‹ LamennaisChapitre 30 sur 51 · ISOLEMENT FATAL DE FÉLI · texte numérisé non relu

ISOLEMENT FATAL DE FÉLI

i/abbé boyer et l'abbé blanc.

M. Caron, auteur d'un ouvrage de philosophie opposé au Cartésianisme, écrivait d'Abbeville à Tabbé Rohrbacher la lettre suivante que nous croyons devoir insérer tout entière, parce qu'elle touche à cette question alors si brûlante, si refroidie maintenant, du sens commun, par les uns sacrifié à la raison individuelle que d'autres lui sacrifiaient au contraire; double exagération qui aboutissait au même résultat : la ruine totale de la raison humaine elle-même.

M. Caron, dans cette lettre, donne M. Jean de Lamennais comme une victime du Cartésianisme, C'est que le Cartésianisme est une sorte de Gallicanisme philosophique; il ne faut point s'étonner

dès lors de le voir s'unir au Gallicanisme théologique, pour combattre les défenseurs, en France, des idées romaines, c'est-à-dire catholiques; Rome, sous ce rapport, est moins une ville que l'univers lui-même, suivant le mot d'Ovide :

Gentibus est aliis tellus data limine certo : Romance spatium est urbis et ovbis idem.

Voici la lettre de M. Caron :

« A Monsieur l'abbé Rohrbacher, à Malestroit (Morbihan). (1)

« Abbeville, le 23 Janvier i835.

« Monsieur et respectable ami,

« J'ai lu avec bien de l'intérêt les détails que vous me donnez dans votre lettre sur l'important ouvrage qui vous occupe depuis plusieurs années. Ce sera un beau présent que vous offrirez à

(i) L'abbé Rohrbacher allait bientôt retourner dans son diocèse d'origine : l'école des Hautes Etudes, fondée à Malestroit par MM. Lamennais, ayant vécu.

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l'Eglise de Dieu. J'attends avec impatience la publication des volumes que vous m'annoncez.

Une bonne histoire de l'Eglise nous manque et vous remplirez cette lacune. La pureté, l'orthodoxie de vos doctrines m'est connue depuis longtemps.

» Dans votre déclaration, insérée dans VAmi de la religion^ en date du i6 Septembre 1834, vous dites que dès 1827 vous vous trouvâtes explicitement d'accord avec M. Bouvier. Or, je n'ai pas lu la philosophie de M. Bouvier, mais, d'après ce qui m'en est revenu, je ne pense pas qu'elle soit bien nette et en tout d'accord avec le vrai sens commun, du moins tel que je le conçois, tel que je l'ai formulé dans ma démonstration.

« Vous terminez votre déclaration par ces paroles : « Aussi ai-je peur que quelqu'un ne trouve « quelque chose d'inexact dans cela même que je « viens de dire. »

« Je vous avouerai, avec candeur, Monsieur et très cher ami, qu'effectivement cette déclaration ne m'a pas paru suffisamment claire. Les mots : « Je ne crois nullement, du moins sous les mé-

j> mes rapports, à rinfaillibilité du reste des i) hommes et je vois moins que jamais des mo- » tifs de croire à la mienne; » ces paroles, disje, ont besoin d'explication. Ne pourrait-on pas en conclure que vous ne reconnaissez d'infaillibilité que dans l'Eglise et que vous niez l'infaillibilité naturelle et nécessaire du sens commun des hommes.

« Veuillez, Monsieur, avoir la complaisance de me donner un mot d'explication là-dessus. Je tiens beaucoup à savoir si j'ai eu le bonheur d'être pleinement d'accord avec vous sur cette importante question, d'où dépendent^ à mon avis, les destins de VEglise et de l'Etat, logiquement et humainement parlant. Ma doctrine sur ce point vous est parfaitement connue, d'après mon ouvrage, et les explications et les réponses publiques que j'ai eu soin de vous transmettre. Votre lettre , me fait croire que nous sommes pleinement d'accord ; et, comme je ne pense pas l'être avec M. Bouvier, je crains que, dans votre déclaration, vous ne lui ayez fait une concession dangereuse et donné à sa philosophie une sanction qu'elle ne

D APRES DES DOCUMENTS INEDITS IÇJ

me paraît pas mériter, d'après ce que Ton m'en a rapporté,

« Si Dieu m'en fait la grâce, je répandrai dans mon second volume de nouvelles lumières sur cette importante matière. J'ai reçu de beaucoup d'ecclésiastiques et de laïques distingués par leur savoir d^honorables encouragements ; mais le parti cartésien, qui a le pouvoir en mains et les journaux soi-disant religieux à sa disposition, fait tout ce qu'il peut pour entraver le succès et le débit de mon livre, qu'ils n'osent cependant pas condamner. Au reste, la question se simplifie et s'éclaircit de plus en plus. Voilà M. Bautain qui rejette la raison, condamné par son évéque. Il ne reste donc plus qu'à choisir entre la raison générale et le sens individuel. La question, réduite à ces termes, ne saurait être longtemps indécise ; et, en vérité, ce n'est plus un combat.

