‹ LamennaisChapitre 17 sur 19 · LE JOURNAL L'AV ENIR · texte numérisé non relu

LE JOURNAL L'AV ENIR

Sommaire. — La Religion considérée dans ses rapports avec l'ordre politique et civil. — Traduit en police correctionnelle. — Je leur apprendrai ce que c'est qu'un prêtre ! — Berryer. — Plaidoyer et défense de Lamennais. — Condamnation ridicule. — Dieu sans le Roi! — Les ordonnances de 1828. — Des progrès de la Révolution et de la guerre contre l'Eglise. — Evolution de Lamennais. — Catholicisons le libéralisme. — L'Irlande et le mouvement catholique. — Lamennais rêve du rôle d'O'Connell. — Lacordaire va à la Chesnaie — Jam fœtet! — La Révolution de Juillet. — La date du 20 acùtiSSO. — Un prospectus, — V.4venir. — Appréciation de Mgr de Ladoue. — Ses armes et l'exergue du journal. — Plan et programme. — Premier numéro et premier article. — Lamennais se retourne tout d'une pièce. — Immense faculté de mépris. — La harpe éolienne. — Mon âme, pourquoi es-tu triste?

C'est un livre, trop peu étudié dans les œuvres de Lamennais, qui a décidé de la seconde phase de son existence, cette phase où nous allons entrer et où nous trouverons le grand agitateur, constamment sur la brèche, jusqu'à ce que les rangs se dégarnissent, et que, regardant autour de lui, il aperçoive, épouvanté mais immobile, la solitude se faire à ses côtés.

Ce livre, où l'on trouve en germe toutes les doctrines que l'École Menaisienne va défendre avec tant d'éclat, est

intitulé : la, Religion considérée dans ses rapports avec l'ordre politique et civil.

Le gouvernement de la Restauration se crut obligé de relever le gant. 11 affecta de voir, dans cette œuvre du fougueux polémiste, un provocant défi, et il y répondit, à la façon des gouvernements faibles et perdus, en traduisant l'auteur devant la police correctionnelle.

Cette maladresse produisit une sensation énorme.

Poursuivi par ceux-là mêmes qu'il avait défendus jusqu'alors, Lamennais, à qui ne devait manquer aucune gloire, vit son nom acclamé de partout, et, au jour dit, le pays entier l'accompagna à la barre du tribunal correctionnel.

Comme on l'escortait dans une sorte de marche triomphale, il entendit les enthousiastes l'acclamer, et d'ardents admirateurs, l'œil en feu, transportés de colère, criaient : « La France vous regarde! Défendez-vous! » — Lamennais s'arrêta; une révolution soudaine transfotma son être. La colère de cette foule le gagna, un éclair monta à ses yeux voilés, et, d'une voix tremblante d'émotion indignée, ne se possédant plus, il répondit :

— Je vais leur apprendre ce que c'est qu'un prêtre ' !...

Mais quand il fut assis sur le banc des accusés, il vit

' Cette parole fat dite par Lamennais en lS2i , à l'occasion de l'affaire du Drapeau blanc.

venir à lui un jeune homme sur le front duquel rayonnait cette étoile qui marqua de son sceau lumineux tant de fronts autour du Maître, je veux dire le génie de l'éloquence !

Le jeune homme s'inclina avec respect devant l'accusé. Puis, regardant avec un fier dédain les juges, il attendit que le murmure flatteur soulevé par sa noble démarche se fût apaisé.

C'était Berryer.

Lamennais prit la main de Berryer, la serra avec effusion, et lui céda l'honneur de le défendre.

Ce que fut ce plaidoyer, l'un des plus beaux du célèbre avocat, les annales judiciaires l'ont raconté.

La salle frémissait d'enthousiasme. Les juges, cloués à leurs sièges, baissaient la tête. Les rôles étaient changés, et, celte fois, on eût dit que les magistrats étaient les inculpés, tandis que l'inculpé apparaissait dans l'auréole du magistrat.

Quand Berryer eut fini, Lamennais se leva.

D'un ton dédaigneux, il se borna à laisser tomber de ses lèvres une seule phrase, qui s'en alla braver, au siège du ministère public, le procureur royal, et mettre les juges au défi de le punir.

— Je dois, dit-il, à ma conscience et au caractère sacré dont je suis revêtu, de déclarer au tribunal que je demeure inébranlablement attaché au chef légal de l'Église; que sa foi est ma foi; que sa doctrine est ma doctrine, et que, jusqu'à mon dernier soupir, je continuerai de les professer et de les défendre '...

' 2 2 .ivril 1826.

Ainsi provoqué, le tribunal correclionnel se retira pour délibérer. La délibération fut longue. Ils savaient bien quel accueil le pays allait leur faire au sortir du Palais,

Quand ils revinrent, c'est d'une voix basse, et comme honteux d'eux-mêmes, que les magistrats prononcèrent que le livre serait confisqué et l'auteur condamné à... trente francs d'amende.

Un éclat de rire accueilit ce courageux verdict, et la foule, qui attendait au sortir de l'audience, fit une ovation à Berryer et à son client.

Le ressentiment de ce dernier fut implacable.

A partir de ce jour, lui, le royaliste ardent, qui avait acclamé le retour de ses princes, qui avait fui devant la colère du captif échappé à l'île d'Elbe, il tint ses liens avec les Bourbons pour rompus, et ce fut sans retour.

— L'État marche à sa destruction, dit-il; les rois chancellent; leurs trônes vides ne tiennent plus à rien. Eh bien ! je m'attache à ce qui restera toujours, à ce qu'on ne vaincra jamais : à la croix de Jésus de Nazareth'.

On le voit, il y a du tribun chez ce prêtre, et sa soutane dissimule peu la cuirasse de l'homme armé.

Ce fut le point de partage de la vie de M. de Lamennais.

Jusque-là, il avait dit : « Dieu et le Roi! » D'un seul coup, il va retrancher la moitié de sa devise: il dira désormais : (c Dieu sans le Roi! » en attendant qu'il découvre tout le progrès de sa pensée et que, Savonarole nouveau, il crie à la France et au monde : a Dieu et la Liberté! »

Le vieux Roi le comprit. Sentant crouler sous lui un

'■ Lettre de Lamennais à madame de SenlTt, 24 avril 18 26.

trône mal posé sur un sol mouvant, il jeta à la Révolution grondante des os à ronger, comme, au sein des steppes sibériens, le moujik, tremblant de peur, jette aux loups acharnés à poursuivre son traîneau une pâture insuffisante, qui peut bien arrêter la meute sanguinaire, mais juste le temps voulu pour redonner à sa poursuite ardente une vigueur nouvelle.

Sa conscience s'alarma bien un peu. Mais Léon XII, consulté, lui ayant déclaré que si, pour des motifs puisés dans la nécessité politique, nécessité dont le Roi demeurait juge, il croyait devoir fermer les collèges des Jésuites, le Saint-Siège n'oserait prononcer que cette mesure fût condamnable.

Les ordonnances du 16 juin 1828 furent signées. Elles enlevaient aux Pères Jésuites les huit établissements d'éducation qu'ils dirigeaient, et, pour les empêcher d'y rentrer, exigeaient des supérieurs des petits séminaires la déclaration qu'ils n'appartenaient à aucune congrégation religieuse.

Les évêques réclamèrent de toutes parts. Rome leur imposa silence. Une lettre du cardinal Bernetti, secrétaire d'État du Pape Léon XII, les engagea à se confier à la sagesse du Roi'.

Charles X respira, et son ministère crut le débat apaisé.

Jls avaient compté sans Lamennais.

Lamennais descendit dans l'arène.

' PotJocLAT, le p. de Ravignan, p. 206.

IT

L'ouvrage qu'il lança tout à coup, comme un brûlot au milieu du navire, s'appelait : Des progrès de la Révolution et de la guerre contre l'Eglise. Il parut au commencement de 1829.

Les ordonnances de juin 1828 étaient l'occasion. Au fond, il s'agissait de bien autre chose.

En dépit du titre de l'ouvrage, calculé, a-t-on dit ', pour allécher les hommes du passé, Lamennais opérait là toute une évolution, des plus imprévues, certes, et des moins comprises alors, vers les tendances politiques modernes.

L'évolution mérite que nous la notions avec quelque soin, car Lamennais a pu se tromper sur certains points de détail, mais sa thèse générale dénote une profonde connaissance des besoins du moment présent. Toutes les grandes âmes épousèrent avec enthousiasme la défense du drapeau qu'il lève tout à coup, hardiment, sans forfanterie, mais avec une Gère audace, décidé à mourir plutôt que de le laisser s'incliner devant aucune compromission.

Dès la troisième page du livre, on lisait ces paroles :

« Nous demandons pour l'Église catholique la liberté « promise par la Charte à toutes les religions, la liberté « dont jouissent les protestants, les Juifs, dont jouiraient

' FoissET, Vie du P. Lacordaire, t. \", p. 131.

L'AVEMR. 163

a les sectateurs de Mahomet et de Bouddha s'il en existait « en France... Nous demandons la liberté de conscience, « la liberté de la presse, la liberté de l'éducation, et c'est « là ce que demandent comme nous les Belges, opprimés « par un gouvernement persécuteur '. »

Tout le programme que demain l'École Menaisienne lancera au milieu des foules frémissantes, tout ce programme est là, dans ces quelques mots.

M. de Lamennais ne va pas encore jusqu'à prêcher ouvertement l'alliance avec le libéralisme, comme il le fera bientôt; mais, dès lors, il prône sans détour, comme on voit, les catholiques belges, qui commençaient ouvertement cette alliance.

C'est dans sa correspondance qu'il faut aller chercher toute sa pensée.

— Au moins, si l'on se réveillait! écrit-il à une âme qui avait droit à sa confiance absolue. Les catholiques belges sont, sous ce rapport, beaucoup plus avancés que nous : ils sentent la nécessité de se guérir de cette terrible maladie appelée le royalisme. Il est temps qu'un nouvel esprit se remue dans les peuples : sans cela, point de salut pour eux, non plus que pour les souverains ^.

Et, le 30 janvier 1829, il dévoile toute la largeur de son plan, et il s'écrie : -c On tremble devant le libéralisme : « catholicisez-le, et la société renaîtra M »

Est-il besoin d'expliquer cette évolution?

Depuis son procès, c'est-à-dire depuis trois ans, M. de Lamennais avait cessé d'être royaliste. Néanmoins, il était

* Lamennais, Des progrès, etc-, p. 3.

^ Lettre de Lamennais à madame «le Senfft, 30 janvier 1829.

* Lamennais, Correspondance, t. II, p. 105.

resté, je l'avoue, plus pessimiste, plus alarmiste, plus antilibéral que jamais K

Tout à coup, un horizon nouveau lai apparaît derrière le voile violemment déchiré par deux grandes commotions toutes proches.

C'était le temps où deux peuples, nos voisins et nos amis, venaient d'assister tous deux a un de ces grands coups de la Providence, qui, de temps à autre, le long des siècles, réveillent, comme un fracas de tonnerre, les nations endormies.

Le premier de ces deux peuples a un nom que des lèvres françaises ne prononcent jamais sans que le cœur tressaille et les fasse frémir.

Quand Lacordaire dut, pour la première fois, prononcer ce nom dans la chaire chrétienne, les témoins de cette scène nous ont raconté que le grand orateur s'arrêta. Son beau regard sembla se perdre dans la voûte du temple. Puis, d'une voix inspirée, tremblante d'émotion, il s'écria :

« Je ne le nommerai pas. Messieurs, ce peuple cher et « sacré, ce peuple plus fort que la mort : nos lèvres ne <( sont pas assez pures et assez ardentes pour le nommer; « mais le ciel le connaît, la terre le bénit, tous les cœurs « ardents lui ont fait une patrie, un amour, un asile... « O ciel qui voyez, ô terre qui savez, ô vous tous meilleurs « et plus dignes que moi^ nommez-le, nommez-le, dites : « L'Irlande - ! »

D'un seul coup, on avait enlevé à ce peuple tous ses droits politiques et civils. — On avait fait plus encore :

^ Voir la lettre à M. de Salinis, 7 janvier 1828. - Lacordaire, Éloge funèbre de Daniel O'Connell (t. VIII des Œuvres complètes, p. 169).

La loi disait à ce peuple : Vous n'êtes rien;*apostasiez, et vous serez quelque chose. Vous êtes esclaves; ;ipostasiez, et vous serez libres. Vous mourez de faiiii; aposlasiez, et vous serez riches.

Quelle tentation! et que le calcul était profond, si la conscience n'était pas plus profonde encore que l'enfer!...

Tout à coup, les lacs d'Irlande retinrent sur leurs flots les souffles qui les agitaient; ses forêts demeurèrent tremblantes et immobiles; ses montagnes firent comme un effort d'attention : l'Irlande entendait une parole pleine de Dieu et de la patrie, habile à soutenir le droit des faibles, demandant compte des abus de l'autorité, ayant conscience de sa force et la donnant à tout le peuple.

Certes, c'est un jour heureux que celui où une femme met au monde son premier-né; c'est un autre jour heureu.K que celui où le prisonnier revoit l'ample lumière du ciel ; c'est encore un jour heureux que celui où l'exilé rentre dans sa patrie : mais aucun de ces bonheurs, les plus grands de l'homme, ne produit et n'égale le tressaillement d'un peuple qui, après de longs siècles, entend pour la première fois la parole humaine et la parole divine dans la plénitude de leur liberté, et cette inénarrable joie, l'Irlande la devait à un jeune homme de vingt-cinq ans, qui s'appelait O'Connell'.

Je ne referai pas, après Lacordaire, l'histoire de cette lutte digne des Actes des martyrs, où la voix du grand tribun, forçant les portes du Parlement britannique, enleva d'assaut, par l'appui que lui prêta le peuple irlandais, un bill, émané du ministère, accepté de la législature et signé

' Lacordaire, Éloge funèbre de Daniel O^Connell (t. VIII des Œuvres complètes, pp. 168-180^.

par le Roi, qui proclama l'émancipalioa des caLholiques dans les trois royaumes-unis.

C'était le 13 avril 1829.

Or il se trouva qu'au moment même où paraissaient en France les fameuses ordonnances de juin, la liberté de l'éducation était violentée en Belgique par le roi calviniste des Pays-Bas.

C'en fut assez.

La protestation émue des catholiques belges, admirateurs passionnés du grand agitateur irlandais, éveilla immédiatement, dans la solitude de la Chesnaie, un écho aussi puissant qu'inattendu.

La façon de voir de ^L de Lamennais en fut profondément modifiée '.

11 rêva du rôle d'O'Connell. Il dit :

— Quand les catholiques aussi crieront liberté, bien des

choses changeront-.

On s'effrayait autour de lui.

— Est-ce donc, répondit-il aux timides, est-ce donc que les catholiques de France, au nombre encore de vingtcinq millions, n'en viendront pas à se demander si, lorsqu'on a tout réduit à une question de force , ils ne doivent pas compter pour quelque chose dans cette question 3 ?

11 ne venait pas seulement à son esprit l'idée de se demander si cette théorie avait chance d'être acceptée...

— Qu'importe! s'écriait-il. On doit la vérité aux hommes; on doit la dire jusqu'au bout, même quand ils ne

' FoissET, loc. cit., p. 132.

2 Lettre de Lamennais à madame de Senfft, 5 janvier 1829.

^ Lettre de Lamennais au marquis de Coriolis, 19 décembre 1823.

peuvent plus l'entendre. Qui ad vitam ad vitam; qui ad mortem ad mortem '.

L'heure était venue pour M. de Lamennais de devenir un homme pratique : il ne se bornait plus à écrire; il voulait agir.

Certes, les difficultés étaient grandes.

Poursuivi, nous l'avons vu, en police correctionnelle par le gouvernement, Lamennais était blâmé par les évoques de France, par les Sulpiciens, par les Jésuites.

Lacordaire disait de lui :

— 11 serait seul dans le monde, que ce serait pjur lui une marque infaillible qu'il a raison ^

Cette parole de Lacordaire' fut répétée à M. de Lamennais.

Pour toute réponse, il se contenta d'envoyer ses livres à son jeune contradicteur.

Lacordaire les lut, ou plutôt, comme il le dit lui-même : — Je les ai relus et ils m'ont ramené vers lui *.

En mai 1830, il frappa à la porte de la Chesnaie^

' Lettre de Lamennais au baron de Vitrolles, 6 avril 1829.

' Lettre de Lacordaire à M. Foisset, 25 avril 1826.

^ Lacordaire avait vu une j)reinièie fois Lamennais au printemps de 1823. Il fut peu séduit par cette première entrevue : « C'est un « homme petit », écrit-il en sortant de chez Lamennais, « sec, d'une « tigure maigre et jaune, simple dans ses manières, tranchant dans « ses discours, plein de son livre. Aucun trait ne révèle son génie. « Qu'on place .AL de Lamennais dans une assemblée d'ecdésiasli- « ques, avec sa redingote brune, sa culotte courte et ses bas de soie <■ noire, on le prendra pour le saci istain de la paroisse. » (Lacoudause, Lettre à M. Buissard, 3 juin 1823.)

^ Lettre de Lacordaire à M. Foisset, 25 mai 1830.

' Dans le volume consacré à Lacordaire, nous avons donné b(aucoup de détails sur les rapports entre le célèbre dominicain et le chef de l'École Menaisienne.

Deux mois après, Charles X avait cessé de régner.

Qui ne connaît celte histoire?

La Restauration avait fatalement mis en présence et en étal de lutte les victimes et les héros de la Révolution. La partie n'élail pas égale. Louis XVIII l'avait compris, et sa politique consista à s'efforcer d'amortir cet antagonisme. Au contraire, Charles X n'en tint aucun compte. Il succomba.

Berryer adjura le fondateur de la Chesnaie de défendre la royauté légitime, qui venait de se réfugier dans les bras des anciens amis politiques de M. de Lamennais.

Celui-ci répondit, d'un ton très-haut et avec un dédain suprême, par la parole de Marthe sur Lazare, mort depuis quatre jours : Jamfœlet '.'

Le jour suprême arrivé, il n'accorda pas au frère de Louis XVI, à sa fille, au dernier rejeton de Louis XIV, un seul instant de regret, un seul mot de pitié.

— Les vaincus ont, de toute manière, mérité leur défaite, et cette défaite est sans retour ^ !

Telle fut sa dure et unique parole, en apprenant la révolution de juillet 1830.

Mais, Charles X parti pour l'exil, qu'allait-il advenir, et qu'y avait-il à faire?

' FoissET, Zoc. cit.,^. 153,

* Lettre de Lamennais à M. de Coriolis, 6 août 1830.

De lou!.es parts, les gentilshommes brisaient leurs épées, déposaient leurs toques, rentraient sous la tente.

Mais enfin, Charles X parti, il restait la France, il restait l'Église.

— Chaque position a ses devoirs, dit Lamennais; mais les devoirs de la position présente sont, à mon avis, concentrés dans un seul : s'unir pour arrêter, sïl est possible, l'anarchie qui nous menace'...

Il tenta d'obtenir, après de glorieuses luttes, l'acte d'émancipation qui tout récemment avait couronné les efforts et la tête du grand libérateur de l'Irlande.

Mais O'Connell avait toute une nation derrière lui; M. de Lamennais n'avait à sa suite qu'un petit bataillon sacré, lentement formé par son génie.

O'Connell avait toujours été le même : enfant de l'Irlande, libéral et chrétien. L'O'Connell français avait été absolutiste, antilibéral et en désaccord d'idées avec le clergé gallican *.

Pour réussir dans son rêve, il lui fallait brûler ouvertement, en plein jour, avec une mise en scène calculée, les vaisseaux qui l'avaient porté au rivage, où sa main audacieuse brandissait une épée neuve et vierge.

L'œuvre hardie fut tentée le 20 aoiit 1830.

Ce jour-là est une grande date dans la vie de Lamennais, dans les annales de l'École Menaisienne, dans les actes de ce qu'on a appelé le parti catholique et dans les destinées de l'Église de France.

Mais quelle est donc l'œuvre à laquelle j'attache une

' Lettre de Lamennais à madame de Senfft, 5 septembre 1830. ' I.^ORDMRK, Aotice sur le rtlablissemerd etc., p. 55.

importance si considérable, pour que la date mérite d'en être ainsi signalée à l'altenlion de tous.

Oh! une œuvre bien modeste en apparence ! une œuvre que plus d'un toucha à peine d'un doigt dédaigneux, comme on écarte un de ces mille papiers importuns dont la poste encombre chaque jour nos boîtes à lettres ; une œuvre dont nul peut-être ne mesura alors les promesses; vrai grain de sénevé, qui devait devenir un grand arbre ; vrai grain de sable, où devait s'appuyer un édifice immense.

Cette œuvre, ne riez pas, ce fut un prospectus !

Je vous ai demandé, cher lecteur, de contenir vos sourires; j'ai raison, car, écoutez-moi :

C'était le prospectus du journal f Avenir!...

Hier, j'ai pris dans mes mains ce prospectus, aujourd'hui jauni par les ans, et, qu'on me laisse naïvement le confesser, je l'ai touché avec un respect mêlé de terreur.

Que de choses en sont sorties ! Que de larmes il a fait répandre! De combien de retours il fut l'aurore, et aussi, hélas! quelle chute effroyable il a présagée!

Le titre lui-même n'avait point été choisi au hasard, ni, comme il arrive quelquefois, pour dissimuler un fret peu couru sous un pavillon trompeur.

V Avenir! Ce litre, à lui seul, était toute une profession de foi.

Cela disait assez que, dans la pensée du fondateur,

l'avenir appartenait à la démocratie : il conviait l'Église à s'allier franchement avec elle, pour la réconcilier avec la religion dans un commun dévouement à la liberté ' !

Mais voilà que je mets le pied sur le terrain brûlant.

J'ai besoin d'abriter ce qui me reste à dire sous une autorité que nul ne récusera.

C'est M. de Ladoue, évêque de Nevers, ultramontain déclaré, antilibéral non moins déclaré, royaliste ardent, qui va parler pour moi :

« Simple narrateur », dit ce savant prélat, quand, dans son beau livre sur Gerbet, il est amené au point où j'en suis, « simple narrateur, nous n'avons pas à apprécier « des sentiments qui froissent des convictions person- « nelles que le temps n'a fait qu'affermir; il ne nous con- (c vient pas surtout d'épiloguer, dans le calme du cabinet « et le froid de la réflexion, sur des expressions échappées « au milieu du bruit de la rue, sous l'impression de terce reurs qui se changeaient en espérance. Mais si nous ne « voulons pas blâmer, il nous sera permis d'admirer. Eh ! « n'est-il pas vraiment admirable de voir ces âmes sacer- « dotales, à peine la tempête qui a menacé leur tête apai- « sée, se redresser dans leur dévouement pour courir à la «défense de l'Église! Le trône, en tombant, a ébranlé « l'autel, mais il ne l'a pas renversé... Soldats de l'autel, « ils sont là, debout, pour le soutenir ^. »

Le prospectus de V Avenir énonçait hardiment la pensée de séparer entièrement la religion de la politique, de soustraire l'Église à toute influence séculière et de réclamer sans relâche, pour les cathoUques, la liberté.

' Globe du 20 août 1830.

» De Ladode, Vie de Mgr Gerbet, t. I", p. 182.

Cette hardiesse, alors si nouvelle, lancée sur le pavé parisien, encore tout incandescent, fut un coup de tonnerre.

Une croix lumineuse et rayonnante, dominant le livre saint et les clefs de saint Pierre, composait les armes du journal, et, en exergue, on lisait, en caractères flamboyants, qui fascinèrent les uns et firent rougir les autres, ces mots : Dieu et la Liberté !

Ecoutons-les, ces néophytes un peu naïfs du libéralisme nouveau. Ils n'ont pas appris l'art de déguiser leurs pensées, et ce n'est pas à l'école de Talleyrand que s'est formée la jeune École Menaisienne.

« La majorité des Français, disent-ils, veut sa religion « et sa liberté. Nul ordre stable ne serait possible, si elles « étaient considérées comme ennemies. Les deux prince cipales forces morales qui existent dans la société ne « sauraient se trouver dans un état de lutte sans qu'il en a résultât une cause permanente de divisions et de boule- « versements. De leur union naturelle, nécessaire, dépend « le salut de l'avenir. — Mais il reste beaucoup de prête jugés à vaincre, de passions à calmer. D'une part, des « hommes sincèrement religieux ne sont pas encore ente très ou n'entrent qu'avec peine dans les doctrines de la « liberté. D'une autre part, des amis ardents de la liberté « n'envisagent qu'avec une sombre défiance la religion « que professent vingt-cinq millions de Français. — Le « moment est favorable pour faire cesser cet antagonisme, « car il s'est opéré déjà un changement salutaire dans le « libéralisme français. Il existe deux libéralismes parmi « nous, Tancien et le nouveau. — Héritier des doctrines « destructives de la philosophie du dix-huitième siècle, « et en particulier de sa haine contre le christianisme, le

« libéralisme ancien ne respire qu'intolérance et oppres- « sion.

« Mais , le jeune libéralisme , qui grandit et qui finira « par étouffer l'autre, se borne, en ce qui concerne la « religion , à réclamer la séparation de l'Église et de « l'État, séparation nécessaire pour la liberté de l'Église, « etque tous les catholiques éclairés désirent également'. »

Il y a lieu de discuter celte assertion et ce programme.

En ce moment, je cours au plus pressé : l'historique de la fondation du journal l'Avenir.

C'était la première fois qu'un journal quotidien, exclusivement consacré à la défense des intérêts catholiques, descendait dans l'arène des discussions politiques, ardentes, passionnées.

Le plan du journal est merveilleusement conçu.

Par rapport à l'esprit humain en général, pour les questions sociales, en matière d'organisation administrative, en économie politique, dans les sciences, dans la littérature, dans les arts industriels, VAvenir annonce un programme que je voudrais pouvoir citer en entier, ne seraitce que pour montrer de quelles hauteurs est descendu le journalisme contemporain.

Quel journal, aujourd'hui, aurait la pensée d'attirer l'abonné ou l'acheteur en lui proposant comme amorce l'attrait de questions aussi abstraites!

' Avenir, prospectus, t. I",p- i.

Le premier numéro se fit attendre jusqu'au 16 octobre.

Un article magistral l'ouvrait. On y sentait la griffe du lion.

Lamennais y jetait un coup d'oeil sur le passé, qu'une heure avait suffi pour effondrer dans un effondrement misérable.

« Tout cela se passait hier, écrit-il, et aujourd'hui l'on « chercherait en vain quelques traces de ce qu'on disait « aftermi pour jamais : le temps roule ses (lots sur ces « vastes ruines. «

Suivait une énumération, magnifique d'éloquence, du mouvement précipité qui emporte les peuples et leurs institutions. Puis le fougueux polémiste s'écriait : « Qu'estce ce donc qui demeure?... Deux choses, seulement deux « choses : — Dieu et la Liberté... «

Or, toujours d'après lui, depuis la Fronde, le clergé français, malgré les condamnations de Rome, recevant à genoux les doctrines serviles que le despotisme lui imposait insolemment, corrompit dans son propre sein l'esprit du cathoHcisme, et le rendit, aux yeux des peuples, complice du pouvoir qui avait planté sa tente sur les derniers débris de la liberté chrétienne. Trouvant la servitude près de l'autel, les hommes s'effrayèrent de Dieu.

De là le philosophisme du dix-huitième siècle; de là les épouvantables persécutions de 93.

Celles-ci ont laissé dans la mémoire des catholiques des souvenirs trop sinistres, pour qu'ils ne soient pas en défiance vis-à-vis de tout ce qui se présente sous le nom de liberté.

