TÉMOINS A CHARGE ET A DÉCHARGE
i834- Date à jamais funeste dans les annales de l'Eglise de France, et peut-être dans celles de l'Eglise tout entière ; puisqu'elle nous rappelle la chute lamentable de celui qu'on nommera désormais un second Teriullien. Les documents qui suivent vont nous retracer, non toute l'histoire, sans doute, mais une panie de l'histoire de cette année douloureuse qui vit tomber l'Etoile à la clarté et sous la direction de laquelle le clergé français qui semblait inféodé pour toujours au Gallicanisme et destiné à s'étioler lentement dans cette atmosphère de plus en plus morbide, quitta enfin ce marais malsain pour entrer dans une seconde Terre Promise, celle de l'Ultramontanisme,
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et pour adopter franchement et sans retour Tunion avec Rome qui n'est autre que l'Unité de l'Eglise elle-même, fermant ainsi définitivement la porte au schisme et par suite à l'hérésie. Les malheurs de Lamennais, ses fautes et surtout ce crime épouvantable de l'apostasie ne doivent pas nous faire oublier ce que nous lui devons : le retour aux idées romaines, car il fut avec son frère l'initiateur de ce grand mouvement qui aboutit à la décision suprême et irrévocable du Concile du Vatican. Lacordaire clôt son Testament par ces paroles mémorables : « Si maintenant, je jette un regard en arrière, de 1830 à 1850, je verrai un spectacle bien digne d'être médité. Qu'avions-nous voulu dans l'Avenir ? Ces choses principales : la liberté d'enseignement, le rétablissement des ordres religieux, la tenue des conciles provinciaux et enfin la réconciliation de l'Eglise de France avec ce qu'il y avait de sincère et de généreux parmi ses ennemis... M. de la Mennais était encore vivant, et de son banc à l'Assemblée législative, il put voir le succès des vœux qu'il avait formés et des doctrines dont il avait été le premier propaga-
d'après des documents inédits . 183
teur (0. » Lacordaire n'a pas vécu assez pour voir le triomphe souverairiy la victoire décisive des premières idées religieuses de son Maître : il ne l'a pas vu et ne désirait pas le voir, mais il a pu constater le progrès de celles-ci dès son vivant et nous ne croyons pas nous tromper beaucoup en attribuant la meilleure part des paroles très dures qu'il profère plus loin au sujet de Lamennais à ses rancunes, inconscientes peut-être, de libéral impénitent,
M. Rohrbacher adressait la lettre suivante au Directeur de l' Univers religieux :
« Malestroit, 28 janvier 18 j4.
« Monsieur le Rédacteur,
Cv On vient de m'apprendre que quelques personnes sont étonnées de ne pas voir dans les journaux une nouvelle déclaration de ma part avec celles de MM. de Lamennais, Gerbet et Lacordaire. Je m'empresse de satisfaire la charitable sollicitude de ces personnes pour moi.
(i) Testament de Lacordaire, p. 149.
« Aussitôt que le Saint-Père eut fait entendre dans quels termes il désirait que les déclarations fussent conçues, j'adressai la suivante, en date du 4 Novembre 1833, ^ ^^"^ Tévêque de Rennes :
« Je soussigné déclare, de mon propre mouvement, sans que la présente déclaration ait été exigée de moi, vouloir suivre uniquement et absolument la doctrine enseignée dans son encyclique par notre Saint-Père le Pape Grégoire XVI, père et docteur de tous les chrétiens, je m'engage à ne rien écrire et à ne rien approuver qui ne soit conforme à cette doctrine.
« Rohrbacher.
« Je n'avais pas même attendu jusqu'à ce moment là. Dès que le Bref à M^' Tarchevêque de Toulouse eut été publié dans les journaux, j'écrivis à une personne de Rome une lettre en date du 29 Juillet 1833, avec prière d'en donner connaissance à notre Saint-Père le Pape. J'y disais entre autres : « Je viens de lire la lettre de notre Saint-Père le Pape à l'archevêque de Toulouse. Il y est parlé
d'après des documents inédits 185
d*un bruit qu'on répand sur M. de Lamennais et ses amis. Je ne puis deviner quel est ce bruit. Depuis longtemps je n'entends rien, ni ne vois personne qui remue; je croyais tout fort tranquille. Je vous prie, pour l'amour de Dieu et de sa sainte Eglise, de me dire ce qu'il en est ; car j'ai la plus ferme résolution qui se puisse de contribuer de mon mieux à la conciliation des esprits. Quant à la lettre encyclique de l'année dernière, voici pour ce qui me regarde. Dans tout ce que j'ai écrit, soit qu'il ait été publié, ou qu'il soit encore en manuscrit, je ne me suis pas rappelé une seule phrase qui fût contraire aux doctrines que rappelle l'Encyclique : également je ne me souviens pas qu'il y ait jamais eu dans mon esprit une pensée arrêtée qui n'y fût pas conforme. Lorsque j'envoyai à un journal mon adhésion à l'acte de soumission de M. de Lamennais, le sentiment qui dominait dans mon cœur, c'était la joie de donner à notre St-Père une preuve de ma soumission filiale. Je ne voudrais donc pas pour rien au monde, que sa Sainteté eût quelque crainte à mon sujet. Et ce n'est pas encore tant
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pour moi que pour le bien de l'Eglise, au service de laquelle je me suis dévoué sans réserve.
« J'ajoutai, quant à mes relations particulières avec M. de Lamennais, que je m'étais attaché à lui, pour le seconder dans ses travaux, le jour même qu'il parut sur les bancs de la police correctionnelle et qu'il y fut condamné comme criminel de trop de dévouement envers V Eglise romaine ; que notre amitié était sous l'invocation expresse de Saint-Pierre ; que nous avions promis l'un et l'autre aux pieds des autels d'être soumis de cœur et d'esprit à tous les jugements de notre Saint-Père le Pape, de professer et de défendre toutes les doctrines du S*-Siège ; que c'était là le principal lien qui m'unissait à lui, celui devant lequel tous les autres liens disparaissent.
« J'ignore si ma lettre est parvenue à sa destination : je n'y ai pas encore reçu de réponse. Mon intention, formellement exprimée, était de savoir si les craintes que Ton avait inspirées au S*-Père, par rapport à M. de Lamennais, tombaient sur quelques points de doctrine et quels ils étaient, promettant, en vertu même de l'amitié qui m'unit
à lui, de lui en parler, et, au cas que, contre mon attente, il ne s'expliquât pas d'une manière désirable, de me déclarer contre lui. Ce que je savais de ses dispositions me rendait incompréhensibles les bruits que Ton répandait. Une des premières paroles que je lui ai entendu dire après la publication de l'Encyclique, ce fut que, sans aucun doute il fallait embrasser et professer toutes ses doctrines. Outre cela, je l'ai toujours vu, lorsqu'il découvrait ou lorsqu'on lui découvrait qu'une pensée, qu'une expression était contraire à quelque décision de l'Eglise, rectifier incontinent cette pensée, cette expression. Enfin la seule chose qu'il m'ait jamais recommandée, touchant ses ouvrages, c'est de prendre note de tout ce que j'y trouverais de contraire^ soit à quelque décision de l'Eglise, soit à l'enseignement commun des Pères et des Théologiens, afiru quil puisse y faire les corrections convenables. Comme certaines personnes ont jugé à propos de le représenter sous des couleurs bien différentes, je me crois obligé en conséquence de dire ce que j'en sais : car je tiens qu'il faut être juste, même envers ses amis.
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« J'ai rhonncur d'être, monsieur le Rédacteur, votre très humble, et très obéissant serviteur.
« Rohrbacher.
Malestroit, le 28 Janvier 1834.
« P.'S. — Je vous prie de vouloir bien insérer cette lettre dans un de vos plus prochains numéros et je vous en remercie d'avance. »
Cette lettre dont nous avons retrouvé le brouillon à Ploërmel n'ayant sans doute pas été publiée ailleurs que dans V Univers Religieux, on voudra bien nous pardonner de l'avoir reproduite ici.
Deux jours plus tard, l'abbé Jean écrivait à M. Querret, retiré alors à Pleurtuit, dans sa propriété de la Motte.
«.... Je ne vous ai point parlé des affaires de Féli, parce qu'au fond je ne sais rien de plus que ce que vous avez lu dans les journaux : V Univers Religieux a donné toutes les pièces fort exactement. Je bénis Dieu de toute mon âme de l'heureuse
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fin de tout cela. Si vous étiez près de moi, je vous ferais bien quelques observations de détails qui ne peuvent s'écrire : ce sera pour notre première entrevue. »
On croyait tout fini, en effet, et tout allait recommencer. Cependant, c'est le lendemain même de cette lettre de son frère, le 31 Janvier, que Lamennais écrivait à M. Marion le mot déjà cité (0 : (( On a noué à Rome des intrigues pour rny attirer et m'y clore la bouche avec je ne sais quoi ; de sorte que, lorsque Lamennais était sur le bord même du gouffre où un pas de plus (qu'il ne tardera pas à faire hélas !) allait le jeter pour toujours, le Souverain Pontife songeait à récompenser par la pourpre les services éclatants qu'il avait rendus à la Religion.
Ce pas fatal fut la publication des Paroles d'un Croyant, pamphlet écrit dans un jour de colère, cette mauvaise conseillère que le pauvre grand homme déchu écoutera si souvent désormais. A l'apparition
(i) Voir Introduction p. xvii.
de ce livre, à jamais déplorable, Tabbé Jean écrivit à Téveque de Rennes une lettre qui devait garder, dans la pensée de l'auteur, son caractère confidentiel et dans laquelle il condamnait formellement les doctrines erronées de son frère, dont il désapprouvait la conduite en termes très sévères, destinés à dissiper tout soupçon de connivence avec lui. M^"" de Lesquen résolut de publier cette lettre, sans prévoir les conséquences fatales de cette démarche. Il informa l'abbé Jean de cette funeste décision par la lettre suivante :
« Rennes, le 18 Mai 1834.
