BARQUE FRACASSÉE. — PROGRÈS CONTINU VERS DIEU
T OUT en désespérantde revoir Lamennais, M^''de Quélen ne cessait de s'intéresser à lui et de guetter, pour ainsi dire, tout signe de rapprochement. Ayant appris qu'on l'avait rencontré priant dans une église, il ne se sentit plus de joie, et crut au commencement de sa conversion, sinon à sa conversion même. Son grand cœur d'apôtre alors lui dicta cette nouvelle lettre qu'il adressa, comme les précédentes, à Mlle de Lucinière.
« Paris, le 3o août i836,
« Mademoiselle,
« Je viens d'apprendre, et j'espère que l'on m'a dit l'exacte vérité, que votre. Je devrais dire notre
pauvre ami s'est rapproché des consolations de la Religion, les seules qui puissent faire supporter les maux sans nombre de la vie présente. J'ai entendu assurer qu'il allait à la messe, c'est un pas pour la dire un jour. Oh ! que je serais heureux d'apprendre qu'il se met en état de célébrer les Saints Mystères qui faisaient autrefois sa joie et son bonheur! Que j'aimerais à lui ouvrir les portes du sanctuaire aimable du Dieu des vertus! Je hâte ce moment par mes prières; ne cessez vousmême d'implorer le Seigneur pour qu'il ne permette pas qu'une brebis de son troupeau, qu'un ministre de son église, qui pourrait encore en être l'ornement, périsse et devienne un sujet de chute pour plusieurs.
« Votre ami est ici depuis quelque temps; je ne l'ai pas vu, pourquoi me fuirait-il? A-t-il trouvé de l'amertume dans mes conversations?
Du moins, je ne crois pas avoir à me le reprocher. Si vous trouvez l'occasion favorable pour me rappeler à son souvenir, dites-lui que, moi aussi, jç suis bien affligé et de toutes sortes de manières, mais que son retour au bercail de Jésus-f
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Christ me ferait oublier bien des peines. Mon cœur ne lui sera jamais fermé, pas plus que celui du Père commun; il trouvera aussi dans le clergé de véritables frères dont la tendre charité le con*solera des années malheureuses qui ont pesé sur lui, comme sur nous.
« C'est en descendîint du saint autel que j'ai eu ce matin la pensée de vous écrire. Dieu peut faire dè^miracles, je lui demande, par l'intercession de Marie, de ramener ce pauvre ami dans la voie de la vérité, de la justice et de la piété, hors de laquelle sa vie se dissipera dans la douleur, et se terminera dans d'éternels gémissements.
« Veuillez agréer l'hommage du respect avec lequel j'ai l'honneur d'être. Mademoiselle,
« Votre très humble et très obéissant serviteur, a -f* Hyacinthe, Archevêque de Paris. »
A-t'il trouvé de F amertume dans mes conversations? M«' de.Quélen fait allusion ici aux rapports qu'il avait eus avec Lamennais, immédiatement Qvant sa chute. Sa conduite, dans ces circonstances
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délicates, n'avait jamais cessé d'être irréprochable. Lamennais qui d'abord avait su le comprendre, finit par ranger son ancien ami, demeuré son pasteur, sinon parmi ses persécuteurs attitrés, du moins parmi ses adversaires irréconciliables. Il refusa de voir qu'il combattait ses erreurs, non sa personne; d'ailleurs Lamennais, duraftt toute sa vie et au milieu de ses étonnantes et nombreuses transformations, s'identifiait tellement avec ses idées du moment( i ),qu'ilprenait toujours ses contradicteurs pour des ennemis personnels. La touchante lettre que nous venons de lire et dont Mlle de Lucinière communiqua quelques passages à l'infortuné Lamennais qu'elle n'avait cessé de voir, espérant le ramener, ne trouva point d'écho dans l'esprit défiant, le cœur ulcéré de celui-ci; non plus que celle qu'il reçut lui-même, presque en même temps, du saint évêque et sans intermédiaire cette fois (2). Mlle de Lucinière, l'âme angoissée, dut constater l'inutilité de tant et de si généreux efforts. Elle écrivait à l'abbé Jean à ce sujet :
(i) Cf. t. I, p. 116.
(2) Lamennais préparait alors la publication du réquisitoire éloquent
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« Paris, 3 Octobre i836.
« Je vous envoie ci-joint, mon bien respectable ami, une lettre de M»'' Tarchevêque de Paris, lettre dont en partie j'ai pu faire part à ce pauvre Féli. Elle n'a rien produit d'apparent, non plus que celle que le bon prélat lui adressa directement deux jours après : elle était accompagnée d'un billet pour moi que je vous envoie aussi, comme preuve de la charité qui l'anime. Oh 1 que cet aveuglement est long et opiniâtre ! Tout ce qu'on lui écrit est par pure politique^ et si mon langage ne fâche pas parce qu'il vient du cœur^ il est au moins inutile ! Je n'entends rien à ces matières^ je suis dupe, et on ne veut pas me détromper. Cependant, je parle à tort et à travers, le plus que je puis : je rappelle l'heureux passé, l'orageux présent et le triste, l'épouvantable avenir ! Tout cela, comme Dieu me l'inspire, sans ordre, ni méthode : tout
mais partial, intitulé : « Affaires de Rome », auquel fait allusion la lettre suivante. On devait y lire cette phrase à l'adresse de Mv de Quélen : « Il m'est doux de dire combien j'eus à me louer de ses procédés, de sa bienveillance et du zèle plein de sagesse avec lequel il s'employa, etc. » édition Caiileux i836-l837, p. 146). Et pourtant, il refusait maintenant de répondre à ses avances charitables, il ne voulait plus voir que pure politique dans sa bonté paternelle l