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Peut-être toutefois s'étonnera-t-on de Tespèce d'affectation que mit Tabbé Jean à ne plus retourner à la Chênaie, durant les divers séjours qu'y fit son frère, avant de quitter définitivement cette maison qui lui rappelait tant de souvenirs. Mais qu'on veuille bien observer qu'il était toujours tenu en suspicion; ses moindres démarches étaient épiées par les dignes correspondants du journal de M. Picot et l'on n'eût pas manquer d'incriminer ses relations avec l'infortuné Féli qu'il était ainsi condamné à ne plus revoir, sous peine de nouvelles persécutions qui eussent infailliblement entraîné la ruine irrémédiable de son Institut. Lorsque l'on sait que Jean aima toujours Féli d'une affection qui ne fit que grandir avec les malheurs de celui-ci ; et qu'il eût donné vingt fois sa vie pour le ramener dans le chemin de la vérité, l'on comprendra sans peine combien poignante était sa douleur, à la pensée àe ne pouvoir aller trouver l'infortuné pour lui prouver qu'il continuait de le chérir, comme un fils qu'il avait une première fois engendré à la religion, et que son vœu le plus ardent était de l'aider à renaître aux
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croyances qu'il avait désertées. Cette suprême consolation lui était impitoyablement refusée. Les misérables qui semblaient s'être donné la mission de consommer la perte de ÏUltramontain^ comme ils appelaient hier encore Féli, n'entendaient pas que la main la plus capable de le retirer de l'abîme se tendît vers lui.
D'autre part, Féli se crut définitivement abandonné de son frère ; il finit, sa foi nouvelle aidant, par le ranger au nombre de ses ennemis. Plus tard cependant, il consentit à renouer des rapports qui, pour son plus grand bonheur en ce monde et dans l'autre, n'auraient jamais dû subir d'interruption. Lorsqu'il se décida, sur les instances de son beau-frère, M. Blaize, non plus seulement à entendre parler de Jean, mais à lui écrire, à la nouvelle que celui-ci venait d'être frappé de paralysie (i), il le fit, comme si leur vieille amitié ne s'était jamais démentie, pas plus de son côté que de celui de Jean ; au fond, c'était probablement la vérité, sans qu'il s'en fût bien rendu compte. Par malheur, l'un habitait toujours Paris,
(i) A Guingamp, le 16 décembre 1847.
Tautre toujours la Bretagne : les voyages étaient alors pénibles, surtout pour des vieillards valétudinaires et lorsque, à la nouvelle que son frère était dangereusement malade, Jean, bien que fort souffrant lui-même, tentera un suprême effort, pour sauver une âme qu'il avait toujours tant aimée, il sera trop tard !
Nous avons largement anticipé sur les événements: c'est que nous avons tenu à expliquer la séparation des deux frères.
A partir de l'instant fatal où il cessa de voir celui qui jusqu'alors avait été sa Providence visible, Féli, demeuré seul avec son imagination, plus que jamais hantée de fantômes sinistres, ne voyant de toutes parts qu'ennemis acharnés à sa perte, et — semblable à l'infortuné dont parle l'Écriture, qui ne se dérobait aux atteintes d'une bête féroce que pour tomber au pouvoir d'une autre, et lorsqu'il tendait la main vers la muraille pour y chercher un appui n'y trouvait qu'un serpent dont il était mordu (i), — se croyant traqué de tous côtés sans pitié ni merci ; confon-
(i) Amos. V. 19.
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dant les adversaires de ses doctrines erronées avec ses ennemis personnels ; Lamennais, disons-nous, sentit ses forces fléchir; il tomba, pour ne plus se relever ; du moins, le Prêtre, le Chrétien ne se releva plus, si l'homme continua de demeurer debout. De nouveaux amis succédèrent aux anciens et s'emparèrent de cet esprit altier qui, tout indiscipliné qu'il était, subit toujours assez facilement l'influence des milieux où il vécut, du moins dans une certaine mesure. Les secousses terribles qu'il avait éprouvées achevèrent de troubler son cerveau mal équilibré ; on ne dut plus s'attendre dès lors, de sa part, qu'à des productions maladives, et souvent incohérentes, dont il ne fut plus guère qu'à demi responsable.
Nous reprenons la suite des événements au point où nous les avons laissés, ou plutôt nous continuons le dépouillement du dossier que nous avons mission de publier.