« Dinomais que, grâce à Dieu, j'ai trouvé beaucoup mieux, m'a remis, cher coopérateur (^), votre lettre du 10 Mai.
« Je partage vivement l'affliction profonde où vous a jeté le dernier écrit publié par votre frère. Personne, je l'espère, ne sera assez injuste pour supposer que vous ne soyez pas le premier à
(i) Mer de Lesquen avait nommé l'abbé Jean « vicaire général du Diocèse de Rennes », titre qui se retrouve sur l'adresse de cette lettre, écrite tout entière de la main du vénérable et saint prélat.
condamner des principes que repousse tout vrai catholique.
« Vous m'avez donné tant de garanties que ma confiance, à cet égard, est pour moi une certitude. Dans la crainte néanmoins que des préventions dont, mieux que tout autre, je connais le peu de fondement, ne laissent des doutes sur ce point, dans quelques esprits, je crois devoir rendre publiques votre lettre et ma réponse.
« Agréez, cher coopérateur, l'assurance de mes sentiments affectueux.
« f C. L. Evêque de Rennes.
« N.'^. — Coëdro qui était avec Dinomais a pensé, cpmme moi, à l'égard de la publicité. Cependant, je ne l'aurais pas fait (sic), si ce dernier ne m'avait pas assuré, à plusieurs reprises, que vous me laissiez toute liberté à cet égard. Votre lettre et ma réponse paraîtront mardi, dans la Galette de Bretagne, Je vous répète que, malgré l'urgente nécessité de cette publication, je me serais abstenu, dans la crainte de vous contrister
et d'augmenter votre trop juste douleur, si Dinomais ne m'avait point fait part de la faculté que vous m'accordez.
« Ex toto corde, totus in X^°.
« -j* C. L. Evêque de Rennes. »
Je trouve encarté dans cette lettre un billet de l'abbé Jean que M. Houet, sans l'affirmer absolument, croit pouvoir attribuer à cette époque. Le voici :
« Mon très cher Seigneur,
« M. le Curé de Pleurtuit vient de me communiquer votre lettre pastorale ; elle me navre... vous allez croire que c'est le frère qui s'afflige !.. . non, mille fois non ; c'est le Prêtre. Je ne vous dirai rien de plus : je suis à vos pieds les arrosant de mes larmes.
« L'ab. J. M. de La M.
a Pleurtuit, 4 Novembre. »
Ce qui navrait le Prêtre, ce saint Prêtre que fut Jean-Marie de la Mennais, ce fut de voir labyme infranchissable que Ton allait creuser entre lui et son malheureux frère qu'il espérait encore jusque-là retirer de cet autre abyme où il venait de descendre. Le Prêtre aurait voulu sauver le Prêtre : il ne le pouvait plus, grâce à cette publication intempestive qui devait nécessairement amener entre les deux frères une rupture complète, irrévocable.
C'est bien ainsi que tout le monde le comprit et M. de Kertanguy se faisait l'écho de l'opinion publique, lorsqu'il écrivait la lettre suivante à M. Jean de Lamennais.
« Paris, 26 Mai 1834,
« Mon cher Père,
« J'ai lu votre lettre à l'évêque de Rennes. Je ne résiste point au besoin de vous dire combien je prends part à la douleur de votre position. Pour comprendre dans quelle affliction vous a plongé un événement que vous avez pu considérer
comme nuisible à vos nombreuses et saintes fondations, il faut avoir vu toute la vivacité de votre zèle. Et pour se faire une idée des horribles angoisses par lesquelles vous avez dû passer avant d'écrire la lettre que je viens de lire, il faut connaître, comme je la connais, toute la tendresse de votre cœur. Mais après vous avoir témoigné combien votre affliction m'afflige, permettez-moi de vous témoigner aussi un regret, un regret profond. Que, dans l'intérêt de vos établissements, vous vous fussiez eflforcé d'établir entre M. Féli et vous une séparation tranchée en déclinant à l'égard de son dernier livre et à l'égard de tous ses autres livres ou actes toute espèce de responsabilité, et en déclarant que vous n'avez jamais cessé et ne cesserez jamais d'ctre l'enfant soumis du Pape et des Evoques, c'est ce dont personne, M. Féli moins que tout autre, n'aurait pu s'étonner. Mais vous mettre avec M. Féli dans une position telle que vous ne puissiez presque plus le revoir, et cela dans un moment où, abandonné de tous, seul dans le monde, il a tant besoin de bons conseils, il a tant besoin de vous, oh ! c'est une chose qui
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a profondément désolé vos meilleurs amis. Comment avez-vous pu dire des choses si terribles, au sujet d'un livre que vous déclarez n'avoir pas lu (^) ? Cette contradiction a causé une surprise universelle. — Vous avez agi, peut-être, d'après les articles de Y Univers Religieux ? Mais V Univers Religieux, c'est un courtisan, un valet, un platpied (sic).... Croiriez-vous que, pour se justifier d'avoir parlé, comme il l'a fait, son rédacteur a déclaré deux fois à deux de mes amis que c'était pour son journal une affaire d'existence, que, sans cela, il aurait perdu des abonnés h... Imbéciles ! Donc, si pour conserver vos abonnés, il vous fallait assassiner un ami, au coin d'une rue, vous l'assassineriez !
« Sur le public, votre lettre a produit une impression très fâcheuse. C'est tout ce qui pouvait
(i) Le 27 Avril i834,au moment même où il publiait son fameux pamphlet, Lamennais écrivait à M. Ange Blaize son beau-frère, qui n'était point partisan de cette publication : « Il y a près d'un an qu'il est achevé. Ni M. Gerbet, ni Jean^ ni Marion, ni aucun de ceux à qui je Tai lu n'y ont rien trouvé qui blesse en aucune manière la Religion : sur ce point nulles difficultés ». Blaize II. 140. Autre chose est d'entendre lire un ouvrage, autre chose de le lire soi-même, à tête reposée.
faire le plus de mal à M. Féli. Elle vous en fait beaucoup à vous-même. Je ne répéterai pas tout ce qu'on dit : c'est déplorable. J'ai besoin de recevoir de vous un mot de consolation, si votre tristesse vous permet de me consoler.
<f J'ai vu, il y a quelques jours, M. L'Ollivier. Il est toujours à Edimont. Mais il s'y tient, comme l'oiseau sur la branche, prêt à voler au premier signal partout où vous l'appellerez. Je voudrais bien savoir et lui aussi probablement, si vous avez le projet de l'employer bientôt.
« Adieu, mon bon père, je vous embrasse de tout mon cœur.
« Elle de Kertanguy.
« T.-S. — Je n'ai encore rien su de positif sur ce qu'on préparc à Rome contre M. Féli. Je sais seulement, à n'en pas douter, que les gouvernements, le gouvernement français surtout, travaillent de toutes leurs forces à obtenir une condamnation. J'ai cependant de bonnes raisons pour croire qu'il n'y aura pas encore cette fois de condamnation doctrinale ; et dans la position où
est Rome, cela est admirable. Si mes données sont exactes, et j'ai tout lieu de les croire telles, la censure porterait, suivant toute probabilité, sur l'abus que M. Féli aurait fait des textes de l'Ecriture, le fonds de l'ouvrage par conséquent resterait intact. Aussitôt que je saurai quelque chose, je vous tiendrai au courant. Dites-moi où je devrai vous adresser ma lettre. M. Lacordaire va publier incessamment une lettre contre M. Féli. »
Oui certes, elle était grande la perplexité du digne abbé Jean. Il voyait que, malgré la franchise et la netteté de ses déclarations, on le tenait en suspicion quand même. Féli^ qui d'abord avait été navré de la publication de sa lettre et qui avait refusé ses explications (^), finit par comprendre tout ce que la situation de son frère avait de particulièrement critique et^ le 30 Juin, il écrivait au marquis de Coriolis qui, dans une lettre précédente, lui témoignait l'étonnement douloureux que lui avait causé la conduite de Jean : «... Je veux d'abord vous dire, au sujet de mon frère,
(i) Cf. Blaize ii. 144.
que, sauf un peu de faiblesse peut-être, il est plus à plaindre qu'à blâmer : vous cçnnaissez assez sa
position, avec ses cent cinquante établissements qu'il faut défendre perpétuellement contre des attaques de droite et de gauche, etc. (^) » .
Il n'y avait pas eu, il n'y eut jamais dans la conduite de Jean cet instant de faiblesse que Féli d'ailleurs n'accorde à son correspondant qu'à titre de concession et les deux frères, réconciliés après un court malentendu, reprenaient le cours de leurs relations cordiales qui, pour le plus grand bonheur de l'un, pour la plus grande joie des deux, n'aurait jamais dû s'interrompre de nouveau et cela sans retour ; mais vinrent les événements à jamais déplorables que Ton sait, événements d'ailleurs que de perfides ennemis exploitèrent habilement pour consommer la perte de Féli.
Cependant l'abbé Jean avait donné au jeune de Kertanguy les explications demandées. Celui-ci le remercia par la lettre suivante dont nous ne citons que le commencement qui seul a trait à notre sujet et qui, dans sa forme naïve, nous en dit
(i) Forgues 11, 371.
long sur le compte du malheureux auteur des Paroles d'un Croyant.