L'heure est venue de les réconcilier avec elle.

Tout cet article', que j'effleure à peine, était un programme.

L'indifférence en matière de dynastie s'y montrait à nu.

Les royalistes en furent révoltés comme d'une défection d'autant plus poignante pour eux qu'elle était moins prévue.

Au contraire, les libéraux, sauf un groupe qui composait ce qu'on appelait l'École du Glohe, se refusèrent à voir là autre chose qu'un masque.

Comme il arrive souvent en pareil cas, les déclarations libérales de ce prêtre hardi ne furent pas prises au sérieux : on y vit, non point une profession de foi, mais une manœuvre.

Or rien ne ressemble moins au caractère de Lamennais qu'une manœuvre.

Être habile, disons le mot vulgaire, finasser, lui répugnait d'autant plus que, pour lui, comme pour bien d'autres âmes honnêtes, fin, dans ce sens, est synonyme de fourbe.

Alors éclata le caractère de Lamennais et commença la seconde moitié de cette vie contradictoire, qui se consuma à maudire ce qu'avait adoré la première.

Du fanatisme du principe d'autorité il passe au fanatisme du principe de liberté, et cela avec l'inflexibilité de

'L\MENXA.is, Considérations sur V époque actuelle {Avenir du 16 octobre 1830).

cette nature absolue, pour laquelle le relatif n'existait pas.

Quand il se retournait, cet homme se retournait tout entier, et il demeurait comme auparavant tout d'une pièce.

En même temps, — chose à peine croyable, mais certaine! — il ne restait pas dans sa mémoire l'ombre qu'il eût jamais été de son opinion de la veille. Aussi la foulaitil aux pieds avec un enivrement incroyable, car la plaie secrète de son àme, l'orgueil, se trahissait incessamment, je l'ai dit déjà, par une immense faculté de mépris.

Les royalistes étaient ses frères de lait, ses frères d'armes de tous les temps. Le jour où il se sépara d'eux, il n'en parla plus que comme d'un parti « stupide et absurde, comme il fut toujours '. »

Et ce n'était pas à des révolutionnaires, ni même à des libéraux qu'il parlait ainsi, non, c'était aux anciens confidents de ses violences monarchistes d'autrefois.

Cette exécration du royalisme ne pouvait manquer de s'étendre à l'Église, le jour oii l'Église, à son tour, désavouerait Lamennais.

Et voilà comment, né avec une âme aimante, l'auteur de VEssai, le chantre des Morts et de la Pologne, a été sans contredit l'homme de notre temps qui a le plus méprisé, le plus haï et le plus insulté -.

On le voit, je ne recule pas devant l'expression de la vérité ; et si je présente avec admiration les beaux côtés de cette vie étrange, tout en aimant Platon, le vrai m'est encore plus cher que Platon.

La pente sur laquelle celte évolution du chef lança l'École Menaisienne et son journal était bien périlleuse.

J Lettre de Lamennais à madame de Senfft, 13 septembre 1830. ^ FoissET, loc, cit., p. 100.

Ce ne sera pas trop d'un chapitre tout entier, le prochain, pour raconter celte longue, palpitante et poignante histoire.

L'avouerai-je pourtant? Je ne finirais pas ce chapitre sans quelque remords, si je laissais le lecteur sous l'impression des sévères paroles que la vérité historique et doctrinale m'a forcé de prononcer sur le fondateur de l'Avenir.

Encore un mot de lui.

Un vif sentiment de poésie, un retour tendre et doux vers les régions sereines dont son âme portait partout le regret, revenait parfois tempérer ses âpres rigueurs '.

' Cependant la campagne, qu'il aime tant, il la voyait à travers la mélancolie de ces sentiments. Il écrit de la Chesnaie, le 17 septembre 1822 : « Avez-vous jamais passé un hiver à la campagne? Il y est, à mon avis, moins hiver que partout ailleurs. Il y a peu de jours où l'on ne puisse sortir, et (es longues soirées, qu'on redoute tant, ont un charme particulier, pourvu qu'on sache les remplir par le travail, la lecture ou une douce causerie. Le soir, quand je tire mon rideau et que la flarnme du foyer éclaire seule ma chambre, j'éprouve un sentiment de bien-être que je ne puis vous exprimer. On va ciiercher le bonheur bien loin, et il est toujours près de ceux qui savent le goàter. » De la Chesnaie encore, le 19 novembre 1823 : a Nous avons eu des jours magnifiques dont je voudrais bien que vous eussiez pu profiter. Saint-Prix devait être charmant sous un si beau ciel d'automne. Il est vrai qu'il n'éclairait plus guère qu'une campagne jaunissante et des feuilles séchées. Bien des gens aiment

Cette note suave est comme le son d'une harpe éolienne au milieu de l'orage. C'est le trait caractéristique de Lamennais.

Entre toutes les natures poétiques de ce temps, la sienne resta la plus sincère.

« Il ne tomba jamais » , a dit un de ceux qui l'ont connu, suivi et aimé jusqu'au bout, « il ne tomba jamais dans « cette dérision de soi-même oia la vanité et l'adulation « d'un public frivole ont amené tant d'âmes d'abord favo- « risées. Il sut éviter ce don détestable qui porte les hommes « arrivés à la renommée à ne plus se prendre au sérieux, « à se calomnier eux-mêmes et à rabaisser leur génie aux « conditions d'un métier. 11 pensa et sentit toujours pour

peu ce spectacle ; pour moi, je le trouve plein d'une douce tristesse; il nie plaît comme tout ce qui rappelle le déclin de la vie et ce repos inconnu qui doit suivre une renaissance éternelle. » Les paysages genevois ne lui plaisent pas, et It-s habitants du pays encore moins: « Je n'ai encore rien aperçu dans ce pays qui m'ait frappé. Le lac ressemble à un bras de mer; j'ai vu mieux que cela. Lorsque la campagne est verte, elle doit être assez agréable; mais, aux eaux près, je préfère beaucoup notre vallée de Montmorency. Les demimontagnes arides qui coupent ici brusquement le paysage lui ôtent, ce me semble, de sa grâce sans lui donner de la grandeur. Quant aux habitants, c'est bien la plus triste race d'hommes que j'aie jamais rencontrée. Vous fuiriez à cent lieues pour ne pas voir ces figures sèches et dures, que n'anime jamais la plus légère expression de bienveillance. Je ne crois pas qu'on ait souri à Genève depuis Calvin. Les Anglais ont bien aussi dans le visage, ou plutôt dans la physionomie, quelque chose de protestant. Mais cela n'approche pas des Genevois : il y a la différence de la froideur à la haine. » Les paysages romains ne sont guère mieux traités : « Vous êtes bien heureuse d'être à Saint-Prix, sous vos beaux ombrages, dans cette délicieuse forêt de Montmorency, préférable cent fois aux plus magnifiques villas de Rome. Ici, au lieu d'arbres, on n'a que des statues. Quelques chênes verts, taillés comme des murs, offrent seuls un peu de verdure. » (Rome, 15 juillet 1824.)

u son propre compte; il fut vrai et se respecta jusqu'au «bout'. »

C'est par ces côtés de tendre et fraîche poésie que Lamennais exerça sur ses intimes une séduction qui , aujourd'hui encore, amène des sanglots au cœur et remplit de larmes les yeux de ceux qui, l'ayant connu de près, nous parlent de lui.

Un matin, au plus fort des orages soulevés par sa polémique fougueuse, pendant que l'École, il le croyait du moins, était encore plongée dans le plus profond sommeil, il s'était rendu dans la chapelle de la Chesnaie. Se croyant seul, il parlait tout haut, et, dans le silence du sanctuaire, il épanchait son âme, rêveuse et attristée.

On l'entendit, et les deux disciples, silencieux derrière lui, écoulèrent, le cœur serré, cette harpe éolienne dont nous parlions tantôt.

« Mon âme, disait-il, pourquoi es-tu triste? Est-ce que « le soleil n'est pas beau? Est-ce que sa lumière n'est pas « douce, à présent que l'on voit et les feuilles et les fleurs, « avec leurs mille nuances, éclore sous ses rayons, et la « nature entière se ranimer d'une vie nouvelle? Tout ce qui « respire a une voix pour bénir Celui qui prodigue à tous ses « largesses. Le petit oiseau chante ses louanges dans le « buisson, l'insecte les bourdonne dans l'herbe. Mon âme, « pourquoi es-tu triste, lorsqu'il n'est pas une seule créa- « ture qui ne se dilate dans la joie, dans la volupté d'être, « qui ne se perde dans l'amour? — Le soleil est beau, sa «lumière est douce; le petit oiseau, l'insecte, la plante, « la nature entière a retrouvé la vie, et s'en imprègne, et

' Renan, M. de Lamennais, p. 193.

«s'en abreuve; et je soupire, parce que celte vie n'est «pas venue jusqu'à moi, parce que le soleil ne s'est « pas levé sur la région des âmes, qu'elle est demeurée « obscure el froide. Lorsque des flots de lumière et des tor- (c rents de feu inondent un autre monde, le mien reste noir « et glacé. L'hiver l'enveloppe de ses frimas comme d'un « suaire éternel. Laissez pleurer ceux qui n'ont point de « printemps'... »

Gerbet et Maurice, qui l'entendaient, sentirent les larmes gagner leurs yeux, quand ils virent de grosses larmes sillonner les joues prématurément ridées de leur Maître, qui s'était tu et qui pleurait.

Étrange nature, vraiment, que cette nature mêlée de sourires et de colères, de pleurs attendris et de rugissements terribles!

Continuons à l'étudier de près, et suivons-le jusqu'à ce que le dénoûment arrive et nous fasse pleurer, à notre tour, sur cet homme, sur ce génie, sur ce prêtre qui n'a point eu de printemps!

' Lamennais, Pensée ccsxxi.

Sommaire. — La vision d Isaie. — La mission des prophètes. — Bruits d'orage. — Les ennemis du dedans. — Lacordaire. — Les seize premiers numéros de V Avenir. — Charles de Montalembert. — M. de Coux. — Les passes d armes. — X propos d'un refus de sépulture. — Appels au jeune clergé. — Aux évéqucs. — Ils se partagent la France. — h' Agence (jénérale pour la défense de la liberté religieuse. — Nous sommes les ministres de Dieu. — En cour d'assises. — Le procès de l'École libre. — Le premier discours de Montalembert. — Sous les charmilles de la Chesnaie.

Connaissez- VOUS la vision d' Isaie?

(( Va, lui dit le Seigneur, va, et place une sentinelle : et elle te dira ce qu'elle aura vu. »

Le voyant d'Israël obéit, et quand il eut placé la sentinelle pour veiller, celle-ci lui dit, des hauteurs où elle gardait la place :

« On crie à moi ds Séir : Sentinelle, qu'y a-t-il dans la « nuit? Custos, quid de nocte * ? »

Les prophètes, comme Isaïe, ont joué un grand rôle dans le Tesla:Tient ancien. A côté de l'Église enseignante des Juifs, près de la Synagogue, de temps à autre, à de.-.

' ISAIL, IX, t-i.

If

intervalles inégaux, apparaissait quelqu'un de ces hommes extraordinaires, suscités de Dieu pour remplir une mission auprès de son peuple, à qui ce peuple donnait le nom de « voyants».

Sous la Loi nouvelle, quelque chose d'analogue se produit au sein de l'Église. A côté du siège de Pierre, près de la hiérarchie enseignante, Dieu suscite des envoyés, à qui incombe une fonction spéciale et transitoire. Souvent même, ce ne sont que de simples prêtres, ou, s'ils sont évêques, ils restent dans une sorte d'infériorité relative, qui semble destinée à rehausser leur mission.

Ainsi en fut-il de saint Augustin, de saint Jérôme, de saint Bernard, de Bossuet, et, je l'ose dire, parmi les contemporains, de Lamennais.

Dieu le suscita pour une grande mission, et, comme dans la vision d'Isaïe, il lui fut crié de Séir : « Sentinelle, qu'y a-t-il dans la nuit? »

Pendant que, de toutes parts, on interrogeait ainsi ce grand voyant, lui se promenait dans sa solitude, comme autrefois enfant, sur les remparts de Saint-Malo.

La nuit était sombre, et des vents d'orage apportaient à son oreille anxieuse des bruits menaçants. Il écoutait.

Les cris de mort arrivaient à lui. Des voix confuses, mais irritées, maudissaient l'Église et son Christ. A Paris, la populace ameutée renversait le palais de l'archevêque et n'y laissait plus pierre sur pierre. Des bandes avinées pénétraient dans les églises, et Saint-Germain l'Auxerrois était saccagé. Dans les départements, on renversait les croix de mission, et la soutane du prêtre était insultée jusque dans les moindres bourgs de France.

Puis, au-dessus de ce tumulte populaire, et le dominant,

des voix plus aiguës, qui donnaient le frisson, prophélisaient la ruine prochaine du catholicisme !

Quelle heure, et quelle nuit!

Tout ce qu'on avait tenté depuis trois siècles pour lutter contre l'envahissement des doctrines anticatholiques et même antichrétiennes avait échoué.

Le génie, le talent, la vertu n'avaient pu triompher de l'irréligion.

Bossuet avait combattu le protestantisme avec une puissance de raisonnement, d'érudition, d'éloquence qu'on ne pouvait songer à surpasser... et le protestantisme était vivant comme avant Bossuet.

Le voltairianisme et l'Encyclopédie avaient triomphé de tous les anathèmes de l'Église et de tous les efforts du clergé.

L'alliance du trône et de l'autel, durant ces quinze dernières années, n'avait servi qu'à produire un redoublement de colère contre le clergé.

Ah! comme il est facile, du fond de son cabinet, de lancer l'anathème ou de prodiguer l'ironie à ceux qui se battent là-bas, pour défendre les abords de la place, au sein de laquelle les heureux reclus se réservent le droit de rire à leur aise des coups maladroitement portés par ceux qui se font tuer pour leur faire un rempart!

Pour moi, arrivé au point où je vais avoir à noter les manœuvres fausses et à compter les coups malheureux, je le déclare loyalement, je reste respectueux et attendri devant ceux qui vont mourir, et, s'il me faut indiquer un blâme, ce ne sera qu'en m'agenouillant devant les soldats frappés à mort pour notre cause, et en leur demandant pardon d'oser paraître oublier un instant qu'ils ont versé leur sang pour nous!

Eli t[iioi! la nuit était noire, les clameurs sanguinaires montaient de partout, l'Église de Dieu était frappée, l'Eglise de France agonisait, et vous voudriez que ces fiers soldats se fussent battus de sang-froid, sans rien perdre de leur calme réfléchi au sein de la mêlée!...

Custos, quid de nocte? Sentinelle, qu'y a-t-il dans la nuit?

De son œil perçant, le Maître vit dans les ténèbres.

A ses côtés, un jeune et ardent soldat avait réclamé l'honneur et le péril de la veillée d'armes sur les remparts d'Israël.

Il avait vingt-huit ans. Sa taille élancée, ses traits fins et réguliers, son front sculptural, le port déjà souverain de sa tête, son œil noir et étincelant, je ne sais quoi de fier et d'élégant en même temps que de modeste dans toute sa personne, tout cela n'était que l'enveloppe d'une âme qui semblait prête à déborder, non-seulement dans les libres combats de la parole publique, mais dans les épanchements de la vie intime.

La flamme de son regard lançait à la fois des trésors de colère et de tendresse ; elle ne cherchait pas seulement des ennemis à combattre et à renverser, mais des cœurs à séduire et à conquérir.

Sa voix, déjà si nerveuse et si vibrante, prenait souvent des accents d'une infinie douceur. Né pour combattre et

pour aimer, il portait déjà le sceau de la double royauté de l'âme et du talent.

Il apparaissait charmant et terrible, comme le type de l'enthousiasme du bien, de la vertu armée pour la vérité.

A ce portrait, tracé par un ami ', on a reconnu le premier compagnon d'armes de Lamennais, celui qui avait frappé en 1830 aux portes de la Chesnaie, le principal rédacteur de l'Avenir.

Lacordaire !

Lacordaire et Lamennais! Beau sujet d'étude que je traiterai ailleurs, et qui nous promet de vraies découvertes ^.

Et cependant, le maître n'exerçait sur le brillant disciple qu'une seule séduction, celle du génie, et, comme Lacordaire lui-même l'a confessé, de la supériorité de l'intelligence =.

Sous le feu de l'ennemi, son regard cherchait à l'horizon la recrue que l'instinct de son cœur lui annonçait, avant qu'il l'eût vue venir!

« Mon âme, disait-il, comme Iphigénie, attend son frère « au pied des autels », pour lesquels je combats, prêt à mourir, s'il le faut, dans la lutte.

L'Ji'gH//- produisait une sensation sans exemple.

Cinq articles de Lamennais, deux de Gerbet, sept de Lacordaire, avaient donné aux seize premiers numéros du journal un retentissement et un éclat incomparables.

' Mo>TALEM[;i r.T. le p. Lacordaire (t. IX des Œuvres complètes, |). 400).

' Voir le troisième volume de mes Études sur VÉcoîe Menaisienne, intitulé Lacop.daip.e.

^ Lkcori>\i[\e, Considérations sur le système philosophique de M. de Lamennais (t. VII des Œuvres complètes, p. IGO).

— Nous nous en allions partout, me disait un vénérable prêtre, rappelant ses souvenirs de cinquante ans, nous nous en allions partout l'Avenir à la main, et disant tout haut qu'il faudrait l'imprimer en lettres d'or!

Un vent d'Irlande apporta à Lacordaire la première brise de cette amitié incomparable, dont il dira lui-même plus tard : « Je l'aime comme si c'était un plébéien ' ! » Les préventions du temps étant données, il ne pouvait rien dire de plus expressif.

D'Irlande, Lamennais reçut, le seizième jour de la fondation du journal, une lettre où le futur ami de Lacordaire sollicitait l'honneur de combattre sous ses ordres.

— J'accours, disait-il, avec l'ardeur de mes vingt ans, de l'autre côté de la mer où je viens de voir O'Connell, à la tête d'un peuple dont l'émancipation religieuse a été conquise par la libre parole et par la presse libre -.

Il accourut, en effet, et ne trouva auprès de rO'Connell français que trois prêtres et cinq laïques. La foi du fils des croisés n'en fut point troublée : il était à l'âge où l'on ne compte ni ses compagnons d'armes ni ses adversaires ^

Le nouveau venu s'appelait Charles de Montalembert.

Voilà donc tout l'état-major de V Avenir.

M. de Lamennais comme généralissime; Henri Lacordaire et Charles de Montalembert, comme aides de camp. Mais cet état-major était sans soldats.

Le grand nom du général , les prodiges de valeur et d'activité de ses deux jeunes lieutenants eurent bientôt fait sortir de terre une armée.

' Lettre de Lacordaire à M. Lorain, 15 janvier 1830. ^Montalembert, le P. Lacordaire (loc. cit., p. 399). ^ FoissET, op. cit., p. 163.

A proprement parler, ils furent à eux seuls l'Avenir.

Lamennais, toujours souffrant, n'écrivait que des articles capitaux, des articles-ministre, comme on disait alors.

Gerbet, souffrant aussi, l'abbé Rohrbacher, peu propre au métier de journaliste, ne donnaient signe de vie que de ](Àn en loin.

Lacordaire et Montalembert /awa/en^ à eux deux, chaque jour, le numéro : ils ne désemparaient pas tle la brèche.

Mentionnons cependant, — et c'est justice, — à cùté d'eux, M. de Coux, qui apportait dans les bureaux du journal l'expérience d'une vie ave;itureuse, et des notions d'économie sociale alors neuves dans la presse catholique '.

Chaque matin, sous l'influence de ce principe tout lamennaisien, que « la liberté ne se donne pas, mais se prend », chaque matin on sonnait la charge, chaque matin on enregistrait les faits d'armes de la veille et on lisait l'ordre de la journée.

On parlait au clergé comme à une armée rangée en bataille; on lançait en éclaireurs les plus ardents; on stimulait le zèle des retardataires; on attachait au pilori les déserteurs.

Les chefs étaient harangués, les plans de campagne indi-

* Voir, pour plus de détails, le beau récit de M. Foisset, que nous n'avons guère fait ici que résumer.

qués d'avance sans rien craindre des espions, car l'ennemi était loyalement prévenu, mais en même temps signalé et poursuivi à outrance.

Oh! la grande lutte! « Qu'ils sont beaux, tes pavillons, « ô Israël! que tes tentes sont belles! )>

Gomme autrefois Balaam bénissant malgré lui le peuple élu, les ennemis passaient devant le camp des vaillants de l'Église, et, forcés d'admirer, ils inclinaient leur drapeau et saluaient de l'épée.

Et pourtant, encore une fois, on ne les ménageait pas.

Philosophes, briseurs de croix, ministres, ombres de

r3Consuls, doctrinaires, bourgeois, gallicans, tous étaient

c'aqués à la fois.

Les résistances irritaient la fougue des combattants : il semblait que le soleil se coucherait toujours trop tôt sur leur belliqueuse ardeur. La patience et les ménagements étaient peu en faveur dans cette stratégie. On voulait, non pas demain, mais tout de suite; on arracherait de vive force et à la pointe de l'épée ce qu'on refusait d'accorder de bonne grâce '.

Ici, je vais prendre en main la collection de l'Avenir.

Mes lecteurs seront juges, comme l'étaient, au temps de la chevalerie, les spectateurs et les spectatrices des tribunes, qui comptaient les coups et veillaient à ce que tout se passât selon les lois de l'honneur.

Les coups sont nombreux, ils frappent d'estoc et de taille, ils se succèdent comme une grêle. Mais, par exemple, dans ces passes d'armes, si fières, si insolites, je vous l'accorde, entre des mains sacerdotales, je vous permets

' Chocarne, Vie du P. Lacordaire, t. I", p. 99.

d'être troublés, et, comme on le fut à Rome, pleins d'effroi, mais je défie bien le plus prévenu de relever une infraction à l'honneur, un seul manque de loyauté.

Ces deux volumes qui forment encore aujourd'hui une lecture tiévreuse, haletante, comme le spectacle d'un tournoi, sont pleins de prodiges de vaillance, d'audace, d'indépendances généreuses, de catilinaires éloquentes, je le dis sans hésiter, de magnifiques erreurs.

On va en juger, et l'on aura une idée du diapason auquel les voix des combattants étaient montées.

Il s'agissait d'un refus de sépulture qui avait eu lieu à Aubusson, et à la suite duquel le sous-préfet avait fait introduire dans l'église, par la force armée, la dépouille d'un homme mort après avoir refusé les secours de la religion. L'Avenii' en prend occasion de s'adresser aux prêtres de France :

« Un de vos frères a refusé à un homme, mort hors de « votre communion, les paroles et les prières de l'adieu « des chrétiens... Votre frère a bien fait : il s'est conduit « en homme libre, en prêtre du Seigneur, résolu à garder « ses lèvres pures de bénédictions serviles. Malheur à qui « bénit contre la conscience, à qui parle de Dieu avec un « cœur vénal ! Malheur au prêtre qui murmure des men- « songes au bord d'un cercueil! qui conduit les âmes au « jugement de Dieu par crainte des vivants ou pour une « vile monnaie! Votre frère a bien fait. Sommes-nous les « fossoyeurs du genre humain?... Voire frère a bien fait : « mais une ombre de proconsul a cru que tant d'indépen- « dance ne convenait pas à un citoyen aussi vil qu'un « prêtre catholique. Il a ordonné que le cadavre serait a présenté devant les autels, fallùt-il, pour l'y conduire,

« crocheter les portes de l'asile où repose, sous la prolec- (( lion des lois de la patrie, sous la garde de la liberté, le « Dieu de tous les hommes et du plus grand nombre des « Français... Un simple sous-préfet, un salarié amovible, « du sein de sa demeure, gardée contre l'arbitraire par « trente millions d'hommes, a envoyé dans la maison de u Dieu un cadavre. Il a fait cela, tandis que vous dormiez « tranquilles sur la foi jurée dans la Charte du 7 août, tan- « dis que l'on exigeait de vous des prières pour bénir, « dans le Roi, le chef de la liberté d'une grande nation. Il a « fait cela devant la loi qui déclare que tous les cultes sont « libres; et qu'est-ce qu'un culte libre si son temple ne « l'est pas, si l'on peut y apporter de la boue, les armes à « la main? Il a fait cela à la moitié des Français, lui, ce « sous-préfet!... Or, cet homme, il est au coin de son feu, <( tranquille et content de lui. Vous l'auriez fait pâlir, si, « prenant votre Dieu déshonoré, le bâton à la main et le « chapeau sur la tête, vous l'eussiez porté dans quelque « hutte faite avec des planches de sapin, jurant de ne pas « l'exposer une seconde fois aux insultes des temples de u l'État'... »

On imagine l'effet produit sur le jeune clergé de 1830, issu de la Révolution, aspirant à la liberté, par des philippiques semblables! C'était une traînée de poudre. Chaque matin, du plus loin qu'ils le voyaient venir, le facteur qui apportait les numéros de V Avenir dans le dernier presbytère des campagnes, était accueilli comme un messager de délivrance prochaine !

« Vous frémissez, leur disait Lamennais, eh! qui vous

1 Avenir du 20 novembre 1830,

POLÉiMIQUES, LUTTES ET PROCÈS- 191

« empêche donc d'être hommes une fois, et de jeter au « milieu de la France ce cri unanime : Nous ne voulons « pas!... Prêtres de Jésus-Christ, que fait-on de vous? Des « fonctionnaires publics, payés à raison de leurs services, « soumis à quiconque daigne leur commander, emprison- 0 Dés en de certaines limites qu'on leur interdit de fran- « chir, obligés de revêtir ou de déposer les vêtements « distinctifs de leur état, selon les caprices du premier « agent de police : voilà ce que vous êtes!... L'autorité « civile vous suit jusqu'à l'autel, et là, près de vous, de- « bout, elle surveille le sacrifice et préside aux sacrés « mystères. Reconnaissez-vous dans l'avilissement, dans a l'opprobre indicible de cet odieux esclavage, le sacero doce du Fils de Dieu? et vous étonnerez-vous que les a peuples, ébranlés, inquiets, éperdus, demandent ce qu'il a y a là du ciel? Regardez le Christ et sachez être pauvres, « pour être libres et respectés, pour être forts. Ce n'est « point avec un mandat sur les payeurs de César que Jésus «envoya ses apôtres à la conquête du monde!... Après a tout, que faut-il au prêtre pour accomplir sa mission « divine? Des lèvres indépendantes et un morceau de « pain "... )i Un autre jour, V Avenir leur disait encore : « Nous sommes payés par nos ennemis , par ceux qui « nous regardent comme des hypocrites ou des imbéciles, « qui sont persuadés que notre vie tient à leur argent. Ils « sont nos débiteurs, sans doute, et c'est le pire, qu'étant a nos débiteurs, ils soient parvenus à croire qu'ils nous «font aumône... Figurez-vous un débiteur qui, rencon-

' Avenir, n» du 13 noTerobre 1830.

« trant son créancier, lui jetterait dans la boue un peu de « monnaie, en lui disant : 'c Travaille, fainéant, travaille! » « Voilà comment nous traitent nos ennemis, et il y a aujour- « d'hui trente ans et quatre mois que nous nous baissons « pour ramasser '. »

Ce langage si haut, si dédaigneux, troublait la paix des presbytères, il jetait l'épouvante dans les évêchés.

