‹ LamennaisChapitre 8 sur 51 · SIXIÈME ENTRETIEN · texte numérisé non relu

SIXIÈME ENTRETIEN

ce L'orgueil de la vie et la concupiscence des yeux tiennent à l'être spirituel, ce sont des affections purement intellectuelles qui ne peuvent appartenir qu'à l'âme corrompant ses voies divines. Mais l'homme est un être double, il est à la fois

n APRÈS DES DOCUMENTS INEDITS 23

esprit et matière. Il y a en lui deux créations simultanées, merveilleusement fondues Tune dans Tautre et pourtant bien distinctes : Tâme et le corps. Et c'est le corps qui est le foyer de la troisième concupiscence, nommée par l'Apôtre : concupiscence de la chair. Cette concupiscence dont les sens sont les organes est en quelque sorte l'orgueil de la matière, qui aspire aussi à la centralisation. Toutes les fois donc que nous cédons aux exigences des sens, nous renversons la grande loi qui a soumis la matière à l'esprit, nous détruisons le règne de l'intelligence et par cela même nous portons les plus graves atteintes aux lois de la matière elle-même, que nous déplaçons en lui donnant l'empire appartenant à l'esprit, et qui souffre nécessairement de cette violation de l'ordre. Une prodigieuse dégradation s'opère en nous par cette usurpation des sens sur l'intelligence, et c'est alors que nous descendons en toute vérité au-dessous des animaux. Les animaux n'ayant reçu d'autres facultés que celles des sensations, obéissant à ces sensations, sont d'accord avec leurs lois organiques. Mais l'homme,

possesseur d'une intelligence, dépouillant cette intelligence de sa souveraineté pour revêtir les sens, se constituant esclave de ses appétits matériels, tombe bien au-dessous des animaux fidèles à leur constitution, parce qu'aux yeux de Dieu la dégradation est dans la désobéissance. L'avilissement de l'homme sous l'empire des sens est si profond qu'il arrive au point de détruire en lui la volonté et de le réduire aux seules lueurs de rinstinct. L'état d'ivresse proprement dit, dont la vue nous affecte si péniblement, n'est que le phénomène le plus apparent et le plus sensible de l'empiétement des sens et du degré d'abrutissement auquel ils peuvent nous conduire. La lutte contre la chair est un devoir rigoureux pour le Chrétien, et s'élève à l'ordre des mérites. Tant que nous nous renfermons dans le cercle de la loi et que nous nous en tenons strictement aux défenses formulées par la parole de Dieu, nous sommes dans le devoir. Mais celui qui laisse aller les sens jusqu'où ils peuvent aller sans péché garde une secrète complaisance pour eux, et il est ' bien à craindre que les sens, accoutumés à tou-

d'après des documents inédits 2 5

cher la limite, ne finissent par la franchir. Aussi les Saints qui redoutaient les emportements de la chair, en resserraient-ils sans cesse le cercle, donnant ainsi à la perfection (de l'âme) tout ce qu'ils étaient à la convoitise des sens.

« Les jouissances matérielles alanguissent Tintelligence, l'activité morale s'éteint dans les sensations voluptueuses. L'âme, courbée vers la terre, devient incapable de se redresser (pour regarder le ciel) : elle ne peut plus s'élever vers Dieu, elle ne conçoit plus les choses spirituelles : Animalis homonon percipiteaquœ sunt Spiritus Dei[i ). L'esprit s'engourdit (et cet engourdissement s'étend jusqu'à l'activité extérieure), le corps ne recevant plus l'énergique impulsion de Pintelligence. De là la paresse, la paresse morale ou léthargie de l'âme, et la paresse matérielle ou lâcheté du corps. L'âme et le corps engourdis par la volupté se complaisent dans le sommeil et refusent à Dieu un pas et une pensée, s'envelissant dans un tombeau plus difficile à ouvrir que celui de Lazare. )>

- (i) I Cor. II, 14.

Page 1