« Paris 8 Juin 1834, « Mon cher père,
« Vous ne sauriez croire combien votre lettre m'a fait de bien. Je savais déjà par M. Blaize que c'était l'évêque de Rennes qui avait eu tous les torts (ï). Mais j'ai eu un nouveau plaisir à l'apprendre de votre bouche. Quelle consolation surtout de voir l'amitié tendre qui vous unit à M. Féli et M. Féli à vous. Je lui ai envoyé ce passage de votre lettre, il ira à son cœur.
« Quant à la phrase qui suit, elle est beaucoup plus triste, un peu trop triste même peut-être. Je conçois bien qu'il puisse y avoir quelque exagération dans les prévisions de M. Féli relativement à l'avenir de l'Eglise ; je crois qu'il y a exagération ; mais enfin il ne s'agit que de prévi-
(i) Il va sans dire que nous laissons aux auteurs des documents que nous publions l'entière responsabilité de leurs assertions : notre unique devoir est de citer avec exactitude. Nous croyons le remplir scrupuleusement.
sions ; tout cela est spéculatif et quant à la pratique, M. Féli est, comme tout bon catholique, soumis en religion. Tout, au fond, n'est-il pas là ? Une seule chose me fait une peine réelle, une peine profonde, inexprimable, c'est que M. Féli ne dise plus la messe ('). Ce n'est pas assurément que je veuille lui en faire un crime ; il est dans une position si extraordinaire ! néanmoins, je ne puis m'empôcher de regretter bien vivement qu'il se soit imposé cette privation horrible. Je sais qu'il peut avoir pour cela deux motifs : le premier, de se soustraire, autant que possible, aux poursuites de M^' de Lesquen qui a manifesté dans tout cela un peu trop de passion... ce motif seul ne devrait pas, ce me semble, empêcher M. Féli de dire la messe ; j'aimerais mieux qu'il attendit de pied ferme l'interdiction. Mais voici un autre point plus délicat, plus grave, sur lequel
(i) Ce détail, hélas ! n'est que trop significatif : le jeune de Kcrtanguy ne se doutait pas alors de son importance. M. du Breil de Marzan (Souvenirs et Impressions etc. p. 52, note) dit à ce sujet : a A Paris, au mois de Janvier 1834, l'abbé de La Mennais offrait encore le Saint-Sacrifice, et il ne cessa d'y assister qu'après son retour k La Chênaie, Avril 1834 ». Ce dernier détail est erroné, comme nous le verrons plus loin.
d'après des documents inédits 201
je veux absolument avoir votre avis ; ce sera un secret de vous à moi ; mais je vous en prie, répondez-moi nettement, ouvertement : pensezvous que ses prévisions sur l'avenir de TEglise, pures prévisions, prévisions^ spéculatives qui ne changent rien à la pratique (0, croyez-vous que ces prévisions soient de nature telle que M. Féli ne puisse plus, en conscience, célébrer la Sainte Messe ? Cette question vous paraîtra peut-être étrange ; mais c'est pour moi une question toute personnelle et que je me suis faite souvent, car, bien que je ne partage pas les prévisions de M. Féli, cependant, comme je les crois permises, il est possible qu'en cela je pèche aussi contre la foi.... (2) »
(i) Ni surtout à la réalité.
(2) Dès 1832, Féli écrivait à son frère : « Chose étonnante, on ne peut se tenir dans les anciennes idées, sans contribuer^ au moins passivement, à la mort du catholicisme, et l'on ne peut sortir de ces anciennes idées sans tourner contre soi tous les chefs de la hiérarchie catholique. Dieu sait comme cela finira. > Blaize ii, 127.
Nous avons cru devoir relever cette phrase de la correspondance de Lamennais. Elle nous laisse entrevoir la transformation qui s'opérait dans son esprit et ses croyances. Nous avons, plus haut, qualifié de crime son apostasie ; ce fut un crime objectif plutôt que subjectif, s'il nous est permis de nous exprimer ainsi.
Retiré dans sa solitude de la Chênaie^ l'auteur des Paroles cTun Croyant travaillait toujours à Touvrage qu'il devait publier plus tard sous le titre (ï Esquisse d'une philosophie. Il s'occupait des problèmes les plus ardus de la métaphysique et des sciences exactes avec une liberté d'esprit stupéfiante, vu les circonstances. Il écrivait à M. Qjiierret, de la Chênaie.
« Le II Juin 1834,
« Je vous attends avec impatience, mon cher ami, pour causer avec vous de physique et de chimie, comme nous en sommes convenus. Mon travail est prêt, c'est-à-dire que j'ai achevé de barbouiller environ quatre-vingts pages de notes sur les questions qui touchent de plus près aux problèmes fondamentaux de la science des êtres. Venez donc sitôt qu'il vous sera possible, car je tiens beaucoup à vous consulter là-dessus.
« Un de mes amis m'a envoyé l'extrait d'une lettre qu'il a reçue de Rome. La lettre est écrite par un prêtre belge. Voici ses propres paroles : — « Toutes les personnes que j'ai vues ici disent :
Ce livre est hardi, mais il était nécessaire. Le Pape n'a pas voulu le condamner ; mais, à cause de sa position vis-à-vis des ambassadeurs, il le met à r index politique,,. On ne pardonne pas ici à M. l'abbé Lacordaire son article du 2 Mai dans V Univers Religieux. On 'dit que si Tabbé de La Mennais revenait, il serait traité plus chrétiennement. » —
« Une autre personne me mande le mot suivant de Laurentie : Au fond M. de La Mennais a raison; il ne pèche que dans la forme.
« Ces gens-là sont bien drôles dans la forme et dans le fond.
« Adieu, mon cher ami, je vous embrasse de tout mon cœur.
Trois jours plus tôt, il écrivait la même chose à M^^*^ (de Lucinière ?)
« J*ai pensé, Mademoiselle, que vous ne seriez pas fâchée de savoir ce qu'on écrit de Rome à quelqu'un de ma connaissance. L'extrait qu'on m'a envoyé n'a que quelques lignes, mais ces
lignes disent beaucoup sur Taffaire qui' vous intéresse. Le voici : (suit la citation qu'on vient de lire). Lamennais termine en disant: Voilà la lettre, vous ferez vous-même les réflexions, a Recevez, etc. »
La lettre suivante est adressée vraisemblablement à M"*^ de Tréméreuc.
« La Chênaie, le 19 Juin 1834.,
« Mon frère m*a remis votre lettre. Mademoiselle, je vous en remercie, ainsi que du gâteau que vous avez eu la bonté de m'envoyer. J'ai été pendant deux jours retenu au lit d'où je ne fais que de sortir, par une fièvre qui m'a laissé un brisement universel et beaucoup de faiblesse. Je répondrai donc fort brièvement à ce que vous me mandez. Le pape en question est Borgia, qui fut Alexandre VL Mais, mon Dieu, que vos gens ont donc dû se creuser la cervelle pour deviner des allusions, là où il n'y en a point les trois quarts du temps. Mon livre nest d'aucun temps, d'aucun lieu, cest le livre de rhumanité. Ceux qui ont
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en eux les instincts humains l'entendront, le sentiront ; les autres n'y peuvent rien comprendre ; mais aussi, rien n'importe moins, de toutes manières, que leurs jugements. Au reste, il paraît à peu près certain que Rome se taira, et elle aura grande raison, je crois. Vous recevrez l'exemplaire que je vous ai promis dès que je l'aurai reçu moi-même.
« Je vous réitère. Mademoiselle, l'assurance de mon dévouement respectueux.
« F. de La Mennais. »
Quatre jours plus tard, Lamennais écrivait à M"^ de Lucinière.
« La Chênaie, le 23 Juin 1834.
« J'ai été. Mademoiselle, retenu plusieurs jours au lit par la fièvre. Elle m'a tout-à-fait quitté, il ne me reste plus que de la faiblesse.
« L'index politique n'est autre chose qu'une prohibition d'entrée. Une autre lettre, écrite de Rome, le 24 Mai, contient ce qui suit : — « Vos ennemis se permettent les plus noires calomnies. Les Jésuites surtout disent de vous ce que Festus
disait de S*-Paul, vous pourriez bien, ce me semble, leur répondre par les paroles de l'Apôtre (0. L'ambassadeur français dit la même chose que les Jésuites (2). En revanche, vous avez l'approbation et les vœux de tous les hommes les plus élevés. Le père Olivioni, qui vient d'être nommé général des Dominicains, a dit publiquement l'autre jour que la nouvelle de votre livre l'avait profondément affligé. Quand on lui demanda pourquoi, il répondit : Parce quil nous a prédit de grandes calamités, et je crois qu'il a raison. Ses prédictions se sont réalisées déjà tant de fois, que je crains qu'elles ne se réalisent encore cette fois-ci. On ne sait pas encore si le Pape témoignera publiquement son déplaisir ». —
« Je vous réitère l'assurance de mon dévouement affectueux.
Six jours avant l'Encyclique, Lamennais écrivait de nouveau à M^'^ de Tréméreuc.
(i) Act. Apost. XXVI, 24 et 25.
(2) Cf. Forgues 11, p. 373.
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« Le 9 Juillet 1834.
« Ce n'est pas seulement, mademoiselle, afin de prendre du temps pour examiner, que j'ai écrit à M. le Curé de Moncontour ce qu'il vous a fait lire, mais afin de couper entièrement court à des propositions qui ne peuvent me convenir en aucune manière. Je désire que M. le Curé de Moncontour l'ait entendu comme cela.