Les premiers pasteurs des diocèses s'agitaient, n'osant pas encore commander et dire ouvertement à leurs prêtres : ^e lisez plus ce journal! Renvoyez-le à la Chesnaie! Lamennais comprit qu'ils ne tarderaient pas à le faire.

ce C'est à vous surtout que nous nous adressons, évêques « de France, leur dit-il, à vous qui êtes tout à la fois et « nos chefs et nos pères, à vous sur qui reposent nos « espérances, et près de qui, en ces jours mauvais, nous <■< sentons plus vivement le besoin de nous serrer avec « amour. Qui aurez- vous pour successeurs? A mesure que « la mort vous moissonnera, à qui vos troupeaux seront- « ils confiés';' Est-il une âme chrétienne qui ne frissonne à « la seule pensée que les évêques pourront être choisis par « les abalteurs de croix, par les persécuteurs de l'ensei- « gnement ecclésiastique, par les ennemis de la foi? La « ruine de cette foi, la mort du catholicisme parmi nous, « ne serait-elle pas la conséquence certaine, inévitable, « d'un état de choses qui rend le gouvernement maître des « nominations épiscopales? Comptez après combien de (( temps il ne resterait plus en France qu'une Église entièrece ment asservie, un simulacre de ministère pastoral, un (( vil mannequin de sacerdoce, aveugle, sourd, sans autre

* Avetiir, t. h', p. 158.

« mouvement que celui qu'en se jouant lui imprimeraient a les derniers commis de l'administration! Évêques de « France, ne l'oubliez pas... c'est à vous, à vous seuls qu'il « appartient de se saisir de cette grande question, pour « assurer la conservation du sacré dépôt qui vous est « conflé. Les destinées de la foi, le salut ou la perte des « générations futures sont entre vos mains... Décidez! )>

Puis, le lendemain, des évêques revenant aux prêtres , le grand tribun s'écriait : « Ministres de Celui qui naquit « dans une crèche et mourut sur une croix, remontez à « votre origine, retrempez-vous volontairement dans la « pauvreté, dans la souffrance, et la parole du Dieu souf- H frant et pauvre reprendra sur vos lèvres son efficace pre- « mière. Sans aucun autre appui que cette divine parole, « descendez, comme les douze pêcheurs, au milieu des « peuples, et recommencez la conquête du monde. Voyez « à l'horizon... les signes précurseurs du lever de l'astre... « Messagers de l'espérance, entonnez, sur les ruines des « empires, sur les débris de tout ce qui passe, le cantique cf de vie ' . . . »

Je me suis bien attardé à ces citations. En ai-je dit assez pour faire entendre, avec le ton de la polémique, les périls de cette prise d'armes?

Mais voici bien une autre entreprise.

' Avenir, t. II, passim.

Le 18 décembre 1830, le bataillon sacré qui composait la rédaction de V Avenir imagina de faire qualque chose d'analogue à la dispersion des apôtres.

Ils se partagèrent la France. Lacordaire eut les diocèses du Nord et de l'Est, Montalenibert ceux du Midi, M. de Ceux ceux de l'Ouest et du Centre.

Lacordaire correspondait en outre avec la Suisse et l'Italie; son ami, avec l'Irlande et l'Allemagne, et le dernier avec la Belgique.

Ils fondèrent dès lors une sorte d'association mutuelle contre tous les actes qui attenteraient à la liberté sur un point quelconque, spécialement en France.

Cela s'appela l'Agence générale pour la défense de la liberté religieuse.

Ils organisèrent un mouvement général de pétitions en faveur de la liberté d'enseignement.

Ils firent plus. Posant en principe que la liberté se prend quand les pouvoirs publics ne la donnent pas*, ils ouvrirent en personne, à Paris, à leurs périls et risques, une école libre.

Ils donnaient en même temps une forte impulsion à la presse catholique en province, ils créaient partout des foyers de résistance à l'arbitraire administratif, non point

' FoissEr, loc. cit., p. 166.

POF.ÉMIQUES, LUTTES ET PROC^.S. 195

en se cachant sous des noms plus ou moins déguisés, mais ouvertement, au grand jour. Ils contenaient le gouvernement lui-même dans la nomination des évêques, et le forçaient à se désister du choix qu'il venait de faire pour le siège épiscopal de Beauvais.

Ainsi, la glace était rompue, et les catholiques, depuis si longtemps déshabitués en France de la vie publique, s'aguerrissaient peu à peu et se formaient aux mœurs militantes des pays libres '.

S'il eût voulu être logique, le gouvernement de Juillet, de qui Lafayette avait dit que c'était la meilleure des républiques, aurait dû s'en réjouir et favoriser loyalement cette adhésion des catholiques aux principes sur lesquels on avait assis le trône de Louis-Philippe.

Le gouvernement de Juillet, espérant d'ailleurs plaire à une portion du clergé, celle qui restait obstinément en dehors du mouvement généreux créé par VAvenir, intenta une série de procès à Lamennais et à son École.

Je ne referai pas cette histoire, où une avocasserie tracassière fournit des textes pour punir des gens condamnés d'avance. C'est l'histoire de qui est le plus fort, au moins en fait de gendarmes et de police.

Certainsdétails méritent cependant au moins une mention.

Il s'agissait, dans le premier procès, de savoir si les aumôniers des collèges doivent être considérés comme des fonctionnaires publics.

L'avocat du Roi soutenait que les aumôniers avaient un caractère public, et, parmi ses motifs, il alléguait que ce sont les ministres d'un souverain étranger.

' FoissET, loc. cit., p. 167.

En entendant cette énormité , Lacordaire bondit. Il se leva, et, de sa voix élincelanle, il interrompit le magistrat :

— Non, monsieur, lui dit-il, cela n'est pas! Nous sommes les ministres de quelqu'un qui n'est étranger nulle part, de Dieu * !

La salle faillit crouler sous les applaudissements, et l'on vit un ouvrier, passant par-dessus les bancs et les têtes, s'approcher de l'interrupteur, lui prendre la main et crier :

— Monsieur le curé, je suis là-bas avec des camarades, qui m'envoient savoir votre nom...

Ils l'attendirent pour le porter en triomphe. C'étaient des insurgés de Juillet.

Dans le second procès devant la cour d'assises de la Seine, le succès d'audience fut aussi complet, surtout devant l'opinion publique. L'arrêt ne fut rendu qu'à minuit, après une magnifique défense de Lacordaire, que le jeune prêtre commença en saluant profondément son illustre maître assis à ses côtés, « cet homme grand et

simple, dit-il, qui m'a permis de l'aimer-! »

Mais rien n'est beau comme le procès dit de \ Ecole libre.

Ce fut le premier acte de ce grand débat, qui durera vingt années, et qui aboutira à la chute de Louis-Philippe et à la proclamation de la liberté de l'enseignement par la République française.

Les curés de Lyon avaient été sommés de renvoyer les enfants de chœur auxquels ils donnaient gratuitement des leçons. Ah! dirent les hommes de V Avenir, « vous pour- « suivez la liberté de l'enseignement jusque dans les

' .MO>TALEMBERT, loC . Cit., ]>. 40S.

- Moniteur du 31 janvier 1831.

« enfants de chœur; eh bien! nous la mettrons aux prises « avec des hommes ' ! «

Le 9 mai 1831, ils se firent maîtres d'école, et on les vit faire la classe à une vingtaine de pauvres enfants. La police survint, « Au nom de la loi, dit le commissaire aux enfants, « je vous somme de sortir ! — Et moi, dit le chef de l'École « libre, au nom de vos parents, je vous ordonne de res- (( ter! » Les enfants criaient : « Nous resterons! » Alors, les sergents de ville les enlevèrent, les scellés furent posés et une instruction commença -.

Le père de Charles de Montalembert étant venu à mourir, celui-ci devenait pair de France, et les maîtres d'école devinrent justiciables de la Cour des pairs.

Ils parurent tous à la barre de cette cour le 2 0 septembre.

Je voudrais pouvoir faire revivre sous les yeux du lecteur cette scène, dont les journaux de l'époque sont pleins.

Le jeune Montalembert, — il avait vingt et un ans, — était là, debout, portant le deuil de son père mort la veille, promenant ses regards sur celte réunion de vieillards, ses pairs et ses juges.

Tout le palais Médicis ému, immobile, respirant à peine, écoutait cette parole si mâle et si jeune, si ûère et si humble, où l'accusé se faisait l'accusateur. A cinquante ans de distance, quand on relit ce discours, le premier d'une carrière qui en a produit de si beaux, on retrouve les émotions de cette chaude journée, et l'on comprend le mot heureux du successeur de Lacordaire à l'Académie française nous montrant la noble Chambre « souriant à l'éloquence « pleine de verdeur d'un des complices, comme un aïeul

' Avenir du 5 mai 1831.

* Montalembert, loc. cit., p. 4l4.

<( à la vivacité généreuse et mutine du dernier enfant de « sa race ' » .

((Si notre foi doit mourir, s'écriait le noble enfant, « souffrez au moins que nous lui choisissions un tombeau, « et que ce tombeau soit la liberté du monde! C'est notre «foi qui, la première, a levé la noble bannière sous la- (; quelle le genre humain aujourd'hui est en bataille. C'est « bien la moindre chose qu'elle puisse s'en servir comme « d'un linceul 2 ! »

Après Montalembert, ce fut le tour de Lacordaire. L'organe du ministère public avait soutenu la prévention comme un légiste vulgaire. 11 parla comme s'il eût plaidé un procès de mur mitoyen. La réplique fut sanglante.

Représentons-nous un jeune homme de vingi-neuf ans, un prêtre, debout à la barre de la Cour des pairs, et débutant ainsi :

« Nobles pairs, — je regarde et je m'étonne. — Je (( m'étonne de me voir au banc des prévenus, tandis que « M. le procureur général est au banc du ministère public. « — Je m'étonne que M. le procureur général ait osé se « porter mon accusateur, lai qui est coupable du même « délit que moi, et qui l'a commis dans l'enceinte même « où il m'accuse, devant vous, il y a si peu de temps. Car <( de quoi m'accuse-t-il ? — D'avoir usé d'un droit écrit « dans la Charte, mais non encore réglé par une loi. Et lui « vous demandait naguère la tête de quatre ministres, en « vertu d'un droit écrit dans la Charte et non réglé par « une loi! S'il a pu le faire, j'ai pu le faire aussi, avec la « différence qu'il demandait du sang et que je voulais

' A DE Broglie, Discours de réception à V Académie française. ^ MoMALEMEEin , Avcnir, t. I[, p. 282.

« donner une instruction gratuite aux enfants du peuple. « Tous deux nous avons agi au nom de l'article 69 de «la Charte. Si M. le procureur général est coupable, «comment m'accuse-t-il? et s'il est innocent, comment « m'accuse-t-il encore? »

L'organe du ministère public s'était retranché derrière un décret de 1811, par lequel l'Empereur avait élabli une peine sans le concours du Corps législatif. L'impitoyable avocat lui répond :

« Ah! nobles pairs! quelle dérision! Et c'était avec com- « plaisance que M. le procureur général vous suppliait de « remarquer que le décret avait été exécuté sous l'Empire. « Puis donc qu'il a bien voulu [trendre mon rôle, il faut « que je me résigne à répéter après lui : C'était sous l'Em- « pire, c'était du temps où la France ne consentait à rien, « parce qu'on ne lui soumettait rien; c'était du temps où «les restes de la République, descendus de l'échafaud, « adoraient à genoux la fortune impériale-, c'était du temps « où il n'y avait en France que la gloire et le silence... Le «décret de 1811 a eu force de loi sous l'Empire : c'est « vous qui l'avez dit, monsieur le procureur général, c'est «vous qui avez mis là toute la cause... et qui faisiez « remarquer tout à l'heure, avec une sorte d'orgueil, que « personne n'avait élé si hardi sous l'Empire que de s'op- « poser à la volonté de Napoléon. Je place volontiers la « cause où vous la placez vous-même, et je suis curieux de « répéter la preuve par laquelle vous établissez que le «décret de 1811 a eu force de loi sous le sceptre impé- « rial. C'est, dites-vous, qu'il a été exécuté... Mais tout « s'exécute par l'épée, et si nulle autre condition n'est « nécessaire pour qu'une volonté d'homme devienne une

(( loi, la violence est la suprême législatrice du genre c( humain : un fait esi un droil; le silence de la peur est la « voix de Dieu... Non, si la doctrine du ministère public « était vraie, il faudrait fuir notre patrie, et aller demander « aux civilisations les plus abjectes un peu de cette liberté « qui ne se perd jamais tout entière, si ce n'est chez les « peuples où l'on parle de violence comme d'une chose « sacrée, et où l'ordre du maître s'appelle une loi, pourvu « que l'esclave ait répondu : J'obéis! »

Après ce fier langage, tenu devant tant d'anciens serviteurs du pouvoir impérial, le jeune orateur termine en rappelant, dans une prosopopée magnifique, l'exemple de Socrate succombant, lui aussi, dans la première cause de la liberté d'enseignement, et en montrant que la postérité, dans cette cause célèbre, n'a absous que le coupable et le bourreau : le coupable, parce qu'il avait manqué aux lois d'Athènes, pour obéir à des lois plus grandes; le bourreau, parce qu'il n'avait présenté la coupe qu'en pleurant.

« Et moi, nobles pairs », conclut le jeune prêtre, « si le « temps ne me manquait pas, je vous aurais prouvé qu'en « foulant aux pieds ce décret de l'Empire, j'avais bien « mérité des lois de ma patrie, bien servi sa liberté, bien « servi sa cause et l'avenir de tous les peuples chrétiens. « Mais le temps ravit ma pensée, je lui pardonne, puis- « qu'il me laisse votre justice. C'est donc assez. — Quand « Socrate, dans cette première et fameuse cause de la « liberté d'enseignement, était prêt à quitter ses juges, il (i leur dit : Nous allons sortir, vous pour vivre, moi pour « mourir. Ce n'est pas ainsi, nobles juges, que nous (( vous quitterons. Quel que soit votre arrêt, nous sortirons

« d'ici pour vivre : car la liberté et la religion sont immor- « telles'... »

L'heureuse audace de cette improvisation avait réveillé l'attention des moins sympathiques. Les prévenus furent con damés au minimum de la peine : à cent francs d'amende !

Perdu ainsi, mais perdu avec honneur, devant la haute cour, le procès fut gagné devant une cour plus haute et plus souveraine, celle de l'opinion, et les vaincus purent se dire la parole de Montaigne : « Il y a des défaites triom- « phantes à l'égal des victoires. »

Le bruit de ces applaudissements se mêla à d'autres bruits précurseurs de la tempête. L'orage va gronder, nous allons en suivre le déchaînement et nous en entendrons bientôt le fracas.

En ce moment, pénétrons sous les charmilles de la Chesnaie. Le maître a tendu l'oreille, et les avant-coureurs de la tempête l'ont profondément ému. Il parlait aux siens, et les siens l'entendant parler une langue nouvelle, tout imprégnée de colère, se serraient de peur les uns contre les autres. Il disait :

« Des siècles et des siècles avaient passé; c'était sur le « soir d'un de ces longs jours qui sont les jours de Dieu ;

' L.vcouDAiHE, Discours prononcé devant la Chambre des pairs (t. \'1I des Œuvres complètes, p. 167 et suiv.).

(( le soleil, enveloppé d'un linceul de nuages blafards, était «descendu sous l'horizon, la nuit se faisait, une atmo- « sphère lourde, étouffante, pesait sur la terre; troupeaux « fatigués, les peuples gisaient dans ces vastes parcs qu'on « appelle empires, royaumes, et de temps en temps soute levaient avec effort leur col meurtri du joug, pour « trouver un peu d'air et rafraîchir leur poitrine brûlante : « et ces parcs étaient gardés par des gens armés; et toutes « les fois qu'il s'y faisait le moindre mouvement, on entente dait un cliquetis de chaînes. — Et je regardais cela, et « mon âme absorbée dans une profonde stupeur se trou- (i blait en elle-même, lorsqu'une voix : Fils d'Adam, que « vois- tu? et comime je ne répondais point : Tu vois, dittt elle, les nations rachetées par le Christ!... »

Lamennais continua un long récit de sa vision apocalyptique. L'effroi gagnait de plus en plus ceux qui l'aimaient. Il ne s'en aperçut point, ou plutôt ne voulut pas le voir, et il reprit :

« Je pénétrai plus avant dans le temple, je parcourus de « longues nefs désertes; les voûtes se perdaient dans l'ob- « scurité; une horreur silencieuse l'environnait, et le fris- « son courait dans mes veines. Au fond du sanctuaire, sur « un autel éclairé d'une lampe mourante, j'aperçus comme « une grande ombre, je ne sais quoi d'inexprimable, une « forme divine qui semblait plier sous des chaînes. Et je « regardais cela, et ma chair tremblait, et mon front se «mouillait d'une sueur froide, lorsqu'une voix : Fils « d'Adam, que vois-tu? et comme je ne répondais point «Tu vois, dit-elle, le Christ, rédempteur du monde!...

« Alors, je tombai la face contre terre; ma vie du temps « fut comme suspendue, et ce qui se passa en moi n'a point

« de nom dans les langues humaines. — Revenu à moi- « même, je me retrouvai au milieu de la foule, et c'était (( un mélange inouï de pleurs et de joies insensées, de « prières et de blasphèmes, des danses dans un tombeau, « une orgie dans un lieu saint.

u Tout à coup, une sorte de tonnerre lointain, une ru- « meur sourde, confuse, horrible, ébranla les airs : d'in- « stant en instant, elle croissait : les peuples effrayés « demandèrent : Qu'est-ce que ce bruit? Et il leur fut dit : « C'est le vent du Seigneur qui passe! et les forêts s'incli- « naient comme l'herbe; et les colonnes des temples fra- « cassés se heurtaient comme les genoux d'un homme « pris de vin; et les combles des palais, emportés tels que « des brins de paille, disparaissaient dans la poussière, et « les murs croulaient, et les trônes craquaient comme un « morceau de bois sec sur le genou d'un enfant. Repoussés « par la tempête, les fleuves débordaient, la mer surmon- « tait ses rivages, et toutes ses eaux, se mêlant, s'agitant, u poussaient et repoussaient les débris, et on les voyait, « roulés par les tourbillons, s'entasser, monter peu à peu «du sein de l'abîme, et puis, dans le flux et le redux « des ondes, cette énorme montagne de ruines élevait au- « dessus des flots sa tête fangeuse et ceinte de cadavres « flottants comme d'une couronne '. »

L'entendant parler ainsi, les jeunes hommes de la Chesnaie se disaient l'un à l'autre, à voix basse : « Que veut-il dire? Est-ce une prophétie? »

Je ne sais pas si le lecteur n'aura pas reconnu là une prophétie de ce qui a passé depuis sous nos yeux. Mais

1 Paroles d'un a-oyant, cliap. \xi.

ce que je sais bien, c'est que, dans la vision de Lamennais, il nous faudra reconnaître un symptôme nouveau, et celui-là, nous le verrons, attristera bientôt nos cœurs amis, pendant qu'il donnera satisfaction à ses contradicteurs.

Sommaire. — A la fin de 1 831 . — Ce qui sortit des luttes de l'Avenir. — Beaux vers de M. de Laprade. — Les fautes de l'Avenir. — Un parti imprudent, mais généreux. — Souvenirs de Lacordaire. — Embarras dans lequel les rédacteurs mirent la cour de Rome. — L'odyssée des trois pèlerins. — Passage à Marseille. — Une belle page de Lamennais. — De Paris à Rome! — Désenchantement. — Réception pleine de réserve. — L'audience de Grégoire XVI. — Irritation de Lamenmais. — Le mémoire au Pape. — Chez les Théatins. — Sonnez toujours votre heure !

(( Si cruel que soit le temps, il n'ôtera rien aux délices 'c de l'année qui vient de passer : elle sera élernelleinent « dans mon cœur comme une vierge qui vient de mou- (( rir M... «

Ainsi parlait le principal rédacteur de V Avenir, un mois après le fameux procès de l'École libre, à la fin de 1831.

Elle allait en effet mourir, cette année, qui avait passé comme un de ces jours saints et glorieux, dont le crépuscule est encore plein de lumière et de joie.

U Avenir touchait à la fin de son aventureuse carrière.

' Lettre de Lacordaire à Montalembert, 29 octobre 1831.

Ce furent, a dit Lacordaire, « des jours à la fois heureux « et tristes, jours dévorés par le travail et l'enthousiasme, (c jours comme on n'en voit qu'une fois dans la vie ' ».

Je ne crains pas d'avoir exagéré la valeur et l'intensité des luttes de VAvetùr, de ces luttes qui, pour le fond des choses en question, ont prévalu et qui décidèrent de l'attitude des catholiques en France et ailleurs, depuis la révolution de Juillet jusqu'au second Empire.

Les conférences de Notre-Dame, et ces autres conférences plus intimes, que le pauvre a appris à bénir, les conférences de Saint- Vincent de Paul, sont sorties de là ^.

Il en est sorti la loi de 1850 en faveur de la liberté de l'enseignement.

Bien d'autres choses en sont sorties : le réveil de l'esprit et du prosélytisme catholique, le retour de l'Église de France à l'unité romaine ^ l'aguerrissement des enfants

' MoNTALEMBERT, h Pèrc Lacoi'daire {loc. cit., p. 420).

2 On entend bienqne nous ne voulons parler que d'une influence générale et d'une impulsion généialrice, à notre sens incontestable.

^ « L'état de l'Église de France est bien maintenant ce que le voulait Lamennais en 182 5, et l'état général de l'Église tend de [ilus eu plus vers le même idéal... Lamennais a compris tout cela, Ta appelé de ses vœux, et l'a maudit la veille du jour où ses vœux allaient se réaliser. Il vit que le système des Églises nationales... allait se perdant dans l'idée de la catholicité, que la féodalité, ou, en d'autres termes, la souveraineté divisée, tendait à disparaître de l'Église comme elle a disparu de l'État; que l'Église obéissait, comme le

de l'Église contre les arbitraires, de quelque côté qu'ils viennent.

Il en sortit surtout une merveilleuse commotion, électricité morale qui, devant les ruines et sur les débris entassés, loin de les décourager, donna au jeune clergé et à la jeunesse d'alors la sainte audace d'entonner un cantique de vie.

Pour savoir ce qu'il éclata alors d'enthousiasme pur et désintéressé dans les presbytères du clergé français, il faut avoir vécu dans ces temps, lu dans ces yeux, écouté ces confidences, serré ces mains frémissantes, senti battre ces cœurs, comme on le voit et comme on le sent dans les lettres intimes et dans les souvenirs de la génération sacerdotale d'où la nôtre est sortie.

La jeunesse française secouait, elle aussi, les hontes et les sommeils du passé. Un de nos meilleurs poètes, Victor de Laprade, a dit, en de beaux vers, ce que valait alors cette jeunesse dont il était :

Ah! j'ai connu des jours, et je les ai vécu. Où les droits désarmés, où l'idéal vaincu, Le penseur qu'on proscrit et le Dieu qu'on délaisse Avaient au moins pour eux les cœurs de la jeunesse!... Alors, aux grandes voix les cœurs étaient ouverts!... Nous montions, dédaigneux des intérêts sordides, Fiers, altérés du beau plutôt que du bonheur, Amoureux de l'amour, du droit, du vieil honneur, Et tous prêts à mourir, purs de toute autre envie, Pour ces biens, qui font seuls les causes de la vie...

monde entier, à une tendance vers la centralisation. La justesse de ses prévisions sur tous ces points est vraiment digne d'admiration : je suis persuadé que l'avenir ne fera que confirmer ce qu'il a si finement entrevu. » (E. Renan, Essais de morale et de critique, p. 1 63.)

Écoliers, jeunes fous, c'étaient là nos orgies, L'ivresse où nous puisions nos rudes élégies: C'était notre soleil ilaiis les travaux obscurs, Qui nous ont gardés fiers, en nous conservant purs.

Franchement, à tous égards, cela ne valait-il pas mieux que d'aller ensevelir ses vingt ans dans les tripots du cercle ou dans les fumées du café, que de s'en aller chaque soir applaudir la Belle Hélène ou se délecter des réalismes de V Assommoir?

Je ne sais pas ce qu'en pense le lecteur, mais, enthousiame pour enthousiasme, exagérations pour exagérations, j'aime mieux les enthousiasmes et les exagérations des jeunes disciples de VAvenir que l'entraînement d'une certaine littérature contemporaine, qui force à regarder en bas, tandis que l'autre faisait regarder en haut.

Mais, à côté des services, je dois impartialement noter les fautes.

Le Concordat avait stipulé le budget des cultes, il avait laissé à l'État le droit des nominations épiscopales, il avait consacré le principe si chrétien de l'union entre l'État et l'Église. — De ses mains imprudentes, VAvenir brisait, nous l'avons vu, toutes ces stipulations sacrées.

Le Saint-Esprit a solennellement menacé des vengeances divines ceux qui méconnaissent les droits et les respects dus à ses oints, qu'il a chargés de régir l'Église : « Ne tou-

LES AFFAIRES DK P. OMK. 209

chez pas à mes Christs! » dit-il aux Livres sacrés. — V Avenir y toucha sans ménagements, et l'épiscopat ne rencontra pas, chez ses rédacteurs, l'esprit catholique qui est un esprit de révérence ou, comme on l'a déûni, respect mêlé d'amour, qui a pris, dans le langage chrétien, le nom expressif de vénération.

Aussi ne saurait-on dire quel soulèvement se produisit contre ce journal dans presque tous les évêchés et dans la plupart des séminaires.

En plusieurs diocèses, la lecture de VAcenir fut défendue.

On éloigna des saints ordres les jeunes gens qui penchaient pour les doctrines nouvelles.

L'entrée du séminaire fut même interdite à plusieurs.

Des professeurs de théologie furent privés de leurs chaires, des curés furent destitués parce qu'ils partageaient et propageaient les nouveautés '.

Montalembert l'a reconnu loyalement : « A des idées (( pratiques, neuves, justes et honnêtes en elles-mêmes, (( et qui sont devenues pendant vingt ans le pain quotidien «de l'apologétique catholique, nous avions eu le tort « d'ajouter des théories excessives et téméraires, puis de « soutenir les unes et les autres avec cette logique absolue « qui perd toutes les causes qu'elle ne déshonore pas. »

D'autre part, le système philosophique de M. de Lamennais sur la certitude, système dont il prétendait faire la base de sa politique comme de sa théologie , excitait les défiances.

Les nuages s'amoncelaient sur la tête de V Avenir.

' Voir, pour plus de détails, le récit très-complet de M. Foisset {ioc. cit., p. 183 et suiv.).

S'il comptait toujours de zélés partisans, il avait des ennemis un peu partout, dans les journaux de l'opposition démocratique, qui se refusaient de croire à la sincérité de son libéralisme, comme dans la presse ministérielle et dans les feiùlles légitimistes, où l'ancien clergé gallican battait en brèche chaque matin les théories ultramontaines de Lamennais.

Certes, nous n'en sommes plus à l'apprendre. La jeune école de Lamennais s'effrayait peu de la guerre, et les nuages avaient beau s'amonceler, l'orage ne lui faisait pas peur.

Mais, — et c'est sa meilleure défense, — la foi et la loyauté de ces fiers soldats de V Avenir s'arrangeaient mal des vagues soupçons qui planaient sur leur orthodoxie.

Ils prirent alors un parti imprudent, mais généreux.

