II
« Nancy, le i" octobre 1839,
a Mon cher Père,
« Quant au cher M. Féli, que j'ai vu et avec qui j'ai causé, pendant une heure et demie, je l'ai trouvé beaucoup mieux.
« Non seulement j'espère, mais je crois que Dieu lui fera miséricorde. Pendant qu'il m'exposait son opinion sur les Saint-Simoniens, les Fourriéristes, l'école de Bûchez, sa figure était froide, insensible : il n'y paraissait ni vie, ni espoir. Il observa ensuite que, parmi les catholiques, m^ême les prêtres, il y avait peu de foi; il cita quelques exemples. Je lui dis alors que, dans notre pays, il y avait parmi les prêtres un élan remarquable pour les études, et que cependant tous avaient la foi ; je lui citai ce que nous tâchions de faire au séminaire ; je lui parlai des trois associations formées à Nancy, dans la même année. Et à chacune de ces choses il disait: Oest bien /Et sa figure,
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jusque-là si froide, s'animait, s'épanouissait. Et je reconnus la vérité de ce que M. Binet m'avait dit au Mans ; // a plus de foi qu'il ne pense. Je lui dis enfin que, dans notre pays, on l'aimait toujours bien, et qu'on m'avait recommandé de le lui dire, comme aussi, s'il ne se trouvait pas bien ;ailleurs, de venir parmi nous. Il parut sensible et m'embrassa en disant : Adieu ! mon cher ami, adieu ! Père Rohrbacher .
« Dans le cours de la conversation, il m'a dit eatre autres : « Il y a eu un temps où j'aimais c( tellement la solitude que la société me contra- « riait :plus tard, je me trouvais indifférent, main- « nant j'aime quelque société ». Un fait que m'a raconté M"^ de Lucinfère, le confirme. Pendant l'année, il lui écrivit une lettre, dans le style de l'ancienne amitié, pour lui apprendre qu'il avait changé de logement, et pour s'inviter à dîner chez elle. Tout cela me paraît bon signe. M. Binet pense qire le iriieux, c'est de le laisser revenir tout doucement, sans l'argumenter, sans le contredire, et sans occuper de lui le public. Le principal est toujours de prier.
TijG LAMENNAIS
« Je vous embrasse de tout mon cœur, et, avec vous, tous les vôtres.
« Rohrbacher».
Le I ««■ Janvier 1 842, Tabbé Rohrbacher envoyait les cinq premiers volumes de son Histoire de VÉglise à Tabbé Jean, pour l'établissement de Malestroit qui avait remplacé Técole des Hautes Etudes ecclésiastiques où ils avaient été composés. Il disait : « Si vous pensiez qu'un exemplaire envoyé à votre pauvre frère pût lui faire quelque bien » !
- Enfin, dans une lettre du 9 Février 1845, il demandait à l'abbé Jean, dans un Post-scriptum : « Y a-t-il quelque nouvelle du frère » ?
Cette lettre est la dernière de celles que mentionne M. Houet.
Nous iie savons rien de touchant comme cette sainte obstination d'une amitié que rien ne rebute ; •mais aussi rien de navrant comme cette autre obstination dans l'erreur d'un génie jusque-là si pur et si passionnément catholique.
Cependant, l'on priait de tous côtés pour la
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conversion de Lamennais. On y intéressa même le prince de Hohenlohe, qui passait pour thaumaturge et jouissait d'une vogue extraordinaire.
Nous avons sous les yeux une suite de lettres écrites à M. Jean de Lamennais par un certain abbé Peltier, curé de Vauchrétien (diocèse d'Angers).
Ce digne abbé se croyait suscité de Dieu tout exprès pour la double mission de réfuter Lamennais et de le convertir : aussi, à peine le grand écrivain avait-il lancé un nouvel ouvrage que ce brave M. Peltier s'empressait de publier une brochure-destinée à le combattre : sa bonne volonté demeura toujours fort au-dessus de son talent et surtout, de ses succès. Il mandait à Tabbé Jean, le 4 Octobre 1845 :
« L'affaire qui m'a principalement attiré à Paris, et que vous savez. Monsieur, est un autre motif qui me retient dans le monde (i). Il me semble
(i) Le digne abbé avait songé à entrer à Solesraes ; dom Guéranger mit pour condition qu'il ne s'occuperait plus de la conversion de Lamennais que par ses prières ; il n'accepta pas.