« Elie de Kertanguy est un jeune homme d'un rare mérite et d'un caractère sûr sous tous les rapports. Il serait possible que le projet qu'il a conçu avec quelques-uns de ses amis réussît (0 ; mais toujours faut-il que les personnes qui consentiraient à se rendre actionnaires sachent bien que le succès d'une entreprise de ce genre est toujours incertain, et qu'en cas de non réussite, tout finit, en ce qui touche l'argent qu'on a pu y engager, par une perte sèche. Quant à moi, je ne suis pour rien dans cette affaire, qui ne convient qu'à des jeunes gens pleins d'ardeur et de santé et point du tout à un homme vieux et usé comme
(i) Il s'agissait, croyons-nous, de la fondation d'un journal.
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moi. Du reste les vues sont bonnes et, si la chose se foit, il n*en pourrait résulter que du bien. Toutes les lettres de Rome confirment ce que je vous ai déjà mandé, c'est-à-dire qu'on y gardera le silence. Tous les personnages les plus distingués et qui sont en dehors de la politique se sont prononcés ouvertement en ma faveur.
« Je vous réitère. Mademoiselle, l'assurance de mon affectueux dévouement.
« F. de la Mennais ».
A l'apparition de l'Encyclique, il écrivait à la même :
« La Chênaie, le 22 Juillet 1834.
« Vous avez déjà lu, mademoiselle, cette nouvelle encyclique. Je ne puis confier à la poste ce que j'ai appris à ce sujet. La diplomatie a triomphé ; on devait au fond s'y attendre, quoique personne, à Rome surtout, ne prévît sa victoire au moment où elle a eu lieu. De dures persécutions vont commencer : il faudra les souffrir, c'est la Croix promise à ceux qui suivent fidèlement
d'après des documents INEDITS 2O9
notre divin Maître. Dieu permet que jusqu'à présent je ne me sente point abattu (0. Je garderai le plus profond silence, si Von ne me force point de par- 1er. C'est le conseil que j'ai reçu de Rome.
« J'ai remis pour vous au frère Paul le livre que je vous avais promis. Je n'ai jusqu'à présent aucun projet de voyage, et vous savez avec quel plaisir je vous verrai toujours. Le plus tôt serait le mieux afin d'être plus seuls et plus libres.
« Je vous remercie pour M. Didier et je vous prie de remercier M. Jean du chien de Terre- Neuve qui m'est arrivé à Dinan et qui le sera bientôt à la Chênaie.
« Je vous réitère l'assurance de mon inviolable attachement. »
Ce trop fameux livre des Paroles d'un Croyant, lorsqu'on le relit aujourd'hui de sang-froid, paraît assez inofiensif, grâce précisément à ses exagérations quasi enfantines : ne voir que des ogres dans les rois, ce thème est bien usé,. sans doute parce qu'on en a trop abusé. Ici, comme toujours,
(i) Hélas I
Lamennais fut la dupe de son esprit généralisateur. Il voyait ce qui se passait en France et comment Ton y étouffait la liberté sous mille entraves ; il entendait les plaintes des captifs du Spielberg, les gémissements des victimes entassées sous les Plombs de Venise ; une clameur immense parvenait à son oreille et surtout à son cœur, le cri d'angoisse de tout un peuple, la Pologne, râlant sous la botte inexorable du despotisme moscovite, (l'Irlande se taisait alors) ; et dans l'excès de sa commisération sincère pour tant d'infortunes, il confondait la royauté avec la tyrannie, sa parodie sacrilège, et la poursuivait de ses anathèmes implacables. Le style tragique de ce pamphlet qui n'est qu'un long sanglot entrecoupé de malédictions, toutes les fois qu'il n'est pas. idyllique, ce qui ne lui arrive que bien rarement et par amour du contraste ; les couleurs apocalyptiques prodiguées à l'excès et rendues criardes ; le ton presque toujours déclamatoire de l'auteur ; toute cette rhétorique, merveilleuse alors^ nous laisse bien froids aujourd'hui. Ce poème étrange^ si formidable à son apparition, ne produirait plus aucun effet sur les masses actuel-
d'après des documents inédits 211
lement ; aussi, les Révolutionnaires de nos jours ne songeront-ils jamais à le réimprimer, d'autant moins qu'en dépit de ses exagérations, encore une fois puériles à force d'être extravagantes, ce que prêche Lamennais, c'est une sorte de socialisme chrétien dont ils ne veulent pas. Lamennais ne rayait pas le Christ, ni l'Evangile de son programme, tandis que les socialistes dont nous parlons répudient l'un et l'autre, inexorablement.
Le Pape Grégoire XVI ne sembla pas s'émouvoir tout d'abord, à l'apparition de ce livre. Il laissait dire à son entourage qu^il ne le condamnerait pas ; tout au plus, afin de rassurer certains gouvernements, pris d'épouvante, le mettrait-il à V index politique ^ suivant l'expression ci-dessus. Lui-même, disait-on, écrivait qu'il n'irait pas plus loin et qu'il ne fulminerait pas contre un ouvrage qui, d'ailleurs, s'il faut en croire la lettre suivante de M. de Kertanguy où nous lisons ces détails, avait une vertu de conversion que certes l'on était loin de lui soupçonner.
Voici ce que ce jeune homme écrivait, en effet, de Paris à l'abbé Jean, le 7 Juillet, huit jours
seulement avant Tapparition de l'Enqrclique Singulari nos, datée du 25 Juin précédent.
«... Rome est décidée à garder le silence sur les Paroles Sun Croyant ; je le sais de la manière la plus certaine, la plus positive, la plus authentique ; et vous pouvez l'affirmer à qui vous voudrez. Quant à la source de cette nouvelle, je ne puis en faire la confidence qu'à vous seul. Oest une lettre écrite par le Pape lui-même à une personne de confiance résidant à Paris. Cette détermination a été prise malgré de très vives instances. Je sais aussi que cette personne qui jouit de la confiance du souverain Pontife lui a répondu qu'en effet elle ne croyait pas qu'il y eût rien à faire contre les Paroles d'un Croyant et que dans ce livre elle ne voyait au fond rien de contraire à la doctrine de l'Eglise et de l'Evangile.
« Dernièrement, quatre carabins, convertis par les Paroles d'un Croyant, sont allés se confesser à un vicaire d'une des paroisses de Paris.
Parlez-moi encore de M. Féli. Son imagination est-elle toujours aussi montée ? Maintenant que sa
d'après DES DOCUMENTS INÉDITS 21 3
position est plus que jamais nette et claire, ne commence-t-il pas à se calmer un peu ? Je crois qu'il peut continuer d'écrire sur la politique, sans avoir rien à craindre de Rome. Puisse cette indépendance lui rendre la paix ! »
Ce vœu, hélas ! ne devait pas se réaliser.
Lamennais allait déserter cette Religion, dont il disait à son frère, en 1824, lors de son premier voyage à Rome : « J'aime ce plein Christianisme, cette Religion qu'on trouve partout et qui sous toutes les formes, à tous les instants, est en contact avec le peuple, s'empare de sa pensée par ses sens et devient, sans qu'il s'en doute luimême, la principale partie de son existence. » (Lettre écrite de Gênes, le 8 Juin 1824). Blaize H, p. II.
Dans l'Encyclique, publiée le 15 Juillet 1834(0, Grégoire XVI condamnait formellement et sévèrement le livre que huit jours avant, l'on se croyait autorisé à penser qu'il ne condamnerait jamais. A la nouvelle de cet acte pontifical, l'abbé
(i) Datée, on se le rappelle, du vu des Calendes de Juillet, du 25 Juin, par conséquent.
Jean adressait de Ploërmel à son frère le billet suivant.
« Ploërmel, le i8 Juillet 1834,
« Je descends du saint autel : je viens d'offrir h Dieu le sacrifice du corps et du sang de son Fils, pour lui demander la résignation, le calme et l'humble courage dont nous avons besoin l'un et l'autre, dans un moment où notre âme est broyée par d'inexprimables peines... O mon pauvre Féli, crois que je t'aime bien !
« Jean ».
S'il faut en croire M. de la Gournerie (^), douze jours plus tard (le 30 Juillet), M^' de Lesquen aurait dit à Lamennais, en lui parlant de la cause de l'Eglise : Vous êtes propre à la défendre, mais vous êtes impuissant pour la combattre. Ce mot, s'il a jamais été prononcé, n'était qu'un mot ; car le mal étant toujours plus facile que le bien, l'homme qui est capable de celui-ci est à plus forte raison capable de celui-là ; il fut tou-
(i) Lettres inédites, etc. Introd. p. xxix.
jours moins aisé de défendre l'Eglise que de la combattre ; pour la combattre, en effet, toutes les armes sont bonnes, tandis que, pour la défendre efficacement, les armes loyales seules conviennent, non le poignard ni le poison, je veux dire non l'outrage ni la calomnie.
La dernière Encyclique achevait l'œuvre de la première : Lamennais était irrévocablement perdu pour l'Eglise.
La douleur de ses disciples à la vue de sa désertion est plus facile à concevoir qu'à décrire ; ils refusèrent d'y croire, aussi longtemps que le plus léger doute leur fut permis à cet égard ; puis, lorsqu'ils durent se rendre à l'évidence, ce fut, non pour maudire celui qui les avait tant aimés, le bienfaiteur de leur intelligence et de leur âme, mais pour le plaindre, déplorer sa chute et prier pour lui.
