LETTRES ET APP RECIATIOXS EPISCOPALES. XIX
Lettre de Mgr Ducellier, évêque de Bayonne.
Bayonne, le 2l novembre 1882.
MONSEIGNELR,
J'étais en visite pastorale, quand j'ai reçu votre aimable lettre d'une date déjà trop éloignée, et j'ai dû attendre mon retour à Bayonne pour vous en remercier. C'est ici seulement, en effet, que j'ai trouvé le volume que vous avez eu l'attention de m'envoyer. Je le lirai avec empressement, et, je le sais d'avance, avec plaisir, et pour l'intérêt qui s'attache au nom de Salinis si justement honoré dans notre Béarn, et pour le charme qui se dégage du livre dès les premières pages...
Recevez, Monseigneur, l'assurance de mes sentiments respectueux etdévouvés.
Y Arthur-Xavier. Ev. de Bayonne.
L'auteur a également reçu les témoignages de satisfaction de Son Éminence le cardinal Desprez, archevêque de Toulouse; de NN. SS. Leuillieux, archevêque de Chambéry; de la Bouillerie, coadjuteur de Bordeaux; Foulon, archevêque de Besançon; Balaïn, évêque de Nice, ainsi que de plusieurs cardinaux et prélats de la cour romaine.
L'ÉCOLE MENAISIENNE
Sommaire. — Saint-Malo et les Jlalouins — La famille Robert de Lamennais. — La Chesnaie. — Un cœur de mère. — Pendant la Terreur. — Ils ne voient pas ce que je vois ! — Éducation. — Première communion. — Rien que la croix! — La vocation, — Professeur de mathématiques. — Première tonsure. — A Paris. — Les Cent-Jours. — En Angleterre. — L'abbé Carron. — Il avait l'air trop bête! — L'abbé Teysseyrre décide de la vocation de Féiicité de Lamennais. — Première messe. — Morne désespoir. — Cet iiomme-là me pèse comme un monde! — Prêtre, on l'est toujours!...
L'étranger que l'été amène sur les rives bretonnes admire Paramé et ses gracieuses villas, Dinard et ses châteaux, Saint-Servan mirant dans la Rance ses maisons et ses ombrages. Mais il s'arrête toujours, frappé d'étonnement, en face de Saint-Malo, ceint de ses remparts comme une forteresse du moyen âge, et assis fièrement sur son rocher battu par les flols.
A la marée basse, l'étranger court dans les algues, gravit un escalier de granit, escalade le Grand-Bey. Là, en face de la double immensité de la mer et du ciel, dorl, dans un
tombeau sansépitaphe, l'auteur du Génie du Christianisme.
Chateaubriand est une des gloires de Saint-ÎMalo. Ce n'est pas la seule.
Madame de Sévigné y a vécu.
Duguay-Trouin y est né.
A un moment, les Malouins furent les premiers commerçants du monde. Jetant l'or à pleines mains, ils transformèrent leurs bizarres maisons de bois en maisons de granit; puis ils s'estimèrent assez riches pour prêter des raillions au plus puissant des rois '.
Aspirant à une renommée plus haute que celle d'habiles marchands, ils s'en allèrent un jour découvrir et civiliser des terres inconnues, planter avec Jacques Cartier la croix au Canada, « n'étant pas parti pour ce voyage, » dit la chronique, « sans prendre la bénédiction du révérend « évêque et père en Dieu, M. de Saint-Malo ».
Bref, dans cette pure, fière et religieuse atmosphère, on vit s'épanouir, avec les prospérités humaines, toutes les vertus qu'inspirent la foi chrétienne et un caractère magnanime, jusqu'à cet héroïsme du sire de la Barbinais, qui, nouveau Bégulus, reLourna à Alger se faire trancher la tête plutôt que de manquer à sa parole.
' Saviez-vous , dit un clironiqueiir contemporain, que tous les Maiouins sont genlilsliomnics ? ^'on. Eh bien. Toici l'histoire, qui n'a rien de commun avec celle de Vérone, dont tous les liabilants furent déclaiés nobles par Charles-Quint, qui voulait la paix avec les quémandeurs de parchemins. Les Malouins se targuent d'indél)endance, et n'ont jamais rien demandé aux rois de France; au contraire, ce fut Louis XIY qui, dans un jour de détresse, leur emprunta quatorze millions; lorsque l'éibéance arriva, le Roi ne put rembourser et s'avisa alors de les payer en monnaie... de roi. Il les déclara tous nobles et leur octroya le droit de porter l'épée à la cour... et leurs doléances aux oubliettes. (Voirie Figaro du 8 septembre 1880.J
Les hautes et superbes forlifications de Saint-Malo l'enferment hermétiquement. C'est comme un corset de pierre, dans lequel étouffe la puissante cité.
C'est là, dans celte même rue des Juifs oi!i Chateaubriand avait vu le jour treize ans auparavant', à l'ombre delà vieille cathédrale qui domine la vieille cité féodale, que naquit, le 19 juin 1782, Hugues ^-Félicité Robert de Lamennais.
La famille Robert était de vieille race bourgeoise. Son chef, armateur considéré et fort riche, avait fait honorablement de brillantes affaires, et avait été anobli par Louis XVP pour plusieurs actes de patriotisme*. Au nom de Robert s'était ajouté le nom de la Mennais, en breton menez, qui signifie « montagne ". C'était le nom d'une métairie, située dans la commune de Trigavoc, arrondissement de Dinan.
Quatre ans avant la naissance de ce fils qui devait jeter
^ Chateaubriand naquit dans la rue Saint-Vincent, dans une maison voisine de la rue des Juifs. {Note de M. l'abbé Hoicet.)
^ Ce prénom à' Hugues, donné par le Correspondant, est inconnu dans la famille. (/<■/.)
' Quelques auteurs ont cru à l'anoblissement par Louis XIV, et c'est à toit que nous avions suivi leur sentiment dans la première édition, (/rf.)
* Les armoiries concédées à M. de Lamennais rappelaient ingénieusement l'origine de sa noblesse. C'était un écu de sinople au chevron d'or, accompagné en chef de deux épis de blé, et, en pointe, d'une ANCUE. (Delà Gournerie. Introduction, p. 10.)
une si grande illustration sur ce nom nouveau, le grandpère maternel de l'enfant avait acheté une terre dont le nom est resté non moins célèbre et qui exerça , par l'influence mystérieuse des lieux et des paysages sur l'esprit de l'homme, une action si grande sur le développement intellectuel et la formation morale du futur chef de l'École Menaisienne.
C'est la terre de la Chesnaie, à deux lieues de Dinan,
Aucun lieu n'était plus propre à l'étude et à la méditation. La maison avait été bâtie par le père de madame de Lamennais, au milieu des bois, sur la lisière de la forêt de Coëtquen. Des landes où ne poussaient alors que des bruyères et des ajoncs,- des champs à peine cultivés, un étang encaissé entre des rochers et dont les eaux profondes reflétaient les longues branches des hêtres et des chênes séculaires, donnaient à la Chesnaie un aspect calme , mais un peu triste '.
A ces harmonies de la nature se joignit l'influence d'un tempérament bilieux et hypocondriaque. Dès qu'il eut la libre manifestation de ses premières pensées et de ses premiers sentiments, tout le monde remarqua que l'enfant était naturellement triste.
Puis, ce sourire charmant qui avait veillé sur son berceau et qui seul parvenait à épanouir cette nature mélancohque, le sourire de sa mère, s'éteignit, en 1789, au moment oii ce fils préféré atteignait sa septième année -.
La pensée de la mort de madame de Lamennais laissa
' De l\ GotRNERiE, Lettres inédites de J. M. et F. de Lamennais, Introduction, p. 65,
- C'est la date donnée par Ro])arlz et quelques autres. Mais la vraie date est 1787. {Note de M. Vabbé Houet.)
dans le cœur de l'enfant une de ces plaies profondes qu'un rien ravive, et, chose qui ne surprendra point ceux qui ont étudié ce caractère si singulièrement trempé, ce souvenir réveillait en lui une colère sourde contre la Providence et une sorte de jalousie contre les jeunes gens qui avaient encore leur mère.
Mais rien ne remplace un cœur de mère. C'est le chefd'œuvre de la création. Pour arrêter le lion de Florence, il fallut une mère, à genoux, suppliant la bête fauve de lui rendre son enfant. Pour dompter cet autre lion, dont les rugissements rempliront la première moitié de ce siècle, il fallait un héros, et tout espoir s'éteignit quand la mère du lionceau fut morte.
Puis, on était en 1789. Le besoin, la soif de réformes qui amena la convocation des étals généraux, trouva, dans l'Église et dans la monarchie, un concours et une bénédiction qui permettent d'affirmer, avec tous les esprits de bonne foi, que la Révolution partit d'un mouvement chrétien.
Hélas ! le mouvement fut bientôt dévié. A force d'excès et d'orgies sanglantes, le règne de la Terreur succéda à la généreuse résurrection des forces vives de la France. Le clergé fidèle se cacha ou s'enfuit, les églises se fermèrent ou ne se rouvrirent que pour servir au culte immonde d'une chair publique.-
L'enfant, à peine sorti des bras de sa mère mourante, nourri dans la vieille foi catholique et monarchique, — en Bretagne, c'était tout un, — grandit tout naturellement dans l'horreur de ceux qui traquaient alors les prêtres comme des bêtes fauves '.
' FoissET, Vie du P. Lacordaire, t. I«s p. 105.
Ses biographes nous le montrent, assistant la nuit en cachette, sous la Terreur, aux messes d'un prêtre non assermenté, dans une m.ansarde, devant une table transformée en aulel, l'oreille au guet pour écouter si la police soupçonneuse n'avait point découvert ces nouvelles catacombes où l'Église était redescendue après quatorze siècles de splendeurs au grand jour.
Les fidèles, ramassés et tremblants autour du prêtre proscrit, s'interrompaient dans leurs prières pour regarder et reconnaître chacun des nouveaux arrivants : un traître pouvait se glisser dans leurs rangs, et, en ces temps de troubles, tout était suspect. L'enfant, Qer de la confiance qu"on avait en sa discrétion absolue, sentit se développer là le germe de la sombre mélancolie qui le caractérisa de bonne heure, et y conçut cette haine vivace qu'il nourrit si longtemps contre le dix-huilième siècle et la Révolution.
Comment son instruction ne se serait-elle pas ressentie du malheur des temps?
Féli (abréviation de Félicité), — c'est le nom qu'on lui a donné jusqu'à la fin dans sa famille, — n'avait eu proprement de maîtres que lui-même : il n'en accepta malheureusement jamais d'autres '.
' FoissET, loc. cil., p. 106.
Or, si jamais nature d'enfant eut besoin de sentir le joug de l'éducation qui redresse et transforme , c'était bien celle-là. Je n'en citerai qu'un trait, que je relève dans ses OEuvres inédites.
Un jour, il se promenait avec la bonne chargée de veiller sur lui , et il marchait lentement sur les remparts de Saint-Malo. La mer était furieuse. Soulevée par une violente tempête, elle venait déferler en rugissant aux pieds des murs de granit. « Je crus voir l'infini, dit Lamennais, et sentir Dieu! » Étonné de ce qui se passait dans son âme, une immense complaisance en lui-même s'empara de lui, il se retourna fièrement vers la foule des promeneurs vulgaires, et se dit : « Ils regardent ce que je regarde, mais ils ne voient pas ce que je vois! " Il avait huit ans M...
> M. Caro, dans ses belles Études 7norates sur le temps présent, dit à ce propos : « L'Océan a laissé à cette âme quelque chose de « son infini et de sa tristesse, M. de Lamennais apportait dans la vie « un fonds d'impressions sombres, un goût d'amertume, une dispo- « sition à sentir plus vivement et plus profondément que les autres « ces blessures de la médiocrité haineuse ou de la frivolité iiumaine, « ces injures et ces brutalités du sort auxquelles les hommes vrai- « ment forts n'opposent qu'un mépris bautain ou une résignation a fière. Ajoutez à ces dispositions innées une imagination d'une vivait cité et d'une étendue peu communes, qui doublait pour lui l'in- « tensité des sensations et agrandissait démesurément toutes les perte spectives. Plus vaste et plus haute que forte, âpre et tourmentée, « soulevée de temps à autre dans ses mobiles profondeurs, mêlant « alors au flot troublé de la foi le sable et le limon de ses passions « irritées, puis retombant du haut de ses colères dans un calme qui « était moins un repos qu'une défaillance, et se traînant pénible- « ment sur les rivages dévastés de sa vie avec le gémissement d'une « lassitude désespérée, telle fut cette âme, trop fidèle image de « l'Océan natal. » (Caro, M. de Lamennais d'après sa correspondance.)
Plus tard, il aimait à raconter celte anecdote, et ne manquait jamais d'ajouter : « Toutes les fois que mes souvenirs « se reportent vers ces temps éloignés , une telle pensée « d'orgueil dans un enfant de huit ans me fait encore fré- « mir '. »
Les deux maîtres qu'il eut n'effacèrent pas dans son âme les premières impressions qu'elle avait reçues.
Il fut élevé tant bien que mal par son oncle Robert des Saudrais, traducteur d'Horace et de Job, grand ennemi des jacobins et des philosophes, et par son frère l'abbé Jean- Marie, douce figure qui mériterait une étude spéciale et à laquelle nous consacrerons un chapitre.
iMais, à côté des maîtres qu'on voit, les enfants précoces en ont généralement d'autres qu'on ne voit pas : ce sont les grands écrivains dont ils dévorent les ouvrages avec d'autant plus d'avidité qu'on ne les leur impose pas.
Pour dompter ce caractère rétif, M. Robert des Saudrais avait imaginé, dit-on, de l'enfermer dans sa bibliothèque. Fatale prison, qui plut si bien à Féli, qu'il s'y fit remettre sans cesse *.
A l'âge où les autres enfants apprennent le rudiment, le jeune Félicité, enfermé pour ses mutineries dans une vaste bibliothèque, y lisait tous les auteurs qui lui tombaient sous la main, anciens et modernes, sacrés et profanes.
Là, une imagination de feu, une curiosité sans frein, emportaient cet esprit sans repos vers les études les plus divergentes, comme vers les lectures les plus périlleuses. Il dévorait pêle-mêle les langues et les livres, sans aucun plan suivi, et, par conséquent, sans songer à se faire un
'Lamennais, Œuvres inédites, t. I", p. S.
' Art. du Commerce bretov de Saint-Malo, août 1861.
corps de connaissances liées entre elles et solidement coordonnées. Aussi, loin d'êlre, comme on l'a écrit, l'un des hommes les plus complets de son temps, ne devait-il jamais devenir ni un humaniste, ni un philosophe, ni surtout un théologien '.
Vers l'âge de douze ans, l'enfant de génie s'était passionné pour ce Rousseau qu'il devait un jour attaquer avec tant de violence, mais pour lequel il conserva toujours une secrète sympathie.
M. Ferraz, l'éminent professeur de philosophie à la Faculté des lettres de Lyon, à qui j'emprunte ces détails, conclut ainsi ses remarques sur l'éducation de Lamennais : « Cette éducation ne fut ni aussi complète ni aussi profonde qu'on s'est plu à le dire. Elle offrit, au. contraire, comme celle de la plupart des solitaires, d'assez grandes lacunes, car elles expliquent celles que nous trouverons plus tard dans son esprit et dans ses œuvres. Réduit, par la délicatesse de sa santé et par l'état de ses finances, à vivre au fond de la Bretagne, à deux lieues de Dinan, dans sa solitude un peu sauvage de la Chesnaie, il n'apprend point à connaître la société, avec la diversité et la richesse des aspects qu'elle présente à l'observateur. Ces passions, qui font l'éternel objet des méditations des moralistes, et dont l'étude est si propre à vous remplir d'indulgence en même temps que de calme et de sérénité, il ne les analyse pas; ces opinions, qui se donnent si ardemment carrière, en s'appuyant sur des raisons à peu près également plausibles, il ne les compare pas-, ces lettres profanes elles-mêmes , qui peuvent suppléer jusqu'à un
' FOISSET, loC. cit., p. 106
certain point à la connaissance directe de la vie, parce qu'elles en reproduisent la fidèle image, il ne les cultive presque pas... Il s'habitue à considérer sous un angle étroit toutes les choses humaines. De là ce singulier mélange d'ignorance en matière pratique et de vigueur en matière spéculative, qui distingue la plupart de ses ouvrages, et le caractère un peu chimérique dont ils portent trop souvent l'empreinte. Par ce côté, Lamennais nous paraît inférieur à de Maistre et à de Donald, qui avaient été plus ou moins activement mêlés aux grandes affaires de leur temps, et qui possédaient le sens de la réalité à un degré plus oum^oins remarquable '. »
Ce qui est certain, du moins, c'est que, perdu dans cet abîme de lectures incohérentes, où les livres philosophiques du dix-huitième siècle tenaient une grande place, Féli de Lamennais y vit périr sa foi, et, avec la foi, l'innocence de ses premières années ^.
Il en fait lui-même l'aveu dans une lettre écrite le 17 février 1809, et qui a été imprimée au recueil de ses correspondances : « Quand je réfléchis sur ma vie passée, « sur cette vie toute de crimes, que les austérités les plus « rigoureuses, la pénitence la plus sévère et la plus longue « ne seraient pas suffisantes pour expier 3... »
Sans doute, il peut y avoir quelque exagération dans cette confession d'une âme excessive toujours et en tout, mais les biographes ont conservé un souvenir devant lequel il faut bien s'incliner.
On sait ce qu'est dans la vie d'un chrétien ce moment
' Feri-.az, Traditionalisme et uKramontanisme, p. 166 et suiv.
' FOISSET, toc. cit., \). 106.
^Lettie de F. de Larnenuais à M. Brute, 17 février 1S09.
OÙ, appelé à la plus mystérieuse des opérations de la grâce divine en nous, il est tout d'un coup élevé à une participation si directe et si intime de la Divinité, qu'il en est tout transfiguré et se sent grandir en un instant de toute la hauteur qui sépare la créature de l'infini.
Je veux parler de la première participation à la communion eucharistique.
C'est une heure solennelle dans une vie d'homme que l'heure de la première communion.
Au-dessus des trophées de Marengo et des splendeurs du soleil d'Auslerlitz, le grand capitaine des temps modernes plaçait, avec une naïve fierté, le souvenir de sa première communion.
Quand l'heure en fut venue, — interrogez votre mémoire, que vous soyez demeuré croyant ou que les orages de la vie vous aient ballotté sur les rivages de l'incrédulité, — quand l'heure vint de vous asseoir à cette table, entrevue longtemps à travers les ombres des plus saints désirs, quand votre mère tressaillit, parce qu'on vint lui dire que le fils de ses entrailles allait devenir le temple de son Dieu, une révolution s'empara de votre être, et, ouvrant la porte de votre âme au divin visiteur qui frappait, parmi les flots d'encens, au bruit des saints cantiques, vous vous écriâtes, avec un accent qu'on n'oublie plus quand il a retenti une fois dans les échos d'une âme humaine : " Entrez, Seigneur, tout est prêt, entrez et soyez le maî- « tre ! »
Le petit enfant de Sainl-Malo se cabra contre les pieux attraits de cette journée.
Il avait douze ans.
Un prêtre, de ceux qu'il vénérait comme des confesseurs
de la foi, dont il entendait la messe dans le mystère de la persécution, se présenta à celte jeune âme, et lui proposa de le préparer à sa première communion.
Savez-vùus quel accueil lui fit le néophyte? Il courut dans la fameuse bibliothèque, et, à la seconde leçon du catéchisme préparatoire, il apporta un tel bagage d'incrédulité que le prêtre se retira épouvanté.