2yS LAItŒNNAIS
que,, pour son succès, j'ai besoin de toute ma libertéy de toute mon indépendance. On annonce, pour cet hiver prochain, la suite du premier ouvrage que je me suis attaché à combattre. Ne sera-ce pas alors, pardonnez-moi, une espèce de devoir de se montrer de nouveau sur la brèche ?
« Je vous ferai sans doute plaisir de vous apprendre. Monsieur le Supérieur, qu'ayant fait l'acquisition des Décrétaies de Grégoire /X, qui ont appartenu autrefois à M. votre frère, j'ai écrit à celui-ci pour qu'il me permît de lui en faire hommage, M. votre frère m'a fait l'honneur de me répondre qu'il me remerciait, mais que ce livre lui étant parfaitement inutile, il me priait de ne pas le lui envoyer. Je lui ai récrit qu'il m'eût été bien àoxxn de déposer cet objet à ses ^itàs^etplus doux encore de m*y prosterner moi-même ; qu'en attendant cet heureux moment, qui fait l'objet de tous mes désirs les plus empressés, je garderais, sur son ordre, le livre qu'il me laissait entre les mains, comme le plus honorable de tous les souvenirs.
« Je n'ai pas eu l'occasion. Monsieur, de voir Madame de Granville et Mademoiselle sa sœur.
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depuis quinze jours que ces dames m'ont dit ellesmêmes avoir reçu la visite de M. votre frère^ le même jour qu'il m'avait fait réponse. Il s'est plaint à elles d'être toujours souffrant de l'estomac, et de
ne pouvoir plus travailler que le matin. Il avait de lui-même fait tomber la conversation sur les Bénédictins, avait demandé ce qu'ils faisaient et s'ils ne perdaient pas leur temps. Mlle Hélène lui a réparti que, comme j'avais été chez ces religieux, ce serait moi qui pourrais en donner des nouvelles. M. votre frère n'a pas fait de réplique et s'est mis à parler d'un autre sujet. »
Déjà trois ans auparavant (i3 Juillet 1842), Mlle de Lucinière écrivait à l'abbé Peltier, venu tout exprès à Paris pour solliciter une entrevue avec Lamennais :
« Je reçois à l'instant une lettre de M. Féli de La Mennais, en réponse à celle que Je lui écrivis hier au soir. Il est irrévocablement décidé à ne pas vous recevoir et en propres termes, il vous prie de le laisser tranquille... Je crois que le meilleur parti que vous ayez à prendre est de retourner à votre troupeau ».
28o LAMENNAIS
Nous voyons que l'abbé Peltier n'en continua pas moins ses tentatives indiscrètes. Il faisait mieux, bien que sans plus de résultat apparent, en priant et en faisant prier pour Lamennais.
Dieu n'a pas permis que tant de démarches, inspirées par le zèle le plus pur, sinon toujours le plus réfléchi, ni que tant, de prières, envolées d'àmes si chrétiennes, aient eu un succès visible : nous avons toutefois le droit d'espérer qu'elles n'auront pas été inutiles, non plus que les luttes si vaillantes, si noblement désintéressées, soutenues en l'honneur de l'Eglise, autrefois, par Lamennais lui-même ; la dernière heure de l'infortuné, fut, sans doute, une grâce suprême qu'il ne laissa pas, cette fois, tomber à terre ; du moins, il nous est permis et surtout, il nous est doux de le croire et nous le croyons.
Lamennais, tout intraitable qu'il fut toujours, avait toujours su se faire aimer; d'ailleurs cette inflexibilité de caractère se pliait parfc is avec une souplesse merveilleuse aux caprices d'autrui. La
lettre suivante de M. Marion à Tabbé Jean nous en offre un exemple d'un genre assez inattendu.
« Mordreux, le i5 Mai 1846.
« Très cher Ami,
u J'ai une lettre de votre frère très récente (du II de ce mois), il me dit qu'il est auprès d'un malade, homme difficile, bizarre au plus haut point, et dont tes manières touchent souvent à l'aliénation; que cet homme chez qui il avait déjà passé trois semaines l'a redemandé, dans une nouvelle crise; que ce qu'il a commencé il faut qu'il le finisse, autant que ses forces le lui permettront, voulant, s'il le peut, aller jusqu'au bout. Quelle est cette personne? Il ne me la nomme pas. En sauriez-vous quelque chose? Votre frère ajoute encore que son malade ne lui laissant jamais un demi quart d'heure de tranquillité, c'est de sa chambre qu'il m'écrit et qu'il a été obligé d'abandonner tous ses travaux littéraires. Est-ce un grand
mal? Les Réflexions sur les Evangiles me font croire que c'est plutôt un bien. Il m'a envoyé le quatrième volume de VEsquisse^ ouvrage trop abstrait pour mon intelligence. J'en ai lu quelque chose, mais avec défiance.