« J'ai lu avec bien de l'intérêt, mais avec une

bien vive affliction, les rudes épreuves que M.Jean

de la Mennais. un si saint prêtre, a eu à subir dans

le diocèse de Rennes ; rien n'égale la méchanceté

de cette misérable coterie, si ce n'est peut-être sa

II, — i3

bêtise. Veuillez, à Toccasion, offrir mes respectueux hommages à cette noble victime du despotisme cartésien. — • J'ai dû renoncer au projet d'établir une revue ; je ne pouvais entreprendre seul un pareil travail. Espérons que la philosophie luthérienne et athée sera bientôt refoulée aux enfers d'où elle est sortie.

« Votre tout dévoué et affectionné serviteur,

« Caron ».

Dans la lettre que M. Jean de Lamennais écrivait, le 12 Octobre 1834, ^ VAmi de la Religion, qui ne publia que le premier paragraphe (i), le seul, du reste, qui lui fut envoyé, nous lisons ces mots — ils expliquent ce que nous disait tout à rheiîre M. Caron de ce saint prêtre et du Cartésianisme :

« Il plaît à je ne sais qui (car mon accusateur ne se nomme pas) de prétendre que j'ai fait, sur la dernière Encyclique, une distinction contraire au

(i) Ami de la Religion^ mardi 21 Octobre 1834. N" 2327.

•d'après des documents inédits 195

texte ; j'ai fait précisément le contraire (sic) ; dès le premier moment où parut PEncyclique, je n'hésitai point à dire, et j'ai déclaré depuis, par écrit, entre les mains de M^*" l'évéqlie de Rennes, le 9

de Septembre, que le nouveau système de philosophie, improuvé par le pape, était trompeur et blâmable, parce qu'il a le double défaut de faire de la raison générale une autorité visible et enseignante, et d'attribuer au genre humain, considéré comme ayant ses traditions et ses croyances, à part celles de l'Eglise, l'infaillibilité qui n'appartient qu'à celle-ci, en vertu des promesses ; veritas, ubi certo consistit^ non quœritur, sanctisque et Apostolicis traditionibus posthabitis (i). N'est-ce donc pas là ce qui caractérise en lui-même, d'après les termes de l'Encyclique, le système que le Saint Père improuve ? Mais résulte-t-il de l'Encyclique, comme quelques-uns l'ont pensé, qu'il y ait obligation d'en revenir aux principes cartésiens pour rester catholique? J'en doute, parce que je ne comprends pas comment on pourrait concilier les

(l) Paroles de l'Encyclique.

principes de cette philosophie avec les paroles du Souverain Pontife, citées ci-dessus. J'ai exprimé ce doute, il est vrai, etc. »

Ce passage nous a semblé fort instructif et de nature à faire comprendre sous combien de masques Ton combattait, en France, non plus les anciens défenseurs d'un système philosophique publiquement désavoué, mais les adversaires toujours résolus, toujours redoutables, du Gallicanisme.

Nous publions ci-dessous une lettre de Rohrbacher à Lamennais que nous estimons de nature à faire connaître les lacunes de ce noble esprit et les petitesses de ce grand homme. Faire connaître^ ce n'est peut-être pas le mot juste ; nous les savions déjà; du moins nous les apprendra-t-elle d'une façon plus précise encore.

Notons toutefois que, pour la traduction fautive de l'expression latine bimatu^ ce ne peut être qu'une simple distraction, un lapsus dont le redressement relève uniquement d'un régent de huitième.

d'après des documents inédits 197

Ce qui ressort principalement de cette lettre, c'est la franchise, la rondeur de ce bon Lorrain dont Lamennais sut deviner la valeur et qui, après la défection du Maître, contribua, dans une ' large mesure, au triomphe de ses idées de la première heure, par la publication d'une volumincuse Histoire de l'Eglise , toute imprégnée d'ultramontanisme, s'il nous est permis de parler ainsi. Fleury qui avait régné sans rival jusque-là fut définitivement détrôné, malgré l'incontestable supériorité de son talent d'écrivain.

Observons aussi qu'en ce qui concerne le mystère de la Sainte Trinité, le tortprincipalde Lamennais fut d'employer, dans un sens un peu général, un peu vague, par conséquent, des expressions nettement déterminées par les théologiens et dès lors nécessairement restreintes. C'est ainsi qu'il put fort bien considérer Dieu qui se connaît, Dieu le Père, et Dieu connu de lui-même, ou la connaissance substantielle et vivante de la divinité. Dieu le Fils, comme un double principe de TAmour substantiel de Dieu, du Saint-Esprit ; tandis que les théologiens ne parlent que du Spirans, c'est-à-

dire du Père et du Fils considérés comme ne formant qu'un seul principe et de la Spiratio^ ou du SpiratuSy en d'autres termes, de l'Esprit.

Encore une fois, de la part de Lamennais, il y avait, non pas ignorance de ce que. sait le moindre étudiant en théologie, mais simplement langage philosophique, plutôt que ihéologique.

Les autres points signalés par le vigilant Rohrbacher sont plus discutables, surtout en ce qui concerne le dépôt de la Révélation primitive, l'Eglise n'ayant rien défini sur ce sujet.

