II
moi. Quelques jours après, -envoyant savoir de ses nouvelles, j'appris qu'il était violemment atteint, et je le trouvai presque uniquement abandonné aux soins d'un enfant de quinze ans qui était son seul domestique... Dans cette situation, mon premier soin a été de ramener auprès du pauvre malade les amis qui avaient honoré sa vie et qui devaient décorer sa mort : M. l'abbé Martin de Noirlieu, qui le voyait encore de loin en loin ; le P. Ventura, qu'il avait revu plusieurs fois chez moi, il y a deux ans; M. Berryer, avec lequel il se rencontrait quelquefois; M. Benoist d'Azy, qui n'avait pas perdu le souvenir de leur ancienne et si affectueuse intimité ; M^^ Cottu, dont M. Lamennais était séparé depuis dix ans, mais qui s'était rapprochée de lui dans ces derniers mois, etc. Tous se sont empressés. Mais, tant par sa volonté quepar l'obsession de Barbet, personne n'a pu l'approcher. J'ai pu voir moi-même qu'il finissait par être embarrassé de ma présence, et lorsqu'à mon invitation, on a appelé son neveu et ensuite sa nièce, je me suis réduit à attendre que son état meilleur ou pire l'engageât à me faire demander.
d'après des documents inédits 371
Lorsqu'après huit jours de maladie, les médecins ne laissaient plus d*espérance, le flambeau de sa vie a paru tout à coup se ranimer. Son retour progressif à la santé nous donnait Fespoir de son rétablissement. Mais il n'en est pas moins resté séquestré de tout le monde,,. Les remèdes qui avaient d'abord pallié le mal, s« sont trouvés impuissants sur un corps de plus en plus fatigué, et le dimanche suivant, Tétat du malade était tel, qu'on laissait entrer assez indifféremment dans sa chambre quelques-unes des personnes qui se rencontraient là (i). Plus tard, il indiqua, d*une voix déjà bien affaiblie, la volonté de voir M. Emile Forgues, Tami à qui il a confié la publication des ouvrages qui doivent paraître après lui. A la suite de quelques paroles vagues et difficiles à entendre à ce sujet, il en dit de fort touchantes sur son affection pour moi, ce furent les dernières qui aient été intelligibles. Averti de cette manière que je pouvais pénétrer auprès de lui, je m'y rendis le lundi 27, ^ers neuf heures du matin. Je trouvai mon malheureux ami sans
(i) On ac rappelle à quelle condition.
connaissance. Ce fut en vain que je posai deux fois ma main sur sa poitrine. La respiration était prompte et fatiguée ; et au bout de vingt-cinq ou trente minutes, nous pûmes constater que nous avions assisté à son dernier soupir »
M. Jean Marie de Lamennais à qui son état valétudinaire permettait à peine d'écrire quelques mots, d'une main tremblante et mal assurée, chargea l'abbé Ruault, son ami, de répondre, à sa place, au baron de Vitrolles. Voici la lettre de M. Ruaùlt, ou mieux le brouillon de cette lettre :
« Monsieur le Baron,
c( M. l'abbé Jean Marie de la Mennais est dans l'impossibilité de répondre, de sa main, à la lettre si cordiale que vous lui avez fait l'honneur de lui adresser, le 27 Mars dernier : depuis un an surtout, sa paralysie a fait de tels progrès, qu'elle ne lui permet plus d'écrire. La circonstance actuelle rend cette privation plus pénible encore
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pour lui. A ce regret, M. le Baron, vient se joindre celui de ne pouvoir s'occuper du travail que vous lui demandez. Ce travail, en effet, nécessiterait des recherches, qui sont absolument au-dessus de ses forces physiques et même morales, car chaque pièce qu'il faudrait remuer enfoncerait plus avant le fer dans la plaie de son pauvre cœur, plaie si vive et désormais incurable. M. de la Mennais, bien avant le coup affreux qui vient de l'atteindre, était hors d'état de se livrer à aucune occupation sérieuse ; mais la fin à jamais lamentable de son malheureux frère, en brisant son cœur, a achevé de ruiner le peu de forces qui lui restaient. Une chose encore n'a pas peu contribué à ce triste résultat, c'est l'effort qu'il a fait en tentant le voyage de Paris, voyage qu'il n'a pu, il est vrai, pousser au delà de Rennes, où la fatale annonce est venue l'arrêter ; mais sa funeste impression était déjà produite en partie.
