XXV
chercher une fosse si loin. Il faut vivre de l'esprit aussi longtemps qu'on peut, car c'est la dernière chose qui reste, le débris flottant de la barque fracassée, que le flot bientôt jettera sur le rivage. Partout où je suis, j'aimerais à me dire : tu finiras ici; je trouverais dans cette pensée une sorte de repos, et le repos peu à peu devient à peu près l'unique bien ; tout le reste est travail et fatigue. Or, voilà justement qu'il me faut que je me remue pour déménager à la fin du mois.
Je quitte le Palais-Royal, où par certains côtés, je me plaisais beaucoup, pour aller m'établir au Ma* rais, rue du Grand-Chantier, n* 12 (i), tout près du Temple, que bien connaissez. Ce sera de nouvelles habitudes à prendre, partant une gêne plus ou moins longue, pour, à fin de compte, retrouver l'ennui que partout on porte avec soi (2) :
Le chagrin monte en croupe et galope avec lui.
(i) Il y devait mourir moins d'un an après.
(2) Ce fut, du moins, la destinée de Lamennais : il eut beau multiplier les déménagements (les Confidences sont très curieuses sur ce point, comme sur beaucoup d'autres), son ennui ne faisait que changer de place avec lui. Une habitation ne commençait à lui plaire que lorsqu'il U quittait.
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« Je ne galope plus à la vérité ; mais le compagnon dont parle le poète n'est pas plus agréable à qui se traîne.
c( Lors de leur voyage à Paris, j'ai vu avec beaucoup de plaisir M™® votre nièce et son mari. Mais c'est vous, c'est Clara, chère bonne amie, qu'il faudrait revoir. Dites-vous bien l'une et l'autre combien j'en serais heureux et croyez fermement à l'inaltérable tendresse que vous a vouée depuis si longtemps votre pauvre vieux ami.
Cette lettre qui dénote encore chez Lamennais une grande fraîcheur d'imagination, un cœur toujours jeune, est écrite d'une main très ferme; on ne se douterait pas, à voir ces caractères si nets, si réguliers, que celui qui les traça était un vieillard plus que septuagénaire.
Lamennais continuait de croire à la Providence^ puisqu'il déclarait se soumettre à ses lois; il semble même n'avoir point cessé de reconnaître en elle cette bonne et tendre Mère, aux bras de
laquelle autrefois il se laissait bercer avec tant de confiance et d'abandon. Il était loin de laconfondre avec la Fatalité antique dont les décrets éternels étaient éternellement inexorables. Aussi, parle-t-il de la grande espérance qui luitk ses regards, dans la direction de Pavenir. Cette espérance certes ne pouvait être celle de Tathée, ni du matérialiste qui n'ont point d'espérance (i); il n'était ni Tun, ni l'autre; c'était l'espérance du Chrétien; il n'osait se l'avouer. Le repos, Vunique bien auquel il aspi-
rait ne pouvait être non plus celui de la tombe ; car, de cette barque fracassée dont il parlait il devait rester un débris flottant^ V esprit ou plutôt l'âme, cette immortelle passagère qui ne se repose que lorsqu'elle- aborde au rivage céleste. Le langage de Lamennais qui depuis longtemps n'était plus celui de l'orthodoxie catholique, ne fut jamais non plus le langage de l'impiété grossière et brutale : il conserva même quelque chose de chrétien qui sans cesse reparaissait, à son insu, peut-être. Le mot que Rohrbacher nous
(i) Qui spem non habent. I. Thessal. IV. 12.
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rapportait plus haut était vrai : Lamennais avait plus de foi qu'il ne pensait.
Tout récemment, l'un de nos confrères nous racontait qu'il y a quelques années, un autre apostat, fameux par le raffinement de ses blasphèmes ( i ) , rencontrant l'un de ses compatriotes à Rome, lui demanda d'où il venait : « J'arrive d'un pèlerinage, lui répondit M. le vicomte H... delaV...; vous savez : « Catholique et breton toujours ». Il ajouta : « Vous êtes toujours breton, avez-vous vraiment cessé d'être catholique » ?
Le renégat, d'une voix émue et la main sur le cœur : « Il y a toujours quelque chose là », dit-il.
Lamennais qui ne trafiqua jamais de son apostasie et qui ne chercha point à s'en faire une réclame ni. à plus forte raison, un piédestal, aurait pu dire la même chose avec plus de sincérité, peut-être : Il jr avait toujours quelque chose là. Son cœur avait trop longtemps battu, pour la Religion, de l'amour le plus ardent, le plus filial,
(i) Au moment où nous relisions ces lignes, il se mourait. Oct. 1892.
il était impossible qu'il n'eût pas encore parfois des pulsations chrétiennes.
Dans les dernières pages, écrites de sa main^ Lamennais parle duprogrès continu^ éternel, qui consiste à s'approcher toujours plus de Dieu, de VÊtre infini, infiniment un, sans jamais cesser d'être aune distance infinie de lui (i). Ce progrès n'est-il pas celui de l'âme chrétienne et Lamennais, en l'adoptant, ne tendait-il pas à rentrer dans cette évolution sainte dont les premiers degrés sont sur la terre et le dernier au ciel? D'autre part, l'ennui incurable dont il se plaint, le détachant de plus en plus du monde, le forçait d'élever plus haut ses regards et ses aspirations.