D'ailleurs, n'oublions pas ce qu'il disait plus haut de son Maître : «... Je l'ai toujours vu, lorsqu'il découvrait qu'une pensée^ qu'une expression était contraire à quelque décision de l'Eglise^ rectifier incontinent cette pensée^ cette expression. Enfin la seule chose qu'il m' ait jamais recommandée^ touchant ses ouvrages, c^est de prendre note de tout ce que j'y trouverais de contraire, soit à quelque décision de VEglise, soit à l'enseignement commun des Pères et des théologiens, afin qu'il puisse y faire les corrections convenables.

On avouera que ces dispositions ne sont pas

d'un hérétique, bien moins encore d'un hérésiarque.

Quelques ennemis de Lamennais, abusant de certaines expressions peu exactes, trouvées çà et là dans ses nombreux écrits, le taxaient et le taxent encore àHgnorant^ du hgut de leur médiocrité orthodoxe; cette épithète, souvent jetée à la face du célèbre écrivain qui eut le tort de s'y montrer un peu trop sensible, ceux qui la lui prodiguaient ainsi eussent mieux fait de la garder pour eux, c'eût été non moins charitable et beaucoup plus juste.

Lamennais eut toujours le travail prodigieusement facile; il travaillait, en moyenne, quin:{e heures par jour, ainsi qu'il nous l'apprend quelque part, dans l'une de ses lettres. C'est dire assez qu'il devait savoir bien des choses qu'ignoraient nécessairement des esprits moins éminents qui d'ailleurs n'avaient peut-être pas autant de loisirs à consacrer à l'étude.

Mais il est temps de donner la lettre de Rohrbacher.

« A Monsieur F. de la Mennais par Dinan Gôtes-du-Nord, à La Chenaye (sic).

« Mon très cher Monsieur de la Mennais.

<i Dans votre dernière lettre, vous me dites un mot qui m'est allé au cœur ijilioli, diligite invicem . Eh! mon cher Monsieur, je n'osais vous dire combien je vous aime, crainte de vous déplaire. Oui, je vous aime plus que ma vie. Mais plus j'aime, plus je crains. Vous le comprendrez par un exemple.

« Il y a des années, j'aimais un ami de tout mon cœur; mais je remarquai en lui comme deux hommes, dont l'un me faisait craindre pour l'avenir, l'autre me faisait espérer. Ce qui me faisait craindre, c'est que, quand cet ami se préoccupait d'une idée, il la poussait vigoureusement à bout, mais sans trop s'assurer d'abord si l'idée était vraie ou complète. Ainsi, en raisonnant sur le mystère de la Sainte Trinité, il supposait que le Saint- Esprit procède du Père et du Fils, comme d'un

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double principe ; tandis que tous les théologiens enseignent, d'après les décisions formelles de l'Eglise (i), que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils comme d'un seul principe. Ainsi encore^ dans la question fondamentale de la nature et de la grâce, il supposait que la grâce n'était que la restauration de la nature, tandis qu'elle en est principalement la transformation divine. Ce qui me faisait craindre, c'est que cet ami n'étudiait pas mieux l'Ecriture et les Pères. Ainsi, ayant commencé une traduction du Nouveau-Testament^ il traduisit ces mots : a bimatu et infra (2) par de deux mois et au-dessous au lieu de deux ans, Ainsi^ dans un projet de constitutions religieuses, il citait, comme point fondamental, un passage de St Ignace d'Antioche, sans prendre garde que ce passage était interpolé. Ainsi, dans un ouvrage récent, il condamne, avec une sorte d'anathèmes,. des choses qui sont textuellement dans les Ecritures et dans les décisions de l'Eglise. Je suis persuadé qu'il les condamne ainsi par préoccupa-

(i) Cf. Il» concile de Lyon.

(2) Math. II, 16.

tion. Car je ne puis croire qu'il ait cessé de croire

à l'autorité de l'Eglise et à la divinité des Ecritures.

Ce qui me faisait craindre encore, c'est qu'il se

méprenait quelquefois pour l'histoire, comme pour

l'Ecriture et le dogme. Ainsi, dans un système

encyclopédique des connaissances humaines, il

supposait, comme un point fondamental, qu'avant

l'Eglise chrétienne et l'Eglise judaïque, il y avait

une Eglise primitive dont les traditions doivent

servir de base et de règle à ce qui est venu après :

tandis qu'avant l'Eglise chrétienne et la Bible qui

remontent jusqu'à l'origine des choses, il n'y a

rien, et qu'à côté il n'y a que quelques débris

flottants. Voilà, mon très cher Monsieur, ce qui

me faisait craindre pour cet ami, mais craindre au

point qu'une fois y malgré mon bon tempérament,

j'en fus malade et sentis que je pouvais en mourir;

car je n'osais épancher tout mon cœur, ni dans le

vôtre, ni dans celui de personne.

