‹ LamennaisChapitre 41 sur 51 · II · texte numérisé non relu

II

nièce Augustine (i) lui annonce le douloureux événement du 27 que vous aurez sans doute déjà appris de votre côté.

« Je ne viens pas vous dire notre consterna,tion à tous ici, ni les larmes que les dames de Kertanguy et moi nous avons versées en pensant à vous, à votre frère, mais je veux, en allant par cette lettre bien vite près de vous, tâcher de vous apporter, dans votre inconsolable douleur, tout ce qui dépend de moi de consolation.

« Si la mort a tout terminé, elle n'a pas brisé en nous toute espérance, pour le salut d'une âme à laquelle tant de saints se sont si fortement intéressés. Dieu a pu vouloir sauver secrètement cette chère âme, et cependant laisser aux hommes un exemple propre à nous tenir dans la plus profonde humilité ; et pour mon compte, je m'attache à cette pensée du salut secret de votre frère, qui a tant fait de bien à l'Eglise, et qui a contribué si efficacement au salut de tant d'âmes. Oh ! oui ! Dieu lui a fait miséricorde ; mais, à cause

(i) Fille de-M"" de Kertanguy ; nous croyons qu'elle était alors dans un pensionnat de Lannion.

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de nous, il n'a pas voulu le manifester. Qu'importe après tout une manifestation semblable !

« Dominus est quijudicat ! C'est Celui dont il a tant dit de bien qui l'a jugé. Espérons. Les pensées de Dieu ne sont pas les pensées des hommes ; et, s'il a plu à Dieu d'appeler à lui votre cher frère, sans laisser à ceux qui l'aimaient toutes les consolations désirables, il a eu d'autres pensées par rapport à votre frère, et il lui aura fait miséricorde,

« Très cher père ! nous pleurons avec vous, et nous voudrions, par notre chagrin, pouvoir adoucir le vôtre! Que Dieu soit lui-même votre consolateur 1

» Kermoalquin.

« Lannion ce r'mars i854 ».

Pendant que leur mère assistait à ses derniers moments, qu'elle s'efforçait vainement de rendre chrétiens, les petits-neveux de Lamennais, demeurés en Bretagne, redoublaient de prières

pour lui. Nous voulons penser que, malgré les apparences, ce suprême appel de l'innocence à la bonté de Dieu, ne sera pas demeuré sans écho- Voici une lettre que Taîné, au nom de toute la petite famille, adressait au mourant; mais, lorsqu'elle lui parvint, il avait déjà rendu le dernier soupir. Nous la citons à cause de sa touchante naïveté.

« Mon bon cher oncle Féli,

(c Mes frères et moi, nous avons été bien heureux, en apprenant par une lettre de ma mère que vous étiez mieux, et j'espère beaucoup que Dieu vous fera recouvrer bientôt la santé; il est si bon qu'il ne refusera pas votre rétablissement aux prières, bien faibles, sans doute, que nous faisons continuellement pour vous. Je désirerais bien être auprès de vous, et partager avec ma mère les soins qu'elle vous donne ; mais puisque c'est la volonté de Dieu que je reste ici. Je lui offre pour votre santé la contrariété que j'éprouve d'être en ce moment à une si grande distance de

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vous, et de ne pouvoir vous être utile autrement que par mes faibles prières.

« Adieu, mon bon cher oncle Féli, vous savez que vous pouvez compter toujours sur l'amitié toujours croissante de votre petit neveu.

« Elie de Kertanguy. »

« St-Pol, le 27 Février 1854 ».

M«»e de Kertanguy écrivit, de nouveau, à Tabbé Jean, le 7 Mars suivant ; après avoir parlé des'dispositions testamentaires du défunt, elle ajoutait : « Mes enfants sont bien affectés de la mort de notre pauvre oncle Féli; ils ont fait bien des prières pour lui. Je vous envoie un petit billet (i) qu'ils lui écrivaient et qui est arrivé trop tard ; les pauvres enfants font tout ce qu'ils peuvent pour adoucir le chagrin que j'éprouve... »

Ils ont fait bien des prières pour lui. Puissant motif d'espérance !

Le 6 Avril, M. de la Villéon, parent des Lamennais, adressait à l'abbé Jean une lettre où il

(i) La lettre précédente.

dépeignait le zèle d'apôtre qu'avait si longtemps déployé l'infortuné Féli.

