II
seulement avant l'apparition de TEncyclique Singulari.nos, datée du 25 Juin précédent.
«... Rome est décidée à garder le silence sur les Paroles d'un Croyant; je le sais de la manière la plus certaine, la plus positive, la plus authentique ; et vous pouvez l'affirmer à qui vous voudrez^ Quant à la source de cette nouvelle, je ne puis en faire la confidence qu'à vous seul. C'est une lettre écrite par le Pape lui-même à une personne de confiance résidant à Paris, Cette détermination a été prise malgré de très vives instances. Je sais aussi que cette personne qui jouit de la confiance du souverain Pontife lui a répondu qu'en effet elle ne croyait pas qu'il y eût rien à faire contre les Paroles d'un Croyant et que dans ce livre elle ne voyait au fond rien de contraire à la doctrine de l'Eglise et de l'Evangile.
c< Dernièrement, quatre carabins, convertis par les Paroles d'un Croyant, sont allés se confesser à un vicaire d'une des paroisses de Paris.
« Parlez-moi encore de M. Féli. Son imagination est-elle toujours aussi montée? Maintenant que sa
d'après des documents inédits 147
position est plus que jamais nette et claire, ne commence-t-il pas à se calmer un peu? Je crois qu'il peut continuer d'écrire sur la politique, Sans avoir rien à craindre de Rome. Puisse cette indépendance lui rendre la paix ! »
Ce vœu ne devait pas se réaliser. Lamennais allait déserter cette Religion, dont il disait à son frère, en 1824, lors de son premier voyage à Rome : « J'aime ce plein Christianisme, cette Religion qu'on trouve partout et qui sous toutes les formes, à tous les instants, est en contact avec le peuple, s'empare de sa pensée par ses sens et devient, sans qu'il s'en doute lui-même, la principale partie de son existence. » (Lettre écrite de Gênes, le 8 Juin 1824). Blaize II, p. II. ,
Dansl'Encyclique, publiée le iSJuillet 1834(1), Grégoire XVI condamnait formellement et sévèrement le livre que, huit jours avant, l'on se croyait autorisé à penser qu'il ne condamnerait jamais. A la nouvelle de cet acte pontifical, l'abbé
(i) Datée, on se le rappelle, du vu des Calendes de Juillet, du 25 Juin, par conséquent.
Jean adressait de Ploërmel à son frère le billet suivant.
« Ploërmel, le 18 Juillet 1834,
« Je descends du saint autel : je viens d'offrir à Dieu le sacrifice du corps et du sang de son Fils, pour lui demander la résignation,' le calme et rhumble courage dont nous avons besoin Pun et l'autre, dans un moment où notre âme est broyée par d'inexprimables peines... O mon pauvre Féli, crois que je t'aime bien !
« Jean ».
S'il faut en croire M. de laGournerie (i), douze jours plus tard (le 3o Juillet), M»"" de Lesquen aurait dit à Lamennais, en lui parlant de la cause de l'Eglise : Vous êtes propre d la défendre, mais vous êtes impuissant pour la combattre. Ce mot, s'il a jamais été prononcé, n'était qu'un mot; car le mal étant toujours plus facile que le bien, l'homme qui est capable de celui-ci est à plus forte raison capable de celui-là; il fut tou-
l) Lettres inédites, etc. Introd. p. xxix.
d'après des documents inédits 149
Jours moins aisé de défendre FEglise que de la combattre; pour la combattre, en effet, toutes les armes sont bonnes, tandis que, pour la défendre efficacement, les armes loyales seules conviennent, non le poignard ni le poison, Je veux dire non Toutrage ni la calomnie.
La dernière Encyclique achevait Toeuvre de la première ; Lamennais était irrévocablement perdu pour l'Eglise.
La douleur de ses disciples à la vue de sa désertion est plus facile à concevoir qu'à décrire ; ils refusèrent d'y croire, aussi longtemps que le plus léger doute leur fut permis à cet égard ; puis, lorsqu'ils durent se rendre à l'évidence, ce fut, non pour maudire celui qui les avait tant aimés, le bienfaiteur de leur intelligence et de leur âme, mais pour le plaindre, déplorer sa chute et prier pourluL
Il y eut des exceptions : elles furent rares ; ceux qui Jugèrent ainsi à propos de briser tous les liens qui les retenaient attachés à leur malheureux Maître, non seulement ceux qu'ils étaient forcés de rompre et que tous rompirent, mais
l50 LAMENNAIS
encore ceux qu'ils auraient pu, qu'ils auraient dû respecter : le lien de la reconnaissance et celui de la charité, surent mauvais gré à leurs condisciples de ne les avoir pas accompagnés jusque-là; ils firent même planer des doutes sur Jeur orthodoxie.
Voici la lettre que M. Houet, qui entre autres se trouvait ainsi tenu en suspicion par ces puritains un peu trop zélés peut-être, écrivait à l'un de ces derniers qu'il ne désigne pas autrement que par l'initiale L. Nous y voyons jusqu'où peut descendre la calomnie niaise et parfois inconsciente.
« Malestroit, 3i Août 1834.