« Ce qui me faisait espérer, c'est qu'à côté d'un fonds assez irritable d'orgueil naturel. Je voyais des semences d'humilité chrétienne; je voyais un sincère amour de Dieu et de son Eglise ; j'aper-

d'après des documents inédits 2o3

cevais quelquefois la grâce de Dieu qui perfectionnait ces bonnes dispositions, et je me souviens d'en avoir pleuré de joie. Au dehors, je voyais des protestations publiques et réitérées d'une soumission sans réserve à tous les décrets du chef de l'Église. // est vrai, on usa de procédés capables de pousser à bout un homme ordinaire. Mais à celui que j'aimais, je croyais l'esprit et le cœur assez grand, assez chrétien, pour surmonter tous les soulèvements de la nature et étonner le monde par le miracle de la vertu chrétienne. L'épreuve est venue. Celui que j'aimais est resté jusqu'à présent bien au-dessous de ce que j'attendais. Au lieu d'un saint je ne vois qu'un homme et un homme en colère qui tourne tout son esprit à se venger. Je crains qu'il ne s'obstine, je crains que l'esprit de ténèbres qui se transforme en ange de lumière ne réussisse à lui faire illusion. Porté comme il est à se contenter d'une connaissance incomplète du dogme et de l'Écriture, je crains que ces demi-vérités ne le conduisent à douter à la fin de tout et à expirer dans le vide, suivant une de vos expressions. Cependant celui que j'aimais

ainsi, Je Taime encore et le jour qui dissipera mes craintes sera le plus heureux de mes jours.

« Mon très cher Monsieur F. de la Mennais, vous êtes le premier et le seul devant qui j'épanche ainsi mon cœur tout entier. Si cela vous déplaît, pardonnez-le-moi. Je vous aime assez pour consentir à ce que vous me repoussiez et me haïssiez, pourvu que vous viviez et mouriez en bon chrétien, en bon catholique et que vous sauviez

votre âme.

« Rohrbacher.

« Malestroit, le lo avril i835, fête des Sept Douleur» de la très sainte Vierge ))(i).

Rohrbacher ne fut que trop bon prophète. Le caractère, profondément aigri de Lamennais qui le portait à se venger de ceux qu'il considérait comme ses persécuteurs et qui étaient bien éloignés de l'être tous, fut habilement exploité par

(i) Rohrbacher inséra plus tard cette lettre, en grande partie, dans son

Histoire de l'Eglise (tome xx, p. 520, éd. Gaume 1845). Après ces mots:

■ Ce qui me faisait craindre, c'est que, quand 'cet ami, etc. », l'auteur

ajoute, entre parenthèses : [Ici je rappelais en détails et avec franchise

tout ce que j'avais remarqué de dangereux en lui depuis que je le connaissais).. .

Ce passage que Rohrbacher n'a pas reproduit, bien qu'à notre sens, il soit le plus important, était donc jusqu'à présent demeuré inédit.

d'après des documents inédits 2o5

TAnge de ténèbres, aidé de ses suppôts ; il lui fit illusion et cette illusion fut si complète que Tinfortuné finit de bonne heure par la prendre pour la vérité même. Son tort, nous Tavons déjà dit souvent, fut d'accorder pleine confiance à la raison individuelle dans sa personne, alors qu'il la condamnait impitoyablement chez tous les autres ; mais de cet aveuglement, si monstrueux soit-il, à la mauvaise foi, il y a loin, croyons-nous.

L'abbé Jean écrivait à M. Querret :

« Ploërmel, le i5 Avril i835.

« Mon cher ami,

«.... Féli est parti hier pour Paris : les accusés du complot d'avril l'ont choisi pour l'un de leurs conseils et de leurs défenseurs!... Son voyage retardera le mien... Comment irais-je demander des grâces à ceux qu'il va attaquer? Convenez que ma position est tristement singulière!... Que le bon Dieu me soit en aide !

V Tout à vous du fond du cœur

« Jean; »

Lamennais allait se lancer dans la politique plus activement que jamais. Définitivement perdu pour l'Eglise, il était désormais acquis à la Révolution. Tournant le dos à toutes ses convictions religieuses d'hier, il s'enfoncera, de plus en plus, dans le doute, les négations blasphématoires et retirera tout à la Religion positive, après lui avoir tout donné.

Toutefois, il témoignera toujours la plus vive horreur pour l'athéisme. Il écrira, le 19 Juillet i85o,au sujet de Proudhon, à son tailleur t)essoliaire(i) : « Le fond de sa pensée, d'ailleurs, tel qu'on peut le découvrir à travers tant de variations, est l'athéisme et le matérialisme. Si le peuple entrait dans cette voie, c'en serait fait de lui et de Vavenir, »

Il ne cessa pas non plus de croire en la Providence. Le 2 5 Février précédent, il écrivait au même : « Grâces à Dieu, vous comptez sur la Providence, et vous avez raison, elle ne vous délaissera point (2) ».

(i) Blaize ii, 249. (2) Blaize 11, 242.

d'après des documents inédits 207

Mais les dernières pages écrites de sa main, V Introduction à la Traduction de Dante, nous prouvent trop clairement qu'il rejetait alors la Révélation et par là même le surnaturel, pour ne plus admettre que le Déisme et sa vague religiosité.

Un saint prélat essaya vers cette époque de convertir Lamennais; il s'y trouvait obligé, non seulement par les liens de l'amitié, de la communauté d'origine, mais aussi par sa qualité de. pasteur : c'était l'Archevêque de Paris qui comptait Lamennais parmi les prêtres de son diocèse. De bonne heure l'abbé Jean avait su reconnaître la grandeur d'âme de M^*" de Quélen.