<( Mon cher Cousin,

c< Je ne puis tenir au désir que j'ai de vous dire combien je suis occupé de vous, combien je partage sincèrement votre douleur. Elle est grande pour moi la perte que nous venons de faire dans la personne de votre frère qui n'a jamais cessé de me témoigner une si tendre amitié, dont les lettres si chrétiennes et si pleines d'affection sont venues m'apporter, dans ma triste douleur, les consolations si nécessaires à mon cœur si cruellement brisé. Toujours j'ai entretenu une correspondance avec lui, et toujours ses kttres m'ont affermi dans la foi et m'ont fait espérer que je me réunirai aux personnes chéries qui m'ont devancé dans la tombe. Je conserve cette correspondance, comme je conserverai toujours le souvenir de l'ami, qui dans moi ne s'est jamais démenti un seul instant. J'ai prié pour lui, je prierai encore tous les jours.

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et Dieu écoutera mes prières^ je Fespère, car elles sont et seront bien sincères.

« Tout a été chagrin pour moi dans ce cruel événement. Je ne puis aussi m'empêcher de vous dire que j'ai été cruellement blessé de n'avoir appris que par les journaux la mort de mon vieil ami, tandis que tous mes voisins ont été participés de la famille (sic).

« Quelle peut être la cause de Toubli volontaire que vos neveux ont cru devoir exercer à mon égard? Je crois le savoir. Mais il m'a été sensible, oui, bien sensible. Plus tard, peut-être, ils sauront que Je méritais plus d'égards de leur part.

« Adieu, mon cher cousin. Un petit mot de souvenir de votre part me rendrait heureux, puisje l'espérer?

« Nous arrivons d'inspecter les écoles dans le canton, et je vous dirai que nous avons été très satisfaits de vos trois frères à Gombourg.

« Veuillez me rappeler au souvenir de M , Ruault. J'ai vu sa nièce au presbytère de Lourmel; elle est très bien.

jt.'- .'

36o LAMENNAIS

« Adieu, mon cher cousin, croyez à Tamitié bien sincère de

<( Votre affectionné serviteur et cousin,

« C. de la Viliéon ».

Un mois plus tard, M. Jean de la Mennais recevait du baron de Vitrolles (i) la longue et très importante lettre qui suit :

« Vous comprendrez, mon cher abbé, que j'ai laissé passer les jours de douloureuses impressions pour vous et pour moi, avant de vous écrire. Je ne voulais pas irriter, par un contact indiscret, des plaies si vives et si saignantes encore. Nous n'avons rien à nous dire l'un l'autre sur tous les sentiments qui ont été profondément atteints dans cette fin déplorable ; et cependant, je voudrais bien qu'il me fût donné de m'entretenir avec vous, ne fût-ce que quelques heures. Mais d'après ce qu'on me dit, cet espoir qui m'aurait été une grande consolation, m'est à peu près

(i) Le même qui joua un si grand rôle, lors de la première Restauration ; il était lié avec Lamennais depuis de longues années.

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enlevé; et Tétat de votre santé ne vous permet pas de tenter ce voyage, même lorsqu'il est rendu bien plus facile. Ce que je pourrais mettre à la place de ces tristes communications est bien insuffisant, et sert moins à les remplacer qu'à les faire regretter.

« Cependant, je vous adresserai tels quels les détails que j'ai donnés , à la demande d'une ancienne amie et longtemps correspondante de votre frère. Ils sont bien incomplets, parce que l'étendue d'une lettre n'en pouvait pas contenir davantage, mais encore plus jparce qu'il y avait beaucoup de choses que je ne voulais pas ^ que je ne devais pas dire,

u Le coup du 2 Décembre avait frappé comme une massue sur la tête de notre ami. Attéré, pendant près de six semaines, au point qu'il se refusait à me voir (i), il ne s'était relevé qu'en employant toutes les facultés de son esprit à se rassurer sur l'avenir qu'il désirait, par des espé-

\\) Lamennais, devenu démocrate, avait toujours continué de voir fréquemment le baron de Vitrolles, demeuré royaliste. Lire Forgiies à ce sujet, mais avec précaution, toutefois.

rances vives et prochaines qu'il avait réduites en système. Il ne sortait plus de ce cercle — circa unum et idem — , et ses conversations les plus intimes étaient de longues tirades sur ce sujet et qui duraient bien trois quarts d'heure ou une heure, sans permettre qu'on l'interrompît. En même temps, il s'exaltait dans ses idées et arrivait sur les sujets' politiques et religieux à ces extrêmes que la raison humaine la plus forte ne peut aborder, sans tomber dans l'absurde. C'est dans ces dispositions qu'est venue l'atteindre la maladie qui devait terminer ses jours.