Lamennais, nous l'avons dit, avait complètement cessé de croire à la mission de l'Eglise : il la jugeait irrévocablement inféodée au régime monarchique, absolument incompatible, suivant lui, avec l'évolution sociale dont son regard pénétrant
{\) Introduction à la Traduction de Dante, p. LVII ; édition Forgues. — Le mot éternel seul manque d'exactitude dans cette belle définition du progrès de l'âme soucieuse de ses immortelles destinées.
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apercevait Tavènement qu'il appelait de tous les vœux de son amour du prolétaire. En croyant à cet asservissement monarchique del'Église, comme il se trompait et qu'il eût vite reconnu son erreur, s'ilavait vécu de nos jours ! Ce qui avait contribué aie jeter dans cette monstrueuse aberration, ce fut, entre autres, le bref de Grégoire XVI aux éveques de Pologne (i832), après les malheureux événements dont ce pays avait été le théâtre ensanglanté ; comme il y voyait, bien à tort certes, la consécration de la violence et de la force brutale, il avait bondi d'indignation (i).
Ce refus de croire plus longtemps à la mission divine de l'Eglise devait le conduire logiquement à toutes les négations de l'ordre surnaturel ; nous ne saurions trop insister sur ce point : il nous semble être la clef, ou du moins l'une des clefs du mystère lugubre de son apostasie.
(i) Tout le monde redisait alors YHfinne à la Pologne : « Dors, ô ma Pologne, dors en paix, etc. » L'Irlande, non moins que la malheureuse Pologne, avait trouvé en Lamennais un chaud partisan de son indépendance ; ses éloquentes invectives contre l'oppresseur ne furent peut-être pas inutiles à la patrie d'O'Connell.
Le 2 Novembre i853, M. Jean Marie adressait à M. Houet (i) le billet suivant :
« Cher ami,
« Voici la copie d'une lettre que je reçus hier : je te renvoie parce que je sais qu'elle te fera plaisir : ton cœur est dans le mien » /
« Je crains que vous n'ayez été mal à propos <( inquiété par un article de la gazette d'hier qui « faisait votre cher frère bien malade. Il n'en est « rien, grâce à Dieu, il se porte très bien : je vous « écris de chez M. le curé de St-Louis-d'Antin, qui « a envoyé chez lui ce matin à cinq heures, etc.
« De Grandville, née Cornulier. »
« Prions ! »
Il s'agissait d'une indisposition que l'âge et surtout l'extrême faiblesse de Lamennais avaient fait juger sérieuse et dont néanmoins il s'était promptement remis. Toutefois, la catastrophe était
(l) M. Houet était rentré, depuis longtemps déjà, dans le diocèse de Rennes.
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proche. Au sujet de cette indisposition, il écrivait :
« Cette prétendue maladie grave a été imaginée par des gens qui épient ma fin pour s'emparer, s'ils le pouvaient, de ces derniers moments qu'ils se persuadent leur appartenir de droit. Pour moi, qui me suis toujours appartenu, j'espère bien m'appartenir jusqu'au bout (i) ».
Lignes à jamais lamentables que néanmoins l'on s'explique aisément, si l'on réfléchit à la situation d'esprit de celui qui les traça.
Le 3o décembre i853, M. Hyacinthe Blaize, neveu de MM. Lamennais, écrivait à l'abbé Jean.
rt Mon cher oncle,
« Je pense que vous serez bien aise d'avoir des nouvelles de mon oncle Féli que j'ai vu à Paris, il y a quelques jours.
« La santé de mon oncle Féli est assez bonne, mais ses forces ont bien tombé, depuis que je ne l'avais vu. Il travaille maintenant à traduire le
(i) 12 Dec. i853. Blaize II. 266.
Dante, et il doit même faire paraître prochainement cette traduction... »
Nous avons déjà dit que Lamennais fut un travailleur intrépide; il le fut jusqu'au bout, on le voit. L'âge ne diminua jamais sa merveilleuse activité d'esprit et la mort seule devait l'arracher à son labeur opiniâtre ou mieux, à ce qu'il appelait son devoir.
Qu'on nous permette, à ce sujet, l'anecdote suivante. Un jour, M. Houet, alors à Paris, alla voir son malheureux Maître qu'il trouva logé dans une chambre plus que modeste, à un quatrième ou cinquième étage. C'était pendant l'hiver. Au cours de la conversation, Lamennais observa que les regards attristés de son ancien disciple se reportaient souvent sur son foyer froid. « Eh bien oui, lui dit-il avec un sourire, il n'y a point de feu ; c'est une économie que m'impose ma situation financière. Cela ne m'empêche nullement de commencer ma journée de grand matin; je m'enveloppe alors dans cette houppelande que vous me voyez et je me défends du froid le mieux possible. Le rayon de soleil qui vient me visiter
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est toujours le bienvenu. L'important, mon cher Houet, c'est défaire son devoir : tout est là ».
M. Houet se plaisait à raconter cette anecdote : il y mettait tout son cœur et toutes ses espérances.