Il écrivait, en 1806, de Paris à M- Hay :

c( J'assistai hier à la première communion de Saint-Sulpice : rien n'est plus'touchant, parce que rien n'est plus pieux. Cependant les deux discours du Curé furent très faibles; mais, l'après-midi, l'abbé de Quélen (simple tonsuré) prêcha la rénovation des vœux du baptême, et il s'en tira à

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merveille. Celui-là a des entrailles^ chose très rare à Paris. »

Cette chose alors « très rare » à Paris, au témoignage de Pabbé Jean, n'était peut-être pas très commune ailleurs et ne Test pas encore maintenant. Du moins, Tarchevêquede Paris continuait d'avoir du cœur; les cholériques de i832 en avaient eu la preuve héroïque. Il s'agissait mainjtenant d'un pestiféré d'un autre genre et si le saint prélat, en l'approchant, n'avait pas à redouter la contagion, du moins appréhendait-il, par des démarches prématurées, d'aggraver encore le mal et de le rendre incurable. M*"" de Quélen faisait part de ses perplexités à M"® de Lucînière qui le conjurait, sans doute, d'aller trouver le malheureux Lamennais, au nom de leur ancienne amitié et d'essayer de le rapprocher de l'Eglise et de ses convictions religieuses d'autrefois. Il écrivait cette première lettre :

d'après des documents inédits 209

« Ce 20 avril i835,

« Hélas, Mademoiselle, que je suis affligé ! Mais que puis-je faire, sinon prier ! La personne n'est sans doute revenue ici qu'avec un parti pris, et à moins d'un miracle, mes tentatives seraient inutiles. Si je savais qu'après bien des rebuts et des duretés, après mille peines et mille chagrins, il me fût donné de ramener au vrai ce pauvre ami. Dieu m'est témoin que je ne m'épargnerais pas. Il me semble que vous qui êtes plus liée pouvez faire entendre plus souvent et plus à propos les paroles du dévouement, de la raison et de la conscience-; je crois donc que vous feriez une bonne œuvre en restant ici. Répétez souvent combien mon cœur et mes bras sont ouverts et quel serait le bonheur que j'éprouverais si l'on me donnait la permission d'assurer du retour et de la constance (sic). Ah 1 que Notre Seigneur nous a donné le grand sqctqi: se renoncer soi-même {i) y msÀs tous n'entendent pas ce langage. Que de belles qualités perdues ; quel talent dont le compte sera terrible !

(i) Matt. XVI, 24, Luc. IX. 23.

Pouvoir sauver, et ne faire que perdre, c'est une bien malheureuf-e puissance, ou plutôt, c'est un bien funeste emploi de la puissance.

<( Recevez, etc.

« Hyacinthe, archevêque de Paris. »

Le miracle dont parle le digne prélat, personne, sans doute, n'avait le droit d'y compter, mais nul, non plus, lui moins que bien d'autres, ne devait le regarder comme impossible.

Peut-être, si l'on n'ignorait les circonstances, dans tous leurs détails, serait-on porté à taxer de timidité la conduite du pasteur vis-à-vis de sa brebis égarée. Il ne suffisait pas que ses bras fussent ouverts pour recevoir celle-ci, mais il lui fallait encore aller au-devant d'elle et essaver de la ramener au bercail. M''*" de Lucinière lui soumit probablement des considérations de ce genre et le pressa de nouveau de se rendre à ses désirs. Toujours est-il que M^" de Quélen lui adressa cette seconde missive, cinq jours seulement après la première.

d'après des documents inédits 2 I I

« Paris le 2 5 avril i835,

ce Mademoiselle,

« Cette démarche ne mie coûte nullement, mais elle m'embarrasse beaucoup, parce que je ne vois pas comment espérer d'obtenir un retour assuré. Quand le cœur est malade, il y a espoir, on peut trouver le chemin du cœur; quand l'esprit est égaré, il est difficile de l'atteindre, non dans le précipice, mais dans les régions' de la superbe où il se promène sans qu'on puisse seulement deviner une route qu'il ne connaît pas probablement lui-même. Il n'y a qu'un moyen de guérison, de retour au vrai et à soi-même, qu'un sentier qui conduise encore au bonheur et même à la gloire ; le remède est difficile, mais il est sûr, infaillible; avec un peu de courage, ou plutôt avec la grâce de Dieu, il n'est pas impossible : de se faire petit enfant par V obéissance^ la confiance^ Vabandon (i), et se laisser conduire, diriger en tout,

(l) Mots soulignés dans le texte. Cf., tome I", les lettres de Teysseyre.

de se remettre sans réserve entre les main^ d'un père, d'un frère, d'un ami ; nous sommes tout cela, ■et ce pauvre ou plutôt ce riche égaré nous trouvera plein des doux et tendres sentimwits qui ap- Dartiennent à ces titres que jamais, non jamais, quoi qu'il fasse, nous n'abjurerons. Dites-le lui, qu'il en soit bien persuadé; nos bras, nos cœurs lui sont ouverts : seulement, qu'il ne nous laisse pas vainement l'implorer devenir s'y jeter avec les sentiments de confiance que nous méritons : qu'il nous mette à l'épreuve et qu'il nous repousse s'il trouve en nous autre chose que des pasteurs, et des hommes de cette charité dont il a connu, dont il a prêché les douceurs tant de fois; mais; je le répète, abandon sans réserve, docilité d'enfant, cordialité d'ami; qu'il se persuade que nous sommes incapables d'abuser de sa confiance ; qu'il se souvienne qu'il est et que nous sommes bretons, chrétiens, prêtres et évêques (sic).