« C'est avec un douloureux étonnement qu'à peine arrivé dans cette maison, j'apprends que mon orthodoxie vous est plus que suspecte et que vous ne craignez pas de vous en expliquer en des termes qui ne peuvent que surprendre et affliger profondément tous ceux qui vous aiment et me connaissent. Il a dû certes vous en coûter beaucoup pour vous porter ainsi accusateur contre un
d'après des documents inédits ' i5i
de vos confrères, et de graves raisons, les preuves les plus évidentes de ma désobéissance aux décrets du Saint-Siège, ont pu seules, j'ai le droit de le supposer, vous déterminer à tenir à mon égard une pareille conduite. Et cependant, après la gravité de l'accusation, rien ne m'a plus étonné que la faiblesse des preuves sur lesquelles vous l'appuyez. Les voici : si vous en avez d'autres, veuillez me les faire connaître. J'ai dit : i° Qu'a* près ce Pape, il en viendrait un autre; — 2* Qu'il était singulier que Grégoire XVI improuvât une doctrine approuvée par Léon XII. Telles sont les preuves de mon insoumission : vous n'en avez point allégué d'autres. Je pourrais me contenter de vous dire qu'il serait bien difficile, en pressant ces paroles, d'en faire sortir une proposition hérétique, raisonnablement imputable à leur auteur. Mais comme je tiens à vous convaincre pleinement de la sincérité de ma foi, je veux entrer dans quelques détails tout-à-fait propres à ce but. D'abord, Monsieur, je ne sache pas avoir jamais dit qu'après ce Pape il en viendrait un autre, par la raison que c'est chose si généralement crue qu'il
serait quasi niais de Taffirmer. Mais supposé que je Taie dit, ce dont je déclare douter jusqu'à ce que vous m'ayez appris om, quand, et devant qui, je ne vois pas ce qu'une pareille proposition a d'hétérodoxe. En attendant que vous me l'ayez montré, je passe à la seconde. Pour celle-ci, elle est certainement de moi, au moins pour le fond, et j'avoue qu'ainsi prise isolément, elle peut présenter, non certes une hérésie, mais une inconvenance. Du reste, cette inconvenance eût complètement disparu, même à des yeux prévenus, si celui qui a cru devoir vous faire connaître ma manière de penser, eût remarqué, conformément à la vérité, que cette phrase, dite en famille et sans aucune intention, avait été suivie immédiatement de celle-ci qui lui servait de correctif : « Mais l'approbation de Léon XII ( i )fut un acte d'homme privé, tandis que Vimprobation de Gré-goire XVI est un acte pontifical. » Vous ignoriez sans doute ces paroles, lorsque vous vous êtes permis celles qui font l'objet de cette lettre ; autrement, j'aime à le croire, elles ne vous fussent pas
(i) Voir 1" vol. p. iSy.
d'après des documents inédits i5^
échappées. C'est un exemple; Monsieur, des inconvénients inséparables d'une trop grande facilité à prêter l'oreille aux discours des rapporteurs^ comme aussi de l'intempérance du zèle qui les répète aveuglément. Quoi qu'il en soit, en voilà suffisamment, ce me semble, pour calmer vos inquiétudes à mon sujet et mettre un terme à vos plaintes.
« J'improuve ce que le Pape improuve, je condamne ce qu'il condamne. »
La lettre suivante de Jean à M. Coëdro nous laisse deviner les préventions fort peu justifiées d'ailleurs qui animaient le clergé rennais contre lui et ses vaillants missionnaires.
« A Monsieur Coëdro, à Rennes.
« Ploërmel, le 27 Août, à 11 h. du soir, 1834.
« Cher ami,
« Avant de me jeter sur mon lit pour y donner quelques heures de repos à mon pauvre corps qui n'en peut plus de fatigue, il me vient dans la
pensée de mettre par écrit ce que je dirais à Fouverture de la retraite, si la Providence m'avait condamné à être évéque de Rennes; c'est une chose curieuse et qui vous distraira un instant. Voici :
« Messieurs,
c( Au moment où la retraite commence, je dois « ouvrir mon cœur devant vous, et vous donner, « sur un point très grave, des explications que de <( tristes circonstances ont rendues nécessaires. Je <( n'ignore pas que plusieurs d'entre vous peuvent « avoir des préjugés, et je. ne leur en fais pas un « reproche, contre celui que j'ai chargé de faire la ' « plupart des instructions de la retraite et contre ses « confrères ; moi-même j'ai eu des inquiétudes à « cet égard ; mais elles ont été bientôt dissipées lors- « qu'ils m'ont déclaré qu'ils étaient soumis sans « distinction et sans restriction, comme vous devez « l'être tous, etcomme je le suis moi-même, à l'En- « cyclique de Notre Saint-Père le Pape Grégoire « XVI, dont les intentions ont été clairement ma- « nifestéespar son BrefàM^" l'Archevêque de Tou-
D APRÈS DES DOCUMENTS INEDITS l55
« louse. Je ne souffrirai pas que dans mon diocèse « on enseigne et on professe une doctrine opposée à « celle qui est déclarée seule vraie parle successeur « de Saint Pierre, du haut de la chaire éternelle ; « donc, Messieurs, vous devez avoir une pleine « confiance en tous ceux à qui j'ai dit : Alle:( et a enseigne:^. Ce que j'ajouterais à ce peu de mots « serait inutile... M. Coëdro, montez en chaire! » ' « Et voilà M. Coëdro en chaire qui dit : Au nom du PèrCy et du Fils, et du Saint-Esprit, Amen^ en faisant sur lui-même le signe de la croix, de cette croix adorable que j'embrasse avec amour, de ce bois sacré dont j'ai le bonheur de posséder une relique qui me devient chaque jour plus chère !
« Sur ce, je suis sans avoir l'honneur d'être (sic)
« Votre ami
« Jean.