« Mais dans l'impuissance de traiter ici des sujets qui auraient pour vous un si grand intérêt, je me réduirai à vous parler de ce qui nous préoccupe à présent, soit pour l'accomplissement de sesintentions, soit pour la réhabilitation de sa mémoire, autant qu'il nous sera possible d'y travailler. Il y a plus de dix ans que votre frère, me parlant de ce que j'appelais ses variations, me dit qu'il ne voulait ni les excuser, ni les expliquer; qu'il n'écrirait aucun mémoire de sa vie, mais qu'il voulait s'en rapporter à la publicité donnée

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à ses nombreuses correspondances de tous les temps.

« Elles feraient comprendre, disait-il, la marche naturelle de son esprit, la conséquence que seul il trouvait dans la série de ses opinions, et enfin la franchise et la bonne foi de ses convictions (i). Il avait déjà réuni quelques-unes de ses correspondances les plus volumineuses : celles avec la famille Senft-Pilsach que je lui avais procurées, ainsi que ses lettres à M. Goriolis d'Espinouze et une grande partie des miennes que je lui avais fournies. Il en avait peut-être encore d'autres dont je n'ai pas connaissance. Il avait en vain réclamé une de ses dernières correspondances, la plus suivie, et qui s'était étendue sur plusieurs années. Elle était adressée à une nièce de Rubichon, M°ie Yemeniz, qui habite Lyon. Je ^erai des dé-

(i) Cette bonne foi nous semble de plus en plus indiscutable. Lamennais fut un idéologue de génie, sans doute, mais un idéologue; dès lors, il devait croire fermement, non seulement à la possibilité, mais à la réalisation future et peut-être prochaine de ses utopies. Comme tous les monomanes, ses opinions du moment lui paraissaient autant d'axiomes qui s'affirment et ne se discutent pas. Lire à ce sujet le portrait qu'Ange Blaize retrace de son oncle dans ïEssai biographique.

marches poui l'obtenir, en tout ou en partie. Je pense que cette publication est une voie qui nous est ouverte pour présenter la vie de notre ami sous le jour le plus favorable. Les lettres écrites avant i83i seront les plus nombreuses et empreintes des sentiments de la religion la plus éclairée et de la plus haute piété. Et je ne pense pas qu'il y en ait dans les années suivantes, qui renferment ses idées hétérodoxes, d'une manière suivie et dogmatique, telles qu'il les exprimait dans ses discours, dans ces derniers temps.

u Je dois vous faire connaître la personne qu'il avait choisie, depuis un an, pour accomplir ses volontés dernières au sujet des publications qu'il voulait être faites après sa mort. Il en a confié le soin à M. Emile Forgues. Mes relations anciennes avec sa famille qui habitait Tarbes, dans les Hautes-Pyrénées, m'ont fait le connaître depuis son enfance. Plus tard, je me suis chargé de surveiller son éducation, pendant les années où elle s'est faite à Paris. Il avait d'abord embrassé la carrière du barreau. Il s'en était bientôt dégoûté, malgré les succès qu'il eût obtenus et les espé-

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rances qui s'ouvraient devant lui. La littérature l'avait séduit par ses attraits, et il s'était exercé, depuis plus de dix ans, dans celle des journaux, sans avoir adopté aucun principe politique. Mais le National l'ayant appelé à ses rédactions littéraires, il n'a pas échappé à l'influence politique et à la camaraderie de ses rédacteurs. C'est ainsi qu'il s'est trouvé ardent prosélyte de la Révolution de 48. Son caractère très honorable, ses sentiments élevés, son esprit très distingué, et plus que tout, son affection et son dévouement pour moi qui ne se sont jamais démentis, lui ont conservé mon estime, mon amitié, et des habitudes journalières auprès de moi. C'est là où M. votre frère l'a rencontré, depuis longues années, et que dans les derniers temps seulement, il a pris pour lui une confiance qui, cette fois{\)^ se trouve bien placée.