Écoutez ce qu'ils firent.

u Nous confions, avait dit l'Avenir, nous confions notre a protestation au souvenir de tous les Français, en qui la a foi et la pudeur n'ont pas péri; à nos frères des États- « Unis, de l'Irlande et de Belgique; à tous ceux qui sont a en travail de la liberté du monde, quelque part qu'ils « soient. Nous la porterons, pieds nus, s'il le faut, à la a ville des apôtres, aux marches de la confession de Saint- « Pierre, et l'on verra qui arrêtera les pèlerins de Dieu et « de la liberté ' ! »

' Avenir du 25 novembre 1820.

Sur son lit de mort, à Sorèze, Lacordaire évoqua ce souvenir.

Ce sont les derniers accents d'une âme sublime, que rien ne retenait plus à la terre et que Dieu attendait, pour la couronner de l'auréole des docteurs restés fidèles. Ce sont des accents d'outre-tombe, et ils ne mentent pas.

« Le lendemain du jour oîi notre résolution fut prise, « disait Lacordaire, je descendis de bonne heure dans la « chambre de M. de Lamennais. Je lui exposai que nous « ne pouvions pas terminer ainsi, mais que nous devions « nous rendre à Rome pour justifier nos intentions, sou- « mettre au Saint-Siège nos pensées, et donner, dans cette « démarche éclatante, une preuve de sincérité et d'ortho- « doxie qui serait toujours, quoi qu'il arrivât, une béné- « diction pour nous et une arme arrachée à nos ennemis.

(( M. de Lamennais eût dû me répondre : « Mon cher « enfant, vous n'y pensez pas. Rome n'a pas coutume de « juger des opinions que Dieu a livrées à la dispute des « hommes, et surtout des opinions qui touchent à la police tique variable des temps et des lieux. Avez-vous vu « O'Connell se rendre à Rome pour y consulter le Pape? « Le Pape, au milieu de cette terrible agitation causée en « Irlande au nom de la liberté nationale et de la liberté re- « ligieuse, est-il. intervenu pour la diriger ou pour la faire « cesser? Non. Rome s'est tue, et O'Connell a parlé trente « ans. Nous ne pouvons faire comme lui, parce que nous « n'avons pas comme lui, derrière nous, une nation una- « nime; mais, en nous retirant de la lutte, notre silence « même aura sa force et sa dignité. Le temps n'était pas « avec nous : laissons-le couler. Nos pensées germeront « dans les esprits; elles y prendront la forme calme que

« nous n'avons pu leur donner, et un jour, peut-être bience tôt, nous morts ou nous vivants, nous verrons notre « parole renaître de ses cendres, des écoles s'ouvrir libre- « ment, des religieux s'établir sur tous les points de notre « sol, des conciles provinciaux s'assembler, et l'antipathie « du pays contre nous se changer en ce bon vouloir dont « Dieu et les hommes ont besoin toujours et qui est la « porte véritable de toutes les libertés. Il n'est pas besoin « d'aller à Rome pour cela : notre chute même, en satis- « faisant nos ennemis, leur ôtera un grand ressort, et plus « elle sera profonde, plus elle hâtera peut-être le jour où « tout ce que nous avons voulu se réalisera. »

« Au lieu de cette réponse, qui eût été celle d'un sage, « M. de Lamennais accepta sans hésiter ma proposition! « — Oui, me dit-il, il nous faut partir pour Rome '. »

Le 15 novembre 1831, treize mois après sa fondation, r^ygnjr suspendait sa publication, et, dans un article signé de tous ses rédacteurs, annonçait le départ pour Rome.

Nous verrons, avaient-ils dit, « qui arrêtera les pèlerins « de Dieu et de la liberté! «

Personne n'avait la moindre envie de les arrêter, et c'est dommage, vraiment, car ce voyage était une faute.

Forcer Rome à s'expliquer sur des questions qu'elle laissait librement débattre depuis un an, c'était au moins une prétention singulière. — Ne pas lui savoir un gré infini de son silence, c'était méconnaître à la fois toutes les exigences et tous les avantages de la situation.

C'est un panégyriste de Lacordaire , celui qui l'a le mieux connu parmi ses fils, et qui a le mieux décrit sa vie

' Lacordaire, Notice sur le rétablissement en France de VOrdre des Frères Prêcheurs, p. 59.

inllme dans deuK volumes, qui sont un chef-d'œuvre, le Pèrs Chocarne, qui a dit :

'( Le moindre souci des esprits ardents ou alisolus est de compter avec l'opportunilé, la patience et le temps; leur tort est d'oublier que la logique des faits n'est pas aussi pressée que celle des idées; que le grain n'arrive à maturité que de longs mois après avoir éié confié à la terre : resprit public est un sol plus froid encore et plus lent; que c'est beaucoup pour une vie d'homme d'avoir jeté dans le monde une idée féconde, et qu'il faut s'eslimer heureux, si la génération suivante la voit fleurir et germer à son soleil. C'était le tort des hommes de l'Avenir. Oubliant le liire de leur journal, ils mettaient tout au présent. Ils s'étaient jetés, en enfants terribles et à l'arme blanche, à rencontre des puissances humaines; ils allaient se heurter plus inconsidérément encore au pouvoir qui n'est pas de ce monde. Ils allaient demander une solution promple et définitive à l'oracle qui en donne le moins possible sur les questions controversées, montrant ainsi pour la liberté plus de respect que ceux qui s'en targuent le plus '. »

« Jamais, disait M. de Sacy dans les Débats ^, jamais « l'esprit inquiet qui nous est propre n'a mis la cour de « Rome, cette sage cour, plus mal à son aise. »

Sans réfléchir à ces choses, les trois principaux rédacleurs de V Avenir, l'abbé de Lamennais, l'abbé Lacordaire et M. de Monlalembert, partirent pour Rome.

L'odyssée des trois pèlerins fut une longue acclamation à travers la France, qu'ils parcoururent pour venir s'embarquer à Marseille.

' CnOCARNE, t. I", p. 119.

2 8 juillet 1832.

J'ai recueilli les souvenirs des contemporains sur l'accueil que Marseille fit aux trois « pèlerins de Dieu et de la liberté », comme ils s'intitulaient.

A la porte d'Aix, la diligence poudreuse qui les amenait trouva une foule d'ardents admirateurs, qui les acclamèrent et les conduisirent, au milieu de vivat et de bravos, jusqu'au modeste hôtel de la rue du Petit-Saint-Jean, où ils descendirent.

Le lendemain, à l'heure dite, quand Lamennais parut dans l'église de Saint-Théodore pour y célébrer la messe, tout le clergé de la ville élait là, spontanément, sans convocation, les chanoines en camail, les prêtres en surplis, remplissant le sanctuaire, pour assister à la messe du grand lutteur.

L'évêque accourut. Sous l'inspiration et sur les conseils de son ardent neveu, Mgr Fortuné de Mazenod venait assurer Lamennais de ses sympathies, et, se séparant ainsi ouvertement de la grande majorité de ses collègues dans l'épiscopat français, il suppliait les trois voyageurs de venir chez lui, à l'évèché, oii une réception splendide réunissait l'élite du clergé et de la population marseillaise.

Ils s'arrêtèrent trois jours dans la vieille colonie des Phocéens ' , dont Lamennais disait ensuite qu'il l'avait trouvée « toujours hospitalière ».

1 Notre grand artiste Chamiel, à ce moment-là, achevait la belle statue d'argent repoussé au marteau qui figure avec tant d'honneur au sanctuaire vénéré de Notre-Dame de la Garde. Lamennais l'alla Toir, et l'admira. « Plusieurs hauts iiersonnages », dit à ce propos un de nos meilleurs écrivains marseillais, « ont, en traversant Mar- « seille, visité M. Clianuel dans son atelier. Tous ont admiré cet « homme qui, la tête dans une fournaise ardente, travaillait de l'aube « au soir, avec un courage et une patience indicibles. M. de Lamen-

Quand ils partirent, le neveu de l'évêque, celui qui devait gouverner l'église de Marseille, en grand évêqiie et en grand cœur, M. Eugène de Mazenod, donna à Lamennais une lettre pour le cardinal Pacca, la seule lettre de recommandation qu'emportèrent de France les rédacteurs de l'Avenir, une lettre qui exerça, nous le verrons, une influence considérable siir ce qu'on a appelé depuis les Affaires de Rome.

Reposons-nous un instant des fiévreux halètements de la lutte, et suivons, à leur sortie de Marseille et de France, cet homme, en qui les préoccupations de la bataille n'absorbaient point les tendances d'un esprit où les spectacles de la nature exercèrent toujours une séduction charmante.

Ces pages ont été écrites par Lamennais, au début du livre, d'ailleurs si passionné et si mouvementé, qu'il a consacré au récit des Affaires de Rome.

(( Après nous être arrêtés un peu dans la vieille colonie « des Phocéens, toujours florissante par son commerce, «toujours hospitalière, nous continuâmes notre route, « retrouvant à chaque pas quelque grave ou touchant soute venir d'histoire. Ici Toulon, où commença, sous les plis « d'un drapeau sanglant, la fortune merveilleuse du plus (( grand homme des temps modernes; au delà le golfe de (( Cannes, où elle parut se relever un moment, pour aller « bientôt expirer solitaire sur un rocher de l'Atlantique;

« nais lui-même l'est allé voir, et lui a dit en souriant : « Après « tant de jours passés dans les flammes pour exécuter une œuvre « sainte, Dieu vous exemptera sans doute du purgatoire. » Mot « naïf d'un prêtre sublime, qui s'adressait à un homme à la fois « sublime et naïf. Une telle anecdote semble appartenir à la vie d'un « artiste du moyen âge (Gaston de Flotte, Essai sur l'état de la litlérature à Marseille, p. 271.).

(( et tout auprès, par un doux contraste avec les turbu- « lents soucis et les rêves agités de l'ambition humaine, (( Lérins, cet asile de paix, où, lorsque l'épée des Barbares (( démembrait, pièce à pièce, l'empire romain, s'abritèrent, « conmie l'alcyon sous une fleur marine, la science, l'a- (( mour, la foi, tout ce qui console, enchante et régénère « l'humanité '. «

Puis, continuant de se laisser aller aux doux entraînemenls de sa belle imagination, Lamennais écrit cette ravissanle page, une des plus fraîches qu'il ail écrites, à mon avis, sous l'impression des choses de la nature.

« D'Anlibes à Gênes, dit-il, la roule côtoie presque « toujours la nier, au sein de laquelle ses bords charmants « découpent leurs formes sinueuses et variées, comme nos « vies d'un instant dessinent leurs fragiles contours dans la (( durée immense, élernelle. Aucunes paroles ne sauraient « peindre la ravissante beauté de ces rivages toujours (( attiédis par une molle haleine de printemps. D'un côté, « la plaine à la fois mobile et uniforme, oIj apparaissent « çà et là quelques voiles blanches qui la sillonnent en des « sens divers. Sur la pente opposée des montagnes, qui « coupent (te fertiles vallées ou de profonds ravins, les « inépuisables richesses d'une nature tour à tour impo- (( santé, gracieuse, qui s'empare de l'àme, y apaise les « tumultueuses pensées, les amers ressouvenirs, les préu voyances inquiètes, et peu à peu l'endort dans la vague « contemplation de je ne sais quoi d'insaisissable comme « le son fugitif, de mystérieux comme l'univers et d'infnii <c comme son auteur. »

1 Lamk-«^ais, A/fa'nrs de Rome, p 9.

Le Breton pourtant ne veut pas céder à la séduction des côtes de Provence : « Cependant, dit-il, telle est la puïs- (i sance des premières impressions que, dnns ces riantes ■< et magnifiques scènes, rien pour moi n'égalait celles qui « frappèient mes jeunes regards : les côtes âpres et nues t( de ma vieille Armorique, ses tempêtes, ses rocs de c granit battus par des flots verdâtres, ses écueils blanchis '( (le leur écume, ses longues grèves désertes, où l'oreille « n'entend (jue le mugissement sourd de la vague, le cri « aigu de la mouette tournoyant sous la nue, el la voix ( triste et douce de l'hirondelle de mer.

« Ainsi, s'en allaient vers la ciié, pendant si longtemps (c dominatrice et reine, trois obscurs chrétiens, vrais re- •c présentants d'un autre âge pour la simplicité naïve de leur c foi, à laquelle aussi peul-ètre se joignait quelque intelli- ( gence de la société présente, de son esprit, de ses besoins « et de ses vœux, dont nulles résistances n'empêcheront « l'accomplissement.

« Des notes diplomatiques, — c'est toujours Lamennais « qui parle, — de l'Autriche, de la Prusse, de la Russie, « les avaient devancés à R^me. On y pressait le Pape de « se prononcer contre ces révolutionnaires audacieux, ces ' impies séducteurs des peuples qu'ils poussaient à la ré- « volte au nom de la religion. Le gouvernement français « agissait dans le même sens, secondé en cela par le |)arti " carliste, à la tête duquel se trouvaient'... >■> Ici, Lamennais donne des noms propres, il incrimine en particulier la Compagnie de Jésus, contre laquelle sa verve irritée déborde en une diatribe qui ne respecte rien, pas même

' Lmiennais, Affaires de Rome, p. 13 el suiv.

son origine sainte et ses constitutions approuvées par l'Église.

Enfin, les voilà à Rome, « après vingt-cinq jours de voyage «.

Paris, d'où venaient les pèlerins, esta Rome, où ils arrivaient fiévreux et haletants, ce qu'est une frontière sans cesse inquiétée par l'ennemi à une grande capitale qui dort tranquille derrière ses hautes murailles, ce qu'est l'équipage d'un navire au pilote qui le dirige.

De Paris à Rome!... Ils sortaient de la ville où tout est jeunesse, ardeur, illusion, et ils entraient dans la ville des vieillards et des sages, dans la ville qui ne s'étonne de rien, parce qu'elle a vu passer toute grandeur humaine, comme l'eau du fleuve qui baigne le pied de ses collines où la vérité seule reste debout, impassible, éternelle.

Lacordaire et Montalembert connurent, presque aussitôt arrivés, ce salutaire désenchantement.

Ils arrivaient de Paris, en compagnie d'un homme qui s'était fait un nom aussi grand que l'Europe.

Cet homme avait du génie, une plume éloquente, et des disciples.

Il avait derrière lui cette grande puissance, qu'on appelle une École.

Or, cette École le regardait comme le seul sauveur possible de l'Église dans ses démêlés avec la société.

Qu'allait faire l'Église pour le recevoir? Klleprit à peine garde à lui.

Mais il apporte un système qui contient le salut! — Un système? L'Église les a tous vus passer à ses pieds, et le salut ne lui est pas venu de là!

Mais cet homme a les secrets de l'avenir, et il vient dire à l'Église comment elle doit parler aux rois et aux peuples! — L'Égli.^e a reçu d'en haut l'esprit de conseil comme l'esprit de vérité. Les sociétés vivent par elle, et elle n'attend d'aucun homme la leçon de ce qu'elle doit aux peuples et aux rois.

Ce calme de la vérité qui a foi en elle, ce sommeil apparent du vicaire de Jésus-Christ sur sa barque, au milieu de la tempête, cette grandeur de Rome chrétienne enfin, fut une révélation pour les jeunes compagnons de Lamennais *.

Les lettres du Maître à ses amis de France, son livre des Affaires de Rome, témoignent du dépit chagrin que lui causa cette réception, pleine de réserve et de prudence.

Le mécontentement, occasionné par la polémique de V Avenir, et augmenté par ce voyage, que les Romains, toujours lents et sages, considéraient comme une mise en demeure publique et quelque peu théâtrale, se traduisait par le silence, un silence froid, mais poli.

Quelques amis essayaient de rendre courage à M. de Lamennais.

Le fameux Père Ventura surtout se prodiguait et s'ingéniait à lui donner l'explication d'une attitude dont cette âme de tribun souffrait indiciblement.

' Chocaum:, ioc. cU., p. 121.

II voulut voir le cardinal-vicaire. L'audience fui indiquée, et, au jour dit, un billet fort poli, mais très-net, lui fil connaître que le cardinal-vicaire ne le recevrait pas.

Seul dans le Sacré Collège, le cardinal Pacca, grâce aux recommandaiions de l'abbé de Mazenod, s'entremettait en faveur de Lamennais.

H voulut voir le Pape.

On le fit attendre un mois.

Le Pape était Grégoire XVI.

II accorda l'audience aux instances du cardinal Pacca, mais il y mil pour condition qu'il n'y serait parlé en aucune manière de ce qui avait amené les trois voyageurs à Rome.

Lamennais n'était pas h )mme à observer cette condition.

Fin comme un Italien et paternel comme un pape, Grégoire XVI le devina, et rien n'est curieux comme le récit de cette audience.

Il nous a été conservé dans un livre devenu rare , écrit par un ami des derniers jours, qui l'avait i-ecueilli de la bouche de Lamennais'.

Lamennais fléchit le genou en abordant le Souverain Pontife.

Grégoire XVI le releva aussitôt, avec un sourire de bonté. Il tenait à la main une vaste tab^itière en lapislazuli, et, après en avoir soulevé le couvercle lentement, d'un air recueilli :

— En usez-vous? dit-il à l'abbé.

L'abbé accepta une prise, par déférence, en maugréant et en se disant qu'il n'était pas venu là pour priser.

' Eug. Pellet\n, Les uns et les autres (cUap. Je V Antipape).

Le Pape en prit une autre à son tour, la huma gravement, et tout en épousselanl la devanture de son caniail :

— Aimez-vous l'art? dit-il brusquement a Lamennais.

— Quelquefois, Saint Père.

— O^ielquefois n'est pas assez.

— Je l'aime à son heure, reprit Lamennais, avec une pointe d'humeur qui frisait l'impertinence, mais aujourd'hui...

— C'est pourtant ce qu'il y a de mieux à Rome, interrompit bien vile le Pape.

— Après une autre chose, répliqua Lamennais, et si Votre Sainteté veut bien me permettre...

Le Pape lui coupa encore la parole.

— Vous avez visité l'église de Saint-Pierre aux Liens, monsieur l'abbé?

— Oui, Saint Père, et plût à Dieu que ce fût la seule église aux liens dans la chrétienté !

Le Pape laissa tomber l'allusion et (it même mine de ne l'avoir pas entendue.

— Et vous y avez admiré le Muï-e de Michel- Ange?

— C'est son chef-d'œuvre : mais, pour moi, avec toute la dévotion...

— Vous pourriez vous tromper, reprit vivement le Pape. Je veux vous montrer un autre chef-d'œuvre de Michel- Ange qui pourrait soutenir la comparais(jn.

11 alla chercher sur son bureau une statuette d'argent :

— Reconnaissez-vous la gnfle du lion? ajoula-t-il, en la présentant à Lamennais.

Lamennais la regarda d'un air distrait, en homme préoccupé d'une autre pensée.

— Regardez-la bien, reprit le Pape.

222 LAMKNNAIS.

Lamennais la regarda encore.

— Je voudrais pouvoir vous l'offrir, reprit le Pape, mais ici rien ne m'appartient : je l'ai reçue, je dois la transmettre.

Il étendit la main sur la tête de Lamennais.

— Adieu, monsieur l'abb^^.

Et il lui donna sa bénédiction.

L'audience était finie. Elle avait duré un quart d'heure.

Lamennais sortit de là profondément blessé.

Il a noté ses impressions dans le livre des Affaires de Rome :

«Nous avions pu, en combattant l'Église catholique, (( être entraînés trop loin par un zèle, si l'on veut, impru- (( dent et peu éclairé; mais ce zèle était pur, exempt d'ar- <( rière-vues et d'ambition : nous en avions la conscience « intime, et cela était d'ailleurs assez visible à tous les (( yeux. La voie où nous marchions, hérissée de souffrances (I et de persécutions, ne conduisait qu'aux cours d'assises. ■■<. On ne suit guère une pareille route, à moins d'être sou- '( tenu par une pensée vraie ou fausse de devoir. Or, rien « ne contriste plus amèrement l'âme que d'avoir cette ' pensée totalement méconnue. Qae si, la reconnaissant, '* on n'a pour elle qu'un froid dédain ou une sèche indif- « férence , il est impossible de se dérober à un sentiment (( plus amer encore. »

Vous pressentez la révolte prochaine. Elle suinte à travers les lignes. Le fier Breton continue :

« Je me suis souvent étonné que le Pape, au lieu de " déployer envers nous cette sévérité silencieuse dont il i ne résultait qu'une vague et pénible incertitude, ne nous ' eût pas dit simplement : « Vous avez cru bien faire, ■ mais vous vous êtes trompés. Placé à la tête de l'Église, " j'en connais mieux que vous les besoins, les intérêts, et " seul j'en suis juge. En désapprouvant la direction que " vous avez donnée à vos efforts, je rends justice à vos " intentions. Allez, et désormais, avant d'intervenir en K des affaires aussi délicates, prenez conseil de ceux dont « l'autorité doit être votre guide. » Ce peu de paroles aurait ■' tout fini. Jamais aucun de nous n'aurait songé à conti- « nuer l'action déjà suspendue. Pourquoi, au contraire, " s'obstina-t-on à nous refuser même un seul mot? Je ne « m'explique ce fait que par les intrigues qui environnaient " Grégoire XVI, par les secrètes calomnies dont la haine « de nos adversaires nous noircissait dans son esprit, et « aussi par cette espèce d'impuissance, qui semble inhé- >' rente à tous les pouvoirs, de croire au désintéressement, « à la sincérité et à la droiture. »

On le voit, je fais très-impartialement passer sous les yeux des lecteurs toutes les pièces du procès. Leur sagacité et leur justice sauront bien tirer la conclusion.

Lamennais reprend :

« N'apercevant aucun terme à l'état d'attente où l'on " paraissait vouloir nous laisser indéfiniment, nous crûmes ■' devoir adresser au Pape le mémoire suivant, rédigé pres- ■' que en entier par M. Lacordaire , et que le cardinal '( Pacca se chargea fort obligeamment de présenter. »

Suit un long mémoire de cinquante-deux pages sur les doctrines de V Avenir, la conduite de ses rédacteurs et les motifs qui l'ont déterminée.

C'est un chef-d'œuvre de style, d'éloquence et, — qu'on me permette l'expression, — de naïve loyauté.

Ils attendirent quelques jours relïet produit par le mémoire.

Rien, toujours rien !

Lacordaire rentra en France, Montalembert s'en alla voyager dans le midi de l'Italie.

Lamennais resta. Le Père Ventura, alors général des Théatins, le reçut à Saint-André délia Valle.

« Je n'oublierai jamais, dira-t-il plus tard, les jours pai- « sibles que j'ai passés dans cette pieuse maison, entouré « des soins les plus délicats, parmi ces bons religieux si «édiflants, si appliqués à leurs devoirs, si éloignés de (i toute intrigue. La vie du cloître, régulière, calme, (( intime, et, pour ainsi dire, retirée en soi, tient une sorte (( de milieu entre la vie purement terrestre et cette vie (( future que la foi nous montre sous une forme vague (; encore, et dont tous les êtres humains ont en eux-mêmes « l'irrésistible pressentiment. Espèce d'initiation à la tombe (( et à ses secrets, elle a pour les âmes contemplatives (I une douceur qu'on ne soupçonne pas. Il se trouve aussi « dans les monastères de remarquables intelligences qui (( comprennent d'autant mieux le monde qu'elles l'obu servent de plus loin, et ne sont offusquées ni par les ('. passions ni par ses intérêts; et, par le mêiue motif, c'est (( là que se développent le plus naturellement les nobles « instincts de l'humanité et les sympathies qui la con- « soient. Le vrai moine est peuple et ne peut être que

« peuple, ne fiiî-ce qu'à cause de sa pauvreté, au moins '( individuelle... »

S'altardant volontiers à ces souvenirs, le séduisant écrivain ajoutait :

« Près du palais Barberini, sur une petite place plantée « de quelf(iies arbres par les Français, je crois, s'élève un « couvent de pauvres Capucins. C'est là que, dans une « cellule, meublée d'une couchette, d'une table, de mau- '< vaises chaises, et dont l'étroite fenêtre est close, au lieu i< de vitres, avec un morceau de canevas, continue de « vivre, selon toute la rigueur de la rèi,'le de Saint-François, '( le cardinal Micara, que ses hautes vertus, son austérité '( sans rudesse, sa vive et populaire éloquence, ont rendu '( l'objet d'un respect bien au-dessus de celui qu'on ac- '( corde à la dignité. Aussi le peuple ne s'y irompe-t-il pas; '< mais le Capucin, connneil l'appelle avec un délicat senti timent de la vraie grandeur, est incumparablement plus « à ses yeux que \e porporato '. »

Mais à toutes ces impressions douces et calmes succédaient, de temps à autre, des bouflées de colère et des accès d'impatience.

Il regardait toujours du côté du Vatican, et le Vatican se taisait !

' LAMt.NNAis, À/fatres de Rome, passim.

S'il eût voulu entendre, il y avait dans ce silence une leçon douce et bienveillante qui devait suffire.

Sans blâmer, sans censurer, c'était dire : Arrêtez-vous! N'allez pas plus loin !

Mais comment accepter celte condamnation muette, tandis qu'on était venu chercher une approbation solennelle ?

Eh bien! ce que Rome n'a pas voulu accorder de bonne grâce, elle ne le refusera pas sous le coup de la pression.

Substituons la menace à la prière'.

Ce fut un coup d'audace et de révolte. Rome se vit acculée et mise solennellement en demeure.

C'est un triste récit que je vais faire : l'histoire en est lamentable !

A peu de temps de là, un soir, àlaChesnaie, Lamennais s'écriait, avec une éloquence étrange et pittoresque, devant quelques disciples groupés autour de lui encore, et qui allaient bientôt se disperser avec épouvante :

(( Vuyez-vous cette pendule, messieurs? On lui dirait : (( Si lu sonnes dans dix minutes, on te coupera la tête :>, (( que, dans dix minutes, elle ne sonnerait pas moins ce (( qu'elle doit sonner. Faites comme elle, messieurs! Quoi « qu'il puisse arriver, sonnez toujours votre heure. » — Voilà bien Lamennais!...

Noble conseil, a-t-on justement remarqué, quand c'est l'heure libre et lumineuse de la liberté et du devoir... Mauvais conseil, quand c'est, au contraire, l'heure fatale de l'orgueil.

Hélas! lui, Lamennais, n'a pas sonné que l'heure bénie.

1 Ladoue, Vie de Mgr Gerbet, t. I, p. 213.

Ah! sur le timbre d'or où, pour son honneur, celle-là avait éclaté avec tant d'harmonie, pourquoi donc l'heure maudite a-t-eiie tout à coup si affreusement retenti'?

' Barbey d'Aukevilly, loc. cit., p. 161.

SoMMAiHE. — Deux langages. — La colline du Vatican. — Le Romanitas. — La révolte du Tertullien moderne. — Départ de Lacordaire.

— Brusque résolution. — Lamennais quitte Rome. — Pasquale le Vetiurino. — Les pays de montagnes. — Devant les tombeaux d'Inspruick — A Munich. — Rencontre de Lacordaire. — Un coup de foudre au milieu d'un diner. — Il faut se soumettre! — L'Encyclique Mirari vos. — Le premier mouvement de Lamennais. — Déclaration des rédacteurs de V Avenir. — L'^s détracteurs de l'École menaisienne.

— Souvenirs et récit de Sainte-Beuve. — A la Chesnaie. — Le point aii;u de la crise.

Le mémoire du 3 février 1832, présenté au Pape par le cardiiiiil Pacca, finissait ainsi :

(i 0 Père, daignez abaisser vos regards sur qiielques- (( uns d'entre les derniers de vos enfants qu'on accuse (( d'être rebelles à votre infaillible et douce aut(jrité! Les <t voilà devant VOUS; lisez dans leur âme; il ne s'y trouve « rien qu'ils veuillent cacher. Si une seule de leurs pen- « sées, une seule, s'éloigne des vôtres, ils la désavouent, ils (( l'abjurent. Vous êtes la règle de leurs doctrines. Jamais, (( non, jamais, ils n'en connaîtront d'autres. »

Voilà ce que Lamennais écrivait au Pape.