Il y eut des exceptions : elles furent rares ; ceux qui jugèrent ainsi à propos de briser tous les liens qui les retenaient attachés à leur malheureux Maître, non seulement ceux qu'ils étaient forcés de rompre et que tous rompirent, mais
2l6 LAMENNAIS
encore ceux qu'ils auraient pu, qu'ils auraient dû respecter : le lien de la reconnaissance et celui de la charité, surent mauvais gré à leurs condisciples de ne les avoir pas accompagnés jusque-là ; ils firent même planer des doutes sur leur orthodoxie.
Voici la lettre que M. Houet, qui entre autres se trouvait ainsi tenu en suspicion par ces puritains un peu trop zélés peut-être, écrivait à Tun de ces derniers qu'il ne désigne pas autrement que par l'initiale L. Nous y voyons jusqu'où peut descendre la calomnie niaise et parfois inconsciente.
« Malestroit, 31 Août 1834.
« C'est avec un douloureux étonnement qu'à peine arrivé dans cette maison, j'apprends que mon orthodoxie vous est plus que suspecte et que vous ne craignez pas de vous en expliquer en des termes qui ne peuvent que surprendre et affliger profondément tous ceux qui vous aiment et me connaissent. Il a dû certes vous en coûter beaucoup pour vous porter ainsi accusateur contre un
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de vos confrères, et de graves raisons, les preuves les plus évidentes de ma désobéissance aux décrets du Saint Siège, ont pu seules, j'ai le droit de le supposer, vous déterpiner à tenir à mon égard une pareille conduite. Et cependant, après la gravité de l'accusation, rien ne m'a plus étonné que la faiblesse des preuves sur lesquelles vous l'appuyez. Les voici : si vous en avez d'autres, veuillez me les faire connaître. J'ai dit : 1° Qu'après ce Tapêy il en viendrait un autre ; — 2° Qu'il était singulier que Grégoire XVI improuvât une doctrine approuvée par Léon XII- Telles sont les preuves de mon insoumission : vous n'en avez point allégué d'autres. Je pourrais me contenter de vous dire qu'il serait bien difficile, en pressant ces paroles, d'en faire sortir une proposition hérétique, raisonnablement imputable à leur auteur. Mais comme je tiens à vous convaincre pleinement de la sincérité de ma foi, je veux entrer dans quelques détails tout-à-fait propres à ce but. D'abord, Monsieur, je ne sache pas avoir jamais dit qu après ce Tape il en viendrait un autre, par la raison que c'est chose si généralement crue qu'il
2l8 LAMENNAIS
serait quasi niais de Taffirmer. Mais supposé que je Taie dit, ce dont je déclare douter jusqu'à ce que vous m*ayez appris ou, quand, et devant qui, je ne vois pas ce qu'une pareille proposition a d'hétérodoxe. En attendant que vous me Tayez montré, je passe à la seconde. Pour celle-ci, elle est certainement de moi, au moins pour le fond, et j'avoue qu'ainsi prise isolément, elle peut présenter, non certes une hérésie, mais une inconvenance. Du reste, cette inconvenance eût complètement disparu, même à des yeux prévenus, si celui qui a cru devoir vous faire connaître ma manière de penser, eût remarqué, conformément à la vérité, que cette phrase, dite en famille et sans aucune intention, avait été suivie immédiatement de celle-ci qui lui ser\'ait de correctif : « M,ais r approbation de Léon XII (^^ fut un acte d'homme privé, tandis que Vimprobation de Grégoire XVI est un acte pontifical. » Vous ignoriez sans Joute ces paroles, lorsque vous vous êtes permis celles qui font l'objet de cette lettre ; autrement, j'aime à le croire, elles ne vous fussent pas échap-
(i) Voir I" vol. p. 157.
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pées. C'est un exemple. Monsieur, des inconvénients inséparables d'une trop grande facilité à prêter l'oreille aux discours des rapporteurs, comme aussi de l'intempérance du zèle qui les répète aveuglément. Q.uoi qu'il en soit, en voilà suffisamment, ce me semble , pour calmer vos inquiétudes à mon sujet et mettre un terme à vos plaintes.
« J'improuve ce que le Pape improuve, je condamne ce qu'il condamne. »
La lettre suivante de Jean à M. Coëdro nous laisse deviner les préventions fort peu justifiées d'ailleurs qui animaient le clergé rennais contre lui et ses vaillants missionnaires.
« A Monsieur Coëdro, à Rennes.
« Ploërmel, le 27 Août, à 11 h. du soir. 1834.
« Cher ami,
« Avant de me jeter sur mon lit pour y donner quelques heures de repos à mon pauvre corps qui n'en peut plus de fatigue, il me vient dans la
pensée de mettre par écrit ce que je dirais à Tou-
vertu re de la retraite, si la Providence m'avait condamné à être évêque de Rennes ; c'est une chose curieuse et qui vous distraira un instant. Voici :
— Messieurs,
« Au moment où la retraite commence, je dois ouvrir mon cœur devant vous, et vous donner, sur un point' très grave, des explications que de tristes circonstances ont rendues nécessaires. Je n'ignore pas que plusieurs d'entre vous peuvent avoir des préjugés, et je ne leur en fais pas un reproche, contre celui que j'ai chargé de faire la plupart des instructions de la retraite et contre ses confrères ; moi-même j'ai eu des inquiétudes à cet égard ; mais elles ont été bientôt dissipées lorsqu'ils m'ont déclaré qu'ils étaient soumis sans distinction et sans restriction, comme vous devez l'être tous, et comme je le suis moi-même, à l'Encyclique de Notre Saint-Père le Pape Grégoire XVI, dont les intentions ont été clairement manifestées par son Bref à M^' l'Archevêque de Tou-
d'après des documents inédits 221
louse. Je ne souffrirai pas que dans mon diocèse on enseigne et on professe une doctrine opposée à celle qui est déclarée seule vraie par le successeur de Saint Pierre, du haut de la chaire éternelle; donc, Messieurs, vous devez avoir une pleine confiance en tous ceux à qui j*ai dit : Alle:^ et enseigne:!^. Ce que j'ajouterais à ce peu de mots serait inutile... M. Coëdro montez en chaire! —
« Et voilà M. Coëdro en chaire qui dit : Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, Amen, en faisant sur lui-même le signe de la croix, de cette croix adorable que j'embrasse avec amour, de ce bois sacré dont j'ai le bonheur de posséder une relique qui me devient chaque jour plus chère !...
« Sur ce, je suis sans avoir l'honneur d'être (sic)
« Votre ami « Jean.
« Vous direz que ma tête travaille ; il y a de quoi ! Ne me grondez pas ! »
Cette lettre n'est pas seulement celle d'un homme de foi, nous dirions presque , si nous
Tosions, que c*est la lettre d'un martyr. Plus, en effet, Ton étudie de près cette grande et noble Hgure, plus l'on se sent pénétré d'admiration pour tant de courage et d'héroïsme. La vie entière de M. Jean de Lamennais fut un douloureux calvaire ; les croix lui tombaient de tous côtés sur les épaules ; en dépit de leur poids écrasant, de leurs cruelles meurtrissures, il les porta toujours vaillamment, les regards sans cesse tournés vers le divin Crucifié, son modèle.
Afin de se soustraire aux vexations sans nombre dont on accablait chaque jour tous ceux qui tenaient de près ou de loin à l'école de Lamennais et cela, en dépit de leur soumission absolue, sans réserve, à l'Encyclique, M. Houet se résolut à quitter le diocèse, mais M^'"" de Lesquen désira le conserver, comme aussi ses confi'ères de St- Méen. M. Jean qu'il appelait son Père lui fit, de son côté, un devoir de rester à son poste ; il écrivit alors à l'évèque la lettre suivante :
d'après des documents inédits 223
« St-Méen, le 20 septembre 1834.
« Monseigneur,
« Je m'empresse de vous annoncer moi-même ma résolution de rester dans votre petit séminaire. Il m'en a coûté pour la prendre, mais j'ai cru devoir sacrifier mes répugnances trop humaines au désir bienveillant de votre Grandeur, aux instances réitérées de mes anciens confrères et aux conseils d'un Père dont le malheur n'a pu qu'accroître mon respect et mon attachement.
Cependant, Monseigneur, je répondrais mal, ce me semble, à la confiance dont vous me donniez hier des marques si touchantes, si je vous dissimulais qu'étant dans l'intention de quitter la Congrégation, avant les événements qui l'ont changée, je ne veux y prendre aucun engagement, sans avoir éprouvé de nouveau ma vocation dont l'incertitude m'a porté à différer durant sept années de faire des vœux perpétuels.
« Du reste. Monseigneur, quelle que soit l'irrésolution de mes pensées, je vous prie de croire
que je n'en travaillerai pas avec moins de zèle au bien de TEtablissement précieux où votre Grandeur veut bien m'employer, et que je ferai tout pour mériter la continuation de sa bienveillance. J'ai fait peu ; je tâcherai de faire davantage.
« Agréez, Monseigneur, avec ce témoignage de ma confiance, l'assurance des sentiments respectueux avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc.
« Mathurin Houet, prêtre.
« P,-S. — Votre Grandeur m'a parlé d'une déclaration de M. Coëdro, relative à la dernière Encyclique de Grégoire XVI: je l'ai relue : j'y adhère d'esprit et de cœur. »
Ms'^ de Lesquen répondait, cinq jours plus tard, par cette lettre tout entière de sa main :
« Rennes, le 25 septembre 1834.
« Je me félicite, cher coopérateur, du parti que vous avez pris, et je serais tenté de m'affliger de la restriction que vous y mettez, si je n'espérais pas que votre bon cœur, aidé du secours de la
grâce, vous fera triompher de votre répugnance.