« Tout à vous, très cher ami. »
La lettre dont parle M. Marion a été publiée par M. de la Villerabel (i). Nous y lisons, en effet, cette phrase :
« Il serait trop long de vous conter les embarras et les soucis de toute sorte de genres, attachés à mes fonctions de garde-malade près d'un homme difficile, bizarre au plus haut point, et dont les manières très fâcheuses touchent souvent à l'aliénation. »
On se figure assez difficilement Lamennais dont on s'est toujours plu à dépeindre le caractère inquiet, mobile et fantasque, volontairement attaché au lit d'un malade encore plus capricieux que lui et qui, suivant toute apparence, n'était ni un pa-
(i) Confidences, p. 314.
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rent, ni même peut-être un ami, du moins Tun de ces amis auxquels on sacrifie assez volontiers son temps et son repos. Il paraît d'ailleurs qu'il n'était pas à son coup d'essai, si nous en croyons ISiBiographieuniverselle et portative des Contemporains^ 'publiée à Paris, en 1834^ chez Levrault, Nous y lisons ces mots, à son sujet r « Voué aux travaux les plus austères, il ne les quitte que pour visiter et veiller les malades indigents ( i ) ».
Nous avons déjà souvent eu l'occasion, en parcourant ces nombreux documents, de relever les calomnies aussi graves que peu motivées dont Lamennais fut l'objet; il nous semble pourtant que ses torts réels ont été assez grands, assez nombreux, sans qu'il soit besoin de les augmenter encore, à l'aide de l'imagination, cette folle du logis qui ne manque parfois, ni de méchanceté,
ni même de scélératesse.
Parmi ces imputations, gratuites selon nous,
adressées, par certains catholiques mêmes, à la
mémoire d'un homme qui fut longtemps, et dans
(i) Tome III», p 5.67, col. I".
des circonstances particulièrement difficiles, Phéroïque défenseur de leurs plus chères croyances, ce qui, dans une large mesure, devrait la rendre sacrée à leurs yeux ou du moins ce qui semblerait devoir leur commander la plus grande réserve, il en est une incomparablement plus grave que toutes les autres, puisqu'elle s'attaque aux mœurs de cet infortuné grand homme et qu'elle tend à imprimer sur son front, ce front si largement plissé par les méditations longtemps les plus sublimes, le stigmate du vice le plus crapuleux, le plus infâme.
Cette suprême calomnie trouva un accueil empressé chez les ennemis de la première heure de Lamennais. D'autre part, nombre de bonnes âmes, incapables de comprendre autrement son apostasie et ne pouvant même soupçonner qu'elle fût la conséquence logique d'un esprit inflexible et violemment épris de ses propres théories, — nous allions dire de ses chimères, — se rendirent volontiers à ce qu'elles considéraient comme une explication simple et naturelle. Pour ces personnes, Lamennais, à l'instar du plus grand nombre des
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apostats, n'avait cessé de croire aux vérités de TEvangile, que parce qu'il avait cessé d'observer sa morale. Il va sans dire que, tout en publiant la prétendue immoralité de Lamennais, l'on- se donnait bien garde, et pour cause, de citer la moindre preuve, le moindre fait précis. Toutefois, l'on parlait vaguement d'un Religieux qui, prêchant une retraite d'ordination, dans le diocèse de Rennes, diocèse d'origine de Lamennais, aurait affirmé avoir vu autrefois, à la Préfecture de Police, le registre où était consigné le nom de Lamennais avec une mention infâme.