« Vous direz que ma tête travaille ; il y a de quoi ! Ne me grondez pas ! »
Cette lettre n'est pas seulement celle d'un homme de foi, nous dirions presque, si nous
l5Ô LAMENNAIS
Posions, que c'est la lettre d'un martyr. Plus, en effet, Ton étudie de près cette grande et noble figure, plus Ton se sent pénétré d'admiration pour tant de courage et d'héroïsme. La vie entière de M. Jean de Lamennais fut un douloureux calvaire; les croix lui tombaient de tous côtés sur les épaules ; en dépit de leur poids écrasant, de leurs cruelles meurtrissures, il les porta toujours vaillamment, les regards sans cesse tournés vers le divin Crucifié, son modèle.'
Afin de se soustraire aux vexations sans nom-^ bre dont on accablait chaque Jour tous ceux qui tenaient de près ou de loin à l'école de Lamennais et cela, en dépit de leur soumission absolue^ sans réserve, à l'Encyclique, M. Houet se résolut à quitter le diocèse, mais M^^" de Lesquen désira le conserver, comme aussi ses confrères de St- Méen. M. Jean qu'il appelait son Père lui fit, de son côté, un devoir de rester à son poste ; il écrivit alors à l'évêque la lettre suivante :
d'après des documents inédits i57
a St-Méen, le 20 septembre 1834.
« Monseigneur,
« Je m'empresse de vous annoncer moi-même ma résolution de rester dans votre petit séminaire. Il m'en a coûté pour la prendre, mais j'ai cru devoir sacrifier mes répugnances trop humaines au désir bienveillant de votre Grandeur, aux instances réitérées de mes anciens confrères et aux conseils d'un Père dont le malheur n'a pu qu'accroître mon respect et mon attachement.
Cependant, Monseigneur, je répondrais mal, ce me semble, à la confiance dont vous me donniez hier des marques si touchantes, si je vous dissimulais qu'étant dans l'intention de quitter la Congrégation, avant les événements qui l'ont changée, je ne veux y prendre aucun engagement, sans avoir éprouvé de nouveau ma vocation dont l'incertitude m'a porté à différer durant sept années de faire des vœux perpétuels.
« Du reste. Monseigneur, quelle que soit l'irrésolution de mes pensées, je vous prie de croire.
l58 . LAMENNAIS
que je n'en travaillerai pas avec moins de zèle au bien de TEtablissement précieux où votre Grandeur veut bien m'employer, et que je ferai tout pour mériter la continuation de sa bienveillance. J'ai fait peu; je tâcherai de faire davantage.
« Agréez, Monseigneur, avec ce témoignage de ma confiance, l'assurance des sentiments respectueux avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc.
« Mathurin Houet, prêtre.
« P.-S. — Votre Grandeur m'a parlé d'une déclaration de M. Coëdro, relative à la dernière Encyclique de Grégoire XVI : je l'ai relue : j'y adhère d'esprit et de cœur. »
M»' de Lesquen répondait, cinq jours plus tard, par cette lettre tout entière de sa main :
c( Rennes, le 25 septembre 1834.
« Je me félicite, cher coôpérateùr, du parti que vous avez pris, et je serais tenté de m'affliger de la restriction que vous y mettez, si , je n'espérais pas que votre bon coeur, aidé du secours de la
d'après des documents inédits i5^
grâce, vous fera triompher de votre répugnance» « Au reste, comme je ne veux point que ma satisfaction soit aux dépens de la vôtre, je saurai imposer silence à mes regrets, si vous cherchez et trouvez le bonheur ailleurs. Je ne doute pas du zèle que vous aurez à former le cœur et Tesprit des jeunes gens que vous serez chargé d'instruire. Vos irrésolutions n'exerceront aucune influence sur vos devoirs, j'en suis convaincu d'avance. Votre soumission pleine et entière au Père commun des fidèles ne m'itonne sous aucun rapport. Votre piété m'était trop bien connue, pour que je formasse le plus léger soupçon à cet égard. Quand Rome a parlé qui oserait chercher de misérables subterfuges?
« Je vous réitère, cher coopérateur, l'assurance de mon affectueux et inviolable attachement.
« f C. L. Evéque de Rennes. »
Les lettres qui suivent ont trait à la mesure que l'évêqile de Rennes crut devoir prendre à cette époque, en éloignant M. Jean de Lamennais de la direction des maisons de Rennes et de St-Méen.
Peut-être le saint Fondateur des Frères de l'Instruction Chrétienne, le réorganisateur de l'enseignement secondaire et des Missions dans le diocèse de Rennes, avait-il laissé échapper quelque plainte un peu vive, au sujet de la publication faite -à son insu et contre sa volonté de la lettre qu'il -avait dû écrire à M»' de Lesquen pour désavouer la conduite récente de l'infortuné Féli, toujours est-il que, sans le prévenir, on lui retirait un poste qu'il avait dignement occupé, sans se démentir un seul instant, et que par cette mesure, aussi cruelle qu'inattendue, on ébranlait dans le public la confiance qu'il méritait à tous égards et dont il avait besoin pour le succès de ses oeuvres éminemment charitables et catholiques.