« Au reste, comme je ne veux point que ma satisfaction soit aux dépens de la vôtre, je saurai imposer silence à mes regrets, si vous cherchez et trouvez le bonheur ailleurs. Je ne doute pas du zèle que vous aurez à former le cœur et l'esprit des jeunes gens que vous serez chargé d'instruire. Vos irrésolutions n'exerceront aucune influence sur vos devoirs, j'en suis convaincu d'avance. Votre soumission pleine et entière au Père commun des fidèles ne m'étonne sous aucun rapport. Votre piété m'était trop bien connue, pour que je formasse le plus léger soupçon à cet égard. Quand Rome a parlé qui oserait chercher de misérables subterfuges ?
« Je vous réitère, cher coopérateur, l'assurance de mon affectueux et inviolable attachernent.
« -{* C. L. Evêque de Rennes. »
Les lettres qui suivent ont trait à la mesure que l'évêque de Rennes crut devoir prendre à cette époque, en éloignant M. Jean de Lamennais de la direction des maisons de Rennes et de St-Méen
Pcut-ctre le saint Fondatear des Frères de Tlnstruction Chrétienne, le réorganisateur de renseignement secondaire et des Missions dans le diocèse de Rennes, avait-il laissé échapper quelque plainte un peu vive,au sujet de la publication faite à son insu et contre sa volonté de la lettre qu'il avait dû écrire à M^*^ de Lesquen pour désavouer la conduite récente de l'infortuné Féli, toujours est-il que, sans le prévenir, on lui retirait un poste qu'il avait dignement occupé, sans se démentir un seul instant et que par. cette mesure, aussi cruelle qu'inattendue, on ébranlait dans le public la confiance qu'il méritait à tous égards et dont il avait besoin pour le succès de ses œuvres éminemment charitables et catholiques.
Nous prions le lecteur d'observer que la position de l'évoque de Rennes était singulièrement difficile et que s'il prit contre MM. de Lamennais et les leurs des mesures qui parfois semblèrent d'une rigueur excessive, c'est qu'il les crut indispensables. Ce saint prélat, dont le nom, dans le diocèse de Rennes, aujourd'hui encore est synonyme de bonté, eut toujours pour ses prêtres un
d'après des documents inédits 227
cœur véritablement paternel. Longtemps il avait refusé Tépiscopat ; nous avons même retrouvé tout récemment à Ploërmel une lettre de lui où il se reproche d'avoir cédé aux instances qui lui furent faites à ce sujet ; lettre pleine de larmes et de regrets qui dénote les trésors de tendresse et d'humilité chrétienne renfermés dans son cœur. Mais comme, en sa qualité d'évêque,il se savait le défenseur-né de l'orthodoxie dans son diocèse et que certains conseillers, plus zélés que prudents, ne cessaient de lui répéter sur tous les tons que la foi s'y trouvait en péril, il usa de procédés rigoureux que son cœur désavouait et qui d'ailleurs eurent les conséquences les plus fâcheuses. La vérité, à cette époque, avait autant de peine à parvenir à l'oreille de certains prélats qu'elle en -eut toujours, dit-on, à parvenir à celle des rois. En apprenant la mesure dont il venait d'être l'objet, M. J. de Lamennais écrivit à l'évêque de Rennes la lettre suivante :
« Ploërmel, le 5 octobre 1834.
« Mon très cher, et toujours et à jamais bien aimé Seigneur,
A mon retour de la bataille des examens de Vannes, je reçois votre lettre du 31 août, et j'ai peine ;\ en croire mes yeux en la lisant. Oh, qu'il est douloureux ce coup nouveau qui vient frapper mon cœur déjà brisé ! Quoi, faut-il donc que je vous aie affligé, vous pour qui j'ai une amitié si tendre, une vénération si profonde ! Je vous en demande pardon : c'est assurément un tort involontaire que j'ai eu, mais, c'est un tort, puisque je n'ai pas veillé avec assez de soin sur mes paroles, pour qu'il ne m'en échappât aucune qui pût vous blesser : refuserez -vous à votre vieil ami un pardon que vous accorderiez à l'instant même au pauvre pécheur qui, à genoux à vos pieds, vous dirait en pleurant : Mon père, pardonnt\-moi, car je nai su ce que je faisais ?
« Quoique je sois accablé d'occupations diverses, je me rendrai lundi prochain à Rennes pour vous voir et m'expliquer avec vous ; je vous
d'après des documents inédits 229
prie de suspendre votre jugement sur ma conduite dans cette circonstance, et de ne prendre aucun parti jusqu'à ce que vous ne m'ayez entendu ; il me semble que c'est de rigoureuse justice et cela ne se refuserait pas à un meurtrier que l'on croirait digne de la potence. Quand vous saurez tout, vous reconnaîtrez, je l'espère, que je n'ai pu sagement agir d'une manière différente que je ne l'ai fait : mais dès aujourd'hui je dois vous déclarer, afin qu'il ne reste aucun nuage dans votre esprit sur ma parfaite adhésion à l'Encyclique, que je crois ainsi que vous qu'on s'est égaré, en présentant la raison générale comme une autorité visible et enseignante et en attribuant au genre humain une infaillibilité qui n'appartient qu'à l'Église de J.-C. C'est là précisément (et vous l'observez très bien) le point principal improuvé par le Saint Père, et ce qui caractérise le système contre lequel il s'élève avec tant de raison.
« Mon corps dépérit et s'en va et par conséquent, si mes peines sont vives, du moins elles ne seront pas longues : mais tandis qu'il me res-
tcra un souffle de vie et que je conserverai assez de forces pour prononcer une parole, soyez sûr, mon cher seigneur, que cette parole sera l'expression sincère de ma pleine soumission aux décision du saint-siège et de mon attachement pour vous.
Ex toto corde tuus in x*° J. M. de la Mennais. »
Ce saint prêtre refusait d'éteindre la mèche qui fumait encore ; de briser le roseau déjà rompu (^) ; c'était là tout son crime. Nous ne savons s'il obtint Taudience qu'il sollicitait, toujours est-il qu'on ne revint pas sur la décision prise contre lui.
Trois jours après il écrivait à l'évêque de Vannes.
« Monseigneur,
« Lorsque j'étais à Vannes, il y a environ un mois, dans les angoisses des examens, je ne me doutais nullement des peines nouvelles que j'allais
(i) Mat. XII. 20. Isaïe XLII. ^
éprouver. Peu de jours après mon retour à Ploërmel, j'ai su, en effet, que M^"" Tévêque de Rennes, à la prière de quelques-uns de mes confrères, séparait, quoiqu'à regret, ses œuvres purement diocésaines, c'est-à-dire, les maisons de Rennes et de St-Méen, de ma grande oeuvre personnelle qui est celle des Frères ; ce partage s'est donc effectué et je n'aurai plus désormais qu'à m'occuper de mes petites écoles, de concert avec huit ou dix ecclésiastiques que Ms** l'évêque de Rennes veut bien me laisser pour me soulager dans ce travail, qui, chaque jour s'accroît, en même temps que le chagrin use mes forces. En conséquence, il n'y aura plus à Malestroit d'autre enseignement que celui des lettres et des sciences mathématiques, pour ceux qui, se consacrant à soutenir et à étendre l'œuvre des Frères, doivent se préparer aux examens académiques. Je remplis un devoir. Monseigneur, en vous donnant connaissance de ces changements au moment même où ils ont lieu et il m'est bien doux d'avoir à vous remercier, dans cette circonstance, de toutes les marques d'indulgence et de bonté
que j'ai reçues de vous : mon cœur n'en perdra jamais le souvenir.
c Un article de VAfni de la Religion que je viens de lire dans V Univers Religieux renferme d'odieuses calomnies contre moi : j'y répondrai publiquement sous peu de jours ; mais je ne le ferai cependant qu'après en avoir conféré avec M^*" l'évêque de Rennes qui a une connaissance parfaite de ce qui s'est passé, et qui sait, par conséquent, mieux que personne, combien on est injuste à mon égard : mes confrères de Rennes m'écrivent qu'ils en sont indignés — à la bonne heure !
« Je suis avec un tendre et profond respect,
« Monseigneur,
« Votre très humble et très obéissant serviteur.
« L'ab. J.-M. de Lamennais.»
II nous répugne invinciblement de nous occuper de nouveau des insanités gallicanes de l'Ami de la Religion, surtout renforcées par celles de rUnivers religieux. L'échantillon que nous avons
d'après des documents inédits 233
donné dans le chapitre précédent suffit pour édifier le lecteur sur la loyauté, la bonne joi de pareils adversaires. Moins heureux que nous, le pauvre M. Jean de Lamennais dut triompher de sa répugnance et réfuter des calomnies idiotes qui faisaient leur chemin, à la faveur du silence qu'il avait cru pouvoir observer jusque-là. Voir VAmi de la Religion, n°^ 2327 et seq.
Féli, en apprenant que la Société de St-Pierre à laquelle il avait appartenu jusque-là et dont il avait été, on se le rappelle, le premier supérieur général était dissoute, écrivit à son frère, le même jour, les deux lettres ci-après :
« 8 Octobre 1834.
« Tu trouveras de l'autre part une lettre qui établit la réclamation que je suis en droit de faire, et que j'entends faire en effet, pour obtenir de la Congrégation le remboursement d'une somme de 15000 fr. qui m'est due par elle. Je suis fort décidé à suivre cette affaire par toutes les voies de droit, si MM. de Rennes refusent de la terminer à l'amiable !
2 34 LAMEKNAIS
« Je désirerais savoir s'il serait possible de placer David quelque part. Je crains qu'il ne perde son temps ici. S'il doit cependant y rester, il faudrait m'envoyer les livres qui lui appartiennent, le linge et les vêtements d'hiver qu'il a dû laisser à St-Méen.