Nous avons sous les yeux une très longue lettre de M. Blanc à M. Boyer, directeur du séminaire de St-Sulpice ; elle est datée du 8 Décem-
bre i835. Dans un récent ouvrage intitulé : JD^fense de V ordre social, l'abbé Boyer consacrait cinq pages à la maison de Malestroit qu'il définissait : une école d'insubordination envers Vépiscopat [i). L'abbé Blanc, ayant lu ces mots, à la page 290 de ce volume gallican, s écriait avec douleur :
J'ai vu toutes les calomnies de l'Invariable renouvelées d'un trait de plume.
Il y a vraiment de quoi confondre, lorsque l'on songe avec quelle facilité Tesprit de secte envahit les âmes, d'ailleurs peut-être les plus loyales. L'abbé Boyer dont la mémoire est justement demeurée en vénération n'hésite pas un instant, parce que ses idées essentiellement gallicanes y trouvent leur compte, à se faire le complaisant écho de bruits calomnieux, de nature à ruiner la réputation de prêtres honorables et dignes de l'estime publique. Il appuie volontiers, sur le fer rouge qu'on leur applique au front pour rendre plus indélébile leur flétrissure imméritée. Entre
(l) Parce que, sans doute, on y enseignait \& subordination absolue des «vêques au pape.
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autres imputations, ron faisait un crime à la mai^ son de Malestroit d'avoir reçu fréquemnient la visite de Félicité de Lamennais, naturellement avant sa chute :
« Ces fréquentes visites^ écrit Tabbé Blanc, se réduisent néanmoins, pendant les six années qu'elle (la maison) a subsisté, à deux dîners ( i ) qu'il (Lamennais) y a faits comme en voyage, arrivant après onze heures et partant avant quatre heures, dîners auxquels ont assisté le vénérable curé et le vicaire de la ville, et deux ou trois amis laïcs de la ville, tous royalistes connus (2). Je n'ai pas besoin d'ajouter que, dans deux visites de ce genre et avec telle société, la communauté n^a point été réunie auxpieds du grand homme (3). Ce seul fait si public, si facile à constater, vous donne, déjà la mesure de la confiance que méritent les sources d'où vous seront venus les autres renseignements ».
Tous les anciens amis de Lamennais ou sim-
(1) Mots soulignés dans le texte.
(2) Détail important pour M. Boyer.
(3) Expression ironique des accusateurs de la maison de Malestroit.
plement ceux que Ton soupçonnait d'avoir eu des rapports avec lui étaient comme lui poursuivis avec acharnement; c'est ce que, dès le début de sa lettre, M. Blanc disait à M. Boyer :
a II jne semblait, Monsieur, que cette malheureuse maison (de Malestroit) avait assez expié les torts qu'elle a pu avoir, et que les membres qui la composaient, après avoir vu leurs intentions méconnues, leurs efforts flétris par la calomnie, leur établissement, leurs sacrifices anéantis ; il me semblait, dis-je, qu'ils pouvaient compter enfin sur quelque repos. Leur soumission qui devait leur ouvrir les bras et le cœur de tous leurs confrères, et à l'abri de laquelle ils eussent aimé respirer, après de pénibles et douloureux moments, paraît avoir été au contraire comme le signal d'un nouveau déchaînement contre eux.
C'est alors qu'ils ne sont plus que de vils sectaires, qu'on fait planer sur eux les défiances et les soupçons, et qu'on cherche par de fâcheuses insinuations à leur fermer pour toujours, s'il était possible, le cœur de nos évêques » .
Plus loin, en parlant toujours de sa justifica-
tion et de celle de la maison de Malestroit dont il avait eu constamment la direction, contre des calomniateurs qui avaient abusé de son silence, pour propager leurs inventions diffamatoires, il ajoutait : « Je dois cette justification, non seulement à ceux qui m'avaient en un sens confié leur avenir, mais je la dois au vénérable M. Jean de Lamennais et aux grandes œtivres que son zèle apostolique embrasse avec un dévouement invincible à toutes les peines dont on a voulu accabler son cœur déjà navré de la plus grande des douleurs ».
Il aurait pu ajouter qu'il devait également cette justification à M. Félicité, son infortuné maître et ami d'autrefois, ou plutôt d'hier encore, mais cette marque de sympathie pour la grande victime du Gallicanisme eût achevé de le discréditer et de lui fermer pour toujours les portes qu'il désirait voir s'ouvrir devant lui. L'abbé Blanc fut plus prudent que généreux; ne lui en sachons pas trop mauvais gré, cette prudence, il la devait pour le moins autant à ses anciens confrères de Malestroit qu'à luimême.