Nous prions le lecteur d'observer que la position de l'évéque de Rennes était singulièrement difficile et que s'il prit contre MM. de Lamennais et les leurs des mesures qui paîrfois semblèrent ■d'une rigueur excessive, c'est qu'il les crut indispensables. Ce saint prélat, dont le nom, dans le diocèse de Rennes, aujourd'hui encore est synonyme de bonté, eut toujours pour ses prêtres un
D APRÈS DES DOCUMENTS INEDITS l6l
cœur véritablement paternel. Longtemps il avait refusé Tépiscopat; nous avons même retrouvé tout récemment à Ploërmel une lettre de lui où il se reproche d'avoir cédé aux instances qui lui furent faites à ce sujet ; lettre pleine de larmes et de regrets qui dénote les trésors de tendresse et d'humilité chrétienne renfermés dans son cœur. Mais comme, en sa qualité d'évêque, il se savait le défenseur-né de l'orthodoxie dans son diocèse et que certains conseillers, plus zélés que prudents, ne cessaient de lui répéter sur tous les tons que la foi s'y trouvait en péril, il usa de procédés rigoureux que son cœur désavouait et qui d'ailleurs eurent les conséquences les plus fâcheuses. La vérité, à cette époque, avait autant de peine à parvenir à l'oreille de certains prélats qu'elle en eut toujours, dit-on, à parvenir à celle des rois. En apprenant la mesure dont il venait d'être l'objet, M. J. de Lamennais écrivit à Tévêque de Rennes la lettre suivante :
IN — Il
« Ploërmel, le 5 octobre 1834.
« Mon très cher, et toujours et à jamais bien aimé Seigneur,
« A mon retour de la bataille des examens de Vannes, je reçois votre lettre du 3i août, et j'ai peine à en croire mes yeux en la lisant. Oh, qu'il est douloureux ce coup nouveau qui vient frapper mon cœur déjà brisé ! Quoi, faut-il donc que je vous aie affligé, vous pour qui j'ai une amitié si tendre, une vénération si profonde ! Je vous en demande pardon : c'est assurément un tort involontaire que j'ai eu, mais, c'est un tort, puisque je n'ai pas veillé avec assez de soin sur mes paroles, pour qu'il ne m'en échappât aucune qui pût vous blesser : refuserez-vous à votre vieil ami un pardon que vous accorderiez à l'instant même au pauvre pécheur qui, à genoux à vos pieds, vous dirait en pleurant : Mon père, pardonne\'-moi^ car je n'ai su ce que je faisais ?
« Quoique je sois accablé d'occupations diverses, je me rendrai lundi prochain à Rennes pour vous voir et m'expliquer avec vous; je vous
d'après des documents inédits i63
prie de suspendre votre jugement sur ma conduite dans cette circonstance, et de ne prendre aucun parti jusqu^à ce que vous ne m'ayez entendu ; il me semble que c'est de rigoureuse justice et cela ne se refuserait pas à un meurtrier que l'on croirait digne de la potence. Quand, vous saurez tout, vous reconnaîtrez, je l'espère, que je n'ai pu sagement agir d'une manière différente que je ne l'ai fait : mais dès aujourd'hui je dois vous déclarer, afin qu'il ne reste aucun nuage dans votre esprit sur ma parfaite adhésion à l'Encyclique, que je crois ainsi que vous qu'on s'est égaré, en présentant la raison générale comme une autorité visible et enseignante et en attribuant au genre humain une infaillibilité qui n'appartient qu'à l'Église de J.-C. C'est là précisément (et vous l'observez très bien) le point principal improuvé par le Saint-Père, et ce qui caractérise le système contre lequel il s'élève avec tant de raison.
« Mon corps dépérit et s'en va et par conséquent, si mes peines sont vives, du moins elles ne seront pas longues : mais tandis qu'il me res-
164 1-AMENNAIS
tera un souffle de vie et que je conserverai assez de forces pour prononcer une parole, soyez sûr, mon cher seigneur, que cette parole sera Texpression sincère de ma pleine soumission aux décisions du saint-siège et de mon attachement pour
vous.
« Ex toto corde tuus in X'** « J. M. de la Mennais. »
Ce saint prêtre refusait d'éteindre la mèche qui fumait encore; de briser le roseau déjà rompu (i) : c'était là tout son crime. Nous ne savons s'il obtint l'audience qu'il sollicitait, toujours est-il qu'on ne revint pas sur la décision prise contre lui.
Trois jours après il écrivait à l'évéque de Vannes.
« Monseigneur,
« Lorsque j'étais à Vannes, il y a environ un mois, dans les angoisses des examens, je ne me doutais nullement des peines nouvelles que j'allais
(i)Mat. XII. 20. Isaïe XLII.
d'après des documents inédits i65
éprouver. Peu de jours après mon retour à Ploërmel, j'ai su, en effet, que M^' Tévêque de Rennes, à la prière de quelques-uns de mes confrères, séparait, quoiqu'à regret, ses œuvres purement diocésaines, c'est-à-dire, les maisons de Rennes et de St-Méen, de ma grande œuvre personnelle qui est celle des Frères ; ce partage s'est donc effectué et je n'aurai plus désormais qu'à m'occuper de mes petites écoles, de concert avec huit ou dix ecclésiastiques que M*' l'évêque de Rennes veut bien me laisser pour me soulager dans ce travail, qui, chaque jour s'accroît, en même temps que le chagrin use mes forces. En conséquence, il n'y aura plus à Malestroit d'autre enseignement que celui des lettres et des sciences mathématiques, pour ceux qui, se consacrant à soutenir et à étendre l'œuvre des Frères, doivent se préparer aux examens académiques. Je remplis un devoir, Monseigneur, en vous donnant connaissance de ces changements au moment même où ils ont lieu, et il m'est bien doux d'avoir à vous remercier, dans cette circonstance, de toutes les marques d'indulgence et de bonté
l66 LAMENNAIS
que j'ai*.reçues de vous : mon cœur n'en perdra jamais le souvenir.