Il fallut y renoncer. Le futur défenseur du catholicisme, le prêtre qui remplira bientôt du bruit de son nom l'Église entière, s'approcha de la sainte table seulement en 1804, quand, regagné à Dieu par la tendresse fraternelle de Jean- Marie, il se fut décidé à faire sa première communion. Il avait vingt-deux ans.
Mais, tout aussitôt, par une de ces contradictions dont sa vie abonde, à cet âge où d'ordinaire les jeunes gens se laissent entraîner aux séductions de la vie, il se roidit contre les ardeurs qui le dévorent, et le voilà qui se tourne vers Dieu, avec un élan qui fait presque peur ' :
« Oh! s'écrie-t-il, j'ai trop aimé les joies amères du « monde, les consolations du monde, les espérances du «monde! Maintenant, je ne veux que la croix, la croix « seule, la croix de Jésus et encore la croix. Je vivrai sur {( le Calvaire en esprit d'amour, de renoncement et de «sacrifice absolu. Oh! quelle vie! quelle douce, quelle a heureuse vie! C'est le ravissement de mon cœur d'être «crucifié avec Jésus par les souffrances, les contradic- « tions, les mépris, les rebuts, les ingratitudes, les haines, « les outrages, les persécutions et tout ce qui peut le plus « crucifier mon cœur et ma chair!... Je veux m'abreuver
' Ladoue, Vie do Mgr Gerbet, 1. 1", p. 69.
((à longs traits des saintes délices de l'humiliation. Mon (t Dieu! mon Dieu! encore une fois, la croix, la croix, et (( rien que la croix ' ! »
Toute créature raisonnable a une voie, hors de laquelle le but de son passage sur cette terre est dillicilement atteint. C'est ce qu'on nomme la Vocation.
Grande et périlleuse mission de déterminer une vocation. Combien le savent, pour l'avoir appris trop tard et après une douloureuse expérience !
Féli de Lamennais se posa bientôt la question fatale.
Que serait-il?
En vain son père, homme d'ailleurs fort instruit, avaitil voulu se reposer sur lui des soins de son commerce : il rencontra dans cette nature, exceptionnellement douée pour les spéculations de l'esprit, une répugnance invincible à se plier à celles du négoce.
Le fils aîné, Jean-Marie, s'était senti de bonne heure fortement entraîné vers l'état ecclésiastique. Un troisième fils se destinait à la marine, et l'honorable armateur perdit bientôt toute espérance de reposer sur une tête chère l'avenir de sa maison.
Un jour, il exprimait sa peine à M. de Pressigny, le dernier évêque de Saint-Malo, et ce saint prélat, qui a
' Lamennais, Lettres inédites (recueil de M. Henri de Courcy), 17 mars 1809.
laissé chez les Malouins un haut renom de vertu, prédit, assure-t-on, à M. de Lamennais père, que ses enfanls deviendraient la gloire du clergé français, et lui conseilla de ne point contrarier les vues que la Providence pouvait avoir sur eux'.
A vingt-deux ans, Lamennais se posa le redoutable problème.
11 venait de se convertir et il vivait dans cet élan d'exaltation mystique dont j'ai cité quelques aspirations.
11 était alors professeur de mathématiques à Saint-Malo, obligé de travailler pour vivre, car la grande fortune de son père avait été emportée dans la tourmente révolutionnaire. L'emprunt forcé et les corsaires avaient ruiné le riche armateur.
Tout d'un coup, Féli se décida à entrer dans la cléricature; c'était en 1809. Il revêtit l'habit ecclésiastique et se fit tonsurer.
Ce premier pas franchi, il s'arrête, indécis, incertain de sa voie.
Pendant six ans, il hésite, il interroge, il écoute, sans pouvoir se décider.
En 181/j, nous le trouvons à Paris, luttant contre la pauvreté, dans une méchante mansarde de la rue Saint-Jacques.
Il se compromet en faveur des Bourbons, et, quand la nouvelle se répandit que l'aigle impériale volait du golfe Juan sur Paris, de clocher en clocher, poussée par l'impérieuse volonté du captif de l'île d'Elbe, le jeune Féli ne se crut en sûreté ni à Paris ni à Saint-Malo. Il passa le détroit et se réfugia en Angleterre.
* MiRECOURT, Lamennais, p. 18.
Après avoir longtemps erré sans ressource, il finit par trouver un asile et un directeur.
L'asile lui fut ouvert par trois demoiselles nobles, en qui nul orage ne put déraciner les sentiments d'affectueuse estime qu'elles conçurent dès lors pour celui qui demeurera toujours pour elles aie bon, le cber, le très-clier abbé Féli».
Ces saintes filles l'amenèrent à leur directeur, un prêtre éminenl, le Vincent de Paul de l'émigration, le saint abbé Carron, dont Lamennais conserva toujours le portrait, et de qui il écrivait : « Quel homme! ou plutôt quel saint!... « Dieu m'avait préparé en ce pays le secours dont j'avais « besoin... Pleine d'amour pour un enfant rebelle, la Pro- « vidence m'a conduit au terme où elle m'attendait ^ »
L'abbé Carron le recommanda à la belle-sœur de lord Staiïord, pour l'éducation de ses enfants. Mais celte grande dame, physionomiste distinguée, ne l'invita pas même à s'asseoir, et le renvoya d'un ton dégagé, parce qu'il acait l'air trop bc(e ^ !
Elle ne fut pas la seule à juger ainsi cet homme de génie sur la mine. D'autres lui firent une réputation d'imbécillité et presque de folie, parce que celle nature indépendante se pliait mal aux exigences minutieuses de certains usages ou règlements.
Le bon abbé Carron l'encourageait, le consolait. Il avait pris d'ailleurs un grand ascendant sur un jeune homme naturellement affectueux et qui éprouvait vivement, — il l'avoue lui-même, — le besoin d'être dirigé.
Or, être dirigé, c'est une heureuse fortune, mais à la
' Lamennais, Œuvres inédites, t. I", \>. 218. ' RiGAiiT, Journal des Débuts, 23 mars 1854.
condition cependant qu'on ne fera pas, comme Lamennais, al)négation de soi-même, au point de ne plus y voir clair au dedans de soi. Consulter un directeur, c'est bien ; se consulter beaucoup soi-même, c'est encore mieux. Ainsi parlent les maîtres en spiritualité. Ainsi parle le bon sens.
Aussi n'est-ce pas sans frisson qu'on relit aujourd'hui ces paroles de l'abbé Teysseyrre, le directeur de Saint-Sulpice, qui décida la vocation de Féli de Lamennais : « Mon « cher ami, j'adore les desseins de miséricorde du Sei- « gneur sur votre âme. Je vous félicite de ce qu'il vous « prive de tout bonheur en ce monde, en sorte que vous « n'éprouviez pas môme la douceur de son amour et que « vous ne ressentiez pas même la gloire du sacerdoce. « Vous allez à l'ordination comme une victime au sacri- « fice... '. »
Ces paroles font frissonner, quand on songe à ce qui suivit cette première messe, où Lamennais, nouveau prêtre, affirme avoir entendu très-distinctement Dieu lui dire, quand il tenait l'hostie nouvellement consacrée dans ses mains tremblantes : « Je t'appelle à porter ma croix, rien « que la croix, ne l'oublie pas -! "
C'était à Vannes, en 1816.
Hélas! le pas décisif une fois franchi, le jeune prêtre s'en repentit amèrement. Il tomba, — on le sait aujourd'hui % — dans un morne désespoir qu'il renferma toute sa
' Œuvres inédites, p. 259.
^Ladoue, loc.cit.,]). 71.
3 II lui en a singulièrement coûté pour prendre sa dernière résolution. M. Carron, d'un côté, moi, de l'autre, nous Vavons entraîné, mais sa pauvre âme est encore ébranlée de ce coup. (Lettre de Vabbé Jean à M. Bru ^é, 8 j ui ni 8 1 6 . )
vie en lui-même, mais qui éclate pourtant, dans deux ou trois lettres, en quelques mots rapides et heurtés :
« Je revins hier de Saint-Sulpice », écrit-il à son frère, après avoir reçu le sous-diaconat. « Cette démarche m'a prodigieusement coûté. »
Et plus tard : a Quoique M. Carron m'ait plusieurs fois « recommandé de me taire sur mes sentiments, — je crois « pouvoir et devoir m'expliquer avec toi une fois pour « toutes. Je suis et ne puis qu'être extraordinairement « malheureux '. » Puis il ajoute ce trait énergique : « Tout « ce qui me reste à faire est de m'arranger de mon mieux, « et, s'il se peut, de m'endormir au pied du poteau oîi l'on « a rivé ma chaîne^. »
En conclurons-nous que les directeurs de Lamennais se sont trompés et qu'il s'est trompé lui-même, quand il a cru, comme eux, être appelé à la redoutable et sublime dignité de prêtre catholique 2?
' Lettre de F. de Lamennais à son frère, le 25 juin 1816. Quelques jours après, comme on lui avait fait entendre que sa dernière lettre était un peu trop vive, il avoue qu'il aurait pu mettre plus de mesure dans l'expression; mais le fond n'est que trop vrai, on ne peut guère s'abuser sur ce qu'on sent. « Quoi qu'il en soit », continue-t-il, « le mieux est d'éviter de part et d'autre de traiter à l'avenir un o pareil sujet. Tout ce qui me le rappelle de près ou de loin me « cause une émotion que je ne suis pas le maître de modérer. » {Lettre du 2 juillet ISIG.)
* A la fia de 1815, il écrivait à sa sœur, madame Forgues, le 14 décembre : « Ce n'est sûrement pas mon goût que j'ai consulté, me décidant à reprendre l'état ecclésiastique. »
^ Le Temps a publié, sur la jeunesse de Lamennais, une étude fort curieuse de M. Schérer, d'après une partie de la coirespondance inédite du célèbre écrivain, publiée par M. A. Blaize, son neveu. Il s'en détache quelques faits bien saillants : « La vocation religieuse « de Lamennais resta longtemps douteuse, on pourrait dire qu'elle
Dieu me garde de trancher ces queslions, ardues et délicates entre toutes, des voies de la Providence, des appels de Dieu et des secrets de la vocation'.
« le re>ta toujours. A vingt ans, il était inquiet, essnyani de tout, « donnant à l'étude le tem[s que lui laissait le comptoir de son « père; patsionné de musique, des mathématiques, des langues; « très-fort sur la flûte et l'escrime; :iyant un duel, un vrai duel, a dans lequel il blessa son adversaire, et qui risqua plus tard d'éle- « ver entre lui et la prêtrise un empêchement canonique. Tantôt il « pensait à faire sa fortune, tantôt il dédaignait les affaires comme « trop prosaïques. Fatigué de l'uniformité de sa vie, il écrivait cette « boutade : " L'ennui naquit en famille, — une soirée d'hiver 1 » Aussi, lorsqu'à trerite-quatre ans il se laissa ordonner prêtre, ce fut sans vocation réelle, ses lettres en font foi. M. Schérer résume fort justement l'opinion générale sur Lamennais : « Que reste-t-il « aujourd'hui sur Lamennais? Avant tout, un souvenir, et ce sou- « venir est une énigme. Inhabile à comprendre tant de mobilité << ou de sincérité, le public ne sait trop que penser de ce prêtre f< qui a voulu mourir loin des secours de l'Église, de ce fougueux « défenseur de l'absolutisme papal, devenu l'avocat non moins fou- ■ gueux du radicalisme déruocratique. Lamennais est là, dans l'his- « toire de la première moitié du siècle, comme le héros équivoque « d'une éloquente et éclatante apostasie. « (Le Temps, 1d novembre 1866.)
' Un prélat émincnt m'a fait l'honneur de m'écrire que j'aurais pu affirmer plus catégoriquement que Lamennais fut oidonné sans vocation. C'est aussi Tavis de M. Emmanuel Cosquin, dans l'article, d'ailleurs fort bienveillant, qu'il a consacré à la première édition de cet ouvrage dans le Français du 25 mars 1882 : « Dans un livre sur Lamennais et son école, tout récemment publié, dit M. Cosquin, M. l'abhé Ricard, professeur à la Faculté de théologie d'Ais, a étudié bien des questions intéiessantes au point de vue psychologique comme au point de vue philosophique ou religieux. Nous permettrat-on d'en examiner ici une, tout particulièrement irnpoi tante, ce nous semble, et dont la solution nous parait éclairer, pour ainsi dire, toute la vie du prêtre apostat, la question de la vocation sacerdotale de Lamennais? Si, comme cela est à nos yeux démontré, le malheureux a été poussé sans vocation dans les ordies, les conséquences ne devaient- elles pas, à ruoins d'efforts surhumains de sa
Ce que je sais, c'est qu'on peut être appelé et devenir infidèle à l'appel qu'on a entendu! Mais ce que je sais aussi, c'est que rien n'est lamentable comme l'état d'une âme hors de sa voie, soit qu'elle ait pris celle qui ne lui convenait point, soit que, se trouvant dans sa voie propre, elle ail perdu la ligne droite et l'esprit de son état.
C'était en 1848.
Lacordaire entrait, pour la première fois, à l'Assemblée constituante, vêtu de sa blanche robe de Frère prêcheur.
Lamennais l'aperçoit. Il baisse les yeux et semble regarder très-attentivement une feuille de pa)Mer placée sur son pupitre.
— Savez-vous qui nous arrive là? lui dit un de ses voisins, car, comme nous le racontons ailleurs', le restaurateur des Dominicains de France était allé s'asseoir sur les bancs de l'extrême gauche, sur cette même montagne où siégeait Lamennais.
Celui-ci ne répond pas. Le voisin insiste :
— Mais retournez-vous donc. C'est Lacordaire!... Lamennais ne bouge pas. Le voisin lui tire la manche :
part, en être tôt ou tard déplorables? Il nous semble qu'après la publication de la correspondance de Lamennais, très-bien étudiée sur ce point, lors de son apparition en 1867, par la revue des Pères Jésuites, la lumière est pleinement faite, et nous croyons pouvoir être ici beaucoup plus affirmatif que ne l'est M. l'abbé Ricard. » ' Lacordaiue (t. III des Études sur V École Menaislenne, cbap. x).
— Là, voyez-vous, tout à fait au-dessus, il est là!
— Eh! pour Dieu, laissez -moi, dit Lamennais poussé à bouL Ne comprenez-vous pas que cet homme me pèse sur les épaules, comme un monde?
Il n'osa pas dire : comme un remords ' !
Oui, comme un remords! Le disciple était resté fidèle à la grâce de son ordination. Le maître, hélas! avait prévariqué!...
A quelques jours de là, M. de Lamennais était à la tribune. De cette voix sombre et caverneuse qui faisait tressaillir, il débitait une de ces harangues enûellées, où la haine de l'Église, qu'il avait si glorieusement servie, débordait en une sorte de torrent de rage et de fureur mal concentrée.
Tout à coup, il s'interrompt, et, enveloppant la Chambre entière d'un regard enflammé, il s'écrie d'une voix stridente comme un sarcasme : « Quand j'étais prêtre!... »
— Monsieur, cria aussitôt un interrupteur, prêtre, on l'est toujours!...
Oui, prêtre, on l'est toujours, sur terre et dans l'autre monde. C'est un sceau de bénédiction sur une âme, quand elle est fidèle, que ce caractère du sacerdoce catholique; c'est un sceau maudit pour les prévaricateurs !
' Barbly d'Aurevilly, Lamennais, p. 169.
Sommaire. — Ils n'étaient pas frères. — Les deux Lamennais devant la postérité. — Vicaire général de la grande aumônerie. — Nominations épiscopales. — Refus de l'épiscopat. — La devise d'une vie. — Naissance. — Le dernier évéque de Saint-Malo. — Un prêtre réfractaire chez les Lamennais. — Prêtre et martyr. — Ordination. — Vicaire à Saint-Malo. — A Saint-Sulpice. — Vicaire général à Saint-Brieuc. — Administration capitulaire. — Les Petits Frères. — Développements de l'Institut de Ploërmel. — Réponse à M. Salverte, — La toilette d'un vicaire général à la cour de Louis XVllI. — La tour de Ploërmel. — Les cinq dames normandes. — Amabilité et fermeté. — A l'audience de M. deSaivandy. — Souvenirs des premiers temps de l'Institut. — L'amour des livres. — Sur les quais de Paris. — Uue statue bien méritée. — Féli, Féli, où es-tu?...
L'éminent religieux qui a succédé au fondateur de l'Institut de Ploërmel ' était un jour admis à l'audience de Pie IX.
Ce pape, dont la figure souriante et le fin regard domineront l'histoire ecclésiastiqtie de ce temps, l'interrogeait sur les souvenirs que je cherche précisément à faire revivre.
Le visiteur dit au Pape :
' Dans ce chapitre, nous avons suivi les données biographiques de l'auteur des notices sur Les hommes illustres du clergé de France, dans le volume qu'il a consacré à l'abbé Jpau-;Mario (Paris, 1876, Bray et Retaux, édilcuis, iu-U.)
— Saint Père, les deux de la Mennais étaient deux hommes de génie, mais d'un génie bien différent. Si l'un avait le génie des lettres, l'autre avait au suprême degré le génie du bien, des œuvres utiles, et par-dessus tout l'amour de l'Église.
Pie IX avait la repartie prompte, et il trouvait toujours le mot juste :
— Oh! oui, répondit-il, l'abbé Jean était bon, bien bon!. .. Il s'arrêta, puis, avec un accent de douloureuse amertume :
— Hélas! ajouta-t-il, ils n'étaient pas frères ' !
Étrange parole, dont j'ai voulu faire l'épigraphe de celte courte étude sur le frère de Lamennais.
Deux hommes, à l'aube de leur vie, dormirent dans le même berceau.
Sur les genoux de la même mère, ils ont bégayé la même prière. Tous deux ont aimé l'Église dès leur enfance et reçu ses leçons.
L'un d'eux, — le plus jeune, — entraîné par la fougue de la jeunesse, a quitté un instant la voie régulière et pieuse que leur avaient tracée des maîtres communs, il y rentra, avec le secours de l'autre, et on les retrouve, travaillant ensemble, dans la paix de l'âme et dans la fer-
' Cire, du F. Cyprien, sup. gén. de l'Institut, 5 reai 1862.
L'AEBE JEAX-MARIE DE LAMENNAIS. 23
veur, à des œuvres de régénération religieuse et de salut social.
L'Église accueille avec joie leur entrée dans le sacerdoce.
L'un d'eux surtout, — toujours le plus jeune, — est considéré par rÉglise comme un champion ardent et intrépide, comme une sorte d'archange victorieux, qui combat l'enfer et terrasse le schisme.
Mais, un jour, l'archange a touché l'arbre maudit du bout de son aile, ces ailes pures qu'un rien ternit et brCile.
C'en est fait : les ténèbres recouvrent cette àme lumineuse; le poison gagne cette belle intelligence, et ce front marqué du génie ne brille plus que des sinistres lueurs de l'orgueil humain.
Félicité de la Mennais n'écoule plus son frère; il méprise ses conseils, il le repousse de ses bras.
Cet autre Tertullien, cet homme qu'on allait appeler le Bossuet de son siècle, persiste dans ses égarements, et, d'erreur en erreur, d'apostasie en apostasie, il roule jusqu'au fond de l'abîme.
Où est aujourd'hui sa renommée?
Qu'est-il resté des applaudissements qui enivrèrent le prêtre révolté? — Plus rien, pas même un écho! Pour les retrouver, il faut la patience d'un chercheur, qui ne recule pas devant le fastidieux labeur d'une longue exploration, dans les journaux, — hélas! chose bien éphémère qu'un journal et ses louanges! — et les gazettes de l'époque.
La renommée de l'humble prêtre, de celui des deux frères qui est demeuré fidèle, se perpétue, et, après avoir achevé sa fonction sur la terre, ce dcfunl parle encore par ses œuvres et les fils de ses œuvres !