« Je ne parle pas encore de notre père commun à tous : il doit bien savoir que la mesure de sa joie et de sa bonté, est celle de la douleur dont son âme est oppressée.

d'après des documents inédits 2i3

« Veuillez agréer, Mademoiselle, rhommage du respect avec lequel j'ai l'honneur d'être,

« Votre très humble et très dévoué serviteur,

« f Hyacinthe, archevêque de Paris. »

Cette obéissance du petit enfant dont parlait autrefois l'abbé Teysseyre et que réclamait M»' de Quélen, Lamennais ne devait plus la connaître, ou du moins, il ne devait plus la pratiquer; mais encore, nous .osons le répéter, fallait-il, peut-être, aller chercher ce petit enfant, le prendre par la main, lui faire, si possible était, une douce violence; rien de tout cela, n'eut lieu, probablement parce que cela ne pouvait être!

Les deux lettres précédentes ont été transcrites de la main de l'abbé Jean à qui M^^" de Lucinière les communiqua. Le frère du prêtre apostat écrivit à ce sujet au saint archevêque de Paris.

« Saint-Symphorien, le 21 mai i835,

« Monseigneur, c( M"® de Lucinière vient de me communiquer

les deux lettres, en date du 20 et du 2 5 avril dernier, que vous lui avez écrites au sujet de mon malheureux frère : je les ai lues et relues avec un attendrissement profond : elles sont si touchantes ! Elles sont si belles ! Cependant, Monseigneur, je ne vous parlerai point de ma reconnaissance, car elle n'a d'autre expression que le silence : je la conserverai et elle vivra au fond de mon cœur, aussi longtemps que je vivrai moimême.

<(■ Hélas, Monseigneur, il n'est que trop vrai, mon pauvre frère, ce pauvre, autrefois si riche, est bien digne de pitié ! de grâce, ne l'abandonnez pas. Je n'ose espérer, que dans sa position actuelle, il vous écoute d'abord avec un cœur docile, mais néanmoins, je vous en conjure, ne pensez pas pour cela que vos paroles ne fassent aucune impression sur lui et qu'elles soient tout-à-fait perdues : il se roidira d'abord, je le crains bien ; cependant, il n'en sentira pas moins le prix de vos bontés ; vos douces et paternelles exhortations lui feront une de ces blessures dont parle la Sainte-Ecriture, une de ces blessures qui gué-

d'après des documents inédits 21 5

rissent et, plus tard, il nous consolera par sa soumission. Pour moi, je n'ai plus aucune influence sur lui : on me l'a ôtée tout entière par des imprudences que je ne saurais trop déplorer, et dont il serait inutile de vous donner ici le détail (i); il j^ a des hommes qui semblent avoir reçu l'infernale mission de pousser vers les abîmes cet homme qui, s'il avait été plus humble, comme il aurait dû l'être, pouvait empêcher tant d'autres d'y tomber : mais ce que je ne puis faire peut être fait par vous. Monseigneur ; il a promis à M^'e (Je Lucinière d'aller vous voir, et je ne crois pas qu'il y manque, à moins qu'il ne soit retenu par cette espèce d'embarras qui (2).... Ah ! Dieu le veuille qu'il n'y manque ! Vous serez indulgent, patient, compatissant, vous serez père et, s'il résiste au premier moment, il est impossible qu'il résiste longtemps à votre voix qui est celle de la charité, de Dieu lui-même.

« Veuillez bien lui laisser ignorer que j'ai eu

(1) Cf. Conf. de Lamennais, p. 21 3. Note.

(2) Dans le brouillon que j'ai seul entre les mains, la phrase est inachevée.

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rhonneur de vous écrire cette lettre : je dois éviter, autant que possible, tout ce qui achèverait de rompre ce roseau déjà brisé et, s'il savait la démarche que je fais, je suis sûr que, dans ses dispositions présentes d'esprit, il le jugerait mal. « Je suis à vos pieds, Monseigneur, les arrosant de mes larmes et je vous prie d'agréer l'hommage des sentiments pleins de respects, etc. ))

Des gens bien intentionnés, mais imprudents ; d'autre part, des gens prudents, mais de cette prudence du serpent qui se glisse doucement vers sa proie et dès lors mal intentionnés : voilà ceux, en effet, qui poussèrent Lamennais aux abîmes, comme le dit l'abbé Jean avec l'accent de la douleur la plus poignante. Cette influence dont il avait joui si longtemps auprès de son frère et que celui-ci qualifiait si durement et si injustement, comme nous l'avons vu, eût été salutaire et non pas « funeste », si l'abbé Jean avait pu l'exercer jusqu'au bout. Mais ici comme toujours, il se trouva des hommes sinistres qui se donnèrent,

s'ils ne la reçurent pas, V infernale mission de consommer la perte de l'infortuné.