Voici maintenant ce qu'il disait à ses intimes :

« Le Pape est un bon religieux , qui ne sait rien des

« choses de ce monde et n'a nulle idée de l'état de l'Iùjlise. »

Il écrivait à GerbeL :

« Ceux qui mènent les affaires sont ambitieux, cupides, « avares, lâches comme un stylet, aveugles et imbéciles « comme les eunuques du Bas-Empire. Voilà le gouverne- « ment de ce pays-ci. Voilà ceux qui conduisent tout '... »

On imagine l'effet produit à Rome, la ville discrète et réservée, par des excès de langage pareils, d'autant que les ennemis les exploitaient à plaisir et n'avaient guère de peine à les envenimer de leurs charitables commentaires.

Il est ici-bas une colline auguste qui participe de la grandeur du Sinaï et de celle du Thabor. — Comme le Sinaï, elle l.ince des foudres et des éclairs, et ses foudres ont exlermmé toutes les hérésies, et ses éclairs illuminent la marche de la civilisation depuis dix-huit cents ans. — Comme le Thabor, cette colline recuit des rayons supérieurs aux clartés de notre monde, et ses perspectives tiennent le milieu entre les visions de la terre el celles de l'éternité.

Or, ce sommet fatidique a été justement nommé la montagne des oracles, le l'atican.

Oui, le Vatican! la colline habitée parle Vates, le voyant de l'Israël catholique, en qui l'esprit de Dieu réside par

' Lettre du 28 janvier 1832.

une assistance perpétuelle, et qui prononce des arrêts irréfonnables, toutes les fois qu'il s'y assied sur la chaire de Pierre pour décréter.

Pékin, Conslantinople, Pélersbourg et Berlin peuvent disparaître de la terre, la lumière n'en sera point amoindrie. Mais le jour où la ville du Vatican serait effacée de la carte du monde, le monde, semblable à un vaisseau sans falots, serait ballotté dans une nuit effrayante, et les seuls qui n'en sont point effrayés sont, ou les aveugles qui ne souffrent point des ténèbres parce qu'ils n'y voient pas, ou les malfaiteurs qui les aiment parce qu'elles sont favorables à leurs criminels desseins.

C'est un devoir pour tout croyant, et à plus forte raison pour un prêtre! Et tout prêtre qui a des préventions et des antipathies contre Rome, est dans une prédisposition peu favorable à la foi.

C'était devant Dieu et les hommes l'honneur de l'École de Lamennais d'avoir ravivé dans les âmes françaises et au sein du clergé de France cette flamme sacrée que Tertullien désignait par un beau néologisme. Il l'appelait Romanitas!

Romanitas! observe très- justement le panégyriste de Lacordaire, c'est le cri de ralliement, le Schihholcth des vrais Israélites depuis dix-huit siècles! Romanitas! c'est le point d'orientation de l'Église, et même quand les imperfections de la partie humaine de Rome nous sont connues, à la vue de sa partie divine, qui est le Sinaï de la vérité, nous éprouvons encore, comme les fidèles du temps de Tertullien, cette dévotion à part, que le grand Docteur aimait à réchauffer autour de lui ' !

Chocarne, loc. cit., p. 120.

Hélas ! Tertullien tomba !

Le Tertullien moderne, comme l'ancien, avait réveillé, dans son Église particulière, l'amour de Rome, et voilà que, comme son modèle des temps antiques, il se retourne, et lance, avant de se retourner, un défi superbeau Vatican.

« L'un des grands jours de ma vie », dit-il à Lacordaire épouvanté, au sortir de celte audience où il avait trouvé le Vatican muet, « l'un des grands jours de ma vie sera « celui où je sortirai de ce grand tombeau, oîi l'on ne " trouve plus que des ossements et des vers... J'ai besoin « d'air, de mouvement, de foi, d'amour, de tout ce qu'on « cherche vainement au milieu de ces vieilles ruines, sur « lesquelles rampent, comme d'immondes reptiles, dans « l'ombre et dans le silence, les plus viles passions hu- « maines^ »

Vous l'entendez. Tertullien marche à l'abîme !

Le cardinal Pacca intervint.

Ce bon et saint vieillard aimait Lamennais.

11 lui écrivit, pour l'engager, au nom du Pape, à quitter Rome et à s'en aller attendre, en France, une décision que la sagesse de l'Église voulait différer encore, sans doute pour a laisser le temps couvrir de ses plis les rédacteurs « de V Avenir j leurs doctrines et leurs actes ».

La lettre du cardinal Pacca fut remise à Lacordaire.

Il la porta immédiatement à M. de Lamennais.

Celui-ci la lut froidement et déclara qu'il resterait à Rome.

Lacordaire se redressa, dans la fierté de son âme loyale :

' Lettre de Lamennais à la comtesse de Senfft, lO février 1832.

— Ou bien il ne fallait pas venir, dit-il résolument, ou bien il faut nous soumettre et nous taire.

Lamennais répondit :

— Je veux hâter et provoquer une décision immédiate, et je veux l'attendre à Rome, après quoi j'aviserai.

Lacordaire baissa la tète. Dans son âme, il y avait « les plus tristes pressentimenis » et dans son cœur « les plus tristes adieux* » .

— Maître, dit-il, le silence est, après la parole, la première puissance du monde.

Il s'inclina et sortit.

Monlalembert l'attendait au passage.

11 eut à subir un rude assaut, car il aimait l'ardent jeune homme, qui, demeurant sourd à la voix de l'ami, s'obstinait à n'écouter que la voix du Maître.

— Tu es plus jeune que moi, dit-il; par cela seul, tu te trompes plus souvent que moi!

Et comme Montalembert se répandait en reproches :

— Charles, ajouta-t-il, toute ma vie, je défendrai la liberté... Avant que M. de Lamennais dît un seul mot pour elle, la liberté était le fond de mes pensées et déjà toute ma vie. S'il exécute son nouveau plan, souviens-toi que tous ses plus anciens amis et ses plus ardents collaborateurs l'abandonneront, et que, traîné par les faux libéraux dans une action sans possibilité de succès... il n'y a rie», dans le langage, d'assez triste puur dire ce qui arrivera...

Il abaissa sur son ami un de ces longs regards qui transfusent une âme dans une a itre âme.

— Charles, écoute bien ce que je vais te dire, n'enchaî-

' Lacordvike, Notice, etc., \). 6.5.

nons pas nos cœurs à nos idées. Les idées de l'homme, semblables aux nuages que traverse le soleil, sont lumineuses et fugitives comme eux '.

Munialembert parut rester sourd à la voix de Lacordaire^, et Lacordaire partit.

« Savoir se taire » , devant ce qu'on regarde conmie une injustice, savoir se taire devant le triomphe de l'inlrigue, devant les joies haineuses de qui vous a renversé et vous piétine à plaisir, c'est d'une grande âme, cela !

Puisqu'il se croyait victime, pourquoi Lamennais n'at-il pas su s'en donner l'auréole et la magnitique abnégation?

— Puisqu'on ne veut pas me juger, s'écria-t-il, je me tiens pour acquitté!...

Brusquement, il notifia à la Ville et au monde, Urhi et orbi, l'intention de reprendre la publication de V Avenir.

Faute immense!

Ainsi délie, le S>)uverain Ponlife ne pouvait se taire.

On le comprit en France, et ce ne sera pas la moindre gloire de la vie de notre grand évêque de .Marsedie, Eugène

' Lettres de Lacordaire à Moutalembert, 3 juin, 17 a\iil, i août et 5 août 1834.

' >iOus nous réservons d'expliquiv cette attitude mal comprise dans le volume sur Moviaucmbekt, d'après des docuiueiils inéilits, que nous devons a l'obligeance de madame la comiesse de Montaiembert.

de Mazenod, de l'avoir si bien compris, que lui, l'ardent ami que l'on sait, n'hésita pas à écrire à toutes les maisons de l'Ordre qu'il a fondé, pour interdire à ses Oblats de lire V Avenir.

On se souvient de son départ de France. Lamennais était tout-puissant, non-seulement sur la partie la plus active du clergé français, mais sur tout le parti catholique belge comme sur l'émigration polonaise.

Une parole de lui remuait celte portion de la catholicité comme le vent agite les feuilles du tremble.

Grégoire XVI se décida à parler.

Mais n'anticipons point.

TTT

Lamennais cependant, une fois sa résolution prise, quitta Kome.

(( C'était au mois de juillet, dit-il, vers le soir. Des hau- « leurs qui dominent le bassin oi!i serpente le Tibre, nous (( jetâmes un triste et dernier regard sur la Ville éternelle. (( Les feux du soleil couchant enflammaient la coupole de « Saint-Pierre, image et reflet de l'antique éclat de la (( papauté elle-même. Bientôt les objets décolorés dispa- (( rurent dans l'obscurité croissante. A la lueur douteuse du u crépuscule, on entrevoyait encore çà et là, le long de (( la route, des restes de tombeaux; pas un souffle n'agitait (( la lourde atmosphère, pas un brin d'herbe ne soupirail : « nul autre bruit que le bruit sec et monotone de notre

« calèche de voiturier, qui lentement cheminait dans la « plaine déserte. »

Le voyageur se laisse aller volontiers à ses impressions déroute. Il égayé même son récit par de piquants épisodes. Celui du conducteur de sa calèche est demeuré légendaire. Je le cite, ce sera la note gaie sur le fond si triste de ce chapitre.

« Notre bon Pasquale, — c'est le nom du conducteur, — « toujours d'humeur gaie, abrégeait nos longues heures de « marche par sa conversation spiriiuellement naïve. Repré- « sentez-vous une large figure, pleine et ronde, empreinte « d'un singulier mélange de simplicité et de finesse mali- « cieuse, voilà Pasquale. Il fallait l'entendre raconter comte ment, retenu au lit pendant quarante jours par une jambe « cassée, il revint à Rome, juste à temps pour ne pas trou- « ver sa femme remariée, — Ce n'est pas que sa douleur « eût été inconsolable, si le second mariage avait rompu (( le premier; car, fibre alors, peut-être serait-il devenu « cardinal, peut-être pape : qui sait? on a vu des choses « plus extraordinaires. Pourquoi pas lui autant qu'un « autre? iNe valait-il pas bien celui-ci, celui-là? Un peu de (( bonheur, un peu de faveur, on arrive à tout avec cela. « Et quelle douce vie pour Pasquale! Que de loisirs! que " de repos! que de/ar nientc! Je supprime le reste : j'ai « voulu seulement donner une idée du genre d'esprit qui (( caractérise le peuple romain, et de sa mordante verve! »

La suite du récit de ce voyage mériterait que nous nous y arrêtassions plus longtemps, si nous n'avions encore tant de chemin à parcourir pour arriver au bout de notre sujet.

C'est à regret que je m'en arrache. Comment résister

au charme d'une page délicieuse comme celle que Lamennais consacre à décrire les pays de montagnes qu'il traverse :

« La nature vous y apparaît seule avec ses œuvres, « toujours les mêmes et toujours nouvelles. Autour de " vous le silence, ou le bruit monotone d'un torrent qui " se brise sur des rochers, du vent qui bruit entre les " feuilles des pins, du murmure à travers les hautes herbes « des pâturages, quelquefois aussi la voix d'un pâtre, dont « les chants fantastiques se mêlent dans le lointain au son « des clochettes et aux mugissements du troupeau. Une 'c impression de calme extraordinaire pénètre vos sens, « au milieu de ces tranquilles scènes et de cette solitude " majestueuse. Toutefois, les proportions gigantesques des « masses qui vous environnent y rapetissent trop peul- « être les autres objets et particulièrement l'homme. C'est « un des défauis des pays purement de montagnes : ils « manquent d'une certaine harmonie suave, d'horizons « vastes et onduleux ; on s'y sent resserré, faible et comme " opprimé par je ne sais quelle force pesante et fatale... »

S'il s'arrête à Inspruck, c'est pour y rêver devant le tombeau de l'aïeul de Charles-Quint.

« Autour de ce tombeau, dit-il, vingt-huit statues de « bronze, représentant pour la plupart des empereurs et •' des ducs de Bourgogne dans le costume de leur temps, « produisent un effet dont la bizarrerie n'est pas dépour- « vue d'une note de grandeur triste. 11 semble que ces H morts, quittant la fosse où ils dormaient, se sont traînés « là, sous le poids de leurs vieilles armures, pour se dire, (I après de longs siècles, au pied d'un sépulcre, les mi- (( sères et le néant de la puissance, la vanité de l'ambition

« qui tourmente le monde, pour ne lais-er d'elle d'autre « trace que des ruines et une poignée de cendres '. » Lamennais arriva à Munich.

A Munich, tous les grands noms de la Bavière savante attendaient, impatients et curieux, les pèlerins de Dieu et de la Liberté, à leur retour de ce pèlerinage dont la déception pouvait être si cruelle.

L'illustre Gœrres, le docle Scheiling, l'érudit de Baader, et un jeune abbé déjà célèbre, Drellinger, avec beaucoup d'amis, étaient là, et les accueillirent.

Lacordaire cependant manquait, et celte absence de l'un des trois pèlerins mettait les deux autres dans un pénible embarras.

Tout à coup, par une simple coïncidence non cherchée.. Lacordaire arrive, et, à peine installé dans son hôtellerie, voit entrer Montalembert.

Quand on sait l'amitié qui les unissait, on devine l'élan avec lequel ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre.

« Il me conduisit », raconte Lacordaire dans ses Mémoires, « près de M. de Lamennais, qui me reçut avec 'c un ressentiment visible. Cependant, la rencontre était « solennelle; la conversation s'en^'agea, et, pendant deu.K (f heures, je nj'efforçai de lui démontrer combien était

' Lamennais, Affaires de Home, passim.

a vaine l'espérance de reprendre la publication deV Avenir, « et quel coup il allait porter tout ensemble à sa raison, à « sa foi, à son honneur. A la fin, soit que mon discours « l'eût convaincu, soit que ma séparation plus prononcée (c lui eût fait impression, il me dit ces mots : « — Oui, (( c'est juste, vous avez bien vu ' !... »

La paix était faite. C'était le 29 août.

Le lendemain, 30 août 1832, devait être la grande dale de la seconde vie de Lamennais.

C'est au milieu d'un dîner que la foudre éclata.

Le.s écrivains et les artistes les plus éminents de Munich avaient offert un banquet aux trois voyageurs. La réunion était animée, cordiale. L'un des présidents de la table venait de boire à l'union des catholiques de France et d'Allemagne...

Un domestique s'approche de Lamennais, lui dit quelques mots à voix basse, Lamennais quitte la table. On fait silence.

Peu d'instants s'écoulent. Lamennais revient, la figure bouleversée, l'oeil en feu, tenant à la main un pli, dont le large sceau avait dû être brisé fiévreusement.

On le regardait, il se tut.

Les conversations essayèrent de se renouer, mais en vain.

On sortit de table.

En quittant la salle du festin, le Maître, d'une voix saccadée, basse, mais résolue, avait dit à ses deux compagnons :

« Je viens de recevoir une Encyclique du Pape contre « nous.. .Nousne devons pas hésiterànous soumettre*!... »

' Lacordaire, Notice, etc., p. 65.

' Jd., ibid., p. 66.

Ce fut le cri du cœur chez ce grand homme si méconnu ! Ce fut le premier accent de sa conscience, le premier élan de sa foi et de son sacerdoce ! Le Pape a parlé, il faut se soumettre. Roma locufa est, causa finita est!

Lamennais avait reçu la célèbre Encyclique dite Mirari vos.

C'est un usage qui remonte aux premiers siècles de l'Église, qu'au début de son pontificat, le successeur de saint Pierre adresse une lettre encyclique à tous lesévêques.

Les troubles des États romains à l'avènement de Grégoire XVI ne lui avaient pas permis de se conformer à cet usage. 11 y satisfit au jour solennel de la fête de la sainte Vierge, le 15 août 1832.

Il saisit cette occasion pour s'expliquer sur les doctrines politiques de Y Avenir : la liberté de conscience, la liberté des cultes, la liberté de la presse, le droit à l'insurrection contre les pouvoirs établis.

Mais Grégoire XVI avait hérité de Léon XII, au moins en partie, dans l'affection et l'admiration de son prédécesseur pour le grand lutteur catholique, et, tout en condamnant ses doctrines en ce qu'elles avaient de contraire à la saine théologie, il se tint dans les termes les plus généraux et se refusa, malgré les ennemis de Lamennais, à ce que ce grand nom fût désigné, même de la façon la plus indirecte.

Écoutez maintenant comment ce révolté orgueilleux, dont ils nous disent qu'il n'avait plus la foi depuis longtemps, écoutez comment cette victime de la calomnie répondit à Grégoire XVI, dans le premier mouvement de son âme.

Montalembert et Lacordaire l'avaient suivi. Il rentra

chez lui, et là, s'asseyanl à l'humble bureau de l'hôtellerie qui (levait être témoin de ce grand acte, sans hésiter, laissant courir sa plume, sans parler, ne regardant que dans sa conscience, il écrivit :

« Les soussignés, rédacteurs de V Avenir, membres du (f conseil de l'Agence pour la défense religieuse :

« Convaincus, d'après la lettre encyclique du souverain « pontife Grégoire XVI, en date du 15 août 1832, qu'ils « ne pourraient continuer leurs travaux sans se mettre '< en opposition avec la volonté formelle de celui que Dieu « a chargé de gouverner son Église,

« Croient de leur devoir, comme catholiques, de déclarer « que, respectueusement soumis à l'autorité suprême du « Vicaire de Jésus-Christ, ils sortent de la lice où ils ont « loyalement combattu pendant deux années. Us engagent '( instamment leurs amis à donner le même exemple de « soumission chrétienne.

« En conséquence :

« 1» L'Avenir, provisoirement suspendu depuis le 15 nov( vembre 1831, ne reparaîtra plus;

« 2° L'Agence générale pour la défense de la liberté reli- ( gieuse est dissoute à dater de ce jour. Toutes les affaires < entamées seront terminées, et les comptes liquidés, dans « le plus bref délai possible. »

Que fallait-il donc de plus?

Le Pape reçut avec une joie paternelle cette déclaration. Il en témoignait tout haut sa satisfaction. Tout l'univers catholique applaudissait. Depuis Fénelon, rien de plus beau n'avait réjoui les âmes croyantes.

Hélas! il y a des gens au monde, — c'est le Dieu fait homme, c'est le Verbe divin lui-même qui l'atiirme, — il

y a des gens en ce inonde qui vous assassinent et vous déshonorent en croyant rendre gloire à Dieu, ohsequium se credent prœstare Deo!

« Dieu, dit Lacordaire dans son admirable simplicilé, Dieu nous avait donc réunis à Munich pour signer ensemble une adhésion sincère à la volonté du Père des fidèles, sans distinction, sans restriction, sans même faire la réserve de la manière dont nous avions entendu nos doctrines, et dont elles pouvaient concorder avec la prudence théologique dont avait usé le rédacteur de l'acte pontiûcal. Contents d'avoir combattu pour l'affranchissement de l'Église et sa récoDciliaLion avec le droit public de notre patrie, nous traversâmes la France en vaincus victorieux d'euxmêmes ', ))

Il ajoutait avec Montaigne : « Il y a des défaites triom- « phantes, à l'envi des victoires!... »

Ah bien, oui : une victoire!,.. Il ne fallait pas que cet homme, dont on avait prédit la perte, conservât même l'auréole de la soumission ^ !

'Lacordaire, .\otice, etc., p. 67.

' Qu'on ne nous accuse pas d'exagérer. Un témoin bien placé pour savoir la vérité nous a lourni sur ce douloureux inysière des détails tellement précis iiue, n'était la ciaintede prolonger au delà de t'iliî existence le scandale de celle poursuite systémati(|U'', nous poun ions en donner ici des preuves irrécusables. Paix a leur tombe ! ...

Écoutez — c'est Lamennais lui-même qui va nous révéler ce mystère liunleux :

« Ce fut pour moi, je le confesserai, un jour heureux et « doux que celui où je pus, l'âme tranquille, rentrer dans « une vie moins agitée. Certes, aucune pensée de nouvelle « action ne se présenta, même vaguement, à mon esprit. « C'était bien assez de combats, assez de fatigues. Rome (( me rendait le repos; et j'en embrassai l'espérance avec « une joie que je me serais presque reprochée, s'il ne « s'était offert à moi sous la forme du devoir. Tout ce (( qu'avaient promis les rédacteurs de V Avenir , ils le (c tinrent fidèlement. Les affaires de ce journal et celles « deV Agence furent liquidées. Partout, dans les provinces, « nos amis montrèrent sans hésiter la même soumission. « Retiré, loin de Paris, à la campagne, y vivant au sein de (( la nature, dont l'attrait toujours si puissant le devient « davantage encore lorsqu'on a vu de près les passions H des hommes et les bruyantes misères de la société, nul (( désir, nul regret, nul ennui n'y vint un seul instant (( troubler la paix de mes solitaires heures d'étude. Cette (( paix cependant ne devait pas être de longue durée. « — Certaines âmes malheureuses recèlent dans leurs « tristes profondeurs des animosités que rien ne calme, « de secrètes haines honteuses d'elles-mêmes, qui éclatent, (( dès qu'elles peuvent se couvrir d'un prétexte de zèle. — A « jieine notre déclaration avait-elle paru, que déjà l'on (( murmurait à voix basse des paroles de défiance et de « mécontentement. — Elle n'était pas assez complète, u a^sez explicite; elle rappelait trop le silence respectueux « des jansénistes. (Lamennais janséniste!...) Des intrigues « s'ourdirent, on sema sourdement la calomnie, on inquiéta

« les âmes timorées par ces charitables impostures, dites « sur le ton de la douleur, qu'on voudrait ne pas croire, « qu'on ne croit pas : — tout le monde cependant les « répète! — Puis vinrent les provocations directes, les « insultes, les outrages publics. On espérait engager par « là des discussions aussi délicates que dangereuses dans « notre position. Nous reconnûmes le piège et nous l'évi- « tâmes en nous taisant. La colère redoubla. On n'avait « pas compté sur cette modération, et, pourquoi ne pas le c( dire ? sur une patience dans laquelle le mépris se senu tait. »

Nous en ferons le récit au prochain chapitre.

Ici il est nécessaire, avant de finir, d'insister sur ce point, que le complot réussit beaucoup mieux que Lamennais ne semble le croire, et, en tout cas, beaucoup plus qu'il ne se l'avoue à lui-même.

Je ferai appel à un souvenir contemporain.

Dans ses Nouveaux Lundis, Sainte-Beuve l'a raconté :

« Je me rappelle, dit-il, que lorsque l'abbé Lacordau'e revint de Rome avec M. de Lamennais, étant allé leur faire visite dans la rue de Vaugirard, oîi ils étaient logés, je vis d'abord dans une chambre du rez-de-chaussée M. de Lamennais, qui s'exprimait sur ce qui s'était passé à Rome et sur le Pape avec un laisser-aller qui m'étonna, puisqu'il venait de se soumettre ostensiblement. Il parlait du Pape comme un de ces hommes qui sont destinés à amener les grands remèdes désespérés. — Au contraire, lorsque j'allai voir l'abbé Lacordaire. qui était dans une chambre au premier étage, je fus frappé du contraste; celui-ci ne parlait qu'avec une extrême réserve et soumission des mécomptes qu'ils avaient éprouvés, et il employa notam-

ment celte comparaison du « grain, (|ui, même en le sup- « posant de bonne nature, a besoin d'être retardé dans sa (t germination, et de dormir tout un hiver sous terre ». C'est ainsi qu'il expliquait et instifiait, même en admettant une part de vérité dans les doctrines de VAvenirj la sévérité et la résistance du Saint-Siége. J'en conclus, dit en terminant le spirituel critique, qu'il n'y avait pas grand accord entre le rez-de-chaussée et le premier étage '. »

Lacordaire avait le cœur trop haut placé pour faillir à sa mission. Ce n'était pas le moment de laisser M. de Lamennais à lui-même. Il importait, au contraire, de tenter l'impossible pour dissiper l'orage qui grondait dans son sein.

Dans cette vue, l'abbé Lacordaire et l'abbé Gerbet l'accompagnèrent à la Chesnaie, à la fin de septembre.

L'exemple de Fénelon, qui naturellement se présentait à tous les esprits, pouvait consoler l'auteur de VEssai, en lui prouvant que des torts Ihéologiques, même constants, ne sont pas incompatibles avec une renommée sans tache de science et de vertu.

« Si M. de Lamennais, écrit Lacordaire, eût été hdèle à « son beau mouvement de Munich, il eût grandi dans les a générations contemporaines p^r le seul effet de son « silence, et il ne lui eût pas fallu dix ans pour reconquérir (( toute la splendeur de sa renommée-. »

Ils arrivèrent à la Chesnaie.

« En descendant pour la seconde fois dans ce solitaire « manoir de la Chesnaie, dit l'ami fidèle du malheur, je (( crus y ramener un beau génie sauvé du naufrage, un

' Sai\tk-I!eu\e, Aoureavx Lundis^ c. iv, p. 450. 2 Lacordaire, Notice, etc., p. 68.

(( maîire plus vénéré que jamais et une de ces infortunes « qui ravis.sent l'àme au-dessus d'elle-même en mettant « sur le front d'un homme ce je ne sais quoi d'achevé que « le malheur ajoute aux grandes vertus, selon la parole de {( Bossuet.

M Bientôt, quelques-uns des disciples du maître tombé « vinrent le rejoindre à la Chesnaie. Cette maison reprit u son caractère accoutumé, mélange à la fois de solitude « et d'animation; mais, si les bois avaient leurs mêmes « silences et leurs mêmes tempêtes; si le ciel de l'Armo- « rique n'était pas changé, il n'en était pas de même du « cœur du maître. La blessure y était vivante, et le glaive « s'y retournait chaque jour par la main même de celui « qui aurait dû l'en arracher, et y mettre à la place le « baume de Dieu. Des nuages terribles passaient et repas- <( saient sur ce front déshérité de la paix. Des paroles u entrecoupées et menaçantes sortaient de cette bouche « qui avait exprimé l'onction de l'Évangile; il me semblait {{ parfois que je voyais Saûl; mais nul de nous n'avait la « harpe de David pour calmer ces soudaines irruptions « de l'esprit mauvais, et la terreur des plus sinistres pré- « visions s'accroissait de jour en jour dans mon esprit « abattu '. »

Nous voici au point aigu de la crise. Je vais raconter les douloureux épisodes de cette agonie morale qui fut, pour Lacordaire, pour Gerbet et pour tant d'autres, « la M plus grande épreuve et la plus poignante douleur de « leur existence ».

' L\coRDAiKE, Notice, etc., p. 69.

Sommaire. — Les adieux de Lacordaire. — Lettres de Lamennais à Montalembert — Dépit et injures. — Ménagements du Saint-Siège. — Sévérité de l'évêque de Rennes. — Bonté de Mgr de Quelen. — Lamennais se soumet. — Joie de l'Église. — Mission donnée à Sainte- Beuve et départ de Paris. — Effet magique produit par la publication des Paroles d'un croyant. — Plan et caractère du livre — Les sept rois. — Une idylle. — Le souvenir des morts. — Le pauvre exilé. — Une prière. — Un hymne à la Pro\idence.

C'était le 11 décembre 1832.