Pie IX l'a dit : « Ces deux hommes n'étaient pas frères ! » L'un a donné aux ennemis de la Foi des gages à jamais lamentables; il a eu des complicités à faire tressaillir, jusqu'aux pieds de Dieu même, l'âme de sa mère chrétienne. L'autre, ferme dans sa croyance, intrépide dans la prédication de la saine doctrine, e.^t resté constamment, partout et toujours, le fils soumis de l'Église et l'infatigable ouvrier de la vigne sainte. Son nom glorieux est inscrit dans les Annales sacrées du dix-neuvième siècle : il ne s'effacera plus de ce livre d'or de l'apostolat, et de nombreuses générations viendront, au vingtième siècle, quand on ne parlera plus de Félicité, s'incliner avec amour sur la tombe vénérée de Jean-Marie!
Le prince de Croï, grand aumônier de France, cherchait, en 1822, à s'adjoindre des releveurs de ruines, afin de rendre à l'Église de France sa sève perdue depuis de longues années.
M. de Croï demanda pour vicaire général un prêtre breton qui depuis vingt ans donnait les preuves d'une intelligence supérieure et d'une activité rare.
Difficilement, il triompha des résistances de l'humble prêtre, si digne d'être élevé et si capable de remplir une charge difficile.
On réussit enfin à vaincre ses scrupules.
Les évêques que le nouveau vicaire général de la grande
aumônerie clioisit lai-même el proposa directement à la nomination du Roi, furent des prélats dont il connaissait les vertus, ne s'en fiant point à des recommandations plus ou moins suspectes ou à des témoignages passionnés, pour les choisir ou les rejeter.
La plupart des nouveaux évêques le conservaient pour guide et pour conseiller. Il leur écrivait des lettres comme savait en écrire saint François de Sales.
Et, chose admirable, cet homme, qui dirigeait les évêques après leur avoir donné la mitre, cet homme qu'ils appelaient leur père, dont ils proclamaient la sagesse et la prodigieuse habileté administrative, refusa constamment pour lui-même un siège épiscopal.
Convaincu que l'unique moyen de porter remède aux maux de la patrie était de purifier la source même des générations, il avait créé une ruche chrétienne, destinée à former des instituteurs pour l'enfance, et il renonça à toute dignité ecclésiastique pour s'ensevelir dans l'humble direction de cet établissement, au frontispice duquel on peut lire encore les paroles divines du Maître, dont s'inspira le fondateur de l'Institut de Ploërmel : Sinite parvidos venire ad me!
Éloquente devise, qui explique la vie et résume l'œuvre de l'ancien vicaire général de la grande aumônerie, l'abbé Jean-Marie de Lamennais.
II naquit à Saint-Malo, en 1780, le 8 septembre, deux ans avant Féli, et fut baptisé par l'évêque.
C'est l'évèque encore qui, prévoyant les déviations révolutionnaires, lui fit faire sa première communion et le confirma. Il avait neuf ans.
(( Souvent, la vue d'un enfant de l'Église attire soudainement le regard d'un autre Siméon, blanchi dans les travaux d'un laborieux apostolat. On le voit poser avec attendrissement les deux mains sur cette jeune tête et contempler respectueusement ce visage sur lequel il vient de découvrir la trace de Dieu'. »
L'évèque de Saint-Malo sentait trembler sous lui le sol que sa chaire épiscopale consacrait depuis tant de siècles. Certes, ce n'était ni l'Église catholique ni la Bretagne qui pouvaient s'alarmer au seul mot de liberté, mais il ne fallait pas être grand prophète pour entrevoir que la nouvelle devise allait bientôt mentir et que la France, oubliant le baptistère de Reims et le couronnement de Charlemagne, essayerait de rester un grand peuple en effaçant de ses chartes le titre de nation très-chrétienne.
L'ange de l'Église de Saint-Malo parla à Mgr de Pressigny, et, à la demande du pontife attristé : « Que pensezvous que sera cet enfant? » l'ange répondit : « Il relèvera les ruines d'Israël. »
Aussi, quand l'évèque dut prendre le bâton de l'exil, un petit enfant se trouva sur sa route, lui aussi un bâton à la main et un paquet de hnrdes sous le bras. On l'interroge. — «Monseigneur, répond l'enfant, vous êtes mon évêque ; je veux être prêtre, et je vous suis! » On eut toutes les peines du monde à le retenir à la maison paternelle.
A quelque temps de là, un proscrit frappait à la porte
' Mgr DE LÉsÉLEuc, Oraison funèbre de Jean-Marie de Lamennais, prononcée à Ploërmel, p. 6.
de celle maison hospitalière : — ci IN'est-ce pas, dit le jeune adolescent, c{ae vous ne nous quitterez plus? Je servirai votre messe tous les jours. »
Et il ajoute : « Je serai prêtre aussi, moi; je me dévouerai à cette religion qu'on veut détruire, et je travaillerai toute ma vie pour que le peuple n'abandonne pas le culte de ses pères'. »
Une larme descendit sur la joue du prêtre. Il se cacha à Saint-Malo. L'abbé Vielle, — c'était le nom du proscrit, — initia Jean-Marie aux premières études cléricales.
Au retour de l'exil, Mgr de Pressigny vit arriver à ses pieds l'enfant qu'il avait béni et qui venait d'atteindre sa vingt-deuxième année.
— Ainsi donc, dit-il, c'est bien décidé, Jean, vous voulez entrer dans les ordres. Mais savez-vous à quoi cela vous engage? Venez, mon fils, je vais vous l'apprendre.
Il conduisit le jeune homme rue de Vaugirard, à Paris.
— Nous sommes, dit le prélat, dans la chapelle de l'ancienne abbaye des Carmes. Ici même, une foule d'évêques et de prêtres, il y a neuf ans, ont été sabrés ou fusillés, en haine de la foi. Voici la large tache de sang, qui n'est point effacée, et les bourreaux vivent encore. Pensez-vous, mon fils, qu'ils ne recommenceront pas?
— Avec la gràcede Dieu, monseigneur, j'aurai la force. Être ministre de Dieu et martyr, n'est-ce pas double bonheur?
L'évêque attira le jeune homme dans ses bras :
— Je vous avais bien jugé, mon fils. Préparez-vous à l'ordination.
' BÉLOiixo, Panégyrique de J. M. de Lamennais, prononcé à Sainl-Brieuc, p. 20.
C'était le 21 décembre 1801. Jean-Marie de Lamennais reçut le sous-diaconat. Il reçut la prêtrise trois ans après, à Rennes.
Nommé vicaire à Saint-Malo, il s'abandonna aux labeurs du ministère avec un zèle si oublieux de lui-même que sa santé dépérit rapidement, et les médecins le condamnèrent au repos absolu.
11 l'alla prendre à la Chesnaie, où la miséricorde de Dieu attendait Féli, que l'exemple et les exhortations de son frère décidèrent à revenir aux pratiques religieuses.
Nous reviendrons sur ce séjour à la Chesnaie, « oii » , disait le jeune prêtre, « nous avons défendu, mon frère et moi, à l'ennui de s'approcher de nous, et il n'a pas osé se présenter une seule fois à notre porte ».
C'est l'époque des premières publications de Féli, qu'il nous faudra étudier avec soin dans un prochain chapitre. Elles furent faites en collaboration avec Jean.
L'abbé Jean n'avait pas fait de séminaire.
Une fois rétabli, il voulut essayer de la vie de Saint-Sulpice ', où, sous la direction de M. Duclaux, il développa
' Ce séjour de l'abbé Jean de Lamennais à Saint-Sulpice est un rêve de ses biographes qui, sachant que les deux frères avaient passé quatre mois à Paris au commencement de 1806 et qu'ils s'étaient liés d'amitié avec Giibriel Brute, entré dejiuis deux ans à Saint-Sulpicc, n'ont trouvé rien de mieux que d'y enfermer Jean durant environ trois mois, tandis que, en réalité, les deux frères passèrent tout ce temps au séminaire des Missions étrangères où ils étaient descendus au mois de janvier pour soigner leur santé. Le vrai séminaire lie l'abbé Jean ne se fit pas à Saint-Sulpice sous la direction de M. Duclaux, mais à Saint-Malo, sous la direction de M. Vieille, ou il se forma, dès avant la fin de la Révolution, à la science et aux vertus sacerdotales qui lui permirent de présider bientôt, avec son ancien maître, à la rénovation des études et des mœuis ecclésiastiques dans son cher diocèse de Saint-Malo, (iXote de M. VabbéHouet.)
merveilleusement cette force immuable de vérité et de justice qui fut le fond de son caractère. Il apprit à lui unir la grâc3 délicate, l'alLrait irrésistible de l'accueil et du sourire, et celte merveilleuse aptitude de se prêter à tout et à tous qu'il conserva jusqu'à la vieillesse.
11 connut, à Saint-Sulpice, Gabriel Brute, le futur apôlre de l'Amérique; l'abbé Éraery, qui sera bientôt l'âme du clergé français; Hyacinthe de Quélen, plus tard archevêque de Paris, qui écrira un jour à son ancien condisciple : « Mon cher ami, aimez-moi toujours dans la foi chrétienne et bretonne : vous le devez au tendre retour dont je vous donne la fidèle assurance. » Et le charmant correspondant de répondre : « Adieu, je vous aime trop pour essayer de vous dire combien je vous aime ' ! »
Après divers essais du ministère à Saint-.Malo, où il s'appliqua surtout à la direction d'une école ecclésiastique Irès-llorissante sous un tel maître, et fermée en 1812 par ordre de l'Empereur, le jeune vicaire reçut de l'évêque de Sainl-Brieuc une lettre où il était dit :
— Venez, nous vivrons comme deux frères, nous aidant et nous encourageant à porter le fardeau de l'épiscopat que vous partagerez avec moi. Vous me le rendrez moins pesant. Je Lâcherai de vous le rendre le moins désagréable possible.
Lorqu'il reçut cette lettre, Jean avait écrit à l'abbé Brûlé :
— Mon bon ami, hier je dis à mon imaginalion : Va, je te suivrai, pénétrons ensemble dans l'avenir. Nous marchâmes pendant cinq minutes, la tête me tournait. Cependant, ma pauvre raison eut encore assez de force pour me
' Lettre inédite du 3 juin 1835.
dire : Jean, dans une heure peut-être, tu ne seras plus icibas, pourquoi donc veux-tu savoir ce qui se passera demain? Attends dans une profonde paix, confie-loi en Celui qui peut tout et qui ne trompe jamais. Tu as sa parole; cette parole a créé le monde, et tu craindrais que le monde fût plus puissant qu'elle ' !
La lettre de Sainl-Brieuc lui répondit, et il s'en alla prendre un logement chez l'évêque, dont il devint le commensal et l'ami intime.
L'évêque mourut au bout de peu de temps, et le conseil des chanoines n'hésita pas à nommer le jeune homme vicaire capilulaire, c'est-à-dire à remeltre entre ses mains la direction du diocèse.
Le chapitre ne tarda pas à se féliciter d'avoir si bien choisi. Aux Cent-Jours, il fallut tout le courage et toute la prudence du jeune grand vicaire pour sauver le diocèse de SainL-Brieuc des réactions jacobines. Lui-même, — il nous l'apprend, — il vécut pendant trois mois sous le poignard, au milieu de menaces et d'outrages sans nombre, croyant qu'on revenait aux plus mauvais jours de 93 et que sa visite aux Carmes était une prophétie.
Mais l'énergique fermeté de l'abbé de Lamennais et les coups droits qu'il leur portait en pleine poitrine déconcertèrent les dissidents, qui se contentèrent de maugréer à la sourdine.
Un peintre a fait son portrait à cette époque, et nous l'avons encore.
Sans doute, cette figure pèche comme régularité des lignes, mais il y a, dans l'ensemble, un cachet de beauté
' Lettre du 18 juillet 1807.
mâle et une incontestable révélation de son génie particulier.
Front vaste et prédominant, indice d'une belle intelligence.
De grands yeux bleus, limpides et doux, qui s'illuminaient d'une sainte hardiesse aux heures du combat.
Sa constitution s'était affermie au point de le rendre capable d'affronter les plus rudes fatigues.
Passé maître en équiiation, on l'a vu faire trente lieues à cheval, dans la même journée, pour aller à l'autre bout du diocèse, et, le lendemain, on le retrouvait, tranquille et doux, dans son cabinet de Saint-Brieuc. Le plus souvent, on ne s'était pas ciême aperçu qu'il eût quitté la ville.
Racheter les biens ecclésiastiques, restaurer les séminaires, ouvrir leurs portes à de vaillantes recrues, organiser des missions, convertir les pères et préserver les fils des séductions du siècle : c'était le plan du jeune vicaire capitulaire. Il le réalisa, tout en travaillant au retour des malheureux apostats, qui avaient oublié leurs devoirs sous la Terreur'.
' Jean-Marie dut quitter le diocèse, après avoir quelque temps rempli les fonctions de grand vicaire auprès du nouvel évêque, M. île la Romagère, fort saint homme, mais gallican outré et d'un jugement qui souvent faisait défaut jusqu'à Textravagance. M. Frayssinous l'appelait « un.oiigina! fieffé », et Féli, parlant de lui, disait : .1 Ce n'est [las qu'il n'ait de la piété et du zèle à sa façon. Mais quel « pauvre homme'. Qu'il est ennuyeux! Il fait des vers, les récite et « les chante même volontiers. A la mis-sion de Clermont, quoi que « pussent dire les missionnaires, il s'obstiiia jusqu'au buut à dé- « ployer ses talents. Pendant la communion générale des hommes, « le voil.i qui entonne, au milieu du chœur, d'une voix rauque et « chevrotante :
0 Ce u'est pas petite affaire « De chanter la communion.
« Juge de l'effet... » (14 août i8is.)
Il est temps de parler du plus beau litre de gloire de cet apôtre.
C'était au mois de juin 1819.
Féli, alors à Paris et en train d'écrire le second volume de son Essai sur l'indifférence, entendit parler de la grande fondation que Jean faisait en Bretagne.
Saisi d'enthousiasme, il s'écria :
— Quelle belle œuvre!... Si je n'étais pas prêtre, je me ferais petit frère pour l'instruction du peuple.
C'est Chateaubriand qui l'a dit : " Celui qui fonde une famille religieuse se prolonge sur la terre. Son action dans la société humaine échappe à tous les calculs et reste le secret de Dieu. »
On l'a bien vu pour le fondateur des Petits Frères.
Dès 182Zi, rinslilut établit sa maison mère à Ploërmel, et il compte cent trente-trois instituteurs, exerçant dans les écoles bretonnes.
Les fondations se multiplient, et aujourd'hui c'est par milliers que se comptent ces humbles religieux. La maison de Ploërmel a donné naissance à un nombre prodigieux d'établissements, en France et aux colonies.
(( Il y a dans les forêts de l'Afrique et de l'Inde un arbre dont chaque branche, se projetant d'abord aussi loin que le permet le poids de son feuillage, arrive doucement à appuyer son extrémité sur la terre, produit au point de
contact (les racines et de nouveaux rameaux, et forme un nouveau tronc qui étend à son tour ses fruits et son ombrage, si bien qu'au bout de quelques années ce groupe majestueux est à la fois un arbre et une forêt. Chaque rejeton vit de sa propre vie, et pourtant le vieux tronc primitif continue de partager entre tous sa sève toujours abondante et son inépuisable fécondité'. » C'est l'image des développements de l'Institut de Ploërmel.
Mais il ne faut pas croire que ce prodigieux développement se soit accompli sans résistances. Les dernières années de la Restauration furent laborieuses, et, en 1830, il fallut lutter pied à pied.
— Quel homme! s'écriait un municipal de Guingamp qui avait entamé une lutte contre l'œuvre populaire de l'abbé Jean. Je n'ai jamais vu son pareil -, on le chasse de la cave, il monte au grenier!
Un beau jour, la Chambre des députés fut saisie de la question par quelques députés hostiles, parmi lesquels M. Salverte, lequel affirma, en pleine tribune, que les Frères de Ploërmel étaient de véritables moines, liés par des vœux irrévocables.
Le fondateur publia aussitôt sa réponse , dont un passage est devenu historique
— Et moi, j'affirme, écrivait-il, ({ue les Frères ne prononcent aucun vœu monastique. Il y a sans doute des rapports de dépendance entre eux et leurs supérieurs; mais n'y en a-t-il pas aussi entre le soldat et i;es chefs, et, à cause de cela, prétendra-t-on que les soldats sont des moines? Je ne connais pas de loi qui me défende, par
' De LtsÉi.Euc, Oraison funcbrr, etc., p. 25.
exemple, de promettre, même devant Dieu, à l'honorable M. Salverte d'être son très-obéissant serviteur, et qui s'oppose à ce que je l'appelle : Mon Révérend Père !
Quand on lut ce paragraphe à la Chambre, il excita des éclats de rire homériques.
Le député Salverte en devint presque fou; car jusqu'à la clôture de la session, ses collègues ne l'abordaient plus qu'en s'inclinant avec respect devant lui, en disant :
— Bonjour, mon Révérend Père.
Les saillies du spirituel abbé sont demeurées célèbres.
Il avait la réplique leste et le trait vif.
Un jour, — il était alors vicaire général de la grande aumônerie, — son habit de cour, taillé à grands frais au profit d'un prêtre qui n'a pas toujours sacrifié aux grâces dans l'agencement de son costume, ce fameux habit de cour, dont il riait aux éclats, quand il le porta pour la première fois, n'avait pas tardé à perdre beaucoup de sa fraîcheur et à ressembler aux soutanes et aux petits collets de Saint-Brieuc, devenus légendaires par leurs coutures échappées, leurs taches bien dessinées et leurs accrocs persévérants.
Cette négligence de tenue exposait le digne homme aux taquineries des dames de la cour, qui l'agaçaient sans cesse à ce propos.
Mais la riposte ne se faisait pas attendre, même devant le Roi.
— Eh! mesdames, s'écria-t-il un jour, ne voyez-vous pas que ma toilette fait pénitence pour les excès de la vôtre?
— Bravo! voilà qui s'appelle répondre, dit Louis XVIII, d'autant plus porté à donner à ces paroles une entière
approbation, que lui-même n'était pas très-soigné dans sa mise. Bravo, monsieur le grand vicaire. Le beau sexe a trop de coquetterie, nous n'en avons pas du tout, cela fait compensation.
Une autre fois, un de ses religieux, de nature fantasque et capricieuse, s'avisa d'écrire, à propos d'un certain clocher que le Père faisait bâtir à la maison mère :
— La tour que notre Père fait bâtir à Ploërmel est une haute folie.
On crut devoir montrer la lettre à M. de Lamennais, qui répondit au Frère, courrier par courrier :
« Tu trouves, mon cher enfant, que la tour de Ploërmel est une haute folie!... Je ne regrette qu'une chose, c'est qu'elle ne soit pas encore assez haute, pour que je puisse découvrir d'ici tout ce que tu fais de travers làbas. »
Une autre fois encore, en tournée de visite dans ses maisons, pendant la récréation qu'il égayait de ses joyeuses causeries :
— Mon Père, lui demanda un religieux, y a-t-il du nouveau cà Ploërmel?
■ — Mais oui; nous y avons reçu, le mois dernier, cinq dames normandes, dont nous n'avons pas à nous plaindre. Elles sont très-convenables sous tous les rapports. Ce qu'il y a de bon et de rare, c'est qu'elles savent parler et se taire quand il le faut. Bien plus, s'il leur arrive de toujours parler ensemble, elles s'accordent on ne peut mieux : c'est un plaisir.
— Et que font ces dames à Ploërmel? demandent les Frères qui tombent positivement des nues.
— Ce qu'elles font?... Elles nous rendent service. Elles
sont très-haut et fort bien placées; nous les trouvons utiles pour l'ordre et la régularité de la maison.