M^*" de Quélen répondit, en ces termes, à M. Jean de Lamennais :

« Paris, le 9Mai(i) i835y

« On m'a remis votre lettre du 21 Mai, mon cher ami, elle m'a bouleversé de douleur, et d'une douleur qui déjà inondait mon cœur. Depuis longtemps je cherchais le moyen de voir celui qui fait le sujet de nos soupirs et de nos larmes, vous pouvez comprendre toutes les précautions et tous les ménagements qu'exige ma délicate position que tout le monde, que les meilleurs amis ne connaissent pas bien; je crois pouvoir seul en être bon juge. On m'assure que votre frère est reparti pour la Chesnaye ; je ne l'ai pas vu ; il n'est pas venu, et vraiment je ne sais pas encore si je dois le regretter. Des tentatives inutiles auraient peut-être agrandi les distances et rendu les rapprochements plus difficiles. J'espère que

(i) C'est le 9 Juin que le prélat veut écrire.

^l8 LAMENNAIS

ce pauvre ami ne m'aura fui que par pudeur et ce sentiment me donnerait quelque espoir.

Prier, prier encore, sans se lasser, voilà la ressource qui ne manque jamais. Dieu aura pitié de nous, et il nous consolera : longanimiter ferens adeptiis est repromissionem (i).

« .... Et vous, mon bon ami, aimez-moi toujours dans la foi chrétienne et bretonne, vous le devez au tendre retour dont je vous offre la fidèle assurance.

« -}- Hyacinthe, archev. de Paris. »

Cette entrevue si désirée de tous, excepté de Lamennais qui seul pourtant devait en profiter, n'eut donc pas lieu. Lorsque M^' de Quélen écrivait la lettre qu'on vient délire, Lamennais n'était plus à Paris : il était de retour en Bretagne, dans cette solitude de la Chênaie qui lui rappelait tant de souvenirs et de genres si différents, mais il ne faisait plus qu'y passer ; bientôt même il lui dira un éternel adieu.

Nous croyons que le digne prélat se trompait

(i) Hebr. vi, i5.

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lorsqu'il attribuait la conduite de Lamennais à son égard à un sentiment de pudeur. L'infortuné ne voyait plus, dans beaucoup de ses vrais amis, que des perfides qui lui tendaient sans cesse de nouveaux pièges, ou tout au moins des fâcheux qui venaient le troubler dans ce qu'il appelait sa quiétude : il les évitait à ce double titre, le plus soigneusement possible.

M. Dubreil écrivait, le 2 Août 1 835, à M. Houet, encore professeur d'histoire au petit séminaire de St-Méen ( i ), une longue lettre d'où nous extrayons les lignes suivantes :

« .... Ce que vous m'avez appris de St-Méen m'a fait beaucoup de peine ; c'est encore un asile de moins pour la pauvre jeunesse catholique. Mais j'en savais encore plus que vous ne m'en dites, puisque tous les associés de M. de Lamennais quittent l'établissement. Au surplus les légitimistes ne s'en inquiètent guère. Quand le diable instruirait leurs enfants, cela leur est égal, pourvu

(i) Ce fut à la rentrée suivante qu'il retourna à Juilly.

qu'on leur parle d'Henri V et qu'on leur défende de faire le serment sous peine de ne pas communier à Pâques, ce qui, au reste, les vexe beaucoup moins que l'abstinence du Vendredi et la privation de pâtés de foie gras pendant le Carême. Mais pour ceux qui ont l'audace de ne pas croire à V éternité de r immortelle famille f pour les criminels de lèseespérance, il n'en est pas ainsi ; et comme j'ai le malheur d'être de ceux-là, vous jugez que j'ai le droit de m'attrister surla destruction d'une société qui avait déjà donné tant de beaux fruits et qui m'avait paru si belle d'avenir (i). Dans le cas où je n'aurais pas le plaisir de vous voir, veuillez m'instruire de votre détermination : si vous allez à Juilly, j'aurai le plaisir de vous y voir de temps en temps; car je compte faire un voyage à Paris vers le mois de Novembre... M. Féli prépare deux volumes politiques, Tun de théorie, l'autre qui traite des faits relatifs au procès d'Avril. Ils

(l) Nous avons déjà dit que cette Congrégation de St-Pierre, titre ultramontain, choisi tout exprès par les Lamennais, est devenue la Congrégation (toujours existante) des Prêtres de l'Immaculée Conception. — Quant aux assertions de M. Dubreil, elles sentent trop leur jeune homme pour être admises sans rrserve. Il est beau parfois et parfois même sublime d'espérer contre l'espérance.

d'après des documents inédits 221

paraîtront, m'a-t-on dit, lorsque cette affaire sera terminée. J'attends le retour d'Elie (de Kertanguy) qui parcourt actuellement TÀngleterre, pour me rendre à la Chênaie. Je ferai ce voyage avec le plus grand plaisir. Sainte-Beuve qui est actuellement notre intime, s'occupe de l'histoire de Port- Royal qu'il méditait depuis longtemps...