« Tout à toi.
« Féli. »
— « La Chênaie, 8 Octobre 1834.
« J'apprends que la Congrégation de Rennes est dissoute, et que par conséquent on liquide ses affaires. Dans tous les cas, j'ai envers elle des réclamations à exercer. Je ne parle pas des dépenses fort considérables que j'ai faites ici et à Paris pendant cinq ans, pour l'entretien d'un grand nombre de jeunes gens qui lui appartenaient ou devaient lui appartenir. Quoique je n'aie jamais touché rien d'elle, je ne demande point le remboursement de ces dépenses qui s'élèvent au moins à 25000 fr. Mais ce que je réclame, c'est une somme de plus de 15000 fr., et que je réduis
d'après des documents inédits 235
maintenant à 15000 fr., fournie par moi, pour la réparation et l'achat de la maison de Malestroit. Une partie en a été touchée à Rennes, par suite de négociations de traites sur M. Léveque à Paris. J'ai donné le reste en argent comptant. Je ne pense pas. que Ton me conteste cette créance, ou qu'on essaie de m'en dépouiller. En tout cas, je sais le moyen de défendre mon droit, et j'en userai. Je crois devoir m'adresser à toi comme à l'administrateur légal des propriétés de la Congrégation. S'il y a d'autres voies à prendre, je te prie de me les mander sans retard.
« Ton frère, « F. de Lamennais. »
M. Houet avait un jeune frère nommé Julien (^), qui venait de terminer ses études à St-Méen et se préparait à entrer au grand séminaire. Par malheur, il ne parlait pas toujours, paraît-il, en termes assez énergiquement orthodoxes, ni assez... réservés de ce qui se passait, d'ailleurs loin de ses yeux et de
(1) Il mourut professeur, à Oullins, dans l'établissement des Frères Prêcheurs.
sa compétence ('). Les ennemis acharnés de Lamennais lui firent un crime de ne pas lancer contre le bienfaiteur de son frère et le sien ses anathèmes de théologien imberbe. Cela même alla si loin que l'évêque de Rennes, cédant à l'opinion, dut lui refuser l'entrée de son grand séminaire. M. Houet alors demanda pour son frère des lettres d'excorporation. M^*^ de Lesquen les lui accorda ; il lui adressa d'abord la lettre qui suit :
« Rennes, le 5 Octobre 183^.
« Conformément à votre désir, cher coopérateur, je vais faire expédier Texcorporation dans le sens que vous demandez qu'elle soit faite. Je partage votre peine, mais je crois pouvoir en adoucir l'amertume, en vous assurant que ce parti est plus avantageux pour votre frère. Il est impossible qu'il n'y ait pas de grandes préventions contre lui, au grand séminaire et parmi le clergé de Rennes qui connaît l'opinion exaltée
(i) Ignoscenda quidem, scirent si
d'après des documents inédits 237
qu'avait ce jeune homme, lorsqu'il était à St-Méen. Il eût été plus conforme aux sentiments de mon coeur et à l'attachement bien sincère que je vous porte d'oublier entièrement le passé, mais je crois être dans la pénible obligation de donner cet exemple et de prendre cette précaution.
« Je vous réitère, cher coopérateur, l'expression de mes regrets et de mes affectueux sentiments.
« C. L. Evêque de Rennes.
« Pour M. Houet, prêtre, professeur à St-Méen.»
Pendant que l'on poursuivait ainsi Lamennais et ses doctrines, on se demandait en Belgique s'il s'agissait bien, dans la dernière Encyclique, du système philosophique de Lamennais et l'on croyait en Allemagne que le document pontifical visait tout autre chose. Rohrbacher écrivait, en effet, à la date du 18 octobre 1834 •
« A M. Jean de la Mennais, à Ploërmel.
« Malestroit, le 18 Octobre 1834.
« Mon très-cher Père,
« L Union de Bruxelles, dans son N** du 12 que je reçus hier, a inséré sans aucune réflexion l'article de VAtni de la Religion (*) ; mais dans son N** du ij que je reçois à Tinstant^ se trouve l'observation suivante :
— « On se rappelle le passage de la dernière Encyclique du Saint Père, dans lequel se trouve
condamné, à l'occasion des Paroles d'un Croyant,
le SYSTÈME DE PHILOSOPHIE NOUVELLEMENT INTRO- DUIT, etc. (2), passage qu'on a appliqué généralement en France à la doctrine du sens commun, les uns d'une manière absolue, les autres avec plus ou moins de restrictions. Nous apprenons de divers côtés que les catholiques allemands regardent ces paroles comme étant dirigées con-
(i) Il s'agit de l'un de ces articles dont nous avons vu précédemment un spécimen si tristement curieux.
(2) Ici le Journal cite en note les paroles de l'Encyclique.
tre la doctrine de feu le D' Hermès, professeur de théologie à l'université de Bonn.
« Cette opinion a été également exprimée à un de nos amis par le nonce du St-Siège à Vienne. Hermès a appliqué le système de Kant à la démonstration du catholicisme : cette introduction du rationalisme dans la foi a déjà porté les plus tristes fruits dans le clergé allemand, et elle inspire aux hommes les plus pieux et les plus éclairés des appréhensions qu'ils ont essayé à plusieurs reprises de communiquer au Souverain Pontife.
« Nous n'avons pas cru pouvoir nous dispenser de publier ces faits, tout en laissant à nos lecteurs le soin d'en apprécier les conséquences. » —
« Voilà, mon Père, ce que dit le journal làdessus. Je m'empresse de vous le faire passer. Je compte venir vous voir demain Taprès-midi ou lundi matin.
« Je vous salue, vous aime et vous embrasse de tout cœur, ainsi que toute la Communauté de Ploërmel.
« Rohrbacher. »
Pendant qu'il était en butte à toutes ces contradictions, Lamennais, retiré à la Chênaie, s'absorbait dans ses études, s'efforçant, mais en vain, d'oublier tout le reste. Lorsqu'il croyait réussir, une nouvelle vexation (ou ce qu'il appelait ainsi), de nouveaux racontars qu'il jugeait exagérés ou môme diffamatoires le venaient relancer jusque dans le silence des bois de sa solitude et réveiller en lui un ferment d'indignation, sinon encore de révolte, qu'il aurait voulu calmer à tout prix. Les œuvres fondées par lui ou avec son concours, il les voyait menacées dans leur existence, uniquement à cause de son nom. Pour ne point compromettre les amis qu'il comptait dans les rangs du clergé, il était contraint de briser tout rapport avec eux, malgré les déchirements de son cœur aimant ; et, ce qui lui fut encore plus cruellement sensible, quelques-uns, moins attachés, sans doute, à sa personne qu'ils ne l'avaient été à sa fortune, lorsque celle-ci était à son apogée, s'empressaient de prendre les devants et de renier leur ancienne amitié ; plusieurs même se joignirent à ses persécuteurs, car il eut des adversaires qui ne
méritèrent que trop ce nom par la haine féroce que déguisait gauchement le masque d'orthodoxie dont ils prétendaient la couvrir.
Toutes ces considérations n'ont d'autre but que d'expliquer, autant qu'elle est explicable, la défection du champion le plus intrépide qu'ait eu l'Eglise moderne et de l'ennemi le plus formidable que les incrédules et les impies, sans parler d'autres adversaires, aient rencontré de nos jours ; mais cette défection, peut-être injustifiable. Dieu seul le sait, nous n'avons nullement l'intention de la justifier.
Les amis sincères qu'il savait ne pas compromettre, Lamennais continuait d'entretenir avec eux les relations les plus cordiales.
Il écrivait à M. Querret, le 30 Novembre 1834.
« Depuis mon arrivée, mon cher ami, je vous ai toujours attendu, ne doutant pas que vous me jugeriez fort empressé de vous voir et de vous embrasser. S'il vous en faut l'assurance écrite, la voilà; mais je crois plutôt que vous aurez été
retenu par des affaires. Venez le plus tôt possible, et croyez au plaisir que vcAis me ferez en me procurant l'occasion de vous réitérer de vive voix l'assurance de mon inaltérable et tendre amitié.
« F. de la Mennais.
« A la Chênaie, le 30 Novembre. »
Vient, quelque temps après, ce billet à la même adresse :
« Ne voyez point, mon cher ami, M. Tabbé H.
comme vous deviez le faire. J'ai pris le parti de lui écrire, d'après de nouvelles circonstances que je vous raconterai.
« Totus tuus in X*".
« Jeudi. »
Tolus tuus in X'"". Cette formule chrétienne qui lui était si familière, l'infortuné l'écrit, peut-être, pour la dernière fois.
La publication présente a pour but, nous l'avons dit dès le principe, de fournir aux lecteurs
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que ces questions intéressent, ainsi qu'aux historiens futurs de l'Eglise de France au XIX*" siècle, non tous les éléments de ce que nous appellerons Taftaire Lamennais, il s'en faut de beaucoup, mais simplement ceux que nous avons entre les mains, sans nous occuper de savoir si ces documents sont des témoins à charge ou à décharge ; il y en a vraisemblablement de Tune et de l'autre sorte, le lecteur du reste en jugera. Ces témoins que nous introduisons, nous les laissons parler chacun son langage (on a dû s'en apercevoir de bonne heure) ; ils racontent ce qu'ils savent, dans un style plus ou moins concis, plus ou moins clair et correct. Pour peu qu'ils restent dans le sujet, ils' discourent à leur aise ; nous nous bornons à les ramener à la question, lorsqu'ils s'en écartent, ou plutôt nous refusons de les entendre davantage, lorsqu'ils s'occupent de tout autre chose que du débat actuel.