Les visages surpris, les yeux écarquillés amusaient beaucoup le bon supérieur.
Il se décida néanmoins à mettre un terme à l'ébahissement, et il donna le mot du logogripbe.
On juge des éclats de rire et des bravos, lorsqu'on apprit que les « dames normandes » étaient des cloches, provenant de la fonderie de Villedieu, en Normandie.
L'anecdote a une variante.
D'après cette variante, M. de Lamennais aurait laissé en suspens ses auditeurs, sans expliquer l'énigme, et ceux-ci, prenant à part le Frère conducteur, lui auraient dit :
— Mais enfin, vous devez savoir cela, vous? Quelles sont ces dames qui logent à Ploërmel?
— Eh quoi ! grands innocents que vous êtes , vous ne comprenez pas que ce sont nos cloches ! Est-ce que cinq dames pourraient parler toutes ensemble, en restant d'accord?
Je me suis attardé avec complaisance sur ces souvenirs anecdotiques, parce qu'ils peignent bien cette aimable physionomie qui, par tant de côtés, contraste si fort avec celle de Féli.
D'ailleurs, pour bien comprendre ce dernier, durant les années qu'il consacra au service de la défense religieuse,
il fallait se rendre compte des influences et du contact de ce frère aîné, si gai, si spirituel, et en même temps si pieux et si humble.
Cette nature de Breton aimable gagnait tous les cœurs.
Les enfants l'adoraient.
Les religieux l'idolâtraient.
Le clergé ne songea pas une seule fois à contester son mérite ni à critiquer ses œuvres.
M. Guizot lui a consacré plusieurs passages de ses graves Mémoires. On y lit :
« La congrégation de l'Instruction chrétienne, fondée en Bretagne par l'abbé J. !\L de Lamennais, attira particulièrement mon attention. Le nom du fondateur, son esprit cultivé, son entier dévouement à son œuvre, son habileté pratique, son indépendance envers son propre parti, sa franchise dans ses rapports avec .le pouvoir public, tout en lui m'inspirait une entière confiance, et il y répondit au point de provoquer lui-même l'inspection du gouvernement dans ses écoles. »
Ce n'est pas cependant que le prêtre fît jamais aucune concession indigne de lui. Il savait, vis-à-vis de tous, conserver son indépendance et la faire accepter.
Un jour, à la fin d'une audience, M. de Salvandy, ministre de l'instruction publique, lui dit :
— A propos, mon cher abbé, voici un ouvrage que je viens d'approuver, comme livre de lecture, pour les écoles de petits enfants, vous seriez bien aimable de l'adopter dans celles de vos Frères.
M. de Lamennais feuilleta le volume et ne tarda pas à y reconnaître un recueil de balivernes romantiques, composé par quelque bas bleu dé la connaissance du ministre.
— jN'est-il pas vrai que vous me ferez ce plaisir? ajouta M. de Salvandy, sans remarquer que son interlocuteur fronçait le sourcil.
— Désolé de vous refuser, monsieur le ministre... Je ne peux pas, je ne peux vraiment pas!... Mes écoles sont instituées pour faire connaître Jésus-Chriït, et le livre que vous lïie présentez n'en dit pas un mot.
C'est lui qui écrivait, dans le célèbre Mémoire sur son Institut :
(c La congrégation des Frères de l'Inslruction chrétienne a été fondée, à Saint-Brieuc, en 1817. Trois jeunes Bretons qui savaient à peine quelques mots de français en formèrent le noyau.
« A celte époque, il n'existait en Bretagne que six ou sept écoles publiques, dans lesquelles les enfants du peuple fussent reçus gratuitement, et elles étaient toutes placées dans les villes.
« La nouvelle congrégation eut pour but de fournir des instituteurs chrétiens à nos pauvres campagnes, si complètement dénuées de tout moyen d'instruction, et qui, je dois le dire, en sentaient si peu l'importance; mais, pour la répandre au milieu d'elles, il était nécessaire que les maîtres d'école inspirassent aux familles une grande confiance par le litre et l'habit religieux, et, de plus, que la dépense des écoles fût très-modique. »
Il entrait ensuite dans de charmants détails sur les privations de la première heure et les provisoires dont il fallut longtemps se contenter.
« Plus on était maL dit-il, mieux tout allait. C'était le bon temps. »
. Et il ajoute, avec un accent du cœur :
« 0 pauvreté, ô siraplicilé de nos anciens jours, que vous m'éliez chères, et que je vous regrette!... »
El ne croyons pas que cette vie si active, ces préoccupations de la piété, nuisissent en rien au goût si vif de l'abbé Jean pour les travaux de l'intelligence.
Personne n'eut à un plus haut degré l'amour de la lecture et de l'étude.
Quand il était malade, il affirmait très-sérieusement aux médecins que les livres seuls pouvaient le guérir.
Il avait réuni une des plus belles bibliothèques qui existassent alors, remplie d'ouvrages précieux et d'éditions rares.
— Pour avoir tant de beaux et bons livres, vous avez dû dépenser bien de l'argent, mon cher supérieur? lui disait un prêtre, émerveillé de ces richesses bibliographiques.
— Non, mon ami, cela m'a coûté quelques défaillances de l'eslcmac, mais furt peu de chose en plus.
— Des défaillances d'estomac? fit l'interlocuteur, avec un ge^te qui doublait le point d'interrogation.
— Oui. Je n'en iuis pas mort, comme vous le voyez, et, Dieu merci! j'ai des livres. Du reste, voici le mot de l'énigme, mon cher curé.
Quand je suis à Paris, au lieu de dîner à l'hôtel, j'achète deux sGus de pain, deux sous de fromage, et je fais, dans ma chambre, sans inviter personne, un repas modeste, qui ne m'a jan ais donné d'indigestion, au contraire. Par ce moyen j'économise, et je vais me promener sur les quais, où je bouquine de droite et de gauche. Ces brocanteurs de la capitale ont de véritables trésors qu'ils ne connaissent pas. Mon dîner me revient à quatre sous, et sou-
vent pour trois sous j'ai uq chef-d'œuvre. Quand je reste seulement là-bas une quinzaine, vous figurez-vous ce que je rapporte?
Il disait vrai. Toutes les fois qu'il revenait de Paris, on était sîir que son bagage privé, consistant en un sac de nuit, se trouvait accru de trois ou quatre énormes caisses, pleines de livres.
Chez lui, d'ailleurs, ce n'était pas de la bibliomanie, ni même pure satisfaction de bibliophile.
Un prélat, qui l'a beaucoup connu, disait :
« On peut affirmer que le supérieur de Ploërmel connaissait à fond chaque ouvrage de cette riche collection de livres. Sa ténacité à garder la mémoire de ce qu'il avait lu plongeait ses religieux dans la stupeur. Il n'était étranger à aucune branche de l'érudition ecclésiastique ou profane, et ce fut peut-être l'homme le plus universellement érudit de son siècle. »
Tel fut le frère du fondateur de l'École Menaisienne, l'homme qui a contribué à donner à cette école son grand et catholique éclat des temps primitifs.
Lorsqu'il mourut, il y a quelques années à peine, — car il parvint, malgré les labeurs d'une activité prodigieuse, à la plus extrême vieillesse, — la douleur fut universelle.
11 a laissé un souvenir immortel.
Il reste la gloire la plus pure de la Bretagne contemporaine et la vraie gloire du nom de Lamennais.
A Ploërmel, trois générations l'avaient connu, l'avaient respecté, l'avaient aimé.
Quand la vieille cité bretonne érigera une statue à ce bienfaiteur de Thumanité, qu'elle a vu, pendant près d'un demi-siècle, passer et repasser dans ses murs de granit, en faisant chaque jour un bien nouveau, la France entière applaudira Ploërmel, comme elle a applaudi, récemment, la capitale normande, procédant avec tant d'enthousiasme à l'érection d'un monument à l'abbé de la Salle.
Lorsqu'il mourut, l'abbé Jean emporta dans la tombe une douleur dont il ne se guérit pas, depuis que son frère, l'abbé Féli, l'avait précédé dans la mort, sans consentir à le recevoir, sans vouloir entendre parler du fier et glorieux compagnon d'armes d'autrefois '.
Depuis la rupture, dit son pauvre neveu, le panégyriste du révolté, l'abbé Jean avait cherché la résignation dans le développement de son œuvre, il fonda de nouvelles écoles pour les pauvres, a et cette âme, si élevée et si tendre,
' >'ous trouvons dans les Noiea inédites de M. Aurélien de Courson, à la date de septembre 1853, le passage suivant : « Aujour- « d'hui, le pauvre abbé Jean-Marie m'a parlé du mal que, sans s'en « douter, le Père Rozaven et quelques autres adversaires de Féli a lui ont fait, en suspectant sa bonne foi, dans un temps où la foi « remplissait bien réelltment son cœur. Quelle responsabilité! »
coacliit M. Blaize, trouva sa consolation dans le sentimen i du devoir accompli et dans le sourire des enfants et des mères ».
La consolation ne fut jamais complète '.
Dans les premiers jours de mars 185/|, quand il apprit , à Rennes, la mort de son frère, l'abbé Jean revint à Ploërmel, accablé, méconnaissable; plusieurs jours s'écoulèrent sans qu'il prît aucune nourriture, et il fut plus d'un mois sans recouvrer le sommeil.
Au mois de juin, il voulut revoir, aûn d'y célébrer la messe pour l'âme du défunt, la Chesnaie, la chère et studieuse solitude, où les deux frères avaient été si heureux, et où nous les suivrons dans notre prochain chapitre.
Au sortir de la chapelle, ses yeux s'arrêtèrent sur le pavillon qu'avait constamment habité, à toutes les époques, l'auteur de VEssai sur l'indifférence.
Il étendit vers l'une des fenêtres ses mains tremblantes, comme s'il y voyait apparaître la chère image de celui qu i
' C'est encore dans les précieuses \otes de voyage de M. de Courson que je lis ceci : « Arrivé avant-hier (8 septembre 1853) à " Ploërmel, maison des frères. Le pauvre abbé Jem M irie souffrant « et d'une mortelle tristesse. La santé de son frère décline, et il « craint qu'il ne s'enfonce de plus en plus dans sa réaction contre le '< Pàpcqui a refusé de marcher derrière lui. Le pauvre Jean-Marie « n'a pas l'ombre d'espoir que son frère se converfissi^. L'aulre soir, « après le souper, étant venu, selon sa coutume, s'asseoir au pied <■ de mon lit, il m'a fait part de toutes ses anxiétés sur la fin de « Féli. — Je sais par les Blaize, me disait-il, que le m:ilheureux « persiste dans son iiiiiation contre quiconque se permet de lui sou- « mettre la moindre observation. Il n'y a jamais eu d'orgueil plus « effrayant que celui-là. Déranger lui-même n'a pas eu toute liberté « de lui dire ce que devait être un ancien jjrê're, même après n avoir rompu avec l'Église. Aussi le pauvre abbé Jean, pleurant à « chaudes lanues, a-t-il fini par me dire -. — Son orgueil lassera la « miséricorde de Dieu, j'ai peur qu'il ne fii^.isse en réprouvé!... »
avait quitté ce monde, et il s'écria, d'une voix coupée de sanglots :
— Féli! Féli!.,. où es-tu?...
Et il tomba sans connaissance dans les bras des Frères qui l'accompagnaient '.
' De Lésél^uc, Oraison funèbre, etc., p. 43.
SoJiMAiRE. — Maladie joyeusement supportée. — Conversion deFéli. — Les Réflexions sur l'état de V Église. — Réformes demandées. — Une question vitale ajournée. — Les origines du pouvoir et le droit divin. — Lamennais royaliste. — La censure impériale. — Lion et renard. — Une rancune persistante. — La panacée de l'abbé Jean. — Louis de Blois. — Le Guide spirituel. — Nouveaux horizons ouverts à la piété chrétienne. — M. Émery et Na[.'oléon I^'. — La Tradition de l'Église sur l'institution des évéquis.
Le 16 aoCu 1807, l'nbbé Jean-Marie de Lamennais écrivait :
— Nous nous sommes retirés (Féli el moi) dans une maison de campagne, qui nous appartient, située à une lieue et demie de Dinan, et nous avons défendu à l'ennui d'approcher de nous. Il n"a pas osé encore une seule fois se présenter à notre porte. Mais la santé n'a pas été si docile. Cependant, mon état n'est pas plus mauvais, et le médecin prétend que n'être pas plus mal, c'est être mieux...
Puis, avec cette joyeuse humeur que nous lui connaissons , et que ne purent vaincre , à aucune époque , ni la maladie ni la souffrance, il ajoute, avec sa pointe accoutumée d'ironie spirituelle :
— Je veux bien en croire ce cher Esculape, et même, si cela continue, je ne désespère pas de mourir en bonne santé.
Cette maladie de l'abbé Jean devait avoir pour résultat la conversion de son frère, plus jeune que lui de deux ans.
Féli, qui jusqu'alors avait essayé de s'étourdir dans les dissipations coupables et n'y avait trouvé qu'une ivresse pleine d'amertume, devint tout à coup réservé, solitaire, ami de l'étude.
Un de ses biographes le dit :
« Sous la double influence de l'affection et de la science fraternelle, il retrouva la foi qu'il avait perdue. A partir de ce moment, les études sacrées absorbèrent son activité dévorante. Il se familiarisa avec le latin, le grec, l'hébreu, afin de posséder comme la sienne toutes les langues de l'Église ; il y joignit l'anglais et l'allemand, pour être en mesure de répondre à tous les systèmes et à tous les sectaires '. »
Pendant trois années les deux frères ne se quittent plus, vivant ensemble, priant ensemble, travaillant ensemble. Leurs études sont communes et visent au même but.
Il en sortit trois œuvres capitales, sur lesquelles il nous faut porter notre attention.
' De la GOURNERIE, loc, cit-i 1". 2G.
La première éveilla forteraenl les susceplibiiités du régime impérial, qui en fit saisir les exemplaires chez l'éditeur. Celui-ci put néanmoins en dérober aux recherches de la police un certain nombre.
L'œuvre fut lue et commentée.
Beaucoup d'esprits droits et d'âmes sincèrement chrétiennes en firent publiquement l'éloge.
Elle contribua puissamment à montrer que la protection accordée à l'Église, au sortir de la Révolution, par Bonaparte, dégénérait en un asservissement du Saint-Siège et des âmes.
L'ouvrage est intitulé : Réflexions sur l'état de l'Église en France pendant le dix-huitième siècle et sur sa situation actuelle. Il parut en 1808.
Écrit au milieu des bois, dans cette solitude de la Chesnaie si inconnue alors, aujourd'hui si célèbre, ce livre annonçait à l'Église des champions dignes d'elle.
Les vues abondent dans ce travail.
On y gémit hautement de l'insuflisance des éludes dans le clergé, quant à l'exégèse biblique et aux langues orientales.
Bien plus, les solitaires de la Chesnaie, devançant leur siècle, comme il arrive souvent au génie, y réclament une foule de réformes, que la fin du dix-neuvième siècle, alors à son aurore, ne devait pas suffire à réaliser.
OE U V R E s f: 0 M :M U N E 3 .
Oa demandait ' les Conciles proviociaiix, — les synodes diocésains, — les Retraites ecclésiastiques, — les Conférences doctrinales entre prêtres, — la vie de comm anauté dans les presbytères, — la restauration de l'inslr uclion cléricale par des congrégations enseignantes, — l'évangélisation des paroisses par des missionnaires, — l'éducation confiée à des instituts religieux d'homiiies et de femmes, — le retour aux prescriptions du droit cinonique, — le rétablissement des oflicialilés ou tribunaux destinés à garantir l'honneur et les intérêts des simples prêtres contre les dénonciations plus ou moins suspectes auxquelles les évêques peuvent être exposés à prêter l'oreille.
Je n'ai pas à me prononcer sur la valeur de ces réformes. C'est à l'Église de juger quelles sont celles q l'il convient d'adopter. Mais je dois, fidèle historien, constater que l'initiative qui les demandait déjà en 1808 fut acclamée avec enthousiasme par le clergé et les catholiques. C'est un signe qu'il est toujours imprudent de méconnaître...
Les Réflexions sur l'état de l'Eglise en France touchaient donc à une grande question, vitale pour notre chère Église de France, et, pour la résoudre, elles en appelaient aux règles de l'Église universelle, fixées par les Conciles, les Constitutions des Papes et l'expérience des siècles, celle des rapports, des droits et des devoirs du corps épiscopal et du clergé inférieur.
Malheureusement, on sortait de la Révolution. Il fallait courir au plus pressé. La restauration religieuse semblait exiger qu'on parlât beaucoup plus de devoirs que de droits. Puis, les traditions du gallicanisme et du jansénisme aidant,
' FoissET, Vie du P. Licordoïre, t. \", p. 107
l'exemple du régime impérial essentiellement autocrate suggéra d'adopter une façon de gouverner qu'on a justement appelée le système diclatorial. Mais il ne faut pas l'oublier, la dictature n'a jamais été et ne saurait jamais être qu'un régime essentiellement transitoire.
Dans un style ' un peu travaillé peut-être, et d'un mouvement un peu trop uniforme, mais qui n'en sent pas moins une excellente école et présage les grands ouvrages qui suivront, les Réflexions sur l'état de l'Eglise. en France établissaient donc que l'obéissance pour le prêtre ne consiste pas à renoncer au bénéfice des lois ecclésiastiques qui la règlent et à se taire, quand il se croit lésé ou puni à tort; mais elles étaient aussi appelées à traiter la question des origines du pouvoir et du droit divin dans les gouvernements des nations.
Les auteurs n'hésitaient pas à se déclarer partisans de la monarchie héréditaire en France, car Lamennais, qui devait finir par professer les doctrines de la démocratie, et même de la démagogie, a d'abord été un ardent royaliste.
Pour lui, la monarchie de droit divin est la seule véritable, la seule légitime, parce qu'elle descend du ciel, — du moins il l'afTirme. — Pour lui, l'idéal du roi, du vrai roi, c'est Louis XIV, ce monarque, dit-il, qui se distingue par sa (( noble décence » et par la « majesté de ses mœurs». — Cela se trouve à la page 19 de l'ouvrage que j'examine €0 ce moment.
Par une habile diversion, — qui ne fut pas encore assez habile pour tromper le régime impérial, — les Réflexions prennent une tangente et s'inclinent, en passant, devant
FoissET, lac. cit., p. 107.
« l'homme de génie, qui vient, disaient-elles, de refonder en France la monarchie et la religion ! »
Hélas! les habiles trouvent encore plus habiles qu'eux. On était en 1808. Déjà le général Miollis occupait Rome, et Fouché, qui dirigeait la police impériale, supprima le livre.
Les deux frères de Lamennais ne l'ont jamais pardonné à Napoléon.
Jean-Marie lui-même, si bon et si facile à accepter les situations qu'il ne pouvait pas empêcher, ne s'est jamais départi du jugement rigoureux qu'il porta dès lors sur le premier Empereur.
Il déclara jusqu'à la fin cet homme capable de sacrifier le monde entier à sa personnalité dévorante, et l'opinion qu'il avait de l'oncle, il la reporta, sinon totalement, du moins en partie, sur le neveu.
— Autrefois, disait-il, j'ai connu le lion, et nous avons tous été menacés de sa griffe. Maintenant, c'est le renard que je vois. 11 flatte l'Église, mais j'ai peur que ce ne soit pour la trahir et pour la déchirer plus tard.
Une anecdote peindra les suites de la mesure de Fouché sur l'esprit des auteurs des Réflexions.
Vers le milieu du second empire, et surtout après la guerre d'Italie, le fondateur de Ploërmel, devenu Irès-vieux, mais conservant toute la force et toute la vivacité de son caractère, ne se gênait pas, peut-être pas assez, — car l'Église et la loi de Dieu veulent qu'on respecte toujours le pouvoir établi, — pour manifester son indignation et ses ressentiments.