Dans une chambre solitaire, à côté d'un modeste paquet de bardes qui annonçait un départ imminent, assis devant une large feuille au sommet de laquelle on lisait la suscription : A M. l'abbé Féli de Lamennais, un jeune prêtre écrivait, s'interrompant à chaque phrase, pour essuyer les larmes qui venaient, à tout instant, malgré ses visibles efforts de résolution, obscurcir ses yeux enfiévrés.

« Je quitterai la Chesnaie ce soir. Je le quitte pour un motif d'honneur, ayant la conviction que ma vie vous serait désormais inutile, à cause de la différence de nos pensées sur l'Église et la société, différence qui ne fait que

s'accroître tous les jours, malgré mes sincères efforts pour suivre le développement de vos opinions.

« Je crois que, durant ma vie et bien au delà, la République ne pourra s'établir ni en France ni en aucun autre lieu de l'Europe, et je ne pourrais prendre part à un système qui aurait pour base une persuasion contraire.

« Sans renoncer à mes idées libérales, je comprends et je crois que l'Église a eu de très-sages raisons, dans la profonde corruption des partis, pour refuser d'aller aussi vite que nous l'aurions voulu. Je respecte ses pensées et les miennes. Peut-être vos opinions sont plus justes, plus profondes, et, en considérant votre supériorité naturelle sur moi, je dois en être convaincu. Mais la raison n'est pas tout l'homme, et, dès que je n'ai pu déraciner de mon être les idées qui nous séparent, il est juste que je mette un terme à une communauté de vie qui est toute à mon avantage et toute à votre charge.

« Ma conscience m'y oblige, non moins que l'honneur, car il faut bien que je fasse de ma vie quelque chose jjour Dieu; et, ne pouvant vous suivre, que ferais-je autre chose que vous fatiguer, vous décourager, mettre des entraves à vos projets et m'anéantir moi-même?

«Jamais vous ne saurez que dans le ciel combien j'ai souffert depuis un an par la seule crainte de vous causer de la peine. Je n'ai regardé que vous dans toutes mes hésitations, mes perplexités, mes retours; et, quelque dure que puisse être un jour mon existence, aucun chagrin de cœur n'égalera un jour ceux que j'ai ressentis dans cette occasion. Je vous laisse aujourd'hui tranquille du côté de l'Église, plus élevé dans l'opinion que vous ne l'avez jamais été, si au-dessus de vus ennemis qu'ils ne sont plus rien.

C'est le meilleur momenl que je puisse choisir pour vous faire un chagrin qui, croyez-moi, vous en épargnera de bien plus grands.

« Je ne sais pas encore ce que je deviendrai, si je passerai aux États-Unis, ou si je resterai en France, et dans quelle position. Quelque part que je sois, vous aurez des preuves du respect et de l'attachement que je vous conserverai toujours, et dont je vous prie d'agréer cette expression qui pari d'un cœur déchiré '. »

C'est en effet le cœur déchiré que le jeune prêtre signa de son nom cette page touchante, au bas de laquelle on lisait : Henri Lacovdaire-,

11 se leva et partit.

u A un certain point de ma route, racontait-il plus tard, je l'aperçus à travers les taillis avec ses jeunes disciples; je m'arrêtai et regardai une dernière fois ce malheureux grand homme. Je continuai ma fuite, sans savoir ce que j'allais devenir... Tout croulait autour de moi, et j'avais besoin de ramasser les restes d'une certaine énergie naturelle pour me sauver du désespoir. »

' L\coRDAiiu;, Notice, etc., p. 69.

^ Qu'on se représente Lacordaire séparé de Lamennais par des abîmes, et continuant de manger son pain sans qu'il y eût entre eux ni sympathie de caractère ni communauté de vues... Le 11 décembre I8;i2, il fut. question, au dîner, >iu siéj^e d'Anvers, où le jeune duc d'Orléans venait de se distinguer. Les journaux en ren^liiient tcmoifinaae. M. de Lamennais, incrédule de parti pris, s'en expliquait avec une dérision qui tournait a l'insulte. Lacordaire essaya de le ramener a l'équité : le Maître lui imposa silence avec une hauteur mal comjiriuiée. Ce fut la y,outte d'eau qui fit déborder le vase. Lacordaire se tut, mais sa patience était à bout. Une heure après, pendant que M. de Lamennais était à la promenade qui suivait le dîner, Henri, sen], à pied, quittait la Chesnaie pour n'y rentrer jamais. (FoissET, Vie du P. Lacordaire, t. 1", p. 226.)

Oiiand Lamennais lut la lettre, il eut un moment de douleur. « Pourquoi s'est-il ainsi enfui, dit-il, comme on « sort d'une place assiégée '? »

Puis, se tournant vers les disciples qui l'observaient :

— Je suis plein de paroles, ajouta-t-il d'une voix sombre et en empruntant la langue même de Job-, un esprit est en moi qui me presse. Je parlerai et je respirerai un peu. Loquar et respirabo paululum ^.

Ah! que va-t-il donc dire? Écoutez. C'est un triste récit qu'il nous reste à faire!

Le 21 janvier 1833, il écrivit à Montalembert : a II est bon de recommencer à parler, pour préparer la « position qui devra être désormais la nôtre, dès que nous '( serons sii^samment dégagés de celle qui nous a valu tant '( de déboires. Au lieu de nous faire les champions du (i catholicisme, laissons-le entre les mains de la hiérarchie, <( et présentons-nous simplement comme les hommes de (i la Liberté et de l'Humanité. »

Il ajoutait, à quelques jours de là :

« La vieille hiérarchie, et politique et ecclésiastique, s'en u vont ensemble; ce ne sont plus que deux spectres, qui

1 Lcttiede Lamennais à Montalembert, 12 lévrier 1833.

- Job, XXXII, 18-20.

» Lettre de Lamennais à Montalembert, 21 janvier 1833.

« s'embrassent dans un tombeau... On n'en savait pas plus « quand la synagogue expira... » Est-ce clair '?

Ainsi, l'Église enseignante, sous Grégoire XVI, c'est la synagogue sous Caïphe. 11 ne croit plus à l'Église, puisqu'il la déclare aveuglée comme la synagogue expirante, ennemie de Jésus-Christ comme le Sanhédrin. Entendez plutôt: « Jésus-Christ est aujourd'hui le grand ennemi, et là (à « Rome) comme ailleurs, et plus qu'ailleurs ^ » C'est écrit le 6 mars 1833.

L'archevêque de Toulouse, Mgr d'Astros, avait censuré, de concert avec plusieurs de ses collègues dans l'épiscopat, un certain nombre de propositions extraites des écrits de Lamennais.

A Rome, on censura la censure, et l'initiative de ces adversaires de l'École menaisienne fut sévèrement blâmée^

Au lieu de s'en montrer touché, Lamennais écrit à ses intimes, en leur transmettant la nouvelle : « Depuis que « j'ai vu de près les ressorts qui font tout mouvoir, ces « choses-là m'intéressent à peu près autant que ce qui se « passe en Chine dans le grand Collège des Mandarins ^ ! »

Les événements vont se précipiter.

L'évêché de Rennes parlait d'interdit.

Grégoire XVI se vit forcé de demander que Lamennais s'engageât à suivre uniquement et absolument la doctrine exposée dans l'Encyclique Mirari vos, et à ne rien écrire ni approuver qui n'y fût conforme.

Du reste, le Pape n'exigeait cela que pour répondre à

' Lettre de Lamennais à la comtesse de Senfft, 25 janvier 1833.

2 Lettre d<' Lamennais à la comtesse de Senfft.

3 28 février 1833.

* Lettre de Lamennais à mademoiselle de Lucinière, 2 mai 1833.

une lettre par laquelle Lamennais venait de le prier de lui dicter les termes dans lesquels il devait se soumettre k l'Encyclique, pour faire taire tous ses ennemis.

Lamennais biaisa. Lui, l'honime loyal et précis, il recourut à des subterfuges, absolument en contradiction avec sa nature, avec son passé, avec sa netteté d'esprit

L'évêque de Rennes, vieux soldat de l'armée de Condé, prononça l'interdit.

Ainsi frappé par son évêque sans avoir été, pensait-il , suffisamment entendu, le prêtre breton bondiu

M. de Quélen intervint. A force de ménagements , de bonté et de tendresse, il obtint de Lamennais la déclaration que voici :

« Je soussigné déclare, dans les termes mêmes de la t< formule contenue dans le Bref du Souverain Pontife Gré- « goire XVI, du 5 octobre 1833, suivre uniquement et abso- « lument la doctrine exposée dans l'Encyclique du même '■■■ Pape , et je m'engage à ne rien écrire ou approuver qui « ne soit conforme à cette doctrine.

« Paris, 11 décembre 1833.

« F. DE Lamennais. »

La joie fut immense partout.

L'abbé Foisset l'écrivait à M. de Salinis : « Oh! mon bon ami, la douce et consolante nouvelle!... Le grand homme ne doit pas encore attendre de trêve de la part de ses ennemis. Son humble soumission leurcauseradu dépit, de l'humeur. Ils avaient dit que le bon prêtre lèverait l'étendard de la révolte, qu'il se poserait le chef d'une nouvelle hérésie. Ce serait une déconvenue amère, si tant de sinistres prévisions allaient se démentir. Et ils pousseront

encore M. de Lamennais avec aigreur. Ils l'accuseront de nouveau, et calomnieront son silence, ses intentions. Mais nous, qui sommes passionnément épris de son génie et de sa gloire, nous ses admirateurs qui n'avons jamais cessé d'être ses amis, nous le conjurons de ne point s'émouvoir de ces aveugles persécutions. >'

A Rome, la joie fut encore plus vive. Le Pape écrivit à Lamennais :

« Nous avons béni le Père des lumières, duquel nous « vient cette si grande consolation, qui, nous le disons « vraiment avec le Psalmiste, a réjoui notre âme en pro- « portion de la multitude de nos douleurs. » Il terminait en disant : (( Continuez donc, clier fils, à procurer à l'Église « de pareils sujets de joie dans les routes de la vertu, de « la docilité et de la foi, et employez les dons du talent et « du savoir que vous possédez si éminemment, pour que « les autres pensent et parlent unanimement, suivant la « doctrine tracée dans notre Encyclique'. «

A Paris, M. de Quélen continuait de le combler des témoignages les plus vifs de son affection. Le célèbre prélat s'occupait, en ce moment même, de satisfaire aux instances d'Ozanam et de la jeunesse catholique des Écoles, en instituant les Conférences de Notre-Dame de Paris. Il leur présenta M. de Lamennais, en disant :

— Voilà, messieurs, l'homme qui vous conviendrait; si la faiblesse de sa voix lui permettait de se faire entendre, il faudrait ouvrir les grandes portes pour laisser entrer la foule, et la cathédrale ne serait pas assez vaste pour contenir tous ceux qui accourraient autour de la chaire.

' Bret du pape Grégoire XVI à Laïueunais, 28 décembre 1833.

— Oh! moi, monseigneur, répondit Lamennais, ma carrière est finie ' !

Cela se passait le 13 janvier 1834.

L'archevêque pressa Lamennais d'écrire une lettre de remercîment au Saint-Père.

— Non, répondit froidement Lamennais, et il sortit du palais archiépiscopal.

A quelques jours de là, Sainte-Beuve recevait de lui un mot, l'adjurant de venir pour une affaire qui pressait. Sainte-Beuve accourut, et, en arrivant, il vit à sa porte un carrosse. En traversant la cour, il rencontra l'archevêque de Paris.

M. de Lamennais était très-agité.

— Mon cher ami, dil-il à Sainte-Beuve, il est temps que tout cela finisse.

Puis, ouvrant le tiroir de la petite table de bois près de laquelle il s'était assis : 'c Voici un petit écrit que je vous « remets, et que je voudrais que vous fissiez paraître le « plus tôt possible. Je pars dans deux jours : arrangez « cela auparavant avec un libraire, vite, très-vite, je vous <( en prie *. »

Nous verrons tout à l'heure ce qu'était ce petit écrit, <3ont Grégoire XVI dira à l'Église catholique que c'était « un livre peu considérable par son volume, mais immense par sa perversité ' ».

L'auteur s'enfuyait vers la Bretagne.

u Ce soir, écrivait Maurice de Guérin à Eugénie, il sortira de Paris un homme dont je voudrais suivre tous

' OzANAM, Lettres, 13 janvier 1834.

— Sainte-Becve, Nouveaux Lundis, t. ler, p. 37. ■• Encyclique Singulari nos, 15 juillet l83i.

les pas et qui reprend le chemin du désert que je regrette : M. Féli part aujourd'hui pour la Chesnaie... Il veut s'y tenir désormais tout seul ' ! »

Hélas! non, il ne sortait pas du côté de l'Orient, cet homme : il s'en allait tristement ensevelir sa gloire dans le lieu qui, après en avoir été le berceau, en devenait la tombe.

Et il demeura là, seul!...

« Je n'ai de lui aucune nouvelle, écrivait l'abbé Jeance Marie : pas plus de rapport entre nous, et encore moins « que si l'un était au Kamtchatka, et l'autre au fond des « déserts de l'Afrique. Cela est dur pourtant-! »

Mais, à toutes les instances, Lamennais répondait :

« Laissez-moi respirer, seul, un air que n'ont souillé ni « la bassesse, ni la lâcheté, ni l'hypocrisie, ni l'avarice... « Laissez-moi seul. La promenade, la lecture, le travail » (il ne dit plus la prière) « remplissent mes heures soli- « taires, et si quelquefois, souvent même, la tristesse les « obscurcit, l'ennui du moins ne les appesantit jamais \ «

La tristesse, la tristesse noire, comme disaient les anciens, le pire démon des solitaires, disait Eugénie de Guérin , voilà désormais la vie de Félicité de Lamennais, et cela jusqu'à la mort, sans un rayon de joie ni de lumière. Ce front marqué par le génie, ah! faut-il que je le dise? désormais, c'est un front de révolté !...

' Lettre Je M. de Guérin à sa sœur Eugénie, 9 avril 1834.

^Lettres inédites, p. 175.

* Lettre de Lamennais à la comtesse de Senfft, II, 361.

A Paris cependant, le livre s'imprimait.

Lorsqu'il alla h l'imprimerie, pour en revoir les épreuves et en presser la publication, Sainte-Beuve trouva les typographes en révolution. Cette honnête catégorie d'industriels n'a guère l'habitude de lire ce qu'elle fait lire à tout le monde. A l'imprimerie, on lève la lettre aussi vite qu'on peut, mais on s'inquiète peu du mot et pas du tout de la phrase. Les correcteurs d'épreuves en savent quelque chose.

Ce jour-là, il en fut autrement, et quand Sainte-Beuve entra, il trouva les compositeurs qui avaient quitté leurs casses, et qui s'étaient réunis en rond autour de l'un d'entre eux, lequel déclamait, avec un enthousiasme indescriptible, le feuillet de copie qu'il tenait en main '.

« 11 faut avoir vu, dit un contemporain, l'effet magique de ce livre, pour savoir ce qu'il y a de puissance dans un pareil jet de pensée. On eût dit un éclair illuminant à la fois tous les horizons ^. »

« J'ai lu votre livre, écrivait un ami à l'auteur. Que vous en dirai-je? C'est Job, c'est Isaïe, c'est Jean : c'est plus haut, peut-être, que tout cela encore... c'est vous'. »

D'Allemagne, on lui mandait : « J'ai lu votre livre au

■ Sai.nte-Bedve, Constitutionnel du 23 septembre 1861.

* Blaize, ISotes et souvenirs, I, p. 111.

' Lettre du marquis de Coriolis à Lamennais, Cor., II, 380.

général Skrzinecki. Il m'a chargé de vous baiser trois fois les pieds, en signe de reconnaissance et d'admiration'. »

Charles X, dans son exil, s'écriait que cela lui paraissait fort beau.

En France, l'éclat fat énorme.

Le peuple des ateliers, la jeunesse des écoles, s'enivrèrent jusqu'au transport de ce vin fumeux. M. Guizot disait que, par ce livre, M. de Lamennais tombait parmi les malfaiteurs intellectuels de son temps-.

Chez les catholiques, le scandale fut grand.

L'apôtre leur avait appris que le Pouvoir vient de Dieu: un prêtre de Jésus-Christ se levait pour enseigner que le Pouvoir vient de l'Enfer.

La forme même de l'ouvrage ajoutait au scandale : c'était une réminiscence de style biblique, « une Apocalypse toute bariolée de prières et de blasphèmes ^ ».

Le fond du livre restait cependant banal, et l'on peut le résumer en deux propositions : 1" Les rois sont tous des monstres; 2° les prêtres sont les séides des rois.

Celait de la démagogie. Mais l'auteur faisait sur elle le ijigne de la croix.

M. MoIé disait : a C'est un club sous un clocher. »

Et Royer-Collard avait dit dans le même sens : « C'est quatre-vingt-treize faisant ses pâques*. »

Le livre avait pour titre : les Paroles d'un croyant.

Livre étrange, qui fait frémir, qu'on lit avec des protesiations incessantes de la part de la conscience et de la

' Corresp. Lamennais, I, 112.

- GviioT, lUe moires, iU, 28.

' Nettement, Histoire de la li'térature, etc., p. 220.

* FoissET, lue. cit., p. 2G7.

raison, sans pouvoir le quitter, quand on l'a pris en main.

Parlons de ce livre.

C'est encore M. Renan ' qui l'observe :

Tout ce qu'il y avait de passion concentrée, d'orages longtemps maîtrisés, de tendresse et de pitié dans l'àme de Lamennais, lui monta tout à coup au cerveau comme une ivresse et s'exhala en une Apocalypse sublime, véritable sabbat de colère et d'amour.

Les deux caractères essentiels que nous avons notés dans le génie de Lamennais: la simplicité et la grandeur, se déploient à l'aise dans ces quarante-deux petits poëmes.

Renonçant au rhylhme poétique, qui ne convenait pas au mouvement plus oratoire que lyrique de sa pensée, il créa, avec des réminiscences de la Bible et du langage ecclésiastique, cette manière harmonieuse et grandiose qui réalise le phénomène unique dans l'histoire littéraire d'un pastiche de génie.

Le style des psaumes et des prophètes lui était devenu si familier, qu'il s'y mouvait comme dans la forme naturelle de son esprit.

La piété d'ailleurs, par un phénomène étrange parmi tous les phénomènes dont abonde cette vie extraordinaire, la piété ^ avait survécu en Lamennais à la foi : il

' Loc. cit., ]). 135 et suiv.

- Dans une lettre que Mgr l'évèque de Nîmes a insérée dans la Vie de M. l'abbé Busaon, celui-ci rappelait, en 1849, à M. dti Lamennais les souvenirs édifiants de sa première phase : « Non, mon « clier ami, disait-il, je n'oublierai jamais ce que des témoins o( u- « laires m'ont raconté de votre recueillement habituel, de la sainteté " (le \os discours, de votre ferveur dans la prière et surtout à « rautel. Ne vous ai-je pas vu moi-même assis devant une petite " table et portant alternativement vos yeux sur un christ placé près

semble que les parfums de ses premières croyances se fussent ravivés au souffle qui allait en briser le vase fragile.

J'ai relu, après bien des années, ces pages éloquentes. L'impression n'a pas vieilli. Impossible de n'être pas troublé à la contagieuse magie de ces troubles d'une grande âme.

Quelle noire fureur, par exemple, dans le chapitre xni, celui des Rois!

« C'était dans une nuit sombre ; un ciel sans astres pesait « sur la terre, comme un couvercle de marbre noir sur un « tombeau... et, dans une salle tendue de noir et éclairée « d'une lampe rougeâtre, sept hommes, vêtus de pourpre « et la tête ceinte d'une couronne, étaient assis sur sept « sièges de fer. Et au milieu de la salle s'élevait un « trône composé d'ossements; et au pied du trône, en « guise d'escabeau, était un crucifix renversé; et devant « le trône, une table d'ébène; et sur la table, un vase plein « de sang rouge et écumeux, et un crâne humain. — Et « les sept hommes couronnés paraissaient pensifs et tristes, « et, du fond de son orbite creux, leur œil de temps en « temps laissait échapper des étincelles d'un feu livide. — « Et l'un d'eux, s'étant levé, s'approcha du trône en chan- « celant, et mit le pied sur le crucifix. — En ce moment,

« de vous et un papier où vous traciez des pages immortelles? Vous « demandiez à J^'sus-Christ des pensées et des expressions; vous « étiez alors son ami, sou interprète, son défen^eur; vous [)0uvez " d'un mot redevenir tout cela. Le Seigneur vous rappelle, l'Eglise « vous presse de vous rendre, vos amis joignent leurs supplications « aux siennes. Rendez-nous, disent-ils, tout ce qui nous a été enlevé, « un disciple, un modèle, un prêtre, un docteur. Rendez-nous un « ami, un frère, un saint. «

'( ses membres tremblèrent, et il sembla près de défaillir. « Les autres le regardaient immobiles; ils ne firent pas le « moindre mouvement, mais je ne sais quoi passa sur leur « front, et un sourire qui n'est pas de l'homme contracla 'c leurs lèvres. — Et celui qui avait semblé près de défaillir « étendit la main, saisit le vase plein de sang, en versa « dans le crâne, et but. — Et celte boisson parut le forti- « fier. — Et dressant la tête, ce cri sortit de sa poitrine « comme un sourd ràlemenl : — Maudit soit le Christ qui '( a ramené sur la terre la liberté! — Et les six autres « hommes couronnés se levèrent tous ensemble, et tous « ensemble poussèrent le même cri : — Maudit soit le a Christ qui a ramené... »

La scène continue longuement, et l'horreur croit toujours, pendant que les sept rois, buveurs de sang humain, complotent la destruction de tout ce qui est cher à l'homme, et érigent le bourreau jusqu'à la dignité de premier ministre.

Quand on a lu ce chapitre, et bien d'autres, par exemple celui des sept ombres maudites et des sept cercueils, on comprend le mot d'un contemporain, ce mot que Lamennais s'en allait, le répétant dans toutes ses lettres : '< C'est un bonnet rouge planté sur une croix ' ! »

Pourtant, les singularités du caractère breton, où l'austérité confine à la langueur, et où, sous des apparences de rudesse, se cachent des tendresses infinies, ne tardent pas à se faire jour dans les Paroles d'un croyant.

De brusques passages, des retours étranges, mêlent à de semblables paroles des rêves d'une ineffable douceur, véritables îles fortunées semées dans un océan de colère.

' Lettre (le M. de VitroUes à Lamennais, il mai iSTi.

C'est l'observation du célèbre critique que nous avons cité.

Tout se succédait comme un mirage dans cette âme passionnée.

Vous souvient-il du pèlerin du puits de saint Patrice? Revenu de son voyage souterrain, dit la légende ossianesque, il mêlait les visions du ciel aux visions de l'enfer.

Lamennais, comme le pèlerin d'Irlande, entremêle à des pages brûlantes de haine des oasis de verdure, comme celle-ci :

« Lorsque, après une longue sécheresse, une pluie douce « tombe sur la terro, elle boit avidement l'eau du ciel qui « la rafraîchit et la féconde. — Ainsi, les nations altérées «boiront avidement la parole de Dieu, lorsqu'elle des- (( cendra sur elles comme une tiède ondée. — Et la justice « avec l'amour, et la paix et la liberté germeront dans leur « sein. — Et ce sera comme au temps oiî tous étaient « frères, et l'on n'entendra plus la voix du maître ni la « voix de l'esclave, les gémissements du pauvre ni les sou- « pirs des opprimés, mais des chants d'allégresse et de « bénédiction.

« Les pères diront à leurs fds : Nos premiers jours ont « été troublés, pleins de larmes et d'angoisses. Maintenant « le soleil se lève et se couche sur notre joie. Loué soit « Dieu, qui nous a montré ces biens avant de mourir!

(( Et les mères diront à leurs filles : Voyez nos fronts. « à présent si calmes; le chagrin, la douleur, l'inquiétude, « y creusèrent de profonds sillons. Les vôtres sont comme « au printemps la surface d'un lac qu'aucune brise n'agite. « Loué soit Dieu , qui nous a montré ces biens avant de « mourir!

« Et les jeunes hommes diront aux jeunes vierges . Vous

« êtes belles comme les fleurs des champs, pures comme « la rosée qui les rafraîchit, comme la lumière qui les i( colore. Il nous est doux de voir nos pères, il nous est « doux d'être auprès de nos mères; niais quand nous (( vous voyons et que nous sommes près de vous, il se « passe en nos âmes quelque chose qui n'a de nom qu'au « ciel. Loué soit Dieu qui nous a montré ces biens avant « de mourir!

« El les jeunes vierges répondront : Les fleurs se fanent,. (( elles passent ; vient un jour où ni la rosée ne les rafraî- « chit, ni la lumière ne les colore plus. Il n'y a sur la terre « que la vertu qui jamais ni se fane ni ne passe. Nos pères « sont comme l'épi qui se remplit de grain vers l'automne, « et nos mères, comme la vigne qui se charge de fruits, (i II nous est doux de voir nos pères, il nous est doux « d'être auprès de nos mères, et les fils de nos pères el « de nos mères nous sont doux aussi. Loué soit Dieu qui a nous a montré ces biens avant de mourir! »

Quelle séduction qu'une idylle aussi pure, aussi délicate, aussi achevée!

Ailleurs, c'est le souvenir des morts que le croyant évoque, leur disant : a Oh! parlez-moi des mystères de « ce monde que, mes désirs pressentent, au sein duquel (( mon âme, fatiguée des ombres de la terre, aspire à se « plonger. Parlez-moi de celui qui l'a fait, et le remplit « de lui-même, et seul peut remplir le vide immense qu'it « a creusé en moi. — Frères, après une attente consolée « par la foi, votre heure est venue. La mienne aussi vien- '( dra, et d'autres, à leur tour, la journée de labeur finie, « regagnant leur pauvre cabane, prêteront l'oreille à la « voix qui dit : Souvenez- vous des morts! »

La compassion pour l'exilé est comme entrecoupée de larmes. On connaît celle page humide, qu'on ne relit jamais sans émotion. Écoutez encore une fois ces plaintes navrantes :

« 11 s'en allait, errant sur la terre. Que Dieu guide le <{ pauvre exilé!

« J'ai passé à travers les peuples, et ils m'ont regardé, « et je les ai regardés, et nous ne nous sommes point « reconnus. L'exilé partout est ^eul.

Cl Lorsque je voyais, au déclin du jour, s'élever du creux <( d'un vallon la fumée de quelque chaumière, je me disais : '( Heureux celui qui retrouve, le soir, le foyer domestique, « et s'y assied au milieu des siens! L'exilé partout est seuL

« Où vont ces nuages que chasse la tempête? Elle me <( chasse comme eux, et qu'importe où? L'exilé partout est « seul.

« Ces arhres sont beaux, ces fleurs sont belles; mais ce <( ne sont point les fleurs ni les arbres de mon pays : ils (i ne me disent rien. L'exilé partout est seuL

« Ce ruisseau coule mollement dans la plaine : mais son <( murmure n'est pas celui qu'entendit mon enfance ; il ne « rappelle à mon âme aucun souvenir. L'exilé partout est <( seul.

u Ces chants sont doux, mais les tristesses et les joies « qu'ils réveillent ne sont ni mes tristesses ni mes joies. <( L'exilé partout est seul.

(( On m'a demandé : Pourquoi pleurez-vous? et quand « je l'ai dit, nul n'a pleuré, parce qu'on ne me comprenait « poinL L'exilé partout est seul.

