‹ LamennaisChapitre 7 sur 51 · CINQUIÈME ENTRETIEN · texte numérisé non relu

CINQUIÈME ENTRETIEN

<( Nous avons vu que l'Apôtre St Jean distingue, outre l'orgueil, deux autres sortes de concupiscence : la concupiscence des yeux et la concupis-

(1) Matt. xviii, 3.

(2) Joan. XIII, i3.

(3) Discite a tm, quia mttis sum et humilis corde ; et inrenietis requiem animabus vestris, Matt. xi, 39.

d'après des documents inédits 19

cence de la chair. Toutes deux procèdent de l'orgueil, mais avec cette différence que par la première, Torgueil cherche à se satisfaire dans un ordre de choses intellectuel et que par la seconde il pèche dans la matière. Parlons d'abord de la concupiscence des yeux. Nous arrivons dans ce monde nus et dénués de tout, au moral comme au physique. Heureusement la société nous prend dans ses bras et en même temps qu'elle protège notre faiblesse et pourvoit à nos nécessités corporelles, elle éclaire: notre intelligence par la parole et nous fait faire, pour ainsi dire, connaissance avec le monde, nous apprenant le nom et autant que possible le sens des choses dans le cercle où la Providence nous a placés. Tel est en nous le premier degré de science, qui ne se compose que de lumières d'emprunt, de connaissances reçues. Mais du moment où notre intelligence peut marcher seule, un autre ordre commence, celui des connaissances qui nous sont propres, parce qu'elles sont le fruit de notre travail, le résultat d'un progrès qui s'est accompli sans impulsion extérieure. Or c'est de ce progrès que naît et se

développe Torgueil de Tintelligence, la concupiscence des yeux. (Ayant conscience de son activité), Tesprit se complaît dans ses pensées, il s'y contemple avec une joie intime, comme dans sa Création, et comme Dieu, après avoir formé le monde, il trouve que c'est bien (i). Ainsi notre intelligence se met au service de Torgueil, et dès lors si elle interroge les livres, si elle étudie la nature, si elle s'élève à la poésie, ce n'est pas pour l'amour de la vérité (et du beau) qu'elle travaille, mais pour la plus grande satisfaction de l'orgueil. Et de là naît une disposition particulière à l'imagination, une sorte de maladie dont cette faculté est atteinte. Echauffée par le travail de la pensée, dévorée d'une insatiable curiosité, elle s'élance au-devant de la science, elle s'égare dans les mondes, elle rêve l'inconnu, ambitionne l'inlini. Elle voudrait tout deviner d'un regard, concupiscentia oculorum. Mais se sentant repoussée, elle redescend dans sa pensée, elle redescend abattue, désespérée. Souvent aussi elle se prend à

(l) £■/ vidit Deus quod esset bonum. Gen. i. 10, etc. — Viditque Dcus ciincta qux fecerat; et erant valde bona, l, 3i

mesurer les progrès de son intelligence, à les comparer à ceux d'intelligences rivales, et si elle trouve du mécompte, elle se livre à un dépit amer qui n'est autre chose que la colère de l'orgueil trompé dans ses calculs. D'autres fois, le découragement suit ces sortes de comparaisons désavantageuses, et ce découragement n'est encore autre chose que l'abattement et l'affliction de l'orgueil mortifié. La vaine gloire de la science ne se renferme pas dans ces recherches intérieures; elle se répand au dehors dans le commerce du monde, elle cherche à placer son mot dans la conversation, et triomphe en secret d'une expression heureuse ou d'une phrase qui laisse soupçonner quelque érudition. Elle se manifeste aussi dans l'attachement à son propre sens, cet égoïsme opiniâtre de la science orgueilleuse, principe de toutes les querelles qui ont agité les savants. On donne communément le nom d'avarice à cette passion insatiable qui entasse incessamment (les biens matériels) et veille inquiète sur ces coffresforts; mais, dans une acception plus vaste, le nom d'avarice doit être donné à tout désir d'ac-

quérir et à tout attachement aux choses de la terre, désirs et attachements qui naissent de l'orgueil, parce que nous voyons dans les biens de la terre un moyen de puissance et un appareil flatteur pour la vanité. Nous ambitionnons la possession de toutes les magnificences qui frappent nos regards, et bien souvent, à défaut de mieux, notre amour-propre se glorifie du moindre hochet. L'avarice proprement dite est un orgueil plus concentré et, pour ainsi dire, plus métaphysique. Elle se repaît de la possession de l'or, parce que l'or représente la puissance et la domination, et qu'elle peut se dire en le contemplant : Toute la puissance qui repose dans ce trésor est à moi. »

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