SECOND ENTRETIEN
L'homme, créé dans un état de grâce sublime, et destiné à s'élever de degré en degré jusqu'à la vision béatifique^ se trouvait placé, comme la création entière, sous l'empire de deux lois. Sorti des mains de Dieu, il était soumis à la loi de Dieu, qui n'est autre chose que les rapports indispensables qui rattachent celui qui reçoit la vie à celui qui la donne, le rayon à la flamme,, le fini à l'infini. Mais l'homme, être distinct et nommé individu, avait une loi individuelle, loi intérieure, constituant son moi, renfermée dans les limites de l'être qu'elle déterminait et subordonnée aux rapports nécessaires de la créature et du Créateur, à la loi de Dieu, centre universel. L'homme se trouvait ainsi placé, avec une volonté libre, sous l'empire de ces deux lois ; la condition de son bonheur était une obéissance harmonique à ces deux centres d'attraction, c'est-à-dire qu'il devait se gouverner de manière à ce que son obéissance au principe individuel ne devint jamais une violation du principe général, une désobéissance à
d'après des documents inédits 75
Dieu, régulateur suprême des volontés créées. Or, l'homme accomplit, sous Tinspiration de sa loi individuelle, un acte tel qu'il ne pouvait pas remonter jusqu'à la loi générale pour recevoir la sanction nécessaire à sa justice, et l'harmoniser avec elle. Cet acte, repoussé par le principe divin, devait
nécessairement retomber dans la sphère du principe
personnel humain, et relever uniquement de lui. Or, dès cet instant, une substitution destructive de l'ordre universel avait lieu. L'homme, usurpant la prérogative divine, se faisait centre, la loi inférieure détrônait en quelque sorte la loi supérieure, et le moi humain relatif se faisait absolu. Tel est le péché !
L'homme ayant ainsi brisé avec Dieu mourut à la vision béatifique vers laquelle il s'avançait, et tomba, du haut état de grâce où Dieu l'avait élevé, dans sa propre nature ; mais cette nature elle-même, désorganisée par le péché, ne pouvait pas le porter, il mourut aussi à sa nature et s'affaissant bien loin au-dessous, il alla s'ensevelir dans la mort organique^ dernier degré de sa chute profonde.
Enfants d'Adam, nous naissons dans la mort, sujets nés de la concupiscence, c'est-à-dire de cet ensemble de penchants corrompus et égoïstes qui tendent sans cesse à se satisfaire ; mais rachetés par le prix infini du sang de J.-C, toutes les fois que nous mourons à la grâce nouvelle de la Rédemption, nous y mourons comme Adam mourut à la grâce première de la Création, en substituant la loi inférieure à la loi supérieure, en nous faisant centre, en attirant à nous ce qui appartient à Dieu, qui a de nouveau tout attiré à lui par la Rédemption : Omnia traham ad meipsum (0,
Pénétrons dans les mystères de nos iniquités et nous verrons que telle est la nature de nos péchés qui sacrifient toujours, au dehors le prochain, et au dedans les dons de la grâce, à l^égoïsme de notre loi personnelle, mettant ainsi en souffrance Tordre entier, ordre de la Création, qui veut que tout aille à Dieu, et en particulier l'œuvre de la Rédemption basée sur le sacrifice, sacrifice universel qui sauva le monde et doit se reproduire et se perpétuer dans la société chrétienne, de sorte
(i) Joan. XII, 32.
que chaque Chrétien se fasse, de Tordre où il se trouve placée le Rédempteur de ses frères. La sagesse antique appelle Satan « Ahriman », c'est le Chef de ceux qui n'ont pas de chef. Elle dit encore : Celui qui dit : moi est un démon (doctrine indienne). La sagesse de Dieu dit :• « Fœ soli » ^0 mot plein d'un sens protond, qui contient tout le mystère du péché.