« Un article de VAmi de la Religion que je viens de lire dans V Univers Religieux renferme d'odieuses calomnies contre moi : j'y répondrai publiquement sous peu de jours ; mais je ne le ferai cependant qu'après en avoir conféré avec M*' l'évêque de Rennes qui a une connaissance parfaite de ce qui s'est passé, et qui sait, par conséquent, mieux que personne, combien on est injuste à mon égard : mes confrères de Rennes m'écrivent qu'ils en sont indignés.... à la bonne heure !
« Je suis avec un tendre et profond respect,
« Monseigneur,
« Votre très humble et très obéissant serviteur.
« L'ab. J.-M. de Lamennais. »
Il nous répugne invinciblement de nous occuper de nouveau des insanités gallicanes de VAmi de la Religion^ surtout renforcées par celles de l'Univers religieux. L'échantillon que nous avons
d'après des documents inédits 167
donné dans le chapitre précédent suffit pour édifier le lecteur sur la loyauté, la bonne foi de pareils adversaires. Moins heureux que nous, le pauvre M. Jean de Lamennais dut triompher de sa répugnance et réfuter des calomnies idiotes qui faisaient leur. chemin, à la faveur du silence qu'il avait cru pouvoir observer Jusque-là. Voir VAmi de la Religion, n" 2327 et seq.
Féli, en apprenant que la Société de St-Pierre à laquelle il avait appartenu jusqu'alors et dont il avait été, on se le rappelle, le premier supérieur général était dissoute, écrivit à son frère, le même jour, les deux lettres ci-après :
c( 8 Octobre 1834.
« Tu trouveras de Tautre part une lettre qui établit la réclamation que je suis en droit de faire, et que j'entends faire en effet, pour obtenir de la Congrégation le remboursement d'une somme de i5ooo fr. qui m'est due par elle. Je suis fort décidé à suivre cette affaire par toutes les voies de droit, si MM. de Rennes refusent de la terminer à l'amiable !
l68 LAMENNAIS
••«•«••••«M ••••••••••••••• •MM«M**<n>M«M«< ••••••■«■•<•■ nm(ann(aa«cMMM«aMMMMM*
« Je désirerais savoir s'il serait possible de placer David quelque part. Je crains qu'il ne perde son temps ici. S'il doit cependant y rester, il faudrait m'envoyer les livres qui lui appartiennent, le linge et les vêtements d'hiver, qu'il a dû laisser à St-Méen.
« Tout à toi.
« Féli. »
— « La Chênaie, 8 Octobre 1834.
« J'apprends que la Congrégation de Rennes est dissoute, et que par conséquent on liquide ses affaires. Dans tous les cas, j'ai envers elle des réclamations à exercer. Je ne parle pas des dépenses fort considérables que j'ai faites ici et à Paris pendant cinq ans, pour l'entretien d'un grand nombre de jeunes gens qui lui appartenaient ou devaient lui appartenir. Quoique je n'aie jamais touché rien d'elle, je ne demande point le remboursement de ces dépenses qui s'élèvent au moins à 25ooo fr. Mais ce que je réclame, c'est une somme de plus de i5ooo fr., et que je réduis
maintenant à i5ooo fr., fournie par moi, pour la réparation et Tachât de la maison de Malestroit. Une partie en a été touchée à Rennes, par suite de négociations de traites sur M. Lévêque à Paris. J'ai donné le reste en argent comptant. Je ne pense pas que Ton me conteste cette créance^ ou qu'on essaie de m'en dépouiller. En tout cas» je sais le moyen de défendre mon droit, et j'en userai. Je crois devoir m'adresser à toi comme à l'administrateur légal des propriétés de la Congrégation. S'il y a d'autres voies à prendre, je te prie de me les mander sans retard.
« Ton frère,
« F. de Lamennais. «
M. Houet avait un jeune frère nommé Julien (i), qui venait de terminer ses études à St-Méen et se préparait àentrer au grand séminaire. Par malheur, il ne parlait pas toujours, paraît-il, en termes assez énergiquement orthodoxes, ni assez... réservés de ce qui se passait, d'ailleurs loin de ses yeux et de
(i) Il mourut professeur à Oullins, dans l'établissement des Frères Prêcheurs.
sa compétence (i). Les ennemis acharnés de Lamennais lui firent un crime de ne pas lancer contre le bienfaiteur de son frère et le sien ses anathèmes de théologien imberbe. Cela même alla si loin que Tévêque de Rennes, cédant à l'opinion, dut lui refuser l'entrée de son grand séminaire. M. Houet alors demanda pour son frère des lettres d'excorporation. M^^" de Lesquen les lui accorda; il lui adressa d'abord la lettre qui suit :
« Rennes, le 5 Octobre 1834.
« Conformément à votre désir, cher coopérateur, je vais faire expédier l'excorporation dans le sens que vous demandez qu'elle soit faite. Je partage votre peine, mais je crois pouvoir en adoucir l'amertume, en vous assurant que ce parti est plus avantageux pour votre frère. Il est impossible qu'il n'y ait pas de grandes préventions contre lui, au grand séminaire et parmi le clergé de Rennes qui connaît l'opinion exaltée
(i) Ignoscenda quidem, scirent si
d'après des documents inédits 171
qu'avait ce jeune homme, lorsqu'il était à St-Méen. Il eût été plus conforme aux sentiments de mon cœur et à l'attachement bien sincère que je vous porte d'oublier entièrement le passé, mais je crois être dans la pénible obligation de donner cet exemple et de prendre cette précaution.