« J'ai vu des vieillards entourés d"enfants comme l'oli- « vier de ses rejetons ; mais aucun de ces vieillards ne

LES PAHOLES D'UN CROYAXT. 263

« m'appelait son fils, aucun de ces enfants ne m'appelait « son frère. L'exilé partout est seul.

« J'ai vu des jeunes filles sourire, d'un sourire aussi pur « que la brise du matin, à celui que leur amour s'était « choisi pour époux: mais pas une ne m'a souri. L'exilé « partout est seul.

« J'ai vu des jeunes hommes, poitrine contre poitrine, « s'étreindre, comme s'ils avaient voulu de deux vies ne (( faire qu'une vie; mais pas un ne m'a serré la main. « L'exilé partout est seul.

« Il n'y a d'amis, d'épouses, de pères et de frères, que « dans la patrie. L'exilé partout est seul.

« Pauvre exilé! cesse de gémir; tous sont bannis comme « toi : tous voient passer et s'évanouir pères, frères, « épouses, amis.

« La patrie n'est point ici-bas : l'homme vainement l'y « cherche; ce qu'il prend pour elle n'est qu'un gîte d'une « nuit.

({ Il s'en va errant sur la terre. Que Dieu guide le pauvre « exilé ! »

Aussi beau que le chant triste de l'exilé, est cet autre hymne au défenseur de la patrie, sublime dialogue entre le croyant qui interroge : « Jeune soldat, où vas-tu? » et le soldat qui répond en vaillant et en brave, chacune de ces réponses lui méritant cette louange : « Que tes armes soient bénies, jeune soldat! »

Puis, ce chapitre de la prière, incomparable exhortation, telle que jamais l'âme du plus ardent des apôtres n'en fit de pareille :

« Quand vous avez prié, ne sentez-vous pas votre cœur a plus léger et votre âme plus contente? »

Et ce modèle de prière, que je voudrais citer en entier, si je n'avais déjà trop cité :

u Seigneur, nous crions vers vous du fond de notre « misère.

« Comme les animaux qui manquent de pâture pour « donner à leurs petits, nous crions vers vous, Seigneur.

« Comme la brebis à qui l'on enlève son agneau, nous « crions vers vous, Seigneur.

« Comme la colombe que saisit le vautour, nous crions (( vers vous, Seigneur.

« Comme la gazelle sous la griffe du tigre, nous crions « vers vous, Seigneur.

« Comme le taureau épuisé de fatigue et ensanglanté par « l'aiguillon, nous crions vers vous. Seigneur.

«Comme l'oiseau blessé que le chien poursuit, nous « crions vers vous. Seigneur.

« Comme l'hirondelle tombée de lassitude en traversant « les mers, et se débattant sur la vague, nous crions vers a vous. Seigneur.

« Comme des voyageurs égarés dans un désert brûlant « et sans eau, nous crions vers vous, Seigneur.

t( Comme des naufragés sur une côte stérile, nous crions « vers vous. Seigneur.

« Comme celui qui, à l'heure oia la nuit se fait, rencontre « près d'un cimetière un spectre hideux, nous crions vers « vous. Seigneur.

« Comme le père à qui l'on ravit le morceau de pain « qu'il portait à ses enfants affamés, nous crions vers vous, « Seigneur. »

Et la merveilleuse litanie se poursuit sur ce ton, oîi l'on ne sait s'il faut admirer plus la fécondité des images

tirées des choses de la nature, ou le sentiment de l'âme qui du visible s'élève à l'invisible à travers les figures du temps.

Il faudrait tout relire, dans ce livre à part, sans modèle connu, sans précédent dans les littératures humaines.

Et cependant, au risque de dépasser les limites ordinaires d'un chapitre, je citerai encore le XXV* chant du poëme.

C'est un touchant appel à la confiance et un hymne à la Providence.

« C'était une nuit d'hiver. Le vent soufflait au dehors, (( et la neige blanchissait les toits. Sous un de ces toits, (( dans une chambre étroite, étaient assises, travaillant de « leurs mains, une femme à cheveux blancs et une jeune « fille. — Et, de temps en temps, la vieille femme ré- « chauffait à un petit brasier ses mains pâles. Une lampe « d'argile éclairait cette pauvre demeure, et un rayon de « la lampe venait expirer sur une image de la Vierge, susce pendue au mur. — Et la jeune fille, levant les yeux, « regarda en silence, pendant quelques moments, la femme «à cheveux blancs; puis elle lui dit : « Ma mère, vous (( n'avez pas toujours été dans ce dénùment... » Et il y (( avait dans sa voix une douceur et une tendresse inex- « primables. — Et la femuie à cheveux blancs répondit : « Ma fille. Dieu est le maître, ce qu'il fait est bien fait. — « Ayant dit ces niots, elle se lut un peu de temps; ensuite a elle reprit : — Quand je perdis votre père, ce fut une « douleur que je crus sans consolation : cependant, vous « me restiez ; mais je ne sentais qu'une chose alors. — « Depuis j'ai pensé que s'il vivait, et s'il nous voyait dans «cette détresse, son âme se briserait, et j'ai reconnu que « Dieu avait été bon envers lui. » — La jeune fille ne <( répondit rien, mais elle baissa la tête, et quelques larmes.

f( qu'elle s'efforçait de cacher, tombèrent sur la toile qu'elle <c tenait entre ses mains. — La mère ajouta : « Dieu, qui « a été bon envers lui, a été bon envers nous. De quoi 't avons-nous manqué, tandis que tant d'autres manquent (( de tout? — Il est vrai qu'il a fallu nous habituer à peu, « et ce peu, le gagner par notre travail; mais ce peu ne <( sufiit-il pas? et tous n'ont-ils pas, dès le commencement, « été condamnés à vivre de leur travail? — Dieu, dans sa « bonté, nous a donné le pain de chaque jour; et combien « ne l'ont-ils pas! Un abri, et combien ne savent où se (c retirer! 11 vous a, ma fille, donnée à moi : de quoi me « plaindrais-je? » A ces dernières paroles, la jeune fille, « tout émue, tomba aux genoux de sa mère, prit ses « mains, les baisa et se pencha sur son sein en pleurant. « — Et la mère, faisant un effort pour élever la voix : « — Ma fille, dit-elle, le bonheur n'est pas de posséder (( beaucoup, mais d'espérer et d'aimer beaucoup. Notre « espérance n'est pas ici-bas, ni notre amour non plus; '( ou, s'il y est, ce n'est qu'en passant. — Après Dieu, <i vous m'êtes tout en ce monde; mais ce monde s'éva- (( nouit comme un songe, et c'est pourquoi mon amour « s'élève avec vous vers un autre monde. — Lorsque je « vous portais dans mon sein, un jour je priais avec plus « d'ardeur la Vierge Marie; et elle m'apparut pendant mon (( sommeil , et il me semblait qu'avec un sourire céleste « elle me présentait un petit enfant. Et je pris l'enfant (( qu'elle me présentait, et, lorsque je le tins dans mes « bras, la Vierge mère posa sur sa tête une couronne de « roses blanches. Peu de mois après, vous naquîtes, et la « douce vision était toujours devant mes yeux, n — Ce « disant, la femme aux cheveux blancs tressaillit et serra

« sur son cœur la jeune fille. A quelque temps de là, une « âme sainte vit deux formes lumineuses monter vers le «ciel, et une troupe d'anges les accompagnait, et l'air « retentissait de leurs chants d'allégresse. »

Voilà ce qu'est ce livre!

Après lui, il y en eut beaucoup d'autres '. Celui-là est resté, et les autres sont tombés déjà dans l'oubli!

' « En perdant la foi, Lamennais perdit tout. En dehors même de toute considération lliéologique, ce ne fut plus une décadence, mais une débâcle. Il y eut encore quelques pa^es d'un beau style descriptif dans les Affaires de Rome. A dater des Amschaspands et Darvands, — que les Parisiens du bi)ulevard prononçaient Chentipans et Dévorants, — ce ne fut plus qu'un chaos sinistre, où l'cnjure, suivant l'expre.'^sion de Sainte-Beuve, devenait crasseuse, où le cheval de l'Apocalypse galopait dans les ténèbres, oii la haine empruntait son laiiga^^e tantôt aux furies, tantôt aux sorcières de Macbeth, tantôt aux tricoteuses de 93, tantôt aux dames <le la halle, où un reste d'eau bénite, oublié dans la chapelle de La Che-^naie, se noyait dans un <iéluge de liel et de venin. A cette consolation, on pourrait aujourd'hui en ajoutt^r une autre, et le meilleur éloge que je puisse faire du livre de l'alibé Ricard, c'est que j'y ni songé en le lisant La cliute de Lamennais, ses révoltes, ses tentatives de schisme et d'hérésie, les idées qu'il remua, les enthousiasmes qui l'entourèrent, les espérances qu'il trompa, les passions qu'd souleva, les orages amoncelés sur sa tête et déchaînés sur son chemin, ces tempêtes continuelles sous ce crâne osseux, recouvert d'une jieau bilieuse, celte fièvre du mal succédant à cette hypertrophie du bien, tout cela était chimérique, dangereux, insensé, fatal, effrayant, coupable, ce n'était pas vil, ce n'était pas mesquin : cela mettait en jeu les plus grands intérêts de l'âme humaine. Ce Titan blessé au cœur fait . mesurer, en tombant, la hanieur du sommet qu'il essaya de gravir, la toute-puissance du Dieu qui le foudroya. On est consterné en regardant cette sombre figure; on n'est pas humilié; on n'a pas à redouter une vague odeur de boudoir. Après la faillite des Rohan, le prince de Soubise disait avec orgueil que sa maison était seule capable de faire une faillite aussi belle; en rappelant la déchéance de M. de Lamennais, on se dit que la religion est bien haute, qu'il n'y a qu'un prêtre de génie qui pût tomber de si haut. » (Armand DE PoATMARTiN, Gazcttc de France, feuilleton du 19 février 1882.)

LA FIN Di: LAMENNAIS.

So.MsiAiBE. — Prière de Lacordaire. — Montalembert brise avec Lamennais. — L'encyclique Singulari nos. — La dernière messe. — L'attaque du prêtre apostat. — Le livre des Affaires de Borne. — Réquisitoire enfiellé. — De chute en chute. — Portrait par M. de Pontmartin. — La douleur d'un frère. — Joie de quelques détracteurs flétrie par M. de Hercé. — Les larmes de Gerbet. — Une étrange visite. — Récit de M. Laurentie. — A Sainte-Péla"ic. — La mort.

Le 2 août 1834, dans son humble et fière loyauté, l'abbé Lacordaire écrivait :

— Je ne me réjouis pas de l'abîme creusé par l'opiniâtreté sous un homme qui a rendu tant de services à l'Église. J'espère que Dieu l'arrèlera à temps. — il ajoutait : — Puissions-nous tous nous pardonner les erreurs de notre jeunesse et prier ensemble pour celui qui les causa, par un excès d'imagination, trop belle pour n'être pas pleurée 'î

Pendant vingt ans, ces prières sortirent d'une foule de cœurs invinciblement enchaînés à l'espérance ^

' Voir, dans noire volume sur Lvcordaihe, l'expression des sentiments qu'il nourrit jusqu'à la fin pour son malheureux maître.

^ « Vous vous croyez oublié, méprisé peut-être de tous vos frères a dans le sacerdoce », écrivait M. l'abbé Busson à Lamennais, en 1849, « détrompez-vous : il en est un dont l'attachement pour vous

Hélas! nul gage de réconciliation, nul signe de repentir n'est venu consoler ceux qui auraient donné mille fois leur vie d'ici-bas pour la vie de cette âme. Il n'est resté à leur conOance d'autre asile que l'impénétrable immensité de la miséricorde divine.

Du moins, M. de Lamennais, en s'enfonçant de plus en plus dans l'abîme, au fond duquel, — il l'avait magnifiquement démontré lui-même et il en avait fait l'exergue de son Essai sur l'indifférence, — quand il y est arrivé, l'impie en vient à mépriser toutes choses, même son Dieu, M. de Lamennais n'entraîna personne avec lui, absolument personne.

C'est, si je ne me trompe, le seul exemple, dans l'histoire du christianisme, d'un homme qui, ayant en lui toute l'étoffe du plus redoutable hérésiarque, n'a pas même réussi à détacher du centre de l'unité le moindre des acolytes.

« n'a jamais Tarié, et qui cent fois depuis vingt ans a pris votre « défense, toutes les fois qu'il s'élevait sur vous une polémique en « sa présence. Que de fois il a peint avec complaisance toutes vos n qualités, la bonté de votre cœur, votre douceur, votre sensibilité, « l'admirable simplicité de votre caractère! S'animaut de toute l'ar- « denr d'une amitié qui ne craint pas de s'engager, il s'écriait, aven « l'ardeur de la plus intime conviction : » ...Aidons M. de Lamen- « nais à pleurer ses fautes en les pleurant dabord j our lui. Ten- « dons-lui la main... » Ces paroles, mon bien clier ami, ont été « souvent suivies d'un heureux eflét. Tantôt c'était un assentiment « unanime, tantôt un silence attendri... »

Pourtant, il y eut bien des hésitations.

Lamennais, on le sait, était passionnément aimé. Une école brillante et ardente élait fière de dire, en parlant de lui, « le Maître! » Quels déchirements au cœur de cette vaillante jeunesse, quand il fallut se séparer!

Qu'on me permette de raconter l'une de ces séparations, une seule.

Parmi les âmes profondément troublées par l'empire de ce fatal génie, il y en avait une que Lacordaire aimait par-dessus toutes les autres, et qui s'obstinait, après toutes les autres, dans une fidélité désintéressée, moins peut-être à la personne de l'apôtre déchu qu'à la grande idée qui semblait ensevelie dans sa chute.

Avec le vain espoir de se dérober aux douleurs et aux orages d'un conflit trop cruel, ce disciple obstinément fidèle s'était réfugié en Allemagne, où le poursuivaient les appels de Lamennais. Lacordaire vint le chercher et le prêcher auprès du tombeau de sainte Elisabeth de Hongrie, « la chère sainte », dont cet ami écrira si merveilleusement l'histoire. Lacordaire fut repoussé, non sans humeur.

De nouveau séparé par la dislance, Lacordaire ne se découragea point, et c'est pour cette âme rebelle aimée qu'il dépensa, pUisieurs mois durant, à l'insu du monde entier, les plus riches trésors de son éloquence.

Qu'on en juge par celte page, prise entre cent autres :

« L'Église ne te dit pas : l'ois. Ce pouvoir ne lui appartient pas. Elle te dit : Crois. Elle te dit, à vingt-trois ans, attaché que tu es à certaines pensées, ce qu'elle Le disait à ta première communion : Reçois le Dieu caché et incompréhensible; abaisse ta raison devant celle de Dieu et devant l'Église qui est son organe. Eh! pourquoi l'Église nous a-t-elle été donnée, sinon pour nous ramener à la vérité, quand nous prenons l'erreur pour elle?... Tu t'étonnes de ce que le Saint-Père exige de M. de Lamennais... Certes, il est plus dur de se soumettre, quand on s'est prononcé devant les hommes, que lorsque tout se passe entre le cœur et Dieu. C'est là l'épreuve particulière aux grands talents. Les plus grands de l'Église ont eu à briser leur vie en deux, et, dans un ordre inférieur, toute conversion n'est que cela... Écoute celte voix trop dédaignée, car qui t'avertira, si ce n'est moi? Qui t'aimera assez pour te traiter avec pitié? Qui mettra le feu dans tes plaies, si ce n'est celui qui les baise avec tant d'amour, et qui voudrait en sucer le poison au péril de sa vie '? »

L'âme, ainsi exhortée, conjurée, résistait toujours. « J'en parle avec confusion, avec remords, — ce sont les propres paroles de celui que Lacordaire aimait tant, — c'est alors, c'est ainsi que j'ai pu plonger dans les derniers replis de celte âme un regard d'abord distrait et irrité, mais depuis et aujourd'hui baigné des larmes d'une reconnaissance éternelle... Captif de l'erreur et de l'orgueil, j'ai été racheté par celui qui m'apparut alors l'idéal du prêtre, tel qu'il l'a lui-même défini : « Fort comme le diamant, et plus tendre qu'une mère M »

' Lettre de Lacordaire à Monf.-ilembert, 5 août 1834. 2 MoNTALEMCEiiT, tc P. Lacorckiive {loc. cit., p. 441).

Je n'ai pas besoin de dire que l'heureux racheté s'appelait Charles de Montalembert.

Ainsi, en s'exilant loin de l'Église, Lamennais n'était plus accompagné par aucun de ceux qui avaient partagé ses travaux.

Tous se rangèrent à la droite du vicaire de Jésus-Christ, et ils ne suivirent que de leurs regards attristés celui qui s'engageait à gauche. Est-ce là comme une scène du jugement dernier?

— Ah! répondait Gerbet en pleurs, Dieu lit dans le fond de notre âme. Il y voit le désir de donner, s'il le fallait, tout notre sang pour obtenir à TertuUien tombé la grâce d'une seule larme*.

Il nous faut reprendre les choses d'un peu haut et revenir en arrière.

A la suite de la déclaration du 11 décembre, l'âme de Grégoire XVI, longtemps anxieuse, s'était ouverte à l'espérance, à la joie.

Mais les Paroles d'un croyant vinrent tout à coup dissiper les paternelles illusions de son âme de pontife.

— Dissimuler par notre silence un coup si funeste porté à la sainte doctrine, dit-il, nojs est défendu par Celui qui nous a placés comme des sentinelles en Israël.

' Univ. cath., III, S8.

En conséquence, dès le 15 juillet, adressant à tous les évêques une seconde encyclique, il y exhalait son amère douleur et y formulait la condamnation du livre oi^i, disait le chef de l'Église, « par un abus impie de la parole de « Dieu, les peuples sont criminellement poussés à rompre « les liens de tout ordre public » .

Cette encyclique, connue dans le Bullaire sous la désignation de Singulari nos, improuvait, en même temps, le système du sens commun, enseigné par Lamennais comme unique moyen de certitude.

Quand il en eut connaissance, le solitaire de la Chesnaie écrivit :

— Je gémis qu'un pouvoir que j'ai tant aimé, tant vénéré, soit descendu à un pareil degré d'ignominie'.

A quelques jours de là, i 1 répondait aux instances d'un ami :

— Vous vous trompez, en me supposant des troubles de conscience au sujet de l'encyclique du Pape; je n'en éprouve pas l'ombre, et mon projet est bien de recommencer à dire la sainte messe, dès que j'aurai l'assurance de ne pas être chassé du seul asile que j'eusse en ce monde, par une interdiction publique-.

Et il ajoutait, avec un superbe dédain :

— Les lignes tracées par Grégoire XVI, et qu'on ne prend pas même la peine de lire, sont comme les bandelettes qui enveloppent la momie : il parle à un monde qui n'existe plus; sa voix ressemble à un de ces bruits vagues qui retentissent, solitaires, dans les tombeaux sacrés des prêtres de Memphis '.

' Lettre de Lamennais au marquis de Coriolis, 27 juillet 1834. ' Lettre de Lamennais à mademoiselle de Lucinière, 2 août 1834. " ^ Lettre de Lamennais à la comtesse de Senfft, 20 août 1834.

Nous sommes bien près de l'accomplissement de l'oracle, placé, comme une navrante prophétie, sur le titre du premier volume de VEssai : « L'impie, arrivé au dernier terme, méprise! »

Ne craignez pas pourtant que je me complaise à piétiner ce mort !

Si le poëte a pu dire : « Ah ! n'insultez jamais une «femme qui tombe! » ce n'est pas moi qui insulterai non plus à une femme tombée, mais à cet astre, dont l'éclipsé au firmament de l'Église sera à jamais un deuil et une déchirante douleur pour toute âme qui sait ce que valait celte âme !...

Lamennais vient de dire une parole qui n'aura pas échappé au lecteur. Elle réveille un souvenir. On me permettra de le faire revivre.

C'était le 7 avril 1833, le jour de Pâques.

Par une matinée radieuse, devant quelques jeunes gens agenouillés près de l'autel, dans la chapelle de la Chesnaie, M. de Lamennais célébrait la messe pascale, — sa dernière messe !

Oh ! c'est un beau jour que celui où, les mains encore humides des onctions sacrées qu'il vient de recevoir, un jeune prêtre s'avance vers le sanctuaire, qu'il entrevoyait de loin, à travers les saintes ardeurs de sa foi et de ses pieux désirs. Tout à coup, sa voix a retenti dans le silence du temple, et, tandis qu'autour de lui, son père, sa mère, ses frères, ses amis, sont agenouillés et pleurent de bonheur, lui a dit : « Je monterai à l'autel de Dieu, du <' Dieu qui réjouit ma jeunesse. »

Jeunesse sacerdotale! Saintes ivresses du jour vraiment divin oij nous avons célébré pour la première fois le sacri-

r.A FIN DE LAMENNAIS. 275

fice, qui nous permit de dire, avec autorité, à Dieu luimême, reposant entre nos mains tremblantes : « Mon Dieu, « vous êtes mon fils, je vous ai engendré aujourd'hui sur « l'autel où ma voix vous a commandé de résider et de '( bénir ! » Souvenirs ineffaçables de la première messe ! Ne se représentèrent-ils pas, ces souvenirs, à l'âme aimante de ce prêtre, qui, descendant de l'autel, cacha sa têle dans ses mains, fondit en larmes araères, et se dit : « Je n'y remonlerai plus! »

Il venait de communier de sa main les jeunes disciples, qui le croyaient encore fidèle, comme ils l'étaient euxmêmes, Elle de Kertangui, Eugène Bore, François du Breil, Maurice de Guérin, et, regardant cette main : « Elle ce ne touchera plus à l'hostie sainte. Le tabernacle qu'elle « vient de refermer, je ne le rouvrirai plus jamais ! »

Ah ! la triste histoire!...

« Qui eût dit alors, s'écrie Sainte-Beuve lui-même, qui eût dit alors à ceux qui se groupaient encore autour du maître, que celui qui venait de leur donner la communion ne la donnerait plus à personne, qu'il la refuserait luimême à tout jamais, et qu'il allait avoir pour devise trop vraie un Chêne brisé par l'orage avec cette légende altière : Je romps et ne plie pas! — Oh! si l'on nous l'eût dit, écrivait l'un d'eux, quel frisson eût passé dans nos veines ' ! »

• Sainte-Beuve, Notice sur M. de Guérin, p. 20.

On raconte ' que quand les missionnaires de Rome , après avoir converti au christianisme les Saxons de Northumbrie, les engagèrent à renverser eux-mêmes les idoles que jusque-là ils avaient adorées, nul n'osa porter la main sur ces images, longtemps consacrées par la foi et la prière.

Au milieu de l'hésitation générale, un prêtre se leva et abattit d'un coup de hache le Dieu dont il connaissait mieux que personne la vanité.

L'attaque du prêtre a toujours ainsi un caractère particulier de froideur et d'assurance : on sent dans les coups qu'il porte une sûreté de main que le laïque n'atteint jamais. Celui-ci, habitué à regarder de loin le sanctuaire, ne s'en approche qu'avec respect, même quand la divinité l'a quitté; mais le prêtre qui en connait les secrets, l'ouvre et le livre aux regards avec l'audace d'un familier*.

' Renan, loc. cit., p. 141.

* « L'apostasie de Lamennais fit coup double. Il désespéra et risqua d'entraîner dans sa cliute ses disciples de prédilection, d'autant plus exposés qu'il leur inspirait plus de dévouement et de confiance. Jl réjouit, émerveillii et afïermit dans leur scepticisme les ennemis de l'Église. Il leur apparut comme la justification vivante de leur impiété. Il fuut relire la Bévue des Deux Mondes de 1834, — après l'explosion des Paroles d'un croyant, — pour se faire une idée de cette allégresse. L'archange décliu était accueilli et salué dans son nouveau domaine avec les honneurs dus à son rang. Au moment où Lamennais hésitait ou avait l'air d'hésiter encore, Lhermiaier publiait

Mais quand l'apoloj^iste devient apostat, quand le prêtre laisse par testament une sanglante injure au dogme qu'il a servi, alors c'est un trouble profond dans les âmes, et je ne sais si, depuis Tertullien, le monde a vu un signe de ce genre aussi frappant que celui que Lamennais réservait à notre âge.

Écoutez plutôt.

Quand il apprit la soumission de Montalembert, Lamennais poussa un cri d'hyène blessée aux sources de la vie.

un article d'invitation au scliisme, dont j'ai retenu ces deux phrases: « Il insulte avec des ressources infinies » ; — et : « Il a le goût du schisme, qu'il en ait le courage! » Lorsqu'il ne fut que trop prouvé que Lamennais avait ce courage, Sainte-Beuve ouvrit le feu des ininégyriques, — feu d'artifice s'il en fut. 11 s'y prit avec ces malices félines, ces ménagements doucereux, ces sous-enfendus sournois qui marquèrent sa première manière. Le Pape était seul mis en cause. La chaire de Saint-Pierre devenait une sellette. En rompant brusquement avec la cour de Rome, l'illustre rebelle faisait acte de chrétien et de catholique. « — Sans rien espérer actuellement de Rome et de ce qui y règne, écrivait le futur initiateur des enterrements civils, nous sommes trop chrétien et catholique (!) sinon de foi, du moins d'affinité et de désir, pour ne pas déplorer tout ce qui augmenterait l'anarchie apparente de ce grand corps déjà si compromis humainement. » — Puis vint madame Sand, excellent juge, comme chacun sait, en lait d'hygiène relijiieuse et morale. Sous sa jjlnme, les eifusions lyriques, les divagations, en pays de bohème, des Lettres d'un voyageur, — aujourd'hui plus vieilles que le Voyage du jeune Anacharsis, — passèrent du poète de Namouna à l'auteur des Paroles d'un croyant, d'un croyant qui s'exerçait à se faire incrédule. Naturellement, ce fut encore le bon Grégoire XVI qui fit les frais de ce dithyrambe à grand orchestre, confié aux échos des lagunes et de la Brenta. " — Les fouilres de Rome sont éteintes, et le feu de la colère brûle en vain les ♦ntrailles des hommes de Dieu. Leur anathème n'est plus qu'un son dont le vent se jone comme de l'écume d'un flot grondeur... Restez en paix, mes frères! Dieu n'épouse pas les querelles du Pape. » — Suivent deux pages d'un vrai galimatias, qui avait des admirateurs en 1834. (A. de Pontmartin, lac. cit.)

Pendant plus d'un an, il avait gardé un silence mutin. Il en sortit pour en appeler du jugement du Pape à l'opinion publique , ou plutôt pour citer le Pape devant le tribunal des peuples.

Son réquisitoire plein de fiel porte le nom d'Affaires de Rome, parce qu'il était censé y raconler seulement les phases diverses des négociations qui aboutirent à l'encyclique Mirari vos.

Au point de vue religieux, le nouveau christianisme dont il se fait le prophète aboutit à un fade déisme dans le genre de V Emile * ; la théorie politique n'est autre chose que la reproduction de la doctrine du Contrat social.

Quel châtiment! Prêtre, l'abbé de Lamennais avait conquis une gloire éclatante en réfutant Rousseau, et, lorsqu'il cesse d'être soumis, il en est réduit, comme expiation, à habiller d'un habit nouveau les sophismes du philosophe de Genève.

DéisLe comme Jean-Jacques en religion, il devient à sa suite révolutionnaire et démagogue en politique.

