‹ Lamennais (volume 2)Chapitre 16 sur 32 · TREIZIÈME ENTRETIEN · texte numérisé non relu

TREIZIÈME ENTRETIEN

Le vœu de chasteté est opposé à la concupiscence de la chair, comme celui de pauvreté l'est à la concupiscence des yeux. La chasteté, en prenant ce mot dans son acception ordinaire, est une vertu de précepte pour tous les Chrétiens. Mais, comme telle, elle n'implique pas la continence absolue ; car Dieu qui veut la vie du genre humain ne saurait lui imposer une loi contraire à cette vie. Le

mariage est saint et tout-à-fait dans Tordre de la volonté divine. Mais cette grande loi de la reproduction des êtres n'est nullement en contradiction avec le conseil qui appelle quelques hommes à la pratique du célibat religieux, en les liant par le . vœu de chasteté. En effet, quand même ce conseil n'existerait pas, il y a dans la société une nécessité de misère et de pauvreté, qui exclut du mariage environ trente-quatre individus sur cent et les condamne au célibat. Or, tant que ces individus se trouvent sous l'empire de cette nécessité, ils sont tenus à une continence aussi sévère que le religieux, à la seule différence des vœux, qui lient pour la vie, tandis que le célibat imposé par la nécessité n'oblige plus, passé la nécessité. Mais quel état dangereux que cette continence forcée où la vertu de celui qui la souffre n'étant pas sanctifiée par le vœu de religion, lutte avec les forces ordinaires contre un penchant qui, dans l'état de continence absolue, demande les plus hautes grâces de la perfection religieuse pour être combattu avec avantage. Le célibat religieux (nécessairement restreint au petit nombre) est

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donc plutôt en harmonie qu'en opposition avec la loi de la société, puisqu'il s'accorde avec le fait de la surabondance génératrice de la société, et qu'il la neutralise autant que possible.

Des trois vœux de religion, celui de chasteté est le plus rude et le plus difficile à observer, parce qu'il attaque directement la chair qui est le foyer de la concupiscence. Mais cette force, cette puissance de notre ennemi nous montre avec quelle énergie nous, devons le combattre, et (combien il importe d'user) de toutes armes dans ce combat. La pratique des conseils évangéliques développe, pour ainsi parler, la tactique de cette sainte stratégie ; elle poursuit la chair dans toutes ses voies, apprend à connaître et à déjouer toutes ses ruses. (Du reste quelque rude qu'elle soit) cette lutte contre la chair (au moins dans les limites du précepte) est tellement dans Tordre non seulement de nos intérêts éternels, mais môme des temporels, qu'elle fait Yhomme aux yeux du monde, comme elle constitue le Chrétien devant Dieu. On dit d'un homme qui s'abandonne à ses appétits sensuels, qui est esclave de son dîner et

de son souper : « C'est une brute » ; tant il est vrai que les principes des vertus chrétiennes, loin d'être excessifs et en dehors de l'humanité, se trouvent dans les idées communes des hommes.

St-Paul nous dit que la chair convoite contre l'esprit et l'esprit contre la chair (0. Ces paroles formulent parfaitement cet état de guerre implacable qui tient sans cesse aux prises ces deux puissances de l'homme. C'est donc à dire qu'il n'y a plus de conciliation, ni de trêve possible entre ces deux ennemis, qu'il faut nécessairement que l'un écrase l'autre, et que la vertu n'est possible que par l'asservissement de la chair. C'est ce qu'il faut bien comprendre pour concevoir une idée juste de la vie chrétienne (et par suite de la vie religieuse). La virginité a été pratiquée et chérie d'un amour de prédilection par N.-S. J.-C. Il est dit d'un apôtre qu'il était le « disciple bien-aimé de Jésus » (2) : cet apôtre était vierge. (La Mère de Jésus, son Précurseur).

(i) Caro concupiscit adversus spiritum, spiritus antcm adversus carnem. Gai. Vy ij.

(2) Joan. XIII, 23.

Chez tous les peuples la chasteté fut un objet d'estime^ de vénération sainte : C'est que, plus qu'aucune autre vertu, elle détache l'homme des choses de la terre et le fait digne de communiquer avec le monde supérieur, le monde spirituel (nostra conversatio in Cœlis est) (0. Aussi fut-elle généralement (jointe au sacerdoce, et imposée aux ordres les plus parfaits et les plus vénérés dans tous les temps. Là où l'on ne put y atteindre, on tâcha du moins d'en approcher). Ce faible aperçu nous laisse entrevoir toute la portée du vœu de virginité et comment il perfectionne l'état religieux.

Les trois vœux qui renferment les trois vertus d^humilité, de pauvreté et de chasteté étant accomplis, reste une vertu dont la pratique complète Tédifice spirituel, ou plutôt qui est l'âme même de ces vœux, (le principe d'où ils émanent en même temps que) le but où ils poussent l'âme, en un mot le champ où l'âme doit s'exercer sous l'action puissante des trois vœux : c'est la charité. L'homme n'est pas isolé sur la terre ; s'il se doit

(i) Phil. III, 20.

à lui-même, il se doit aussi à son prochain. La loi de J.-C. a posé les hommes vis-à-vis les uns des autres, comme il s'est posé lui-même devant tous, dans une attitude de sacrifice, d'abnégation de soi-même en faveur du bien général. Or les trois vœux de religion, détruisant Tégoïsme sous toutes ses formes, et délivrant par le fait de tout soin personnel en détachant, pour ainsi dire, du sol les pieds du religieux, laissent un champ illimité à l'exercice de la charité, qui se trouve nécessairement restreint dans Tordre commun de la vie. Aussi voyons-nous qu'aucun des ordres de religion ne s'est renfermé dans la pratique abstraite des vœux, mais que tous se sont épanchés et comme épanouis dans quelque ministère de charité. Les uns ont parcouru le monde prêchant aux Chrétiens infidèles et aux Infidèles non chrétiens. D'autres se sont attachés au lit des malades et aux diverses œuvres de ce genre. Quelques-uns n'opérant pas d'œuvres de charité extérieure se sont exclusivement livrés à cette charité interne voilée, silencieuse, qui s'exerce par la prière. Ils ont passé leur vie à appeler les grâces du Ciel sur

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la terre, et le monde serait plein d'étonnement, s'il savait tout ce qu'il doit à ces hommes d'oraison. Ce sont les prières de quelques pauvres reclus, de quelques pauvres carmélites à genoux devant leur croix de bois, qui vivifient la parole des prédicateurs et donnent (à la science du docteur) son efficace. Le ministère du prêtre est sublime, il touche à ce qu'il y a de plus saint ; mais comme son sacrifice est bien loin d'atteindre celui du religieux en étendue, le prêtre (qui n'est que prêtre) a une bien moindre puissance dans Texercice de la charité. La plupart des grandes œuvres chrétiennes ont été exécutées par des ordres religieux (surtout par le clergé régulier qui réunit à la puissance et à la dignité du prêtre l'abnégation complète dp religieux).

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