« Je vous réitère, cher coopérateur, l'expression de mes regrets et de mes affectueux sentiments.
« C. L. Evéque de Rennes.
« PourM.Houet,prétre,professeur à St-Méen. »
Pendant que l'on poursuivait ainsi Lamennais et ses doctrines, on se demandait en Belgique s'il s'agissait bien, dans la- dernière Encyclique, du système philosophique de Lamennais et l'on croyait en Allemagne que le document pontifical visait tout autre chose. Rohrbacher écrivait, en effet, à la date du 18 octobre i834 :
« A M. Jean de la Mennais, à Ploërmel.
« Malestroit, le i8 Octobre 1834.
c( Mon très-cher Père,
« UUnion de Bruxelles, dans son N® du 12 que je reçus hier, a inséré sans aucune réflexion l'article de V Ami de la Religion (i) ; mais dans son N° du i3 que je reçois à l'instant, se trouve l'observation suivante :
c( On se rappelle le passage de la dernière « Encyclique du Saint-Père, dans lequel se trouve « condaLmné^kïoccasiondes Paroles d'unCrqyant,
« le SYSTÈME DE PHILOSOPHIE NOUVELLEMENT INTRO-
« DuiT, etc. (2), passage qu'on a appliqué générale- « ment en France à la doctrine du sens commun, « les uns d'une manière absolue, les autres avec « plus ou moins de Restrictions. Nous apprenons (( de divers côtés que les catholiques allemands '< regardent ces paroles comme étant dirigées con-
(1) Il s'agit de l'un de ces articles dont nous avons vu précédemment un spécimen si tristement curieux.
(2) Ici le Journal cite en note les paroles de l'Encyclique.
d'après des documents inédits 173
« tre la doctrine de feu le D** Hermès, professeur « de théologie à l'université de Bonn.
a Cette opinion a été également exprimée à un « de nos amis par le nonce du St-Siège à Vienne. « Hermès a appliqué le système de Kant à « la démonstration du catholicisme : cette intro- « duction du rationalisme dans la foi a déjà porté « les plus tristes fruits dans le clergé allemand, et « elle inspire aux hommes les plus pieux et les plus « éclairés des appréhensions qu'ils ont essayé à «plusieurs reprises de communiquer au Souve- « rain Pontife.
« Nous n'avons pas cru pouvoir nous dispenser « de publier ces faits, tout en laissant à nos lec- « teurs le soin d'en apprécier les conséquences. »
« Voilà, mon Père, ce que dit le journal làdessus. Je m'empresse de vous le faire passer. Je compte venir vous voir demain l'après-midi ou lundi matin.
« Je vous salue, vous aime et vous embrasse de tout cœur, ainsi que toute la Communauté de Ploërmel.
« Rohrbacher. »
Pendant qu'il était en butte à toutes ces contradictions, Lamennais, retiré à la Chênaie, s'absorbait dans ses études, s'efForçant, mais en vain, d'oublier tout le reste. Lorsqu'il croyait réussir, une nouvelle vexation (ou ce qu'il appelait ainsi), de nouveaux racontars qu'il jugeait exagérés ou même diffamatoires le venaient relancer jusque dans le silence des bois de sa solitude et réveiller en lui un ferment d'indignation, sinon encore de révolte, qu'il aurait voulu calmer à tout prix. Les œuvres fondées par lui ou avec son concours, il les voyait menacées dans leur existence, uniquement à cause de son nom. Pour ne point compromettre les amis qu'il comptait dans les rangs du clergé, il était contraint de briser tout rapport avec eux, malgré les déchirements de son cœur aimant; et, ce qui lui fut encore plus cruellement sensible, quelques-uns, moins attachés, sans doute, à sa personne qu'ils ne l'avaient été à sa fortune, lorsque celle-ci était à son apogée, s'empressaient de prendre les devants et de renier leur ancienne amitié ; plusieurs même se joignirent à ses persécuteurs, car il eut des adversaires qui ne
d'après des documents inédits 175
méritèrent que trop ce nom par la haine féroce que déguisait gauchement le masque d'orthodoxie dont ils prétendaient la couvrir.
Toutes ces considérations n'ont d'autre but que d'expliquer, autant qu'elle est explicable, la défection du champion le plus intrépide qu'ait eu l'Eglise moderne et de l'ennemi le plus formidable que les incrédules et les impies, sans parler d'autres adversaires, aient rencontré de nos jours; mais cette défection, peut-être injustifiable. Dieu seul le sait, nous n'avons nullement l'intention de la justifier»
Les amis sincères qu'il savait ne pas compromettre, Lamennais continuait d'entretenir avec eux les relations les plus cordiales.
Il écrivait à M. Querret, le 3o Novembre 1834»
« Depuis mon arrivée, mon cher ami, je vous ai toujours attendu, ne doutant pas que vous me jugeriez fort empressé de vous voir et de vous embrasser. S'il vous en faut l'assurance écrite, la voilà; mais je crois plutôt que vous aurez été
retenu par des affaires. Venez le plus tôt possible, et croyez au plaisir que vous me ferez en me procurant l'occasion de vous réitérer de vive voix l'assurance de mon inaltérable et tendre amitié.
« F. de la Mennais, « A la Chênaie, le 3o Novembre. »
Vient, quelque temps après, ce billet à la même adresse :
« Ne voyez point, mon cher ami, M. l'abbé H.
comme vous deviez le faire. J'ai pris le parti de lui écrire, d'après de nouvelles circonstances que je vous raconterai.
« Totus tuus in X'°.
