attaché (sic) à son chapelet de cinq sous qu'à une terre de six millions, et aussi amoureux d'une petite gravure de peu de valeur, qu'il l'eût été d'une toile de Raphaël.

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