« Les manuscrits, remis aux soins de M. Forgues par un article du testament de l'ami que nous regrettons, ne se composent, à ma connaissance, que de deux ouvrages. Celui qui, probablement,

(i) C'est M. de Vitrolles qui souligne le mot.

paraîtra le premier est une traduction de la Divine Comédie du Dante, dans ses trois parties. L'ouvrage est terminé, et enrichi de notes que l'auteur avait jugées nécessaires. Elles sont purement littéraires. Mais, au moment de publier cette œuvre remarquable, il a eu la terrible pensée de la faire précéder d'une Introduction qui, suivant lui, devait être, comme les notes, simplement littéraire. Il n'en a pas été ainsi; et ce génie qui le dominait et l'entraînait pour ainsi dire malgré lui, ce besoin impérieux d'exprimer les passions qui agitaient son âme, lui ont fait jeter dans cet écrit tout ce qui se remuait en lui de plus violent, tant sur la religion que sur la politique. Cette Introduction . qui devait renfermer jusqu'à cent cinquante pages n'est pas terminée; mais il n'y manque que le dernier morceau où il se proposait de traiter précisément la littérature du grand poète (i). L'ouvrage est tel que la publication en serait

(l) Cette assertion n'est pas tout à fait exacte, Lamennais avait apprécié littérairement V Enfer et une partie du Purgatoire de la Divine Comédie^ lorsque la mort le surprit au milieu de sa tâche.

Cette dernière production du génie de Lamennais, n'obtint, lors de sa publication, qu'un succès médiocre ; elle ne méritait peut-être rien de plus.

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probablement poursuivie devant les tribunaux, et c'est avec la plus grande peine que j'avais fini par obtenir, et c'était en lui pure condescendance^ qu'il fit imprimer le poème sans Introduction. Cependant, l'éditeur consciencieux, se tenant dans la stricte observation des intentions de celui dont il tient son mandat, se croit dans le devoir de faire imprimer ces mauvaises pages, s'il peut se croire à l'abri des poursuites judiciaires.

« Les instructions qu'il a reçues de notre cher défunt pour la publication de ses correspondances, lui laissent toute liberté de retrancher et de supprimer. Mais il en usera avec beaucoup de discrétion, et uniquement pour les répétitions qui pourraient se trouver dans des lettres écrites à la même époque. Ses instructions verbales devaient être remplacées par un travail plus étendu que M. Forgues avait demandé. Votre frère devait y joindre une très courte notice des différentes positions où il s'était trouvé aux époques où ces lettres avaient été écrites. Mais ce travail n'a pas été fait. Vous jugerez peut-être convenable de venir à notre secours sur ce point, savoir : les

principales époques de sa vie; celle où il est entré dans les ordres ; ses principaux séjours en Bretagne ; le temps de ses deux voyages à Rome, etc., etc. J'attends ce petit travail de votre complaisance et de rintérêt que vous mettrez certainement à une publication qui intéresse tant la mémoire de notre ami. On sera bien porté à lui pardonner les erreurs de ses .dernières années, lorsqu'on lira tout le bien qu'il a fait par ses écrits antérieurs.

« Enfin, mon cher ami, vous jugerez si, dans les lettres qu'il vous avait adressées, ou celles que sa famille a conservées de lui, il s'en trouverait qui pussent servir à rendre la lecture de ses correspondances plus attachante, et Si)outer à T estime dont je voudrais environner le souvenir de sa vie.

« J'ai souvent regretté de n'avoir pas conservé avec vous des •relations directes. J'avais toujours espéré qu'elles se renoueraient dans les voyages qui vous amèneraient à Paris; et il m'est triste de penser que ce soit la douloureuse perte que nous venons de faire, qui me donne la première occasion de me rappeler de votre souvenir.

M Loin de m'excuser de l'étendue de cette

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lettre, mon cher abbé, je veux que vous me sachiez quelque gré de vous l'avoir écrite, et que vous y trouviez un témoignage de mon ancienne amitié, de ma profonde estime, et de toute Tafifection que je vous conserve,

a Paris, ce 27 Mars 1854.

a Rue St-La^are, 54.

« le Baron de Vitrolles ».

« J'ai beaucoup regretté que M^^ votre nièce ne m'ait donné aucune occasion et n'ait témoigné aucun désir de me voir pendant les jours qu'elle a passés ici ».

M. de Vitrolles, sur une feuille séparée, donne de précieux renseigements relatifs à la mort de Lamennais, ceux probablement qu'il avait jugés tout d'abord à propos de taire.

« .... Il s'était fait excuser auprès de moi de

ne pas venir à ces rendez-vous habituels quoique

indéterminés qui le ramenaient sans cesse chez

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