« Jeudi. »
Totus tuus in X***. Cette formule chrétienne qui lui était si familière, l'infortuné l'écrit, peut-être, pour la dernière fois.
La publication présente a pour but, nous l'avons dit dès le principe, de fournir aux lecteurs
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que ces questions intéressent, ainsi qu'aux historiens futurs de TEglîse de France au XIX* siècle, non tous les éléments de ce que nous appellerons l'affaire Lamennais, il s'en faut de beaucoup, mais simplement ceux que nous avons entre les mains, sans nous occuper de savoir si ces documents sont des témoins à charge ou à décharge ; il y en a vraisemblablement de l'une et de Tautre sorte, le lecteur du reste en jugera. Ces témoins que nous introduisons, nous les laissons parler chacun son langage (on a dû s'en apercevoir de bonne heure) ; ils racontent ce qu'ils savent, dans un style plus ou moins concis, plus ou moins clair et correct. Pour peu qu'ils restent dans le sujet, ils discourent à leur aise ; nous nous bornons à les ramener à la question, lorsqu'ils s'en écartent, ou plutôt nous refusons de les entendre davantage, lorsqu'ils s'occupent de tout autre chose que du débat actuel.
Voici une lettre de M. Coëdro, supérieur du Petit Séminaire de St-Méen, à M. J. M. de Lamennais ; elle en renferme une autre de cet abbé Leriche
qui précédemment avait été chassé de la congré-
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gation et du diocèse pour avoir tenu, au sujet de la dernière Encyclique, des propos que Ton jugeait mal sonnants. M. Leriche s'accuse luimême ici de tous les crimes qu'on lui impute et. sollicite son pardon de la meilleure grâce du monde. S'il n'hésite pas à condamner hautement des erreurs qu'il avait partagées d'abord avec tant d'autres, avec M. Coëdro lui-même, il prend soin toutefois de ne point citer le nom de son ancien Maître. N'oublions pas non plus que ce document, comme la plupart de ceux que nous citons, sinon tous, n'était point destiné à la publicité. Si nous ne craignions d'employer un langage trop familier, nous dirions que c'est ce qui explique pourquoi ces personnages nous apparaissent, le plus souvent, en robe de chambre, non en habit. Ne nous en plaignons pas trop.
M. Coëdro écrivait de Rennes à l'abbé Jean :
« Rennes, le 6 Décembre 1834.
» Monsieur et respectable ami, « Les mêmes motifs qui vous ont engagé à
d'après des documents inédits. 179
m'adresser copie de la lettre de M. Leriche me font aussi un devoir de conscience de vous faire part de celle que j'ai reçue de lui, la voici :
« Mon cher M. le supérieur, j'ai fait avant-hier, '.( auprès de l'abbé Jean, une démarche qui m'a « beaucoup soulagé ; mais, je le sens bien, je ne « serai parfaitement tranquille, qu'après vous « avoir prié vous-même, et je vous en prie instam- « ment, d'oublier tout ce que ma conduite a eu de « repréhensible, tout ce qu'elle a offert, je ne dirai « pas de peu religieux et de peu sacerdotal, mais « de peu chrétien.
« Gomme vous et vos vertueux confrères, dont « je réclame l'amitié, tout indigne que je m'en re- « connaisse, je veux rester inébranlablement atta- « ché à la chaire de St-Pierre, dans la personne de « son vénérable et saint successeur Grégoire XVL « Loin de moi toutes ces subtilités, toutes ces dis- « tinctions, qui décèlent beaucoup d'attachement « à son sens propre, et peu de simplicité dans la foi, « Roma locuta esty causa finita est{i]y répéterai-je
(i) Cet axiome est excellent, mais on en a souvent abusé : on abuse de tout.
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« après vous, et ces mots, vous le savez, furent les « premiers qui sortirent spontanément de ma bou- <( che, les premiers qui se rencontrèrent sous ma « plume, à l'apparition si inattendue, si atterrante « pour nous,de la fameuse encyclique Affrar/vo5(i). « Que l'enfant soumis de l'Eglise trouve de bon- <( heur dans sa soumission même! Au moment où <( vous adressiez à votre confrère cette lettre si honore rable pour vous que j'ai lue dans VAmi de la Reli- « gion, mû moi-même par un sentiment semblable <c au vôtre, je déposais avec joie un humble erravi (( aux pieds de M^M'évêque du Mans, à qui dans le « temps de ma plus grande ferveur, j'avais soumis <( des observations philosophiques que je croyais « solides ou tout au moins édifiantes, in perpétuas « œternitates. Non content de cela, j'avais demandé « à M^^ l'évêque de Troyes, où pendant quatre ans « j'ai professsé avec quelque peu d'engouement (sic) « la seule vraie philosophie, s'il jugeait àpropos que
(l) Publiée, nous l'avons vu, le i5 août l832. On y condamnait formellement la doctrine du sens commun sur laquelle la nouvelle «cole catholique basait sa philosophie et par suite le système apologétique inauguré par elle. Les disciples de Lamennais avaient été atterrés en sentant se dérober sous leurs pas le sol qu'ils croyaient si ferme.
d'après des documents inédits i8i
« je me rétractasse, mais sans doute que ma pre-
<( mière déclaration lui aura paru suffisante, puis-
« que, dans la réponse toute pleine de bienveillance
« qu'il a eu la bonté de m'adresser, il n'est nullement
« question de nouvelle rétractation publique (i).