« Adieu, mon ami, ne m'oubliez pas dans vos prières, pensez quelquefois à moi, et au regret que j'éprouve de ne pouvoir vous serrer la main, et de vous dire combien je vous aime .

« Tout à vous.

Voici une nouvelle lettre de Rohrbachér, datée de cette maison dé Malestroit où l'on travaillait avec tant d'ardeur, s'il fallait en croire les folliculaires que l'on sait, à démocratiser VEglise pour démonarchiser l'Etat, crime qui semblait alors doublement abominable et que maintenant, du moins en France, plus d'un catholiqtie excuserait doublement, pour peu que Ton voulût bien

s'entendre sur la valeur de ces mots un peu longs peut-être (i).

En tout cas, il paraît qu'à ce métier Ton ne s'enrichissait guère. Ecoutons là-dessus notre digne Lorrain avec sa bonhomie habituelle qui, dans la circonstance, a quelque chose, à la fois, de sublime et de navrant.

« Malestroit, le 19 août i835.

« Mon cher Monsieur Levoyer.

« Je serais bien aise de vous voir, et le plus tôt possible. J'ai à vous proposer des choses, qui me semblent faites exprès pour vous. Il y a un an que le bon Dieu nous éprouve : au bout de cette année, il nous ouvre un^;, grande porte dont il veut que je sois comme le portier. Si vous voulez entrer, comptez bien que je ne vous la fermerai pas. Craignez-vous de manquer de quelque chose ?

(l) L'Eglise est démocratisée dans ce sens que ses princes se recrutent presque exclusivement dans la bourgeoisie et le peuple; l'Etat est démonarchisé à peu près dans tous les sens : il reste à savoir si l'on doit plus s'en féliciter que s'en plaindre.

d'après des documents inédits 22 3

Je vous ferai un billet, comme quoi jusqu^à la mort, vous ne manquerez pas du nécessaire, et que par conséquent vous vivrez jusqu'à la fin de vos jours. S'il vous faut une caution, je vous donnerai Celui dont la parole ne trompe point, et qui a dit : quœrite primum regnum Dei et jusiitiam ejus^ et hœc omnia adjicientur vobis (i).

« Mon cher M. Levoyer, quand je considère de quelle manière nous avons reçu, les uns et les autres, les épreuves que le bon Dieu nous envoie, une chose me confond et m'humilie. Lorsqu'ici à Malestroit, nos deux domestiques surent que nous étions gênés dans nos affaires, par suite de la rupture qui venait d'avoir lieu, elles se réduisirent au pain et à l'eau, pour nous ménager de quoi vivre : la chose dura ainsi deux ou trois mois; et ce ne fut que par hasard que M. l'économe en eut connaissance. Elles avaient encore dit à de bonnes personnes en ville, que, si cela devenait nécessaire, elles iraient volontiers mendier notre pain. Voilà ce qui m'humilie et me confond.

(i) Matt. VI. 33.

c( J'ai toujours cette pensée dans la tête : ainsi donc il sera dit en ce monde et en l'autre, que •deux pauvres servantes nous auront fait la barbe, pour le courage et la générosité ? A quoi sert donc d'être hommes ? De quoi donc nous servira le latin, le grec et l'hébreu ?

cf Je vous attends, mon cher Monsieur, pour délibérer là-dessus, et, en attendant,

« Je vous embrasse de tout mon cœur.

c( Rohrbacher ».

Dans une lettre, résumée par Monsieur Houet, qu'il écrivait à l'abbé Jean, le 28 septembre, M . Rohrbacher racontait qu'il avait vu M^" Brute ( i ) chez M^*" de Forbin Janson (2).

« Il ira à la Chênaie. Partout j'ai vu les dispositions que je pouvais désirer : estime et bienveillance pour vous, compassion pour votre frère. Réfuter les erreurs, laisser de côté la personne. »

(i) Ce saint missionnaire, dont nous avons si souvent rencontré le nom, était devenu évêque de Vincennes, en Amérique (Etat de rindiana).

(2) Évêque de Nancy. Ce prélat avait alors pour coadjuteur M«' Donnet, plus tard cardinal archevêque de Bordeaux.

d'après des documents inédits 22 5

Laisser de côté la personne ^ ou bien ne s'en occuper que dans des sentiments de charité, voilà quelle était la pensée complète de Rohrbacher qui, le 3o juillet précédent, écrivait au même correspondant :

« M^' Donnet me charge de vous écrire... qu'il a. compris ce qu'il y a de bon dans le Mennaisianisme... Il est de l'honneur (de l'Eglise) qu'il se trouve au moins quelqu'un de ses enfants qui aplanisse la voie du retour à l'un de ses frères et qui console l'autre de l'indicible affliction qu'il éprouve à cause de ce même frère. »

Les Gallicans, cela est triste à dire, triomphaient de la chute de l'infortuné Lamennais; ils prédisaient son impénitence finale et se gardaient bien, par suite, de tenter toute démarche qui eût pu compromettre leur réputation de prophètes. D'autre part, Lamennais eut affaire à certains convertisseurs qui, suivant leur expression, voulaient y aller à tour de bras (i). Ce procédé,

(i) Expression de M'' Brute, citée par Jean. Cf. Ccurcy op. cit. p. 177.

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