Voici une lettre de M. Coëdro, supérieur du Petit Séminaire de St-Méen, à M. J. M. de Lamennais ; elle en renferme une autre de cet abbé Leriche qui précédemment avait été chassé de la congre-
gation et du diocèse pour avoir tenu, au sujet de la dernière Encyclique, des propos que Ton jugeait mal sonnants. M. Leriche s'accuse luimême ici de tous les crimes qu'on lui impute et sollicite son pardon de la meilleure grâce du monde. S'il n'hésite pas à condamner hautement des erreurs qu'il avait partagées d'abord avec tant d'autres, avec M. Coëdro lui-même, il prend soin toutefois de ne point citer le nom de son ancien Maître. N'oublions pas non plus que ce document, comme la plupart de ceux que nous citons, sinon tous, n'était point destiné à la publicité. Si nous ne craignions d'employer un langage trop familier, nous dirions que c'est ce qui explique pourquoi ces personnages nous apparaissent, le plus souvent, en robe de chambre, non en habit. Ne nous en plaignons pas trop.
M. Coëdro écrivait de Rennes à l'abbé Jean :
« Rennes, le 6 Décembre 1834.
« Monsieur et respectable ami, (c Les mêmes motifs qui vous ont engagé à
d'après des documents inédits 245
m'adresser copie de la lettre de M. Leriche me font aussi un devoir de conscience de vous faire part de celle que j'ai reçue de lui, la voici :
« — Mon cher M. le supérieur, j'ai fait avanthier, auprès de l'abbé Jean, une démarche qui m'a beaucoup soulagé ; mais, je le sens bien, je ne serai parfaitement tranquille, qu'après vous avoir prié vous-même, et je vous en prie instamment, d'oublier tout ce que ma conduite a eu de repréhensible, tout ce qu'elle a offert, je ne dirai pas de peu religieux et de peu sacerdotal, mais de peu chrétien.
a Comme vous et vos vertueux confrères, dont je réclame l'amitié, tout indigne que je m'en reconnaisse, je veux rester inébranlablement attaché à la chaire de St-Pierre, dans la personne de son vénérable et saint successeur Grégoire XVI. Loin de moi toutes ces subtilités, toutes ces distinctions, qui décèlent beaucoup d'attachement à son sens propre, et peu de simplicité dans la foi. Roma locuta est, causa finita est C^), répéterai-je
(i) Cet axiome est excellent^ mais on en a souvent abusé : on abuse de tout.
340 LAHINKAIS
après vous, et ces mots, vous le savez, furent les premiers qui sortirent spontanément de ma bouche, les premiers qui se rencontrèrent sous ma '
plumf, i l'apparition si inattendue, si atterrante pour nous, de la lameusL' encyclique Mirart ivs CO. Que l'enfant soumis de l'Eglise trouve de bonheur dans sa soumission même ! Au moinent où vous adressiez à votre confrère cette lettre si honorable pour vous que j'ai lue dans VAmi de la RfUgion, mù raoî-môme .par un sentiment semblable au vôtre, je déposais avec joie un humble erravi aux pieds de Mk' l'évêqiie du Mans, à qui dans le Ccmpi de ma plus gracidc fci~vcur, j'avais soumis des observations philosophiques que je croyais solides ou tout au moins édifiantes, in perpétuai œternitates. Non content de cela, j'avais demandé à M^' l'évèque de Troyes, où pendant quatre ans j'ai professé avec quelque peu d'engouement (sic) la seule vraie philosophie, s'il jugeait à propos que
(0 Publiée, noui l'avons vu, le 15 Aoill i8}i. On y condimnait formellement la doctrine du stm commun sur laquelle la nouvelle école catholique basait sa philosophie et par suite le système apologétique inauguré par elle. Les disciples de Lamennais avaient été atleités en seiitanl se dérober sous leurs pat le terrain qu'ils croyaient
d'après des documents inédits 247
je me rétractasse, mais sans doute que ma première déclaration lui aura paru suffisante, puisque dans la réponse toute pleine de bienveillance qu'il a eu la bonté de m'adresser, il n'est nullement question de nouvelle rétractation publique (^). J'ai cru utile de vous marquer tout cela, pour vous expliquer pourquoi vous ne m'avez pas vu imiter le bel exemple que vous avez su offrir à tous ceux qui, comme vous, s'étaient trompés de bonne foi. L'excellent clergé du diocèse de Rennes n'aura pas manqué, je pense, d'apprécier votre conduite comme elle mérite de l'être, et se sera empressé de vous redonner toute sa confiance qu'il vous avait retirée justement (sic). Ahjiciamus opéra tenebrarum et induamus arma lucis (2).
«Tout à vous en Notre Seigneur Jésus-Christ.
« Leriche ». — « Je regrette de n'avoir pu répondre plus tôt
(i) Le bon abbé Leriche, paraît-il, adoptait et rejetait une opinion avec un égal enthousiasme. Ici je crains bien qu'il ne comprenne pas qu'en se rétractant publiquement, il courait le risque d'apprendre au public qu'il s'était trompé et que même.... il existait.
(2) S. Paul Rom. xiii, 12.
348' tAHBNHillS
à vîMre lettre du 3 1 Novembre, mus M. Persebaîe
n'était pas h Rennes pour mu donner les renseignements que vous me demandiez
« Recevez l'assurance, etc. a
; Coëdro.'j
Voici le brouillon d'une lettre écrite par l'abbé Jean au supérieur, ou mieux au directeur du coUtge de Juilly. M. Houet croit pouvoir la dater de cette année 1834, sans toutefois garantir l'exactitude de cette date.
«■ Vous savez, M. P., que loreque vous entrâtes à J(uilly), cet établissement avait été proposé par M. Berryer à mon frère, qui consentit à vous le céder provisoirement sur l'engagement ^honneur et de conscience que vous prîtes, vous, M. de S(alinis) et M. Laînéf*' de le lui rendre plus tard ; et c'est, comme vous le savez encore, d'après cet engagement formel et plusieurs fois réitéré, qu'il fit les démarches dont le résultat fut de vous
(1) Nous n'osons pas affirmer le déchiffremenl eiacl de ce mol
d'après des documents inédits 249
mettre en possession de ce collège. Aujourd'hui, mon frère serait disposé à me transmettre son droit, moyennant quelques arrangements qui ne sauraient être définitivement réglés que je ne sache de quelle' manière vous entendez exécuter le traité mentionné plus haut. Veuillez donc, je vous prie, me répondre à ce sujet, et en attendant, recevoir l'assurance etc. »
Nous allons retrouver, dans quelque temps, M. Houet à Juilly ; comme M. Jean n'eut jamais, que nous sachions, la direction de ce collège, il est probable qu'il y eut un compromis et que Ton s'arrangea à l'amiable. C'est ce qui nous expliquera la présence, à nouveau, dans cet établissement, de ce prêtre vénérable, demeuré toujours profondément attaché à MM. de Lamennais.
Avant de clore ce chapitre, nous prions le lecteur de vouloir bien relire la page 257 du premier volume. Il y verra que le correspondant anonyme de M. Houet attribue la dissolution de la Société de St-Pierre au défaut de charité, cCunité,
à un gran4 ci gros brin d'orgudl ; enfin à un vait sec et ariJt t)ui tut fit ptrdte la respiralioti. Ces quelques mots rappellent toute une série d'intri- {iues dont nous nt' vouions pas retracer l'histoire ; bien qu'elles se rapportent à notre sujet, puisqu'elles eurent pour victimes les deux frères Lamennais, mais nous croyons savoir qu'elle sera {S:rite un jour ...par d'autres ci nous osons nous en féliciter doublement.
A la suite de ces manœuvres qui le trompèrent tout le premier, l'évèque de Renties, par une lettre du 31 Août 1834(0, prit à l'égard de M. Jean de Lamennais la disposition que nous avons vue p. 225 et suivantes.
M, Coëdro, longtemps ami des deux frères, crut devoir se faire pardonner cette amitié, en s'acharnant après leurs personnes et leurs œuvres. Le 3 Novembre 1834, après une nouvelle preuve de l'animosité de ce personnage à son égard, M. Jean écrivait X l'abbé Ruault, le digne associé de ses labeurs évangéliques ;
{[) Et non du 1 Septtnibre, comme le dit M. Houel. Voit tome
« St-Servan, le 3 Novembre 1834.
« Mon cher ami,
« y ai une foule de choses à vous dire : commençons vite par le commencement. A la lettre de Coëdro que vous m'avez transmise, j'ai fait la réponse que voici et qu'il est bon de conserver.
« Dimanche, 31 Octobre 1834.
« Mon cher ami,
« Je reçois votre lettre en date du 22. Ce nouveau procédé m'étonne un peu, même après les autres!... O mon Dieu, pardonnez à mon pauvre Coëdro, comme je lui pardonne; le plus à plaindre des deux, ce n'est pas moi ! Je vous embrasse tendrement, quand même,
« Jean ».
C'est le lendemain, 4 novembre, que l'abbé Jean écrivait de Pleurtuit à M^"" de Lesquen le billet inséré p. 192. Nous croyons qu'il fait allusion à l'interdit fulminé par le prélat contre
. le malhenreux Tili, mesure qui acheva de le
précipiter hors de l'Eglise.
Telle est cette lamentable histoire de la chute de Lamennais ; tout concourut à hiicr la perte de cet infortuné grand homme et à la rendre irrémii'diabie, aussi bien le zèle immodéré des bons que la perversité des méchants; — ceux-ci ne sont pas toujours les meilleurs auxiliaires du mal.