« J 'ai cru utile de vous marquer tout cela, pour vous
« expliquer pourquoi vous ne m'avez pas vu imiter
« le bel exemple que vous avez su offrir à tous ceux
« qui, comme vous, s'étaient trompés de bonne foi.
« L'excellent clergé du diocèse de Rennes n'aura
« pas manqué, je pense, d'apprécier votre conduite
« comme elle mérite de l'être, et se sera empressé
« de vous redonner toute sa confiance qu'il vous
« avait retirée justement (sic). Abjiciamus opéra
« tenebrarum et induamus arma lucis[2].
«Tout à vous en Notre Seigneur Jésus-Christ.
« Le riche ».
« Je regrette de n'avoir pu répondre plus tôt
(i) Le bon abbé Leriche, paraît-il, adoptait et rejetait une opinion avec un égal enthousiasme. Ici je crains bien qu'il ne comprenne pas qu'en se rétractant publiquement, il courait le risque d'apprendre au public qu'il s'était trompé et que même... il existait.
(2) S. Paul Rom. xiii, 12.
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à votre lettre du 3i Novembre, mais M. Persehàie n'était pas à Rennes pour me donner les renseignements que vous me demandiez
« Recevez Tassurance, etc. »
« Coëdro. ))
Voici le brouillon d'une lettre écrite par l'abbé Jean au supérieur, ou mieux au directeur du collège de Juilly. M. Houet croit pouvoir la dater de cette année 1834, sans toutefois garantir l'exactitude de cette date.
« Vous savez, M. P., que lorsque vous entrâtes à J(uilly), cet établissement avait été proposé par M. Berryer à mon frère, qui consentit à vous le céder provisoirement sur l'engagement d'honneur et de conscience que vous prîtes, vous, M. de S(alinis) et M. Laîné (i) de le lui rendre plus tard; et c'est, comme vous le savez encore, d'après cet engagement formel et plusieurs fois réitéré, qu'il fit les démarches dont le résultat fut de vous
(i) Nous n'osons pas affirmer le déchiffrement exact de ce mot fort mal écrit.
d'après des documents inédits j83
mettre en possession de ce collège. Aujourd'hui^ mon frère serait disposé à me transmettre son droit, moyennant quelques arrangements qui ne sauraient être définitivement réglés que je ne sache de quelle manière vous entendez exécuter le traité mentionné plus haut. Veuillez donc, je vous prie, me répondre à ce sujet, et en attendant, recevoir Tassurance, etc. »
Nous allons retrouver, dans quelque temps, M. Houet à Juilly ; comme M. Jean n'eut jamais, que nous sachions, la direction de ce collège, il est probable qu'il y eut un compromis et que Ton s'arrangea à l'amiable. C'est ce qui pous expliquera la présence, à nouveau, dans cet établissement, de ce prêtre vénérable, demeuré toujours profondément attaché à MM. de Lamennais.
Avant de clore ce chapitre, nous prions le lecteur de vouloir bien relire la page 257 du premier volume. Il y verra que le correspondant anonyme de M. Houet attribue la dissolution de la Société de St-Pierre au défaut de charité, d'unité, à un grand et gros brin d'orgueil; enfin à un vent
5ec et aride qui lui fit perdre la respiration. Ces quelques mots rappellent toute une série d'intrigues dont nous ne voulons pas retracer l'histoire; bien qu'elles se rapportent à notre sujet, puisqu'elles eurent pour victimes les deux frères Lamennais, mais nous croyons savoir qu'elle sera écrite un Jour par d'autres et nous osons nous en féliciter doublement.
A la suite de ces manœuvres qui le trompèrent tout le premier, l'évéque de . Rennes, par une lettre du 3i Août 1834 (0» P^^^ ^ l'égard de M. Jean de Lamennais la disposition que nous avons vue p. iSg^t suivantes.
M. Coëdro, longtemps ami des deux frères, crut devoir se faire pardonner cette amitié, en s'acharnant après leurs personnes et leurs œuvres. Le 3 Novembre 1834, après une nouvelle preuve de l'animosité de ce personnage à son égard, M. Jean écrivait à l'abbé Ruault, le digne associé de ses labeurs évangéliques, une lettre dont nous extrayons ces quelques lignes :
(i) Et non du 2 Septembre, comme le dit M. Houet. Voir tome !•' p. 259.
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« St-Servan, le 3 Novembre 1834.
« Mon cher ami,
« J'ai une foule de choses à vous dire : commençons vite par le commencement. A la lettre de Goëdro que vous m'avez transmise, j'ai fait la réponse que voici et qu'il est bon de conserver.
« Dimanche, 3i Octobre 1834.
« Mon cher ami,
« Je reçois votre lettre en date du 22. Ce « nouveau procédé m'étonne un peu, même après « les autres!... O mon Dieu, pardonnez à mon « pauvre Coëdro, comme je lui pardonne; le plus « à plaindre des deux, ce n'est pas moi ! Je vous « embrasse tendrement, quand même,
« Jean ».
C'est le lendemain, 4 novembre, que l'abbé Jean écrivait de Pleurtuit à M*^"" de Lesquen le billet inséré p. 126. Nous croyons qu'il fait allusion à l'interdit fulminé par le prélat contre
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le malheureux Féli, mesure qui acheva de le précipiter hors de l'Eglise.
Telle est cette lamentable histoire de la chute de Lamennais; tout concourut à hâter la perte de •cet infortuné grand homme et à la rendre irrémédiable, aussi bien le zèle immodéré des bons <\\iQ la perversité des méchants; — ceux-ci ne sont pas toujours les meilleurs auxiliaires du mal.