« Indépendamment des raisons de santé, M. de la Mennais n'a point ici, sous sa main^ les pièces qu'il s'agirait de rassembler et de mettre en ordre. Nul plus que lui, assurément, n'éprouverait
le besoin de concourir à réhabiliter la mémoire de son malheureux frère, au faible degré où elle pourrait être réhabilitée aux yeux des catholiques; toutefois, sa conviction intime est qu'on n'y parviendrait point, en faisant un pêle-mêle des bons écrits d'autrefois et de ceux que, depuis, l'Eglise a justement frappés de ses censures.
« D'ailleurs, les esprits sont encore trop émus d'une fin si déplorable, pour qu'une édition quelconque même des meilleurs ouvrages de notre cher défunt puisse être favorablement accueillie du public, et avoir l'écoulement qu'on désirerait. Ceci est encore l'intime conviction de M. de la Mennais. — Mieux que personne, M. le Baron, vous en apprécierez les motifs. — En tout cas, M. de la Mennais ne peut absolument donner son concours à une si laborieuse entreprise : l'épuisement de ses forces y met un obstacle insurmontable.
« M. de la Mennais vous offre, du fond de son cœur, M. le Baron, l'hommage de son affectueux et très respectueux dévouement. — L'interprète soussigné de ses sentiments, quoique
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inconnu de vous, M. le Baron, vous prie de vouloir bien agréer l'assurance, etc.
a Tab. Ruault.
« Tun des aumôniers des frères de Ploërmel ».
Forgues revint lui-même à la charge, sans trop s'inquiéter d'outre-passer les bornes de la discrétion, ni même, il faut bien le dire, celles des convenances les plus élémentaires ; sa conduite, une lettre de M.. Ruault que nous avons sous les yeux le prouve, fut très sévèrement appréciée. M. Jean de"Lamennais lui répondit par ces lignes que nous publions, comme un nouvel et dernier écho de sa douleur profonde, inénarrable ; à ce titre, elles nous semblent dignes d'être connues :
« 29 Novembre 1854.
« Monsieur,
« M. le baron de VitroUes, de si regrettable mémoire (i), m'avait demandé pour vous les docu-
(i) Il venait de mourir et n'avait ainsi survécu à son ami que peu de mois.
ments que vous me demandez vous-même aujourd'hui. Ce ne fut point sans un vif regret que je ne pus répondre à cet honorable ami que par un refus, hélas ! trop fortement motivé.
« Eh bien, les empêchements que j'eus à cette douloureuse époque subsistent toujours, et même le temps n'a fait que les rendre plus insurmontables.
« On vous a induit en erreur, Monsieur, en vous parlant de ma santé comme étant devenue meilleure : non, il s'en faut de beaucoup. Toutefois, si invincible que soit ce premier obstacle, il en est un autre d'un ordre dififérent, qui n'est pas moins invincible, je veux dire l'impression produite sur moi par la perte de mon malheureux frère.
c( L'inexprimable douleur que j'en ressens n'est point de celles que la douleur affaiblit peu à peu et finit par effacer, quand il s'agit d'une mort ordinaire. A l'âge auquel nous étions parvenus, la tombe devait bientôt s'ouvrir pour l'un de nous, et l'autre devait le suivre de près. Alors l'espérance {
aurait pu être pour le survivant une puissante ;
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consolation : mais, avec la pensée toujours présente d'une telle fin, un cœur animé par la foi» un cœur de frère peut-il trouver quelque adoucissement à sa douleur ! n'est-elle pas irrémédiable !
« Je ne saurais oublier ces temps heureux, où mon pauvre frère et moi étions si étroitement unis par les liens de la même foi et des mêmes espérances, qui de nos deux cœurs n'en faisaient qu'un; ces temps où quelques semaines d'absence nous semblaient des années. Ces souvenirs si déchirants, quand je les rapproche de la triste fin de nion malheureux frère, me brisent le cœur. — Comment voulez-vous, Monsieur, que je puisse, dans une pareille situation d'esprit et de cœur, remuer des papiers, d'ailleurs dispersés en divers lieux, dont chaque mot serait pour moi comme un coup de poignard?.... Mon reste de vie n'y tiendrait pas.
« Il m'est donc impossible, Monsieur, vous le voyez, d'essayer seulement de faire ce que vous demandez de moi : je ne le pourrais même pas dans un entretien verbal. Au reste, croyez-le bien, ni la distance à laquelle le pauvre Féli s'est tenu de
moi, à ma grande peine, ni mes intérêts lésés, ni aucune autre considération humaine ne sont absolument pour rien dans ma d^étermination : non, je ne cède qu'à l'empire d'une force majeure, l'impossibilité. Oh ! si pour sauver mon bien aimé frère, il n'avait fallu que le sacrifice du peu que je possède, le sacrifice de ma vie même, Dieu sait de quel cœur je l'eusse fait !
« Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance des sentiments respectueux avec lesquels je suis,
« L'ab. J. M. de la Mennais ».
Au dernier moment, M. le baron de Kertanguy nous communique une lettre de M*»® de Grandville qui visita plusieurs fois Lamennais dans sa maladie et le veilla même, la dernière nuit, avec M"*^ de Kertanguy, sa mère.
On a raconté que le docteur Jallat qui soignait le malade avait eu les deux poignets fracturés, au milieu d'une bagarre qui se produisit le jour de Tenterrement de Lamennais. On croyait se rappeler que ce médecin, craignant que M"»« de
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Kertanguy ne décidât son oncle à faire une fin chrétienne, s'était efforcé de Fécarter du chevet du mourant et qu'un jour qu'elle insistait pour entrer dans sa chambre, il s'était oublié jusqu'à la menacer des poings. On voyait dans cet accident un châtiment providentiel.
M™<ï de Grandville, interrogée sur ce détail, écrit qu'elle n'entendit jamais prononcer le nom du médecin de Lamennais, et qu'elle ne se rappelle pas, d'une façon assez précise, l'incident pour oser l'affirmer.
Nous ferons observer, d'autre part, que le procès-verbal de la mort de Lamennais, daté du i5 Mai 1854, porte la signature de M. Jallat(r).
Quoiqu'il en soit, nous n'hésitons pas à reproduire intégralement la lettre de M^^^ de Grandville à M. le baron de Kertanguy. Elle nous fournit de nouveaux et de très précieux renseignements sur les derniers moments de Lamennais.
« Nantes, 16 Octobre 1892.
« Je reçois. Monsieur, la lettre que vous
(i) Forgues, II. Appendice^ 487.
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m'avez fait l'honneur de m'écrire et m'empresse d'y répondre.
« Ma mémoire, bien affaiblie par l'âge, n'est plus assez précise pour affirmer, sans pièces à l'appui, les détails que vous désirez. Le nom du docteur Jallaf ne me rappelle absolument rien, mais , je ne crois pas avoir jamais entendu nommer le médecin de M. de la Mennais.
« Votre excellente mère était à la maison, à l'Abbaye-aux-Bois, lorsque M. Tabbé de Girardin vint en toute hâte prévenir que le danger était plus imminent; elle s'y rendit immédiatement. En ce moment, j'étais allée chez M. d'Ortigues qui, nous avait-on dit, le veillait souvent la nuit et avait des sentiments religieux. Je ne le rencontrai point et à mon retour à l'Abbaye, j'appris le départ d'Augustine; je me rendis immédiatement près d'elle. Elle me reçut dans l'antichambre et me dit qu'à son arrivée, M. Barbet lui avait dit avoir un écrit de M. de la Mennais le rendant absolument maître che:[ lui, « afin de lui éviter les importa tunités auxquelles il pourrait être exposé, et
d'après des documents inédits 38 1
« voulant mourir tranquille (i)». En conséquence, il ne pouvait lui ouvrir la porte de son oncle qu'à la condition qu'elle ne renouvellerait pas les instances déjà faites par elle, sur la question religieuse. Augustine, je crois, ne répondit que par son silence. Nous entrâmes dans la chambre du malade; il nous dit quelques mots de bienvenue, nous reconnaissant parfaitement. Nous étions assises, Augustine à son chevet et moi au pied du lit : les tisanes passaient par nos mains. Augustine, en arrangeant ses oreillers, insinua dessous une médaille miraculeuse et crut remarquer que son agitation s'en était beaucoup accrue. Dans le courant de la nuit, ces Messieurs passèrent prendre quelque chose dans une pièce voisine, et nous offrirent d'en faire autant, ce que nous refusâmes. Mais Augustine devint très souffrante et fut obligée de quitter un instant le chevet de son oncle. A l'instant, un de ces Messieurs s'y installa et je dus m'éloigner un peu. Un autre prit
(i) M. Barbet ne montra point cet écrit : peut-être avait-il une Sfîrieuse r.iison pour cela.
ma place (Fun d'eux était un Polonais) (i); ils se croisèrent les jambes, de la manière la plus malhonnête pour nous, et évidemment pour nous dire : Vous n'approchere:{ plus^ nous gardons la place. Je me mis alors à genoux et en prières, de manière à ce que le malade m'eût en vue, s'il voulait élever une protestation. Augustine très fatiguée passa le reste de la nuit sur un canapé, du côté de la tête du malade qui ne pouvait l'apercevoir. Nous n'entendîmes plus de lui que ces paroles : Mette\ mes papiers en sûreté; car^ aussitôt ma mort, la police mettra les scellés (2); puis, une autre fois : Ce sont maintenant les bonnes heures (3). Il avait, dans la voix, comme une sorte de délire.