On n'attend pas ici que j'expose en détail ces doctrines et ces livres : Amschaspands et Darvans, le Livre du peuple, Esquisse d'une philosop/iie^ . et cent brochures, qui

' Béranger lui-même s'en épouvantait : « Je tremble, écrit le chansonnier, quand je vois disséquer Dieu, si respectueux que soit l'opérateur. C'est que moi je crois comme les petits enfants, ce qui semble ne m'aller guère. J'en ai connu un qui avait un Jésus en cire; sa bonne, en touchant à la statuette, la brise. L'enfant se mit à pleurer en disant : « Je n'ai plus de bon Dieu, je vais mourir! » Bien que je sache que mon Dieu ne finira pas en poussière sous les coujis d'un puissant génie, toujours est-il que je suis tenté de crier au génie : Croyez, et fermez les yeux. »

2 La tliéorie de Lamennais, dans cet ouvrage où il traite de l'art, n'est pas irréprochable pour les vues d'ensemble. Mais elle se dis-

tous se résument comme je viens de le faire : Déisme et Démagogie!

Lorsque 48 arriva, il poussa la glorification et Tapothéose de son nouvel Évangile jusqu'à la frénésie, et, dans le Peuple constituant, il devint l'apôtre de la licence et de la révolte, après avoir été le héraut de l'absolutisme le plus pur.

J'ai déjà raconté comment ils se rencontrèrent, à l'Assemblée, sur les mêmes bancs, avec son ancien disciple, devenu le Père Lacordaire, député de Marseille à la Constituante de IShS.

Un contemporain, Armand de Pontmartin, qui l'a bien connu alors, en a tracé ce portrait :

a Bilieux, ombrageux et irascible, l'abbé Féli devient, à chacun de ses pas vers l'abîme, plus taciturne et plus sinistre. En vain, semblable aux poltrons, pour se rassurer, écrit-il que ses nouvelles convictions lui donnent plus de paix et de bonheur qu'il n'en goûta jamais en aucun temps de sa vie. » — Il s'inflige à lui-mêm.e, à tout instant, les plus inflexibles démentis. Son visage jaune et ridé porte le deuil de ses croyances et refuse de se parer des mensonges. Sa conscience le met à l'index comme le Saint-Siège : le sceau de la réprobation s'incruste peu à peu sur ce large front qu'illuminaient autre-

tinguc par la grâce des détails. Lamennais y fait du temple chrétien une description magnifique où le sentiment religieux qui Tavait jadis animé semble respirer encore. Il nous le montre enveloppant dans son ample sein toutes les formes de l'existence, depuis la plante jusqu'à l'homme, et donnant successivement naissance à tous les arts, à la sculpture, à la peinture, à la musique, à la danse, à la poésie, à l'éloquence eUe-méme, qui parle du ciel, par la voix du prêtre, aux multitudes agenouillées. (Fei;r.4.z, loc. cit., p. 258.)

fois les clartés célestes de l'apologétique chrétienne. Ce n'est plus un homme, c'est un anathème qui marche; son attitude méfiante, son air farouche', serrent le cœur; il repousse les témoignages d'admiration et de sympathie : il semble constamment redouter une allusion à ce qu'il a été, à ce qu'il n'est plus; les louanges lui font l'effet d'un reproche, parce qu'il se demande avec angoisse si elles s'adressent au Lamennais de V Essai sur l'indifférence ou au Lamennais des Aff'aires de Rome. Il ne veut qu'on lui parle ni de son passé qui le condamne, ni de son présent qui l'importune, ni de son avenir qui l'épouvante. Il cherche dans les combinaisons mécaniques d'une partie d'échecs un moyen de ne rien dire, de ne rien entendre, de ne pas penser, de tout oublier. Son abord est si glacial et si lugubre, qu'il décourage l'amiiié, et qu'on finit par l'éviter au lieu de le plaindre. Les rares compagnons de ses belles années qui ne consentent pas à le délaisser absolument ne savent plus si, pour persister à le revoir de loin en loin, ils ont à surmonter la répugnance que soulève le renégat ou l'effroi qu'inspire le désespéré.

Quel tableau et quelle chute!...

Avec le Livre du peuple et les dernières pages des

' Kii 1848, au lendemain des journées de juin et de la mort de M. de Chateaubriand, l'Assemblée nationale fit célébrer une grand'messe pour le repos de ràinc de l'immortel délunt. Un de mes amis, Jules Renouvier, député de l'Hérault, républicain assez peu catholique, médit, en sortant de Notre-Dame : « Le hasard m'avait placé à côté de M. de Lamennais. Je ne suis pas dévot, et pourtant l'attitude de ce prêtre m'a serré le cœur. A l'élévation, il s'est redre.-sé de toute la hauteur de sa petite taille, et a fixé sur l'hostie un regard injecté de haine — qui sait.? peut-être d'épouvante. Ce n'est plus un déserteur, c'est un possédé. » (A. de Po.\tmahtin, Gazette de France du 17 février 1882.)

Affaires de Rome, commence pour Lamennais une troisième phase intellectuelle. A la fin de ce dernier ouvrage, il se demande ce que la papauté va faire, maintenant qu'elle a rompu si radicalement avec la société moderne.

Continuera-t-elle à combattre les aspirations des peuples?

Mais le mouvement qui les emporte est si irrésistible et si général que les résistances que Rome y opposerait ne sauraient l'arrêter, et qu'elle y perdrait le peu de popularité qui lui reste.

Renoncera-t-elle aux maximes qu'après un mûr examen elle a cru devoir einbrassar?

Mais ce serait s'infliger à elle-même le plus éclatant démenti et donner à toutes les nations le signal du mépris de son autorité.

Confondant le dogme avec l'appréciation des formes politiques où l'assistance du Saint-Esprit n'a point été promise au Pape, Lamennais conclut que l'Église est dans une impasse d'oia il lui sera impossible de sortir, si le christianisme ne subit pas quelque grande transformation.

On voit la progression.

Lamennais a passé successivement du catholicisme autoritaire et ultramontain de VEssal sur V indifférence au catholicisme libéral de V Avenir, puis au christianisme révolutionnaire des Paroles d'un croyant, pour aboutir à la religion progressive des Affaires de Rome et du Livre du peuple^.

' Nous tenons de M. Anrélien de Courson le récit suivant. En 18.., lorsque fut découverte la conspiration ourdie contre l'Autriche par Mazzini,ce dernier licencia ses principaux lieutenants, parmi lesques se trouvait M. Ruffoni, son secrétaire intime, lequel avait siégé au parlement italien. Ruffoni ayaat été obligé de se réfugier en France, Mazzini lui remit, le jour de son départ, une lettre

On se souvient de l'abbé Jean-Marie, ce frère tant aimé et si justement vénéré par Féli!

Sa douleur fut immense : « C'était plus qu'un frère, c'était un fils qu'il avait enfanté à la foi, c'était un génie qu'il avait donné à l'Église; c'était la gloire, la consolation de la moitié de sa vie, qui venait de porter le dernier coup à sa vieillesse*. "

de recommandation pour Tabbé F. de Lamennais. Or, voici ce qui se passa, le jour où cette lettre fut remise à M. de Lamennais. Ce dernier Touvrit tout de suite, et, selon sa coutume, il se mit à la commenter tout h;iut, à mesure qu'il lisait. Mazzini, très-découragé, écrivait à l'abbé : « D'ici bien longtemps nous n'aurons rien à espérer « en Italie ; rien de plus rare en ce pays que de vrais patriotes. Il « faut nous attendre à toutes sortes de trahisons, même de la part « des nôtres. Donc, peu d'espoir de nous revoir ici-b.is ; m.iis il est « un monde meilleur, etc. » A ces mots, Lamennais, se parlant à lui-même, s'écria: « Un monde meilleur! Sait-il plus que nous s'il exi.<te un monde meilleur! » Ce scepticisme absolu révolta Ruffoni. qui, tout révolutionnaire qu'il était, n'avait jamais cessé ùe croire.

Faut-il voir là une preuve de l'incrédulité absolue de M. de Lamenna's à la fin de sa vie, ou bien une simple boiitade? Un autre récit que nous tenons de M. Rosin, auteur dramatique de grand talent, nous fait incliner vers la seconde de ces alternatives ; Rosin entrait à Saint-Eustadie à Paris et se croisait avec Lamennais, qui sortait derrière un convoi qui prenait le chemin du Père-Lachaise : .< Eh bien, dit Rosin, en s'adressant à Lamennais, en désignant le mort qu'on emportait, voilà donc où tout finit!... — Dites plutôt, riposta Lamennais, dites plutôt que c'est là où tout commence! »

' Del\ Go'iRMRiE, loc. cit., p. LV.

De semaine en semaine, il adresse à Féli des lettres éplorées; Féli ne répond pas, et brise impitoyablement les derniers nœuds qui l'attachent à sa famille.

Un évêque, celui de Nantes, ancien disciple de la Chesnaie, adjurait les adversaires de ne pas triompher devant cette chute * :

« Le génie, s'écriait Mgr de Hercé, est une véritable <( royauté, et toute royauté déchue mérite des égards. » Il ajoutait :

« Saint Jean était apôtre : il gouvernait toutes les Églises « d'Asie, il avait reposé sur la poitrine adorable du Sau- « veur, et cependant nous le voyons aux pieds d'un chef '(de brigands, baisant sa main ensanglantée et l'arro- « santde ses larmes... Ah! certes, je ue ressemble à saint <c Jean que par le caractère épiscopal; mais je suis disposé, (( pour l'imiter, à me transporter à Paris, à me jeter aux (( pieds de celui qui fut mon maître, et à les lui embrasser, (i en le conjurant de ne pas retourner ainsi le poignard « dans le sein maternel qui l'a porté ^ »

' Louis Veuillot écrivait le 24 mai 1846 à Désiré Carrière, utt vrai poêle chrétien, qui lui avait envoyé des satires à insérer dans VUîiivers : « Quant à \otre Lamennais, c'est autre cliose, et je vous dois les raisons de liolre relus. La cause principale en est que M. de Coux a conserve avec M. de Lamennais des relations d'amitié que sa charité ne veut point rompre. Il ne consentira jamais à courir le risque d'ulcérer ce pauvre homme en lui disant inutilement des ciioses aussi dures que vous en avez mis dans vos alexandrins. Je vous âvoue que je partage son sentiment. Nous ne pouvons oublier que M. de Lamennais a rendu à la religion d'immenses services; il a eu le premier toutes les idées que nous défendons, il a fait la brèche par où nous essayons de passer, et, tout en détestant ses fautes, il nous appartient bien plus de le plaindre et de prier pour lui que de l'invectiver. «

=« Maupoint, Vie de Mgr de Hercé, p. 188.

S'il eût voulu entendre ce langage sublime de la charité et de l'apostolat, peut-être serait-il revenu !

Mais, poursuivi par les diatribes olfensantes d'hommes qu'il ne croyait autorisée ni à le condamner ni même à lui répondre, Félicité de Lamennais, par le fait même de ses grossières attaques, se retrancha de plus en plus dans l'orgueil de son génie, et l'aigle, ainsi harcelé, exagéra de plus en plus les écarts de son vol.

Qu'il entendait mieux sa mission, ce disciple cher entre tous, le Mélanchthon du nouveau Luther, quand, forcé de réfuter les erreurs de son ancien maître, il écrivait :

— Grand Dieu! pourquoi faut-il que ce soit moi qui sois chargé de montrer le fond de ce précipice?

Après ce cri du cœur, l'abbé Gerbet rappelait un touchant souvenir :

u 11 y a dix ans, raconte-t-il, ayant accompagné M. de Lamennais devant un tribunal où il avait été cité à comparaître, je l'entendis déclarer qu'il conserverait et défendrait la foi de Rome jusqu'à son dernier soupir, et peu de temps après, étant tombé malade, il fut pendant quelques jours environné des ombres de l'agonie, et plus environné encore de ces clartés qui commencent à poindre dans les saintes morts. Et pendant que je veillais sur lui, pendant une nuit que je croyais être la dernière, j'ouvris au hasard V Imitation, ce livre de l'âme que son âme avait traduit peu de temps auparavant; j'y lus ces seules paroles : « Et vous aussi, apprenez donc à quitter pour l'amour de Dieu l'ami le plus cher »; et toutefois, je priai, comme tout ami l'eût fait pour un ami dont il sentait la vie bien plus précieuse que la sienne, je priai Dieu d'accepter la mienne en échange , et j'offris à cette intention le saint sacri-

fice. » Après avoir rappelé cet émouvant épisode, Gerbet, avec un accent où l'on sent le prêtre encore plus que l'ami, s'interrompt pour s'écrier : « Cette intention, ô mon Dieu, ce vœu, celte prière, je vous la renouvelle en ce moment, où je vois dans une fatale vision sa foi pâle et épuisée, s'agitant convulsivement au sein de la révolte comme sur un lit de mort. Je vous renouvelle cette offrande, toute chélive qu'elle est, non plus seulement, comme autrefois, pour vous demander que des jours soient ajoutés à des jours, mais pour appeler le vrai, l'unique jour, le jour de la miséricorde; j'unis ma pauvre prière à ces gémissements influis des saintes âmes qui s'élèvent vers vous de tous les coins du monde où son nom est parvenu, afin que la vraie vie lui revienne avec abondance et surabondance, afin qu'il porte le repentir si haut que les anges du ciel aient bien peu à descendre pour se réjouir près de lui, afin que le Père commun, de ses bras toujours ouverts, le pressant contre son cœur, le bénisse de ces bénédictions que saint Ambroise fit descendre sur Augustin repentant, que ses amis, dans la vivacité de leur joie, doutent de leur douleur passée comme un songe, et que son frère oublie même qu'il l'a pleuré '. »

Le 27 juillet 1836, le même abbé Gerbet, écrivant à Alberline de la Ferronnais, la conjurait, avec des accents déchirants, de prier avec lui pour son ami obstiné : « Priez pour lui, chère enfant, recommandez-le à votre Albert... Cette longue et profonde amitié brisée est chose bien amère... Celte conversion ferait tant de bien à mon cœur d'homme et de prêtre!... »

' Gerbet, Univ. calh., III. 77.

Que répondait donc Lamennais à toutes ces instances?

Rien, absolument rien.

Vers 1835, il reçut une étrange visite.

C'était quelque temps après la publication des derniers livres qui avaient si bruyamment proclamé sa défection. Mais ce bruit toutefois n'avait, paraît-il, pu pénétrer chez un brave Juif allemand, en train de lire V Essai sur l'indifférence.

Or, il advint qu'ébranlé par les démonstrations de l'écrivain catholique, l'Israélite quitta son pays pour venir chercher les derniers éclaircissements auprès de l'homme qui avait si puissamment remué sa conscience. Mais quoi! l'auteur de VEssai était déjà l'auteur des Paroles.

Il écouta cependant avec tristesse son visiteur, et, au lieu de le détourner de son dessein, il le renvoya à l'abbé Auger, vénérable prêtre de Notre-Dame.

Quand le visiteur fut sorti, Lamennais entra dans un morne silence, qu'il garda obstinément pendant plusieurs jours.

A dix ans de là, M. de Lamennais se trouva un jour dans l'abandon le plus complet. Ses amis d'autrefois n'osaient plus l'aborder, et les amis du lendemain , ceux qui viendront bientôt surveiller sa vieillesse, ces amis des derniers jours n'étaient pas encore venus. Tout lui manquait : la gloire de la veille, la popularité du lendemain. Il y eut là des jours de vide et d'angoisse.

« On vint me dire, raconte M. Laurentie, qu'il était cruel de laisser cette âme dans l'isolement, et que tous ceux qui avaient aimé M. de Lamennais devaient aller l'entourer d'alïeclions, que leur présence lui serait un bon souvenir, et qu'elle suflirait pour réveiller sa vieille foi. Un petit

billet devait me donner le droit de franchir les barrières de sa solitude, et il attestait le désir de me revoir. J'allai donc frapper à celte porte, qui depuis si longtemps ne s'était pas ouverte pour moi, et ce fut M. de Lamennais qui vint me l'ouvrir. Quelle entrevue! et quel entretien! Trois heures durant, toutes les vieilles questions furent remuées, et comme elles Tétaient en sens contraire de ma croyance de chrétien et de catholique, j'étais navré, et je dis à -M. de Lamennais ma douleur. 11 se méprit à mes paroles, et s'écria avec tendresse : — Oh! mon ami, je serais le plus malheureux des hommes, si ce que je vous dis devait vous ôter votre fui! — Mais, repris-je, c'est sur vous que je gémis du fond du cœur, vous qui nous avez enseigné à défendre le christianisme, et qui n'êtes plus chrétien ! — Vous vous trompez, je suis chrétien toujours.

— Expliquez-moi donc comment vous l'êles, je vous supphe; car, pour moi, le christianisme est quelque chose de très-précis ; c'est un ensemble de vérités, ou, si vous voulez, de dogmes, de croyances, de mystères, de sacrements, et, pour vous tout dire en un mot, cet ensemble repose sur un dogme fondamental, celui de la présence réelle dans l'Eucharistie. — Et il m'interrompit à ce mot.

— Mais, dit-il, 7e cjarde l'Eucharistie. — Comment! vous gardez l'Eucharistie? — Oui, répondit-il, TEucharistie est partout : l'homme mange l'homme, il mange le fruit de son travail; il mange sa sueur "... »

Hélas! tout était consommé! A la place de la foi du prêtre, il n'y avait plus que la chimère du panthéiste. Un jour, à la Ghesnaie, Berryer avait visité Lamennais.

' LAURXNTiE, (/Ai ton du 10 mars 1864.

Tous les deux, le grand écrivain et le grand orateur, penseurs et poêles l'un et l'autre, s'acheminèrent au loin, dans la campagne bretonne, et arrivés à un lieu d'où le regard s'étendait sur une nature resplendissante, ils s'assirent et se mirent à échanger leurs pensées sur les richesses de la création. L'abbé de Lamennais prit alors son élan, et laissa voler son intelligence au travers des mondes. Il disait une partie des choses qu'il a depuis exposées dans les livres qui suivirent les Paroles d'un croyant, et Berryer l'écoutait, surpris et captivé. Tout à coup, Berryer se lève, en criant avec cette voix vibrante qui remuait les entrailles : « Mon ami, vous me faites peur! Vous serez :c sectaire, et je pressens le mal que vous ferez, à l'empire a qu'en ce moment vous exercez sur moi. » Lamennais le regarda : « Puissé-je, répondit-il à Berryer, puissé-je ren- « Irer plutôt duns le ventre de ma mère M... »

Quand il eut soixante ans. Dieu lui ménagea une grande grâce, celle du recueillement que donne la solitude absolue \

C'était à Sainte-Pélagie.

Au plus haut de la prison, sous les toits, dans une assez

' Nettement, Histoire de la littérature sous la Restauration, t. II, p. 225.

2 Lamennais avait été condamné à un an de prison pour délit de presse, par la cour d'assises de la Seine, le 20 décembre 1840.

grande pièce basse, dans une sorte de cachot aérien, Lamennais a passé sa soixante et unième année.

Il devait vivre encore treize ans.

Dans quelle tristesse! dans quelle amertume ' ! On peut

' Un de ceux qui le fréquentaient dans les derniers temps de sa vie nous a r.iconté que, pendant qu'il traduisait Dante, Lamennais lui donna un jour le spectacle d'une scène vraiment saisissante. Il en était à cet endroit où Dante, arrivé au troisième degré du septième cercle de l'enfer, aperçoit Capanée, l'impie dont les tortures n'ont pas brisé l'orgueil, et qui blasphème encore. Il interroge Virgile, son guide :

Cki è quel grande, che ■non par che curi Lo' ncendio, e giace dispelloso e lorlo Si, chè la pioggia nnn par che 'l malurif E quel mtdesmo, che si /ue accorlo, Ch'io dimnndava 7 mio Duca iti lui, Gridà : Quai io fui vivo, lai son morlo. Se Giûve slanche il suo/albro, da cui Cruccialo prese la olgorefacula, Onde ïullimo di percnsso fui ; E s^egli slanchi gli altri a muta a muta In Mnngibello allfucina negra ; Gridando ; Buon Vulcano, aiuta, aiula.

Si com' ei/ece alla pugna dl Flegra, J2 me saet/i di lutta sua forza, Non ne polrebbe aver vendetta allegra *.

Quelle est cette çrande ombre à la flamme insensible?

Ce damné qui gît là, dédaigneux el terrible,

Sans que la pluie ardente ait brisé son orgueil ■!

I e pécheur, à ces mots, qu'il entendit peut-être,

Devançant aussitôt la réponse du maître,

Cria : « Tel je vécus, tel je suis mort. »

Quand même Jiipiter lasserait le ministre

Qui lui forgea sa foudre et, dans un jour sinistre.

Arma pour me frapper son furieux transport ;

Quand il fatiguerait tour à tour mains et forges.

Tous les marteaux qu'Etna renferme dans ses gorges,

En criant : Bon Vulcain, au secours, au secours !...

Comme il fit au combat du Phlégra ; fureur vaine !

Quand il épuiserait ses flèches et sa haine,

La joie à sa vengeance aura manqué toujours ** t

A ce dernier vers, Lamennais bondit de sa chaise, dans un élan

* Dante, Inferno, canto decimo quarto, t. 16-21.

** V Enfer de Z)a?ife, traduit en vers par Louis Ratisbonne, t. I^^jp. 221 et 223.

en juger en lisant les pages désolées où dès longtemps auparavant il racontait l'état de son âme dans la dernière partie de sa vie.

Quels sombres retours sur lui-même! Quelle peinture lugubre de « l'aridité de son âme, que rien ne rafraîchit, « que rien ne rassérène, ni le soleil, ni le chant de l'oi- « seau, ni le bourdonnement de l'insecte sur l'herbe!...

« Mon âme, pourquoi es-tu triste? s'écriait-il sans cesse. « Mon âme, pourquoi pleures-tu? «

Et il ajoutait : « Ah! laissez, laissez pleurer ceux qui « n'ont pas de printemps. »

11 appelait la mort!

La mort arriva!

Il habitait alors, et depuis longtemps, Paris.

Dans la rue du Grand-Chantier, parallèle à la rue du Temple, le vieillard occupait le troisième étage d'une maison tout en pierres de taille, non loin de l'hôtel Carnavalet, qu'habita madame de Sévigné.

La porte cochère, large, mais noire et surbaissée, est ornée d'un grand médaillon qui la surmonte. Une sorte de casque phrygien vient s'y adapter et lui donne un aspect étrange. On dirait un reste de 93. Les conventionnels devaient habiter de ces maisons-là.

Au fond d'une cour peu spacieuse et sévère, un auvent protège le perron et l'escalier d'honneur.

subit, et sa physionomie s'éclaira d'un feu sinistre. Son jeune interlocuteur en fut épouvanté « Qu'avez-vous, monsieur de Lamennais? » fil il. — Puis, réflécliissant à la pensée exprimée par la vendetta allegra,\\ ajouta: « Serait-ce parce que vous vous reconnaissez là? » Lamennais le regarda fixement, l'œil rayonnant, et laissa échapper un oui! dont M. E... ne perdra jamais le souvenir.

Vous montez au troisième étcige, c'est-à-dire celui qui n'est séparé du toit que par les mansardes.

C'est là, dans une chambre où il n'y avait ni crucifix, ni statuette de la Vierge, ni bénitier, rien de ce qu'on trouve dans les chaumières et les manoirs de Bretagne, dans une chambre froide et désolante, où rien n'annonçait le prêtre; c'est là que mourut Lamennais.

Un dimanche de février 185^, ses nouveaux amis entouraient la couche où le malade respirait à peine.

Il pressa leurs mains : « Ce sont les bons moments », dit-il.

L'un d'eux répondit : « Nous serons toujours unis avec vous! »

Il fit un signe de tête : « C'e.^t bien, nous nous retrouverons. »

La nièce du moribond, appelée de l'Abbaye-aux-Bois, arriva. Elle vit d'un coup d'oeil l'imminence de la mort.

— Féli, dit-elle en s'agenouillant, veux-tu un prêtre?... Tu veux un prêtre, n'est-ce pas?

— Non, répondit Lamennais.

— Je t'en supplie, reprit la nièce.

— Non, qu'on me laisse en paix!

On emmena la visiteuse éplorée dans le salon.

— 11 est bien triste de le voir mourir comme cela, disaitelle, car enfin, c'est lui qui m'a faite chrétienne.

Lamennais sembla se ranimer.

— Je veux être enterré, dit-il, au milieu des pauvres, et comme les pauvres. On ne mettra rien sur ma tombe, pas même une simple pierre.

Le curé de la paroisse a int frapper à la porte du malade. On réconduisit.

Il avait écrit dans son testament :

« Mon corps sera porté directement au cimetière, sans « être présenté à aucune église. »

Un des amis qui veillaient autour de sa couche lui dit :

— Comment vous trouvez-vous?

— Toujours plus tranquille, répondit-il.

Puis, la main d'un assistant ayant voulu écarter le rideau pour lui faire voir le jour une dernière fois :

— Laissez, dit-il, il vient me chercher! Il vécut encore sept heures.

On lui dit que l'archevêque de Paris demandait à le voir.

Il voulut parler.

Mais, ne pouvant plus se faire comprendre, il se retourna vers la muraille avec un mouvement d'impatience découragée.

Que se passa-t-il, à ce moment, dans son âme?

C'est le secret de Dieu.

Il se retourna péniblement '.

Puis il promena autour de lui un regard douloureux, et peut-être ne voyant pas ceux qu'il cherchait, il se prit à pleurer.

L'agonie vint. Le regard perdu dans le vague, il cherchait toujours, et, à travers les ombres, il interrogeait.

Une larme, la dernière, coula lentement sur sa joue creuse.

Il était mort!...

' Dans la première édition de cet ouvrage, sur la foi d'un biographe, nous avions ajouté : « Il fit signe qu'il voulait parler. D'une voix <i éteinte, on l'entendit qu'il murmurait ces mots, les derniers qu'il ait " prononcés : — Où est Lacordaire? » Un témoin des derniers moments nous a affirmé l'inexactitude de ce détail.

Sa vie, comme il l'a définie lui-même, avait élé une de ces vallées étroites et longues qui commencent par un beau ciel, par un sol fécond, et qui finissent par des nuages sombres, par un sol aride, par des rochers mornes et des arbres déraciné?.

Ainsi disparut de ce monde cet homme né pour être grand;

Ce rare esprit, victime de sa force de logicien impitoyable mise au service d'un principe faux;

Ce prêtre, qui finit par être un sectaire, et un sectaire sans dogme ;

Ce philosophe, qui ne fut plus à la fin qu'un rêveur;

Ce journaliste, qui n'était plus qu'un pamphlétaire;

Ce politique, qui aboutit au démagogue.

Un ami courut chez Gerbet.

Il le trouva avec Salinis, alors évêque d'Amiens. Gerbet l'écoula, atterré, et, quand le récit lugubre fut fini, trop affecté pour pouvoir parler longuement, Gerbet tomba à genoux, fondant en larmes, et disant : « Seigneur, grâce a et miséricorde ' ! »

Les funérailles eurent lieu presque furtivement. L'heure en fut avancée par la police, qui craignait des troubles. Six personnes suivaient le corbillard, dont la force armée écartait la foule. Mort le 27 février, il fut enterré le 1" mars ISoZj.

Le cercueil, raconte son neveu, exécuteur testamentaire des volontés du défunt, fut descendu dans une de ces longues hideuses tranchées où l'on enterre le peuple.

Lorsqu'il fut recouvert de terre, le fossoyeur demanda :

' Ladole, Vie de Mgr Gerbet, t. l", p. 291.

— Y a-t-il une croix?

Barbet répondit : « Non! « Et les amis partirent.

Ainsi finit le prêtre qui était né pour être le Bossuet du dix-neuvième siècle !

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