Napoléon III faisait sa fameuse tournée en Bretagne. On était au mois d'août.
Les Frères se trouvaient réunis pour la retraite annuelle, qui se fait tous les ans vers cette époque, et comme Napoléon ne devait pas honorer Ploërmel de sa présence, plusieurs membres de l'Institut s'imaginèrent que M. de Lamennais jugerait convenable de choisir unedéputation, qui irait présenter à l'Empereur les hommages respectueux de l'Institut tout entier, soit à Vannes, soit à Lorient, soit à Napoléonville, — à moins, disaient-ils, que le Père ne préférât y aller lui-même.
Donc, on chargea des délégués de sonder là-dessus M. de Lamennais.
Celui-ci avait l'habitude de se coucher de bonne heure et d'attendre le sommeil en s'occupant d'affaires avec l'un ou l'autre des directeurs de la maison.
Il était au lit, lorsque les délégués vinrent frapper à sa orle.
— Allez ouvrir, et voyez ce qa'on demande, Frère Joseph- Marie, dit-il au religieux qui causait avec lui ce soir-là.
— Mon Père, ce sont dix ou douze de nos Frères, qui désirent vous parler.
— Bon, qu'ils entrent.
Les délégués parurent, se rangèrent en ligne au fond de la pièce, et celui qui devait prendre la parole s'avança près du lit, en disant :
— Nous venons vous consulter, mon Père, afin de savoir si vous êtes d'avis que la maison de Ploërmel, à l'exemple d'autres communautés religieuses, envoie quelques-uns de nous saluer Sa Majesté.
A ces mots, le vieillard, surpris et rouge d'indignation, se dressa sur son séant :
— Mon Frère, dit-il, vous allez vous rendre à la chapelle,
el vous resterez une demi-heure devant !e Saint Sacrement, pour lui demander pardon d'être venu me faire une proposition semblable!
Le délégué se retira confus. — Déjà ses compagnons , voyant éclater l'orage , s'étaient empressés de quitter la chambre et se trouvaient au bas de l'escalier.
— Comprend-on pareille chose? continuait M. de Lamennais, qui ne se calmait pas encore; pourquoi ne me demandent-ils pas aussi permission d'aller saluer Victor- Emmanuel, Cavourou Garibaldi?...
IH
Revenons à la Chesnaie, où la vie des deux frères eût été d'une sérénité parfaite, sans les craintes que donnait la santé de Jean.
Mais nous savons le secret de cet homme dans ses maladies. Tout son' Codex pharmaceutique tenait dans une phrase :
— Je ne connais pas d'autre remède pour guérir toute espèce de maux que les livres.
Jean et Féli se' plongeaient à qui mieux mieux dans les livres.
Mais l'esprit a besoin de repos, comme le patron de l'aîné des Lamennais, l'aigle de Patraos, le démontra un jour en jouant avec la perdrix apprivoisée.
Or, je ne sais pas de meilleur repos pour l'esprit que le cœur : le cœur repose l'esprit:
Les deux frères le savaient, et, dans l'intervalle de leurs
ûers travaux sur la philosophie de l'histoire contemporaine et plus tard sur l'importante question dont ils s'occupèrent ensuite, comme je vais le dire bientôt, leur cœur cherchait l'aliment et la quiétude de leur grand esprit.
Pour le trouver, ils rebroussèrent chemin jusqu'au seizième siècle.
Une figure douce et forte les y attira et les y fixa.
En 1506, au château de Châtillon, dans le pays liégeois, naissait un enfant de noble race, destiné par sa famille princière à briller à la cour de Charles-Quint. Il fut le page favori de ce grand prince. Mais, à quatorze ans, le noble adolescent entendit l'appel du ciel. 11 quitta la cour et alla s'ensevelir dans l'abbaye bénédictine de Liesse.
Dix ans après, — il n'avait que vingt-quatre ans, — le suffrage des moines lui confia la crosse abbatiale, tant la sagesse devança chez lui les années.
Devenu abbé, il établit, avec force et suavité, la réforme dans son monastère, y fit fleurir science et vertu.
Uq trait peindra ce caractère. Quand Phihppe II mourut, ce prince, austère et rigide, sentit le besoin d'adoucir ses derniers moments, sans rompre avec la sévère hgne de sa vie tout entière. Comme autrefois Samson, il se dit : « Qu'y a-t-il de plus doux que le miel? Qu'y a-t-il de plus fort que le lion? C'est aux lèvres du bon que je demanderai le rayon de miel qu'il me faut pour mourir », et il manda le jeune abbé bénédictin, qu'il avait connu à 'a cour de son père et qui l'assista à son agonie.
L'abbé s'appelait Louis de Blois.
Cette physionomie, forte et douce, devait attirer les Lamennais : cela leur ressemblait si bien, à ce moment-là surtout!
Eq 1809 parut, sous le titre de Guide spirituel, le résultat de leur commerce assidu avec le Bénédictin du seizième siècle.
C'est un livre qu'on lit encore, et dont les âmes pieuses ont fait leurs délices pendant plus de cinquante ans, alors que la librairie ascétique n'était pas encore inondée par le torrent des publications qui l'ont envahie depuis, et où, trop souvent, on ne sait lequel le plus regretter, de la mièvrerie d'un style langoureux ou de la médiocrité du fond, ce qui explique, —pour le dire en passant, — l'affadissement progressif et continu de la piété contemporaine.
On sortait des traités spirituels du dix- huitième siècle, désespérément secs et distillant l'ennui goutte à goutte, tant ces ouvrages ascétiques, même ceux des ennemis les plus déclarés du jansénisme, se ressentent de l'influence fatale exercée par cetle hérésie diabolique sur le caractère de la direction des âmes.
Le Guide de Lamennais, sans tom.ber dans les ridicules popularisés par nos petites images dévoles où l'on ne voit que cœurs blessés et colombes qui becquettent, ronipait avec les fastidieuses traditions des spirituels en renom, et ouvrait aux âmes une voie large, avec de beaux horizons illuminés par le sourire de Dieu, où le cœur respire à l'aise dans la dilatation de la vraie piété cathohque, qui n'est point cet encapuchonnement dont certains types de dévotes avaient popularisé le ridicule consommé.
J'aborde le dernier des trois ouvrages qui constituent dans l'histoire bibliographique la collaboration littéraire et philosophique des deux frères Lamennais.
« Dès 1802, dit un biographe de l'abbé Jean, nous le voyons préoccupé de la question souveraine de l'autorité de l'Église et de la recherche des origines de l'histoire ecclésiastique. Il a deviné la menace du schisme sous les habiletés diplomatiques du Concordat; il a compris le point d'appui que le despotisme cherchait dans les prétendues libertés gallicanes, et, avec l'ardeur, la ténacité, l'unité de vues qui furent toujours les qualités éminentes de son esprit, il prépare déjà les matériaux de ce livre capital, et pour lequel Féli ne fut que son collaborateur '. »
Dans cet ouvrage, auquel Féli prêta sa plume et Jean son érudition, rien ne fait encore pressentir le Lamennais de l'avenir. INulle âpreté de ton, nulle amertume de sentiments. Le controversiste est plein de modération, il est maître de lui et singulièrement tempéré. Le calme des champs, la paix de l'àme et l'influence fraternelle ont dompté Féli.
Pour comprendre l'influence des recherches qui remplissaient ce livre, il nous faut revenir sur certains incidents graves de notre histoire ecclésiastique depuis la constitution civile du clergé. L'histoire d'ailleurs en vaut la peine.
' RoPARTz, La vie et les œuvres de J. M. de Lamennais, p. 30.
Un jour, l'abbé Émery se promenait dans la cour du séminaire, à Saint-Sulpice, quand on vint l'avertir qu'un cardinal demandait à le voir. La visite d'un cardinal au séminaire et à l'abbé Émery, déjà alors l'oracle du clergé français, n'était point chose rare. Le supérieur se rendit au parloir, oîi l'Éminence attendait. C'était le cardinal Fesch.
Quand il sortit, l'abbé Émery était soucieux.
— Messieurs, dit-il, en rejoignant la récréation, l'Empereur me mande à Fontainebleau. Je ne sais pas ce qu'il veut me dire. Peut être veut-il me consulter sur ses démêlés avec le Pape? Peut-être va-t-il supprimer la compagnie? Ainsi, il faut beaucoup prier pour moi, aûn que Dieu m'inspire des réponses convenables.
L'abbé Émery partit pour Fontainebleau. Le César le fît attendre trois jours avant de lui donner audience. L'abbé passa une grande partie de ce temps dans la chapelle du château, priant pour les princes de la branche de Valois, qui l'avaient fait bâtir, et pour lesquels, disait-il, il y avait bien longtemps qu'on ne faisait plus de prières.
Puis, il préparait ses phrases, et arrangeait son petit discours.
— Sire, dirait-il au puissant empereur, je suis sur le bord de ma tombe : aucun intérêt humain ne peut agir sur moi; mais le seul intérêt de Voire Majesté m'oblige à lui déclarer qu'il est très-important pour elle de se réconcilier avec le Pape, et qu'autrement elle est exposée à de grands malheurs.
Hélas! l'excellent abbé en fut po'ir ses préparatifs oratoires.
En effet, introduit à l'audience, pendant qu'il s'inclinait
jusqu'à terre et commençait : « Sire... » l'Empereur s'approchait vivement et prenait le bon sulpicien par l'oreille en la lui secouant avec force.
C'était une gentillesse que Napoléon se permettait quelquefois vis-à-vis de ceux dont il était content. Il se la permit avec le prince-primat ; ce dernier s'en plaignit plus tard à l'abbé Émery, qui lui répondit :
— Monseigneur, j'ai reçu la même faveur que Votre Altesse; je n'osais pas m'en vanter, mais, à présent que je la partage avec un aussi grand seigneur que vous, je vais le dire à tout le monde.
Après lui avoir tiré l'oreille, Napoléon commença à débiter au supérieur de Saint-Sulpice un long monologue contre le Pape, et il le termina en disant :
— Pie VU est un très-brave homme, malheureusement environné de cardinaux encroûtés d'ultramontanisme, qui lui donnent de mauvais conseils.
Puis, il ajouta :
— Avec cela, il est bien étonnant que vous, qui avez appris toute votre vie la théologie, vous et tous les évoques de France, vous ne trouviez aucun moyen canonique pour m'arranger avec le Pape. Quant à moi, si j'avais seulement étudié la théologie pendant six mois, j'aurais bientôt débrouillé toute chose, parce que, — il porta le doigt à son front, — Dieu m'a donné l'intelligence. J'aurais un quart d'heure d'entretien avec Pie VIL Je ne parlerais pas si bien latin que le Pape ; mon latin serait un latin de cuisine; mais bientôt j'aurais éclairci toutes les diflicultés.
L'abbé Émery se permit de sourire, et il tU un signe qui disait :
— Vous êtes bien heureux de vous croire en état de
savoir toute la théologie en six mois, tandis que je ne la sais pas, moi qui Tai étudiée toute ma vie.
L'huissier annonça que le roi de Bavière, le roi de Wurtemberg et le roi de Hollande se présentaient à l'audience.
— Qu'ils attendent! dit sèchement l'Empereur.
El il entama avec l'abbé Émery, sans plus se soucier autrement des rois qui faisaient aolichambre, une longue discussion sur les rapports de son gouvernement avec l'Église, cherchant à amener, par toute espèce de séductions, le vieux sulpicien à dire comme lui.
Le vénérable octogénaire tint bon.
Loin de s'irriter, l'Empereur se radoucit, et il le disait plus lard à quelques prélats courtisans qui lui faisaient observer que M. Émery, accablé d'un grand âge, lui avait peut-être déplu :
— Vous vous trompez ; je ne suis pas irrité contre l'abbé Émery : il a parlé comme un homme qui sait et qui possède son sujet; c'est ainsi que j'aime qu'on me parle. M. Émery ne pense pas comme moi; mais chacun doit avoir ici son opinion libre.
Cette leçon de suprême dédain à la courlisanerie d'évêques trembleurs fut donnée, à propos de la convocation du Concile de 1811, dans la fameuse séance préparatoire où M. Émery tint tête à l'Empereur, qui voulait, en s'appuyant sur Bossuet, démontrer qu'on pourrait bien se passer du pape pour gouverner l'Église de France. Le savant théologien savait son Bossuet par cœur, et il récita, de mémoire, ces magnifiques pages où le grand évêque a fixé sa croyance aux prérogatives divines de la papauté dans l'Église.
Le cardinal Fesch voulut se mettre au milieu.
— Taisez-vous, lui dit sèchement son impérial neveu, vous êtes un ignorant. Où avez -vous appris la théologie? C'est avec M. Émery, qui la sait, que je dois m'en entretenir.
Puis il ajoutait : (c Un homme tel que M. Émery me ferait faire tout ce qu'il voudrait, et peut-être plus que je ne devrais. »
Malheureusement, l'abbé Émery tomba malade, et mourut le 23 avril 1811.
— Il faut lui faire des obsèques extraordinaires, dit Napoléon; je veux qu'il soit enterré au Panthéon.
Il fallut de vives instances pour qu'il consentît à ce que cette gloire du clergé français reposât modestement au milieu des siens, à Issy, maison de campagne du séminaire de Paris.
Une fois l'abbé Émery mort, Napoléon ne trouva plus en face de lui un seul homme.
« Bonaparte, dit le cardinal Pacca dans ses Mémoires, ne serait jamais devenu persécuteur de l'Église si, dès le principe, il eût trouvé plus de fermeté et de courage dans les évêques français, moins de facilité et de condescendance dans la cour de Roine. »
On sait comment, dans son omnipotence, Napoléon réunit les évêques ses sujets, et décora celte assemblée du titre de Concile national, auquel il proposa de décréter que, faute par le Pape d'avoir institué dans les six mois les élus de l'Empereur, ceux-ci seraient faits évêques par le métropolitain.
Il crut avoir trouvé le moyen de se passer du Pape.
On voit bien que M. Émery n'était plus là.
En effet, les évêques de la commission qui précéda le Concile, commitfsion dont l'abbé Émery faisait partie, voulaient que l'Empereur envoyât un message au Pape pour lui demander d'accorder cette énormité. Napoléon se tourna vers l'abbé Émery :
— Et vous, dit-il, croyez-vous que le Pape fera cette concession ?
Directement interpellé, le vénérable sulpicien jeta les yeux avec déférence sur les évêques, comme pour s'excuser d'opiner contre eux.
— Sire, répondit-il, que Votre Majesté ne se fasse aucune illusion. Le Pape ne fera pas cela, il ne doit pas le faire, parce que ce serait anéantir son droit d'institution.
— Eh bien , messieurs les évêques, reprit Napoléon, vous vouliez me faire faire un pas de clerc, en m'engageant à demander au Pape une chose qu'il ne doit pas m'accorder!
On sait la lamentable conclusion de toute cetle intrigue.
Napoléon connaissait la répugnance invincible de l'Europe catholique pour une papauté à la russe, dont les bénédictions paternelles seraient des coups de bâton et de knout.
Il voulait donc conserver le Pape et les évêques, mais en les subordonnant aux vues de sa politique et aux intérêts de sa dynastie, qu'il croyait perpétuelle.
Il croyait cela une idée bien neuve de son génie : a il n'était, dit Rohrbacher, que le centième répétiteur des plus pitoyables empereurs du Bas-Empire. »
La Providence, qui veille sur l'Église, — car il n'est rien au monde, dit l'histoire ecclésiastique, que Dieu aime à l'égal de la liberté de son Église, — la Providence répondit au défi du César victorieux.
Quand Pie VII le frappa des foudres de saint Pierre, il se prit à rire :
— Que prétend-il avec son excommunication? Penset-il faire tomber les armes des mains de mes soldats?
Le 9 mai 1812, il sortait, jusque-là toujours triomphant, d'un palais où il ne rentrera plus victorieux. Il commande six cent cinquante mille hommes, il a sous ses ordres huit rois qui viennent s'incliner à Dresde devant sa tête fière et demeurée couverte, il court faire la guerre à son ami Alexandre de Russie, il assiste à l'incendie de Moscou, et, contraint par les neiges de revenir en arrière, il verra, dans une tri>te retraite, les armes tomber des mains de ses soldats, désormais impuissanles à les retenir ' !...
J'ai dû rappeler ces souvenirs attristés pour expliquer le grand travail des deux solitaires de la Chesnaie.
Il est intitulé : Tradition de l'Eglise sur tinstilulion des évêques.
On y établit, par l'autorité de l'Évangile et de la tradition, que la juridiction spirituelle a été donnée immédiatement à Pierre seul, pour la communiquer aux autres pasteurs. De siècle en siècle, on entend la même voix sortir de toutes les églises.
La première partie de cet ouvrage, digne des Bénédictins des grands siècles, commence par l'histoire des patriarches, tous institués par l'autorité de saint Pierre, et dont les privilèges, parmi lesquels il faut compter le pouvoir de confirmer les évêques, n'étaient qu'une émanation de la primauté du siège apostolique.
La seconde et la troisième partie sont consacrées à
' RoHRB^ciiEii, Histoire universelle de l'Église catholique, t. XIV, pp. 455-i75.
prouver que la doctrine de l'Église d'Occident n'a jamais différé sur ce point de celle de l'Église orientale.
L'histoire des conciles de Constance et de Bàle, de la pragmatique sanction et du concile de Trente, prouve qu'en France on n'a jamais mis en question le droit des Pontifes romains sur la confirmation des évêques, droit que l'Église gallicane, fidèle aux principes qu'elle avait hérités de ses saints fondateurs, s'est plu à proclamer jusque dans ces derniers temps, avec une fermeté et une constance aussi honorables pour elle que désespérantes pour les novateurs.
Ces novateurs, la Tradition les réfute vigoureusement, depuis l'apostat Antoine de Dominis, jusqu'aux jansénistes Richer, Van Espert, Ellies Dupin, Tabaraud et autres*.
Pendant leurs promenades, les deux frères s'entretenaient des maux de l'Église, des efforts que faisaient Napoléon et ses évêques de cour pour affaiblir l'autorité du Pape.
Le plus jeune disait, comme d'inspiration :
— Telle ne peut pas être la tradition de l'Église, il faut chercher dans les conciles et dans les Pères.
De retour à la maison, ils cherchaient dans les livres, et ils trouvaient qu'ils avaient bien deviné , et que , depuis deux siècles, les jansénistes et autres sectaires avaient prodigieusement altéré les faits et les doctrines.
Et ils rédigeaient leurs découvertes.
Puis, ils en cachaient soigneusement les feuillets, de peur que la police impériale ne vînt à mettre la main dessus.
' ROllRBACHEli, loC. Cit., p. 602.
L'ouvrage ne pot paraître qu'en I8I4.
Il produisit une grande impression, moins grande cependant que si les auteurs eussent eu le courage, ou plutôt la possibilité, de le publier en 1811.
LE PREMIER VOLUME DE h'Essai sur l'indifférence.
Sommaire. — Transformation de l'écrivain. — Commentelle s'explique.
— Sage direction de l'abbé Carron. — Succès prodigieux expliqué par Lacordaire. — Cet homme-là avait compris son siècle. — Frayssinous et Lamennais. — Encouragements de M. de Bonald et de Joseph de Maistre. — Dieu l'avait fait soldat! — Une double précaution oratoire. — Le mouvement de régénération sociale et religieuse au début du dix -neuvième siècle. — Chateaubriand et Lamennais. — Influence de M. de Bonald et de M. de Maistre. — Son éloquence réveillerait un morti — Le rôle de Lamennais ot de son École. — La première pa,.;e de V Essai. — Les quatre restaurations opposées aux quatre négations. — Tempête. — Le jeune clergé français s'enthousiasme. — Un souvenir marseillais. — L'homme, la vigne et le marais.