Pendant que nous préparions cette publication,
nous reçûmes d'Angers une lettre importante,
d'une personne fort honorable qui avait appris le
sujet de notre travail. Nous en détachons les
ignés ci-après :
« Charles Monier, secrétaire général de la Préfecture de Police, sous Caussidière, en 1848, a donné au docteur Pascal de qui Je le tiens le renseignement suivant :
« Dans les dernières années du règne de Louis-
« Philippe, le groupe de Républicains, dont Lamen- « nais faisait partie, se rassemblait en conciliabules « secrets,chezréditeurPagneiTe. Le gouvernement a en eut vent et le policier Bouton qui portait le « n® 109 fut chargé de tout faire pour arriver à se « débarrasser de ces gêneurs. Ce fut alors que Ton « imagina contre Lamennais l'accusation d'immo- « ralité contre nature. On inventa un rapport, « c'est-à-dire une dénonciation, puis on lâcha les « limiers ; mais ceux-ci, malgré leurbonne volonté « et leur habileté consommée, ne purent rien éta- « blir, » Cet insuccès n'empêcha pas que l'on fît courir ce bruit infâme. Si vous en parlez, vous pourrez le réfuter. Vous jugerez au reste de l'opportunité de la chose. »
Nous remercions vivement le très honorable M. B... de cette précieuse communication que nous nous empressons de publier, parce que rien ne nous parut jamais plus opportun que le rétablissement de la vérité ! Si « Ton doit oser tout ce qui est vrai », c'est surtout lorsqu'il s'agit de venger une victime de la calomnie, quelle que soit la couleur de son drapeau. Toutefois, nous
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sommes loin de nous porter garant de la conduite de Lamennais, après sa chute. Qu'il ait cessé de pratiquer, dans toute sa pureté, la morale du Christianisme, alors qu'il avait cessé de croire à sa doctrine ; il n'y aurait là rien d'étonnant, c'est même le contraire qui aurait le droit de surprendre ; mais de là au vice monstrueux qui lui fut attribué, il y a une distance qu'il ne convient pas de lui faire franchir, sans preuves dûment établies* D'autre part, nous n'avons jamais pu comprendre que la calomnie, même lorsqu'elle a pour objet un renégat, puisse être avantageuse à l'Eglise qui est la vérité même. Nous ne refaisons point Lamennais, nous le présentons tel qu'il fut, avec les qualités et les défauts que nous révèle le dossier dont nous avons entrepris le dépouillement, sans parti pris.
Nous avons vu, au début de ce chapitre, que Lamennais, vers i836, avait été rencontré dans une église où il priait. A Ploërmel, nous avons trouvé, parmi les papiers mis à notre disposition,, une lettre écrite à l'abbé Jean, par l'abbé Maupied,. aujourd'hui prélat romain et curé de St-Martin
de Lamballe : il y était question d'un fait analogue. Nous avons cru lire la date de 1848, mais le dernier chiffre est douteux. Nous en avons écrit au vénérable et docte M^' Maupied qui nous a fait l'honneur de nous répondre en ces termes :
« Il m'est impossible de vous préciser la date de ma lettre à M. Jean Marie de la Mennais, dans laquelle je lui disais que M. de Noirlieu, curé de St-Jacques du Haut-Pas, m'avait assuré que M. Féli allait bien; que^ Vautre jour ^ avec un ami, il était entré dans l'église de (mot illisible), près Paris, avait pris de Veau bénite et s* était pieu^ sèment agenouillé pour faire sa prière.
« J'écrivais fréquemment à M. Jean Marie de la Mennais... Cette correspondance a duré depuis 1841 à 1848. »
La foi ne s'éteignit que par degré, dans l'âme autrefois si croyante de Lamennais, et dès lors ses pratiques religieuses se raréfièrent ou se modifièrent dans la même proportion.
Il avait pensé que l'Eglise devait se placer sans tarder à la tête des peuples, afin de les diriger dans l'évolution sociale à laquelle nous assistons
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aujourd'hui ; sur son refus, il cessa de croire à sa mission providentielle et tourna d'un autre côté les regards de son espérance. Il oubliait que l'Eglise, comme Dieu qui lui prête son immortalité, j'allais dire son éternité, attend son heure avec patience. Lamennais demeura chrétien, longtemps après avoir cessé d'être catholique, mais son Christianisme n'étant plus qu'une conviction personnelle, une opinion naturelle, se transforma progressivement, avec de fréquents retours, en un déisme assez vague qui toutefois, au-moment suprême, comme nous le verrons, parut céder à une croyance redevenue plus positive et mieux déterminée.
A la date de i853, nous avons de Lamennais une lettre adressée à M"* de Trémereuc qu'il avait connue jadis aux Feuillantines : cette vénërable demoiselle achevait alors à St-Brieuc (rue St-Mi*chel) une longue vie toute de prières et de bonnes œuvres. Elle avait conservé ses relations avec l'infortuné dont elle demandait sans cesse à Dieu la conversion; elle aurait voulu le décider à quitter Paris pour revenir en Bretagne, dans le .but