(i) « Entre autres personnes qui vinrent ce soir là (Dimanche, 26 Février), étaient : M. Benoît Champy, l'un des exécuteurs testamentaires ; le nonce polonais Carrowski ; le général UUoa. Carnot revint le soir, ainsi que Henri Martin et Jean Reynaud. Ce qui s'était passé le soir, en leur absence, leur fut redit textuellement alors; ils partirent à dix heures du soir tous les trois, et, en même temps qu'eux, Armand Lévy. Restèrent pendant la nuit : Auguste Barbet, Montanelli, Forgues, M™* de Grandville et la nièce de Lamennais. » Forgues, II. Appendice, p. 486.
(2) Paroles non citées par Forgues.
(3) Il avait dit précédemment, avant l'arrivée de M"* de Grandville, d'après Forgues : Ce sont les bons moments. Id. p. 485.
d'après des documents inédits 383
« La garde malade, protestante, nous a-t-on dit, ne se tenait pas dans la chambre.
« Au point du jour, le médecin revint, et lorsqu'il eut examiné le malade, il déclara, nous diton (i), car nous avions quitté la chambre pendant son inspection, que puisque cette heure ordinairement inquiétante était passée, il vivrait jusqu'au soir. Augustine, toujours très souffrante, désirait beaucoup retourner pour quelques heures à TAbbaye-aux-Bois.
« Mais à peine y étions nous arrivées que l'on vint nous prévenir que tout était terminé ! Ce qui nous glaça d'étonnement et d'épouvante.
(.< Augustine désira retourner, une dernière fois, auprès de son oncle et je l'y accompagnai. En nous recevant, M. Barbet lui dit : Maintenant, Madame^ vous êtes che:{ vous (2). Nous ne restâmes que quelques instants en ce lieu qu'aucun signe religieux ne consolait.
i) Ce détail nous semble très significatif, et ne laisse aucun doute sur le désir qu'avaient Barbet et ses compagnons, d'être seuls témoins de la mort de Lamennais.
(2) Il n'avait plus rien à craindre l
« Quand Augustine était arrivée à Paris, son frère M. Ange Blaize, était installé chez son oncle, mais à son insu, parce qu'ils étaient brouillés. Je l'avais vu, je crois, lors de ma première visite. Je prévins que j'allais écrire à la famille, en Bretagne, puisque l'on me refusait de voir le malade. Je le fis, en effet, immédiatement; et lorsque, le lendemain, je revins prendre des nouvelles, on me fit entrer dans un salon où je trouvai un grand nombre de Messieurs qui me dirent que le malade me recevrait ce jour là, et qu'ils pensaient que je n'avais pas écrit, la veille, que sa porte m'était refusée, ce qui pourrait paraître un cas de séquestration et serait fort grave. Je répondis que je le jugeais ainsi, et que c'était pour cela que j'avais prévenu immédiatement la famille.
« On m'introduisit,^ mais on ne me laissa pas seule, et le malade ne me dit que quelques mots affectueux. M. l'abbé Jean, sur ma dépêche, se mit immédiatement en route, mais la maladie le retint à Rennes, et votre bonne mère accourut.
« Vous aurez lu, je pense, Monsieur, l'ouvrage de M. Forgues (chez Paulin, éditeur, rue Riche-
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lieu, 60). Il jn'avait dans le temps écrit pour me demander quelques notes, pour une seconde édition, — et il jr aurait eu bien des rectifications à faire sur la première — mais, comme vous le devinez bien, je déclinai la chose.
« J'avais même, dans le temps, écrit une note rectificative de son ouvrage que j'avais confiée à ma sœur (i) et jointe aux lettres que nous avions de M. votre oncle. J'ai recherché cela, ce matin, dans des papiers non encore visités et je ne l'ai pas rencontré....
« Agréez, Monsieur, etc.
« De Grandville, née de Cornulier ».
Les détails que nous venons de lire, achèvent de nous convaincre du vif désir qu'éprouvaient les nouveaux amis de Lamennais de le voir mourir fidèle à ses convictions de la dernière heure, convictions que d'ailleurs ils partageaient, puisque tous ces gardiens du moribond étaient incrédules manifestement, et que plus d'un même affichait
(i) M"« Hélène de Cornulier.