— A l'étranger et à Rome. — Les haines de la jalousie. — Anathème I
Quatre ans après la publication du dernier ouvrage que nous venons d'étudier, le nom de celui qui avait rédigé la Tradition de l'Eglise sur l'institution des évêques, ce nom que nul ne savait la veille, devenait, tout d'un coup, le premier nom de l'Église de France.
Le tome premier de V Essai sur l'indifférence en matière de religion venait de paraître.
On était en 1818.
6i LAMENNAÎS.
Quand on ouvre ce livre, aujourd'hui encore, après soixante ans entassés sur ce charbon, couvert des cendres du passé, on en sent encore la chaleur, et si l'on vient, comme nous, de fermer le livre de la Tradition, on ne s'explique pas cette soudaine transfiguration. Puis, quand on écoute le concert bruyant et enthousiaste qui s'élève autour de ce livre, on se demande pourquoi une si prompte apothéose.
Sans doute, les temps étaient changés; en remuant la France à une plus grande profondeur qu'on ne saurait le dire, le retour de Napoléon en 1815 avait ravivé au plus haut point des passions qu'on croyait éteintes à jamais : elles provoquaient et enflammaient naturellement les passions contraires. Je ne dis pas cela au hasard, je raconte ce que nos pères ont vu et ce que la génération qui nous a précédés a consigné dans ses livres et dans ses souvenirs.
Sans doute encore, ordonné prêtre à trente-quatre ans, le 9 mars 1816, deux ans après la publication de la Trcdition de l'Eglise, M. Félicité de Lamennais s'était senti un homme nouveau : la llamme sacerdotale brûlait dans son àme, elle y avait allumé l'éloquence '.
Voilà, à mon sens, ce qui explique la transformation de l'écrivain :
Quelques jours avant son ordination, le 19 février 1816, il avait reçu de son maître vénéré, l'abbé Carron, une lettre qui nous émeut encore, quand nous la relisons à une si longue distance, surtout quand on la relit devant la fosse où le jeune prêtre qui la reçut repose sans que la croix ombrage ses restes mortels.
' FoissET, loc. cit., p. 109.
« Que votre lettre m'a fait de bien, mon tendre fils », — écrivait le bon prêtre de qui Lamennais a dit : « M. l'abbé Carron a rendu un véritable service à la reli- « gion en publiant les lies des justes. Elles sont toutes émi- « nemment propres à édifier, à instruire, à faire aimer et « bénir la religion. Il en est une qui , si jamais elle est « écrite, ne produira pas moins sûrement les mêmes effets, «c'est celle de l'auteur'. » — « Que votre lettre m'a fait de bien, mon fils, comme elle m'a fait verser de douces larmes! Je bénis de toute mon âme notre cher et divin Maître des dispositions qu'il met en votre âme, et je le conjure de les y conserver : mais je crois », ajoutait le sage directeur, comme s'il eût pressenti l'avenir, « je crois, mon bien bon ami, qu'il n'est pas prudent de demander à Dieu des croix et que nous devons nous borner à solliciter l'amour des souffrances, laissant à notre Dieu le soin de nous exposer à celles qu'il ne jugera pas au-dessus de notre faiblesse. Il n'y a pas eu de jour, je dirais mieux, de moment, depuis votre départ, où je n'ai prié de toute mon âme pour mon bien-aimé fils en Jésus-Christ. Dites à votre bon frère, en l'embrassant, que l'esprit d'égoïsme, si répandu en France, m'a bientôt gagné, et qu'il faudra bien qu'il me rende le trésor que je lui ai confié. — Pourquoi, mon Féli, cette vilaine mélancoUe? Est-ce que le bon chrétien n'est pas comme dans un festin continuel? Est-ce que le simple souvenir de Dieu ne nous donne pas la joie? Memorfui Dei et delectatus sum^... »
Triste, inquiet, en proie à cette mélancolie que poursuivait chez son cher Féli le vénérable abbé Carron, le
' Lamennais, art. de VAmi de la religion, 16 juin 1818.
^ Lettre de l'abbé Carron à F. de Lamennais, 19 février 1816.
jeune prêtre chercbaiL sa voie, toujours, partout, écoutant les voix du siècle et s'impalienlant de la solitude, sentant bouillonner en lui une ardeur qu'il prend pour du zèle, et qui n'est que de l'impatience.
Dès lors, tandis que son frère travaille à « édifier tou- '< jours quelque coin des merveilles de Jérusalem » , comme disait saint François de Sales, Féli songe à faire une immense ruine de tout ce qui l'a précédé, et à bâtir sur le terrain déblayé un monument neuf, vraiment neuf, où n'entrera aucune pierre des murs démolis.
Le 14 avril 1817, il écrit à son père :
« La cbose la plus essentielle est de mettre sa conscience « à l'abri. Il n'y a que cela de solide et de durable. Tout le « reste passe, et bien tristement, et bien vile. Plus je vis <c et plus je réfléchis, plus je me confirme dans la convic- <c tion qu'il n'existe ici-bas de sagesse et de bonheur que « dans un christianisme pratique. Hors de là, je ne vois « que folie et misère sans ressource. J'espère rendre ceci « sensible pour tout homme de bonne foi, dans un ouvrage « auquel je travaille depuis un an. »
Mais tout ceci nous explique, jusqu'à un certain point, la transformation de l'écrivain : cela ne suffit point à nous faire comprendre le prodige du succès qui l'acclama.
Qui nous dira ce secret?
Écoutons l'abbé Lacordaire :
« Cent quatorze ans avaient passé sur la tombe de Bossuet, cent trois ans sur celle de Fénelon, soixante-seize ans sur celle de Massillon, le seul des hommes célèbres que Louis XIV eût oublié derrière lui, lorsqu'il jeta sur son règne ce regard dont a parlé M. de Chateaubriand, pour s'assurer qu'il emportait le reste des « splendeurs de
L'ESSAI SUR L'IIVDIFFÉRENCE. 67
la monarchie ». Massillon fut laissé au siècle incrédule qui allait s'ouvrir comme un reproche doux et ingénieux, afin qu'il fût dit un jour que les derniers sons éloquents de l'ancienne Église de France étaient sortis d'une bouche qui avait annoncé la parole de Dieu à Louis XIV. Après que la mort eut fait taire cette bouche harmonieuse, l'Église de France eut encore des hommes distingués , des savants , des conlroversistes, des prédicateurs; elle n'eut plus de ces noms qui vont loin dans la postérité. Au moment même de sa ruine, l'abbé Maury manqua d'une gloire élevée, parce qu'il n'avait qu'infiniment d'esprit, et que la gloire vient du cœur comme « les grandes pensées «. — Il y avait donc soixante-seize ans qu'aucun prêtre catholique n'avait obtenu en France le renom d'écrivain et d'homme supérieur, lorsque apparut M. de Lamennais, avec d'autant plus d'à-propos que le dix-huitième siècle avait tout récemment repris les armes. Son livre , destiné à le combattre , était une résurrection admirable des raisonnements antiques et éternels qui prouvent aux hommes la nécessité de la foi, raisonnements rendus nouveaux par leur application à des erreurs plus vastes qu'elles n'avaient été dans les siècles antérieurs. Sauf quelques phrases où le luxe de l'imagination annonçait une sorte de jeunesse qui rehaussait encore la profondeur de l'ouvrage, tout était simple, vrai, énergique, entraînant; c'était de la vieille éloquence chrétienne, un peu dure quelquefois. Mais l'erreur avait fait tant de mal, elle se reproduisait de nouveau avec tant d'insolence, malgré ses crimes et sa nullité, qu'on prenait plaisir à la voir châtiée par une logique de fer. L'enthousiasme et la reconnaissance n'eurent pas de bornes; il y avait si longtemps que la vérité attendait un vengeur !
Ea un seul jour, M. de Laiiiennais se trouva investi de la puissance de Bossuet '. »
C'est être bien hardi que d'oser ajouter quelque chose quand Lacordaire a parlé. Mais il faut ajouter un mot l'explication que l'éloquence vient de vous donner par la magie du style lacordairien , pour achever de révéler le secret du succès prodigieux qui, d'un seul bond, plaça le jeune écrivain à la hauteur d'un Père de l'Église.
Je viens de relire ce premier volume de VEssai mr l'indifférence.
Depuis Origène et saint Augustin, on n'a rien écrit de plus beau. Cet homme a la taille d'un apologiste de génie, et les vieux docteurs catholiques durent tressailhr, dans.leur tombe, devant ce coup de maître qui s'intitulait un Essai.
Puis, quand on est le fils de son siècle, qu'on a senti les battements de la vie qui vous entoure, oh! alors, on devine que Lamennais fut un génie!
Oui, cet homme-là avait compris son temps : c'est si rare toujours, c'était encore plus rare alors ^ Le vieil épiscopat français se morfondait dans des palais peu fréquentés; l'an-
• Lacordaire, Considérations sur le système philosophique de M- de Lamennais, t. VII des Œuvres complètes, p. 35.
* S'il y a une yérité en fait de principes administratifs, c'est que tout administrateur, tout politique, tout homme d'État ou d'Église, doit, avant tout, coimaitre son temps. Et ici, qu'il nous soit permis de saluer, sur la Chaire de Pierre, l'homme des temps nouveaux. Avant de monter sur le siège pontifical, le cardinal Pecci écrivait des pages merveilleuses sur V Église et la civilisation, pages empreintes d'un admirable s» ntiment (!es besoins de la société contemporaine. Devenu L(^on XIII, il veille sur elle, il guide les pasteurs, il encourage le troupeau. Dans cette mêlée ard' nte, oii le difticile est beaucoup moins de faire son devoir que de le connaître, les évêques et le clergé, pour être de leur temps, n'ont qu'à regard r du côté de Rome et à écouter la parole qui vient Ju Vatican î
cien clergé gallican se contentait de maudire la révolution devant un clan privilégié, qui se restreignait de plus en plus.
Lamennais posa hardiment la main sur le cœur de son siècle, il en compta les pulsations, et soudain il tressaillit : il avait compris de quelle maladie profonde son siècle était malade!
Aussi, quelle commotion électrique dans le jeune clergé d'alors, ce jeune clergé où vibrent toujours les pensées généreuses que tout prêtre rapporte de l'ordination! Du clan des vieillards du sanctuaire sortait déjà une clameur de malveillance et de méfiance. Mais les prêtres, jeunes et ardents, se rangeaient de toutes parts autour du nouveau défenseur de l'Église.
Frayssinous se vit tout d'un coup délaissé.
Celui-là s'élait borné à se mettre sur la défensive vis-àvis de l'incrédulité. Lamennais, lui, prenait contre elle une offensive hardie et entraînait tous ceux qui se laissent séduire par l'audace et la vaillance. Aussi l'auteur des Conférences disait-il après l'avoir lu : « En voilà un qui va nécessairement grandir, pendant que moi je diminuerai : Ilhwi necesse est crescere, me autem minid '. »
Lamennais eut contre lui la plupart des docteurs de Sorbonne, il eut pour lui M. de Bonald : « Laissez, » lui écrivait le célèbre'philosophe, « laissez coasser tou'.es ces « grenouilles ^ »
Joseph de Maistre l'engageait à ne pas même se défendre contre ses agresseurs : « Ne laissez pas dissiper votre
' Je crois pouvoir te redire le jugement de Frayssinous : cet ouvrage réveillerait un mort! (Lettre de Lamennais à son frère, 9 janvier 1818 )
^ Lettre du 11 mai 1818.
« talent, lui écrivait-t-il. Vous avez reçu de la nature un « boulet, n'en faites pas de la dragée '. »
M. de Lamennais, nous le verrons plus tard, ne suivit ce sage conseil qu'à moitié. Ce prêtre breton avait l'humeur guerroyante de ses ancêtres, et son frère Jean disait fort bien de lui : a Dieu l'a fait soldat ^ ! »
Analyser un livre, quelque beau qu'il soit, c'est le disséquer, et, dès lors, lui enlever son charme principal, celui de l'union entre ses parties et de la couleur qui les revêt. L'Apollon du Belvédère et la Vénus de Milo n'ont plus de charme si vous les étendez sur les tables de dissection, dans nos amphithéâtres d'hôpital.
D'ailleurs, je vais toucher à des questions d'une délicatesse extrême, et, quelle que soit ma confiance en mon lecteur, il y a toujours à craindre de froisser une opinion respectable et de s'exposer à mécontenter un sentiment. Puis, un mot qui a déplu devient l'objet de commentaires, et quand il arrive à d'autres que des lecteurs bienveillants, détaché de son contexte, enluminé de commentaires qui ne valent pas ceux de saint Thomas d'Aqnin sur les épîtres de saint Paul, il devient le point de départ de griefs implacables.
Il paraît, du reste, que le mal n'est pas particulier à
' Lettre de J. de Maistre à Lamennais, G septembre 1820.
2 Lettre de l'abbé J. M. Lamennais à l'abbé Brute, 11 mai 1818.
notre leinps, et que, dans l'Église, il est aussi ancien que l'Église même.
De son temps déjà, un des premiers apologistes du Christianisme, saint Justin, l'écrivait à Rome, en plein centre de la catholicité :
« Prononcez, dit-il, dix mille paroles où il n'y ait rien à « redire, mais laissez échapper une syllabe qui déplaise, qui « ne soit point parfaitement claire ou tout à fait exacte, on (( ne fera aucune attention à ce que vous aurez dit de bien, « mais on s'acharnera sur cette pauvre syllabe, et l'on « s'efforcera d'en faire sortir quelque chose de faux et «d'impie*.»
N'est-ce pas, cher lecteur, que ces paroles d'un Père de l'Église primitive semblent écrites tout exprès pour certains contradicteurs que vous connaissez et que vous coudoyez ?. . .
Sous le bénéfice de celte double observation, je n'hésite plus à tout dire, même ce qui pourra déplaire.
Les premières années du dix-neuvième siècle ont été marquées par un mouvement de régénération sociale qui n'a peut-être pas encore été suffisamment étudié dans ses causes, apprécié dans ses éléments caractéristiques et dans ses conséquences.
Les uns se contentent de crier à tue-lêle que la Révolution
' Sai.nt JcsTiN, Dialogue avec le Juif Tiijphon.
fut l'œuvre de Satan et que les principes de 89 sont le grand mal de notre époque. — Les autres, au contraire, ne voient plus rien en deçà de la proclamation des Droits de l'homme, et, pour eux, l'histoire de la France commence avec la Constituante.
La vérité est que, dès que la France put respirer librenent du côté du ciel, les croyances catholiques, longtemps comprimées, se manifestèrent par des démonstrations où il était diflicile de ne pas lire l'âme du pays.
C'est que, malgré toutes les excitations du philosophisme incrédule, malgré les persécutions iniques des terroristes, le peuple français était resté profondément attaché à ses vieilles croyances.
L'incrédulité avait surtout exercé ses ravages parmi les classes lettrées, parmi les hommes qui dirigeaient le mouvement scientifique.
D'abord agressive et raisonneuse quand elle s'attaquait à une religion protégée et soutenue par le pouvoir, elle était descendue, par une pente naturelle, à un matérialisme abject, à un indilTérentisme brutal.
Cet état de sommeil, disons mieux, cet état de mort ne pouvait pas durer, surtout en France. Aussi, dès les premières lueurs du siècle nouveau, un sentiment vague encore, comme une aube indécise, se montrait à l'horizon noir.
Ce fut la gloire et l'honneur de Chateaubriand de l'avoir compris, et il y aurait plus que de l'injustice à ne pas attribuer au Génie du Chrislianisme une part immense dans le mouvement de régénération dont le grand écrivain donna le signal.
Sans doute, encore une fois, ce n'est pas encore le plein jour, ce n'est pas encore la lumière complète, mais c'est
comme ces irradiations, ces jets, ces élancements de rayons lumineux qui précèdent le lever du soleil.
Incontestablement, l'auteur des Martyrs fut l'initiateur du monde nouveau.
Chateaubriand offrit à tous les naufragés du philosophisme et de la Terreur le Christianisme comme la seule planche de salut, et il faut dire qu'ils la saisirent avec avidité'.
Ainsi, les deux hommes qui devaient, l'un commencer, l'autre fixer le mouvement de régénération religieuse, furent deux Bretons. Le même rocher les avait vus naître, leur berceau fut baigné des mêmes (lots, et tous deux furent envoyés, comme une ironie de la Providence, du fond de leur Bretagne, la province sauvage et illettrée que Paris regardait en pitié, comme les apôtres furent envoyés jadis pour railler les philosophes et les docteurs de la Loi ^
Mais n'anticipons point.
Avec Chateaubriand et le Génie du Christianisme, le premier pas était fait. Le Christ n'était plus Vinfàme qu'avaient dit Voltaire et Diderot.
Une nouvelle impulsion fut donnée aux esprits par deux hommes dont la gloire, comme celle de Chateaubriand, mérite d'être saluée au passage. J'ai nommé de Maistre et de Bonald.
Le premier, dans ses belles Considérations sur la France, l'un des livres les plus éloqusnts qui soient jamais sortis de la plume d'un défenseur de la religion catholique, cherchait à expliquer la cause de tous les maux qui avaient accablé la société, en signalait le remède et en prophéti-
' Ladoue, Vie de Mgr Gerbel, t. P"-, p. 98.
' Bar BEï d'Aurevilly, les Prophètes dupasse (Lamennais), p. 158.
sait la guérison. Or, c'est beaucoup pour un malade à peine convalescent que d'entrevoir la santé comme possible et de rencontrer un médecin qui prophétise avec un accent convaincu !
De Bonald, lui, élargit le point de vue, afin de rendre la démonstration plus saisissante. Il remonte jusqu'aux lois imposées par Dieu à la société humaine, et il montre que la sanction, apposée par le législateur souverain à cette Législatlon primitive, était le bonheur ou le malheur temporel
Ainsi, le Génie du Christianisme de Chateaubriand, les Considérations stir la France de de Maistre et la Législation primitive de de Bonald préparèrent la voie.
A côté et parallèlement s'étnit formée une école purement philosophique qui battait en brèche, au nom de la raison , les erreurs que les catholiques combattaient au nom des éternels principes. Dans cette première période, l'École spiritualiste, représentée par Royer-Collard et par Cousin, rendit un incontestable service.
Toutefois, ni les catholiques, ni les spiritualistes, ni les uns ni les autres, n'eurent par le fait et ne pouvaient avoir sur la société cette influence décisive qui la retourne en quelque sorte sur elle-même, pour la faire rentrer dans la voie du salut'.
Frayssinous, l'un des plus violents adversaires de celui qui tenta et opéra cette prodigieuse évolution de la société française, le disait, en parlant de l'éloquence de l'homme à qui nous la devons : « Eh! comment n'en serait-il pas ainsi? Cet homme-là possède un genre d'éloquence qui réveillerait un mort! »
^ Ladoue, ïoc. cit., p. 99.
Pour réveiller ce mort, qui s'appelait la France des premières années du siècle, il fallait faire avouer à la société qu'elle s'était égarée, lai faire toucher du doigt son erreur, et l'entraîner de force, à coups de génie, loin des sentiers de perdition, pour faire rentrer la cavale indomptée dans les routes de la vie.
Ce fut là le rôle de Lamennais et de son école.
Écoutez-le.
Voici la première page, le premier cri de cet homme, parlant à son siècle, et ouvrant, par ces paroles presque brutales à force d'être hardies, le combat qu'il va livrer à l'indifférence religieuse de son temps.
« Le siècle le plus malade n'est pas celui qui se pas- « sienne pour l'erreur, mais celui qui néglige, qui dédaigne « la vérité. Il y a encore de l'espoir là où on aperçoit de « violents transports. »
C'était dire à son siècle : L'autre siècle, celui de Voltaire, celui des persécutions sanglantes de Robespierre, valait encore mieux que toi! Lui, du moins, donnait signe de vie!... C'était hardi, cela! Lamennais continue, avec une ironie de plus en plus mordante :
« Mais, dit-il, lorsque tout mouvement est éteint, lorsque « le pouls a cessé de battre, que le froid a gagné le cœur, « qu'attendre alors qu'une prochaine et inévitable disso- « lution? »
Ainsi donc, ô mon siècle, tu vas mourir, ou plutôt tu es mort, tu vas tomber en pourriture.
Ah! s'écrie l'ardent Breton :
(i Qui soufflera sur ces ossements arides pour les raniu mer?
« Le bien, le mal, l'arbre qui donne la vie et celui qui
« produit la mort, nourris par le même sol, croissent au «milieu des peuples, qui, sans lever la têle, passent. « étendent la main et saisissent leurs fruits au hasard. >=
Remarquez la belle image : ces hommes qui passent, trop faibles pour relever même la tête, trop insouciants pour regarder, et qui cueillent, au hasard, les fruits dont ils se nourrissent avec une bestiale indifférence.
Lamennais continue :
-' Religion, morale, honneur, devoir, les principes les {( plus sacrés, comme les plus nobles sentiments, ne sont « plus qu'une espèce de rêves, de brillants et légers fanci tomes, qui se jouent un moment dans le lointain de la « pensée, pour disparaître bientôt sans retour. »
Encore une fois, quel style et quelle image!
« ISon, poursuit l'implacable satirique, non, jamais rien «de semblable ne s'était vu, n'aurait pu même s'imaa giner... Il a fallu de longs et persévérants efforts, une « lutte infatigable de Thomme contre sa conscience et sa « raison, pour parvenir enfin à cette brutale insouciance... « Contemplant avec un égal dégoût la vérité et l'erreur, « il affecte de croire qu'on ne les saurait discerner, afin « de les confondre dans un commun mépris : dernier « degré de dépravation intellectuelle, oîi il lui soit donné « d'arriver: Imp'ms, cum in profundum venerit, contemnif . « Quand l'impie est descendu dans les profondeurs du a mal, il méprise '. »
Je ne sais si c'est une illusion. Mais il me semble que cette éloquence âpre, bilieuse, amère et ironique, mord jusqu'à l'intime de l'être et produit une sorte d'épouvante
'Lame.nnus, Essai sur l'indifférence en matière de religion, t. I", p. t.
et de contraction irrésistible, qui jelle un froid dans l'âme, comme si l'acier pénétrait dans la chair vive.
Mais, après ce lugubre et éloquent tableau, il est aisé de comprendre quelle tâche immense c'était de réveiller son siècle de cet assoupissement léthargique, d'aller le forcer dans les indolences de sa conscience amollie et de reconstituer sur des bases solides la foi religieuse, dépouillée cette fois des prestiges de la poésie.
Lamennais l'entreprit.
11 avait conscience de la grandeur et de l'originalité de cette tentative. 11 l'écrivait à Joseph de Maistre, quand il reprochait aux vieux théologiens, ses confrères, de s'imaginer que rien n'a changé depuis cent ans, et de continuer à prouver la religion à l'ancienne manière, par les miracles et les prophéties.
« Us ne voient pas, dit-il, que ce genre de preuves ne «fait maintenant aucune impression sur les esprits... « Depuis que la raison s'est déclarée souveraine , il faut a aller droit à elle, la saisir sur son trône, et la forcer, « sous peine de mort, de se prosterner devant la raison « de Dieu '. »
Il le fait. Hardiment, il s'avance vers ce trône où la raison croit avoir assis son règne de révoltée, et, sortant des généralités dans lesquelles personne n'aime à se reconnaître, il touche sans ménagement la plaie vive de la société, il y promène un fer impitoyable, et la convulsion heureuse s'annonça par le succès de cette hardiesse, « vrai coup de tonnerre dans un ciel plat et silencieux ".
D'un coup d'œil, qui est celui du génie, l'abbé de
' Lettre du 18 mai 1820.
Lamennais, tout le long de ce premier volume de VEssai sur l'indifférence, dont l'immense retentissement resterait sans cela inexplicable, signala la cause principale, unique, du désordre social, dans la néyation du principe d'mitorité.
Négation de l'autorité divine de l'Église dans l'ordre surnaturel;
Négation de l'autorité de la Révélation dans l'ordre philosophique et scientifique;
Négation de la loi divine interprétée par l'Église dans l'ordre politique ;
Négation de la loi de charité dans l'ordre social.
Le mal connu, le remède était facile :
Il consistait dans la restauration du principe d'autorité.
J'ose appeler toute l'attention du lecteur sur ces quatre points : ils nous serviront de jalons dans la suite de nos Éludes Menaisiennes. Faute de les avoir bien compris et nettement présents, bien des adversaires de Lamennais lui ont prêté des doctrines et des vues qu'il n'a jamais eues, ce qui, pour le dire en passant, n'a pas peu contribué à irriter l'irascible chef d'École.
Donc, quatre restaurations.
Restauration du principe surnaturel par la soumission de tous les dissidents qui, en présence des ruines accumulées par leurs principes, doivent comprendre qu'il n'y a de salut pour eux que dans le bercail.
Restauration du principe d'autorité dans la philosophie par la reconnaissance des droits qui appartiennent à l'Église, dépositaire et interprète de la révélation divine , de diriger et de préserver la raison humaine.
Restauration du principe d'autorité dans la société politique, par la reconnaissance des droits qui appartiennent à
l'Église d'interpréter la loi et de résoudre les cas de conscience politiques comme les cas de conscience individuels.
Enfin, restauration du principe d'autorité dans l'ordre social ou reconnaissance du droit de l'Église de continuer à exercer son action charitable, en servant d'intermédiaire entre les diverses classes sociales '.
Tel était le programme !
Inutile de dire qu'il blessait trop de préjugés, froissait trop d'intérêts, contrariait trop de passions, pour ne pas amener une lutte !
La lutte s'engagea aussitôt, vive, ardente, passionnée. En peu de jours, ce fut un orage, une tempête.
Il sera nécessaire de la raconter en détail , et d'exposer successivement les controverses religieuses, philosophiques et politiques, auxquelles elle donna lieu et dont nous apprécierons les résultats.
Nous entrons dans le cœur du sujet. Dès le prochain chapitre, nous y serons en plein.
Ici, je n'ai voulu qu'y introduire le lecteur, comme le premier volume de X Essai sur l'indiféreïice y introduisit la France et l'Europe.
En effet, tandis que le jeune clergé battait des mains et portait aux nues le nouvel Origène, le public se passion-
' Ladoue, loc. cit., p. 100.
liait pour ce livre. On en vendait rapidement quarante mille exemplaires, et pas un esprit, tant soit peu lettré, n'eût voulu avouer qu'il ne s'était point encore nourri de cette lecture, dont tout le monde parlait, La mode s'en mêla, les salons de l'époque se seraient crus déshonorés si l'on n'y avait vu le volume en belle place '.
Nos anciens nous ont souvent raconté que l'effet produit à Marseille ne fut pas moindre qu'ailleurs. Deux jeunes prêtres y jouissaient tous deux d'une réputation méritée, et la bonne société d'alors se disputait l'honneur de les recevoir. C'étaient l'abbé Eugène de Mazenod, plus tard notre évêque, et l'abbé Caire, qui faillit le devenir en 1839. Tous deux hommes de grand mérite et de grande vertu, les petites passions politiques du moment en avaient fait comme deux rivaux, — c'est toujours la même histoire, et la veille nous indique sûrement ce que sera le lendemain. — Chacun d'eux avait dès lors son parti, et les salons de Marseille se divisaient sur leur nom. Mais tous deux se rencontrèrent dans un ardent enthousiasme pour V Essai sur l'indifférence, et c'était une fête chez tous quand l'abbé de Mazenod, de sa voix vibrante, lisait une page éloquente, ou quand l'abbé Caire, avec ce ton d'exquise distinction qui le carac-
' « Livre excellent, admirable, écrit l'abbé Jean à M. Druté, qui '< finit toutes nos controverses avtc lis pl.ilosophes, comme les « ouvrages de Bossuet avaient fini celles de son temps; c'est un « coup de massue, donné d'un bras vigoureux sur la tète de nos « sages! Aussi frémiîisent-ils de colère et jettent-ils de beaux cris. '< Quoi qu'il en soit, la première édition est vendue, la seconde le « sera bientôt. Il semble que cette malheureuse France, qu'on « croyait perdue, soit affamée de religion. » (LeftreduW mai iSi?> ) Féli, de son côté, ajoute : « J'ai la consolation de savoir que Dieu « s'est servi de ce livre pour opérer beaucoup de conversions ». ( Lettre du 20 fwvetnbre 1818.)
L'ESSAI sur. L'INDIFFÉRENCE. 81
térisait, inlerpréLail une autre page plus calme et mieux dans son diapason, une page comme celle-ci, par exemple :
C'est intitulé : L'Iiommc, la vigne et le marais, el Lamennais se propose d'y démontrer que le siècle nouveau, en suivant les errements du siècle précédent, court à l'abîme. Selon lui, Y indifférence, ce grand mal de la société à laquelle il s'adresse, n'est pas un mal primitif, originel; et ce n'est qu' « après avoir roulé d'abîme en abîme, après « avoir parcouru dans sa chute tous les degrés de l'er- <( reur, sans pouvoir s'arrêter dans aucun », que la raison humaine s'est endormie dans cette tranquillité stupide.
Il ne fallait pas mettre le pied dans le sentier du mal et dans les voies de l'erreur, en se disant : Je m'arrêterai là! On s'arrête mieux sur la terre ferme que dans la boue!
C'est ce que Lamennais veut démontrer.
Voici comment il s'y prend :
(( Il faisait une chaleur pesante. Un homme aperçut, au bas d'un coteau, une vigne surchargée de grappes, et cet homme avait soif, et le désir lui vmt de se désaltérer avec le fruit de la vigne.
a Mais entre elle et lui s'étendait un marais fangeux qu'il fallait traverser pour atteindre le coteau, et il ne pouvait s'y résoudre.
« Cependant, la soif le pressant, il se dit : « Peut-être « que le marais n'est pas profond; qui empêche que je a n'essaye, comme tant d'autres? Je ne salirai que ma <' chaussure, et le mal, après tout, ne sera pas grand. »
« Là-dessus, il entre dans le marais, son pied enfonce dans la bourbe infecte, bientôt il en a jusqu'au genou.
« Il s'arrête, il hésite, il se demande s'il ne serait pas
mieux de retourner en arrière. Mais la vigne et ses grappes sont là devant lui, et il sent sa soif qui augmente.
« Puisque j'ai tant fait, pourquoi, dit-il, reviendrais-je « sur mes pas? Pourquoi perdrais-je ma peine? Un peu «plus de fange ou un peu moins, cela ne vaut guère (( désormais que j'y regarde. J'en serai quitte, d'ailleurs, t( pour me laver au premier ruisseau. »
a Cette pensée le décide; il avance, il avance encore, enfonçant toujours plus dans la boue : il en a jusqu'à la poitrine, puis jusqu'au cou, puis jusqu'aux lèvres; elle passe enfin par-dessus la tête. Étouffant et pantelant, un dernier effort le soulève et le porte au pied du coteau.
« Tout couvert d'une vase noire qui découle de ses membres, il cueille le fruit tant convoité, il s'en gorge. Après quoi, mal à l'aise, honteux de lui-même, il cherche de tous côtés une eau limpide pour s'y nettoyer. Mais il a beau faire, l'odeur resle; la vapeur du marais a pénétré sa chair et ses os, elle s'en exhale incessamment, et forme autour de lui une atmosphère fétide. S'approche-t-il, on s'éloigne. Les hommes le fuient. 11 s'est fait reptile; qu'il aille vivre parmi les reptiles '. »
Ce style, ces allégories, cette vigueur de pensées et d'expressions saisissaient tout le monde.
Les étrangers eux-mêmes se sentirent entraînés dans le mouvement, on traduisit l'i^M^/ dans toutes les langues européennes. Les rois se faisaient inscrire chez l'auteur, et plus d'un grand prince fit le voyage de France pour le connaître.
' Ce morceau, plus tard inséré dans un autre lisre dont nous parlerons en son lieu, circulait dès lors dans le public et ne contribuait pas peu à recruter d'ardtnts admirateurs au génie littéraire de Lamenuais.
Le Pape voulut le voir, et, quand Lamennais se rendit pour la première fois à Rome, Léon XII, après l'avoir tendrement embrassé, le conduisit dans son appartement privé, où, à sa grande surprise, le jeune écrivain put se convaincre qu'il n'y avait, pour tout ornement, qu'un Christ, une belle image représentant la Mère de Dieu et le portrait de l'auteur de V Essai sur l'indifférence '. — Partout, cliez les cardinaux, chez presque tous les chefs d'ordre, partout on prédit au jeune prêtre français qu'il ne tarderait pas à être élevé aux honneurs du cardinalat*.
' Lameîsnais, Correspondance, t. II, p. 49.
' Ce voyagea Rome produisit sur l'abbé de Lamennais une impression profonde. II s'y résolut à combattre les opinions en faveur dans le clergé gallicm. « Quand je reviendrai, écrivait-il à son frère, je secouerai de vieilles erreurs, non moins dangereuses que celles que j'ai attaquées jusqu'ici. » [Lettre du 23 mai 1824.) Rien, dit-il, ne le découragera : « Je suis sur la brèche >», s'écrie-t-il ; « si je péris, mes amis prieront pour moi... Rien ne m'empêchera de lutter jusqu'au bout, je tiendrai ferme dans mes Thermopyles. >•■ (Correspondance, t. I", p. 293.)
Sommaire. — Un tremblement de terre sous un ciel de plomb, — Le plus célèbre et le plus vénéré des prêtres français. — Le dernier des Pères de l'Église. — La continuation de l'Essai. — Le défaut de la cuirasse.
— La question de la certitude. — La doctrine du sens commun. — Le critérium de la certitude. — L'erreur de Lamennais — Réfutation.
— Absence de sens philosophique. — Les ennemis du dedans. — L'objection. — Une conclusion inatten^lue. — Absence de critique. — Une belle page de Lacordaire. — Les deux voies. — La foi est un don de Dieu. — Les adversaires de bonne foi. — Une devise orgueilleuse.
— Le Lamennais de 4820 était déjà le Lamennais de 1832. — Il se fait le champion de la monarchie absolue. — Spectacle singulier. — Réservé cardinal m pelto. — Le ton de la polémique religieuse à partir de cette heure. — Conclusion de Lacordaire.
L'effet produit par le premier volume de VEssai sur l' indiffi'rcnce en matière de religion fut immense.
« Ce fut, selon la saisissante image de Joseph de Maistre, un tremblement de terre sous un ciel de plomb. »
Montalembert a dit, — et ce mot n'est qu'une constatation historique, — que Lamennais se trouva subitement « le plus célèbre et le plus vénéré des prêtres français ' ».
Son premier volume de VEssai l'avait fait proclamer hardiment par ses enthousiastes, « le dernier des Pères de « l'Église ». Nul, même parmi les envieux, n'osa réclamer.
' MoMALEMBERT, Le Pèrc LacordauB (t. IX des Œuvres complètes, p. 403).
Telle était la situation du grand écrivain, quand il se décida à publier la suite de son œuvre.
« L'Europe, dit Lacordaire, attendait la continuation de son ouvrage. Il n'avait encore établi que l'importance et la nécessité de la foi. Mais, où était la foi véritable? Comment parvenir à la discerner? Quelle était l'autorité régulatrice de la raison humaine? Voilà les questions qui restaient à résoudre, et dont la solution, impatiemment désirée, devait causer plus tard de si profonds dissentiments '. »
Ce fut, en effet, la pierre d'achoppement. D'un coup d'oeil, les adversaires virent le défaut de la cuirasse, et, tandis que les admirateurs continuaient d'applaudir, fascinés par les entraînements de l'éloquence menaisienne, les ennemis ricanaient à la sourdine et fourbissaient les armes qui le tueraient à coup sûr.
(( Après deux ans d'attente, dit encore Lacordaire, le second volume de l'Essai sur l'indifférence fat publié... Des hauteurs de la défense antique de la foi, du sein de l'éloquence qu'il avait répandue par flots contre les ennemis de la vérité, M. de Lamennais était descendu aux discussions arides de la philosophie, à la question de la certitude, tout à la fois la plus claire et la plus obscure de l'esprit humain '. »
' Lacordaire, Considérations sur le système philosophique de M. de Lamennais (t. Vil des Œuvres complètes, p. 37). » Jd.. ibid.
Lacordaire a raison,
La question de la certitude dans les connaissances humaines est le problème le plus redoutable, et cependant le plus important de la recherche philosophique de la vérité.
Qu'est-ce que l'homme peut savoir?
Et, quand il croira savoir, qu'est-ce qui lui indiquera avec certitude qu'il est en possession de la vérité, el non point le jouet d'une illusion ou la victime d'une erreur inévitable?
Lamennais répondit :
«Pris individuellement, l'homme ne peut rien savoir «avec certitude; mais, pris collectivement, il peut savoir « certainement quelque chose. »
En d'autres termes, la raison individuelle est impuissante, mais la raison commune ou universelle ne l'est pas.
De là le nom de Doctrine du sens commun ou du consentement universel donné au système de Lamennais sur la certitude.
D'après le système de Lamennais sur la certitude, le. consentement de tous les hommes est non pas un des moyens pour arriver à la vérité, mais le seul moyen qui puisse nous y conduire, c'est-à-dire, pour employer la terminologie de l'École, qu'il est le vrai critérium de la certitude.
C'est là l'erreur, et c'est de ce principe que découleront plus tard les erreurs théologiques, philosophiques, politiques et sociales, qu'il faudra condamner chez l'auteur de V Essai sur l'indifférence.
Suivons à fond cette série de raisonnements, ce que la magie du style lamennaisien empêcha plus d'un ardent défenseur de faire, aussi ai.-ément que nous le faisons aujourd'hui.
Le critérium de la certilude, c'est un principe par lequel nous pouvons distinguer le vrai du faux, le certain de l'incertain, et cela en dernier ressort et sans appel.
C'eit un principe premier, universel, invariable, infaillible, que chacun de nous porte en lui-même, de manière à pouvoir le consulter sans peine et en toute circonstance.
Voilà la définition exacte et pléniôre du principe ou critérium de la certitude de nos connaissances.
D'après Lamennais, on n'a cette certitude que lorsqu'on a acquis la preuve que tous les hommes sont d'accord sur un point donné.
Voyons si ce consentement unanime, ce sens commun de tous les hommes, présente les conditions que nous venons de reconnaître indispensables au critérium de la certitude, savoir qu'il doit être premier, universel, invariable, infaillible.
Si nous examinons le principe lamennaisien de sangfroid, nous serons amenés à reconnaître qu'il est erroné, non pas, encore une fois, que le consentement unanime des hommes ne puisse, en certains cas, être un indice certain de la vérité, mais parce qu'il est inexact d'afiirmer que ce sens commun est l'unique moyen de certitude.
En effet, ce n'est pas là un principe premier. Car si
j'admets que le consentement de tous les hommes est un indice de vérité, c'est parce que cela me paraît évident. Donc, ce prétendu principe premier en suppose un autre, qui est l'évidence.
De plus, ce n'est pas là un principe universel. S'il s'applique à un certain nombre de vérités premières, à ce qu'on appelle les axiomes, en revanche, les vérités déduites, celles qui supposent des raisonnements dont peu d'hommes sont capables, et les vérités de fait, qui ne sont accessibles qu'à un ou plusieurs individus, lui échappent complètement.
Il n'est pas invariable, car le sens commun d'une époque n'est pas toujours exactement le sens commun d'une autre.
11 n'est pas infaillible non plus : la longue histoire des variations de l'esprit humain sur une foule de points le démontre surabondamment.
Qu'on me pardonne ces discussions un peu abstraites et forcément concises. Elles sont indispensables à la suite de cette étude.
Mais, entre tous ses défauts, le critérium de Lamennais en a un autre, qui est extrêmement grave : il est contradictoire.
D'après lui, en effet, les sens, la conscience et la raison nous trompent également, et seul, le consentement des hommes ne nous trompe pas.
Or, comment connaissons-nous le consentement unanime des hommes, si tant est qu'il nous soit donné de le connaître? — Par les sens, qui seuls nous révèlent les choses du dehors.
Comment l'apprécions-nous? — Par la raison, seul moyen d'appréciation que nous ait départi la sagesse divine.
Et comment connaissons-nous les opérations auxquelles notre esprit se livre pour le connaître et pour l'apprécier? — Par la conscience, ou sens intime.
Mais si les sens, la raison et la conscience sont des facultés trompeuses, elles nous tromperont sur le consentement universel comme sur toute autre chose. Singulier critérium dès lors, que celui auquel on ne peut avoir recours qu'au moyen de facultés incertaines!
Il est encore contradictoire dans un autre sens.
Il suppose que des individus, dont chacun en particulier est incapable de connaître la vérité avec certitude, la connaîtront avec cette certitude-là, dès qu'ils auront mis en commun les lumières qu'ils n'ont pas. C'est comme si l'on disait que tous les aveugles des deux mondes n'auraient qu'à se réunir pour voir clair. Je néglige beaucoup d'autres arguments. Celui-là me semble tellement concluant, qu'insister serait faire injure au lecteur : il a déjà reconnu que le système du consentement universel comme unique critérium de certitude porte en lui-même sa condamnation, et l'on peut dire à la lettre que sa fausseté est en raison directe de son originaliié '.
' Cette réfutation du système de Lamennais a été fort nettement présentée par Téminelit professeur de philosophie de la Faculté des lettres de Lyon, M. Ferraz. Nous lui en avons emprunté la substance, et nous renvoyons le lecteur, désireu\de plus longues déductions, au livre du savant pliilosophe lyonnais. {Histoire de la philosophie en France au dix-neuvième siècle.)
« La solution que proposa M. de Lamennais, dit Lacordaire, partagea violemment les esprits. »
Je le crois bien. Comment n'en eût-il pas été de la sorte?
Dans son second volume, M. de Lamennais, ce champion si absolu de la foi, qui écrivait le 22 janvier 1818 : « Je vais donner des preuves si rigoureuses, qu'à moins « de renoncer à dire je suis, il faudra que l'on dise le Credo u jusqu'au bout ' » , ce même homme, sans s'en apercevoir, commence à faire cause commune avec les sceptiques.
Comme eux, avec les mêmes raisons qu'eux, il récuse tous les motifs de crédibilité reçus parmi les hommes : il n'y a d'autorité pour lui que celle qui résulte du consentement commun du genre humain.
Chose étrange assurément, dans un si grand esprit, à qui, — nous le disions dès le début de ce livre, et c'est une conclusion qui s'imposera de plus en plus à nous, — Dieu avait départi une intelligence merveilleuse et une éloquence incomparable, mais à qui il manqua toujours un sens, indispensable aux enseigneurs des peuples, le sens philosophique.
Chose étrange! Il ne s'apercevait pas que précisément le consentement du genre humain le condamnait; car
' Lettre de Lamennais à son fièie, 9 janvier 1818.
DOCTRINES DE LAMENNAIS SUR LA CEliTITUDE. 91
tous les molifs de croire, la sensation, la conscience, la raison que rejetait V Essai, le genre humain, comme on sait, les a toujours unanimement admis.
Les adversaires n'eurent pas de peine à distinguer ce défaut de la cuirasse '.
Lamennais eut l'instinct de leur projet, et il devina l'objection sous laquelle ils se disposaient à l'écraser.
' Dans la première édition de cet ouvrage, j'avais cru devoir ici flétrir, parmi les adversaires de Lamennais, les ennemis du dedans, les pires de tous, ceux qui tirent sur nous, par derrière, quand nous nous efforçons de faire notre devoir sur la brèche, et qui se réservent d'applaudir plus fort que les assiégeants, quand l'un des vaillants d'Israël sera tombésurle rempart. Un prélat, qui daignait m'honorer de sa bienveillance et qui a vu de très-près toute cette bistoire, me fit à ce sujet une remarque, à laquelle je me fais un devoir de déférer, en modifiant ce passage, et deux ou trois autres de même nature. Pour édifier d'ailleurs complètement le lecteur à cet égard, je crois utile de reproduire l'endroit de la lettre de l'illustre prélat, où, après m'avoir dit, dans des t-rmes beaucoup trop indulgents pour que je les rappelle, la satisfaction que lui ont procurée mes Études sur Lamennais, sur Gerbct et sur Lacordaire, Son Éminence le cardinal Guibert, arcbevêque de Paris, me faisait part de sa critique :
« Je vous voudra'S cependant un peu plus modéré contre les
« adversaires de l'École Menaisienne. Ceux qui l'ont combattue « étaient, du moins pour le plus grand nombre, de bons prêtres, et « des chrétiens sincères, très-dévoués à l'Église. Je ne dis pas que « les passions humaines ne se soient pas mêlées quelquefois à l'oppo- « sition faite à l'école nouvelle. Mais la p upart des Ofiposants « croyaient défendre l'orlbodoxie et voulaient écarter le péril d'inno- « valions fâcheuses. Cela est toujours respeclable, au moins dans
« l'intention »Son Éminence concluait : « En somme, je crois que
" les bommes qui formaient cette École ont rendu de notables ser- « vices â l'Église, mais je suis peisuadé en même temps que l'oppo- « sition qu'on leur a faite a été utile pour les contenir dans 'es « justes limites. Sans cette opposition, ils auraient couru risque de « se perdre et de rendre inutiles les talents et les grâces que la l'ro- « vidence leur avait confiés. » {Lettre de Son Éminence le cardir.al Guibert à l'auteur, 27 avril 1882 )
Puisque le témoignage du genre humain est tellement irrécusable qu'il doive être considéré comme un critérium infaillible, comme le critérium unique de la certitude, c'est au moyen de ce témoignage que nous devons distinguer la religion vraie des religions fausses. Or, le genre humain a été longtemps idolâtre. Le polythéisme ou l'idolâtrie est donc la vraie religion.
L'objection était sérieuse! Lamennais le sentit. Entêté comme un vrai Breton, il n'en voulut pas démordre, et il consacra de longs chapitres de la suite de V Essai sur l'indifférence à essayer de démontrer que l'idolâtrie ne fut pas un vain tissu d'erreurs, comme on se le figure ordinairement, car elle renferme des vérités importantes par lesquelles elle se rapproche du Christianisme.
Analysons les sophismes ingénieux au moyen desquels l'habile écrivain essaye d'en arriver à une conclusion qu'on ne soupçonne pas.
Les idolâtres, dit-il, n'ignoraient pas le vrai Dieu; mais, n'osant lever les yeux jusqu'à lui, ils honoraient des génies secondaires, destinés, dans leur pensée, à combler en quelque sorte l'abîme qui sépare le fini de l'infini : c'était, suivant lui, une corruption de la doctrine du Médiateur. — Ils avaient aussi coutume, pour la plupart, de rendre leurs hommages, soit à leurs maîtres, soit aux morts vertueux qui avaient honoré la nation. Donc, concluait-il, l'idolâtrie (( ne fut jamais que le culte des esprits bons ou mauvais, et le culte des hommes distingués par des qualités éclatantes, ou vénérés pour leurs bienfaits, c'est-à-dire au fond le culte des anges et des saints ». Le mot dieux employé au pluriel ne signifiait pas autre chose. Mais le culte que l'on rendait à ces anges vrais ou faux, à ces hommes sanc-
lifiés ou divinisés, n'excluait pas celui du Dieu éternel et suprême. Celui-ci était, en définitive, pour tout le monde, le seul et véritable Dieu, de sorte qu'on peut soutenir que le polythéisme n'a jamais existé.
Certes, voilà une conclusion inattendue !
Elle se trouve tout au long développée aux chapitres m et IV de la IV" partie do l'Essai.
Lamennais fait valoir, en faveur de cette thèse originale, un grand nombre de preuves, qu'il emprunte, un peu confusément et sans beaucoup de critique, aux annales des anciens peuples.
Il consacra deux volumes à soutenir ce sophisme.
Telle était la fascination de ses admirateurs que ces deux volumes, aujourd'hui si abandonnés et si fatigants à relire, leur semblaient tout à fait sans réplique.
— Il nous en coûtait tant, s'écrie un contemporain , il nous en coûtait tant de brûler ce que nous avions adoré L
Lacordaire a écrit une bien belle page sur celte fascination et sur le seul remède qu'elle pût avoir.
Reposons-nous un instant à écouter ce beau langage, si humble dans sa magnificence, et si vrai dans sa pomp& incomparable :
(( Je me suis demandé, dit Lacordaire, comment une philosophie, dont j'aperçois si clairement le vice aujourd'hui,, avait pu si longtemps tenir ma raison en suspens; et j'ai compris que, luttant contre une intelligence supérieure à la mienne, et voulant lutter seul contre elle, il était impossible que je ne fusse pas vaincu. Car la vérité n'est pas un auxiliaire suffisant pour rétablir l'équilibre des forces,autrement, jamais l'erreur ne triompherait de la vérité. Il faut donc qu'il y ait dans le monde une puissance qui
soutienne les intelligences faibles contre les intelligences fortes, et qui les délivre de roppression la plus terrible de toutes, celle de l'esprit. Cette puissance, en eftet, est venue à mon secours; ce n'est pas moi qui me suis délivré, c'est elle. Arrivé à Rome , au tombeau des saints apôtres Pierre et Paul, je me suis agenouillé, j'ai dit à Dieu : ^< Seigneur, je commence à sentir ma faiblesse; ma vue se couvre; l'erreur et la vérité m'échappent également; ayez pitié de votre serviteur qui vient à vous avec un cœur sincère; écoutez la prière du pauvre. '> Je ne sais ni le jour ni l'heure; mais j'ai vu ce que je ne voyais pas, je suis sorti de Rome libre et victorieux. J'ai appris de ma propre expérience que l'Église est la libératrice de l'esprit humain ; et, comme de la liberté de l'intelligence découlent nécessairement toutes les autres, j'ai aperçu sous leur véritable jour les questions qui divisent le monde aujourd'hui* ! >■>
Ah! pourquoi le maître n'a-l-il pas senti cela comme le disciple? Pourquoi sort-il de Rome plus obstiné que jamais dans son erreur superbe, tandis que le disciple, au front duquel rayonne, comme sur le sien, l'étoile du génie, a vu ses yeux se dessiller et la lumière rentrer h flots sous ses paupières engourdies? Pourquoi? Mystère!... La foi est un don de Dieu, et, quand l'âme l'a perdue, Dieu seul peut la rendre. L'éternité, en déchirant les voiles , nous révélera les secrets insondables de la sagesse divine dans le gouvernement des choses humaines.
Lacordaire vit clair tout d'un coup dans les questions qui divisent le monde aujourd'hui, et Lamennais s'enfonça
' Lacordaire, loc. cit., p. 160.
dans les ténèbres des sohilions antireligieuses et antisociales.
Ah! c'est qu'on a beau être de son temps, on a beau sentir vivement les besoins de son époque, si l'on s'en fie uniquement à son sens privé, si l'on ne veut relever que de soi et laisser Dieu dans son ciel solitaire, sans regarder du côté où il montre la voie, on s'égare fatalement. Malheur aux hommes qui l'oublient! Malheur aux croyants qui s'en passent! Malheur surtout à l'apologiste, à l'apôtre, au prêtre qui enseigne autrement!
« Oui, s'écrie Lacordaire, — et certes, de celui-là nul ne récusera le témoignage, — le monde cherche la paix et la liberté; mais il les cherche sur la roule du trouble et de la servitude. L'Église seule en fut la source pour le genre humain, et seule, dans ses mamelles outragées par ses fils, elle en conserve le lait intarissable et sacré. Quand les nations seront lasses d'être parricides, elles retrouveront là le bien qu'elles ne possèdent plus. C'est pourquoi le prêtre ne se mêlera pas aux querelles sanglantes et stériles de son siècle; il priera pour le présent et pour l'avenir; il quittera son repas, comme Tobie, pour ensevelir les morts de la captivité; il embaumera dans la charité les douleurs du monde, le plus qu'il pourra; il prédira sans se lasser, aux générations contemporaines, qu'il n'y a ni paix ni liberté possibles hors de la vérité ; il sera plein de compassion et d'espérance; il recueillera les âmes qui souffrent et qui cherchent Dieu, versant sur leurs blessures la parole qui ranime ceux qui sont las; il remerciera Dieu de vivre dans un temps où l'ambition n'est plus même possible ; il comprendra que plus les hommes sont agités, plus la paix qui règne sur le front et dans l'âme du prêtre est une
puissante chose ; que plus les hommes sont dans l'anarchie,
plus l'unilé (le l'Église est une puissante chose; que plus les hommes sont forts en apparence, plus la faiblesse de l'Église, qui vit de la seule force de Dieu, est une puissante chose; que plus le siècle prophétise la mort du christianisme, plus le christianisme en sera glorieux un jour, lorsque le temps, fidèle à l'éternité, aura balayé cette orgueilleuse poussière, qui ne se doute pas que, pour être quelque chose dans l'avenir, il faut êlre quelque chose dans le présent, et que rien ne mène à rien. Le prêtre enfin sera ce qu'est l'Église, désarmé, pacifique, charitable, patient, voyageur qui passe en faisant le bien, et qui ne s'étonne pas d'être méconnu du temps, puisqu'il n'est pas du temps. 0 Rome, c'est ainsi que je t'ai vue '!...»
Arrêtons-nous. Cette page, sublime de foi, d'éloquence et de poésie, nous achèverons de la lire quand nous achèverons ce chapitre.
Maintenant, il nous faut redescendre de ces hauteurs, où le génie a seul le privilège d'entraîner ceux qui l'approchent, et suivre, dans la plaine où la mêlée est devenue si ardente, les phases du combat qu'a ouvert la continuation de Y Essai sur l'indifférence.
Tantôt, je parlais des ennemis de Lamennais. On va le voir, tous ne le haïssaient pas, parmi ceux qui le com-
> Lacordaibe, loc. cit., p. 161.
battirent, et plus d'un fut sincère. Ceux-là, nous les distinguerons comme on dislingue, dans une guerre civile, un nuage de tristesse sur le front des soldats forcés de tirer sur leurs frères révoltés.
Sainl-Sulpice et tous les séminaires de France protestent.
Les évoques s'émeuvent en grand nombre contre les thèses menaisiennes.
Soyons attentifs : ici, l'âme de M. de Lamennais va se montrer à nu. Nous Talions voir, capable de tout, sauf de se plier.
C'est lui-même qui l'a dit : a Si l'on me fait cardinal, ne croyez pas que je mettrai, dans mes armes, le roseau qui plie sans rompre; j'y mettrai le chêne, avec la devise : Il rompt, mais ne plie pas! »
Le pieux abbé Carron, effrayé du déchaînement universel, lui écrit une lettre touchante. En sage directeur qui pouvait tout dire, il n'hésite pas à mettre le doigt sur la lacune d'esprit de son cher dirigé, et le supplie de ne rien publier, dans des matières si graves, sans avoir, au préalable, consulté des théologiens éprouvés'.
Savsz-vous ce que répond Lamennais? « Si l'on rejette (( mes thèses, je ne vois aucun moyen de défendre solide- « ment la religion*. »
Puis il ajoute : « Au reste, j'ai demandé à Rome d'exa- « miner mon livre : si le jugement m'est désavantageux, « je suis décidé à ne plus écrire. »
Ainsi donc, d'une part, jamais avant lui la religion n'a été solidement défendue, — et, d'autre part, si Rome n'est
' FoissET, Vie du P. Lacordaiie, t. T", p. 112.
' Lettre de Lamennais à l'abbé Carron, 1" novembre 1820.
pas de son avis, il ne se rétractera point pour cela, il brisera sa plume.
Disons- le avec tristesse, mais avec franchise : Le Lamennais de 1820 était déjà le Lamennais de 1832 '. L'humilité n'était pas là, et ce grand homme oubliait qu'on n'est vraiment grand qu'à genoux devant Dieu.
Nous reviendrons sur ces choses.
En ce moment, je ne dois que suivre les débuts.
Désormais, l'auteur de VEssai a trouvé sa voie : il sait comment on remue et domine les esprits. Il sent très-bien qu'il a pour lui les jeunes gens, les femmes, le jeune clergé, une foule d'àmes généreuses et dévouées, et qu'il en fera tout ce qu'il voudra.
Ce qu'il a d'absolu dans l'esprit et dans le langage plaît aux natures ardentes, auxquelles les nuances échappent et qui s'impatientent des objections de détail : le gros de la nation ne s'attache qu'aux couleurs tranchées, il devait suivre en masse le brillant étendard déployé si hardiment à tous les vents du siècle.
Puis, Lamennais sent bien qu'il n'est plus seul.
En 1818, c'était un simple apologiste de la religion. iMaintenant, il est devenu un écrivain politique, et, comme tel, l'idole d'un parti, de tout un parti, puissant alors en France, puissant dans toute l'Europe, où il finira, par
'FoissET, loc.cii., p. 112.
certains excès parfaitement notés par M. Foisset', par amener une réaciion formidable et par faire acclamer l'avénement du parti libéral comme une délivrance : je veux parler du parti de la monarchie absolue.
En effet, après avoir combattu avec éclat dans le Conservateur {1SIS-IS20) , Lamennais était resté dans l'arène, quand Chateaubriand s'en retira, pour ne point accepter la censure.
Il avait écrit alors, avec de Bonald, dans le Défenseur, puis dans une feuille quotidienne plus passionnée qu'aucune autre, le Drapeau blanc.
Il éprouva, dès lors, combien le souffle de sa parole acre et brûlante faisait vibrer à son gré la fibre catholique et la libre royaliste.
Certes, je n'ai point dissimulé les fautes de l'ancien clergé. A ce moment, je n'en suis que plus autorisé à constater que ce fut une chose inouïe, de voir bientôt un simple prêtre gouverner souverainement les esprits dans l'Église de France, tout à fait en dehors et en dépit de l'épiscopat.
Et, pour qae rien ne manquât à la singularité du spectacle, l'apôtre du gouvernement absolu, de la théocratie, ne dut cet empire qu'à l'application loyale du principe le plus anlithéocratique qui suit au monde : le principe de la liberté de la presse.
Supprimez, en effet, celte liberté : à l'instant, le gallicanisme ofliciel a seul la parole, comme de 1682 à 1789, et l'abbé de Lamennais demeure frappé d'impuissance.
Au reste, ce n'était pas en France seulement qu'il était maître des esprits, l'Église entière l'acclamait comme son plus grand athlète.
' Loc cit., p. 113 et suivantes.
Dans une allocution consistoriale dont le cardinal Wiseman nous a conservé les termes, Léon XI l déclare réserver in petto la création d'un cardinal, qu'il désigne par ces transparentes paroles : « C'est tin écrivain accompli, dont « les œuvres ont non-seulement rendu un grand service à " la religion, mais réjoui et étonné l'Europe'. "
Ce cardinal , c'est Lamennais. S'il ne fut pas publié alors, c'est que M. de Villèle n'admit point qu'un Français pût être décoré de la pourpre, sans la présentation du Roi, présentation à laquelle il s'opposa.
Quoi qu'il en soit, à partir de son retour de Rome, l'auteur de V Essai n'écoule plus qu'une pensée : la sienne.
Nul surtout ne savoura jamais avec autant de délices la volupté du mépris. Sous ce rapport, malgré tous les excès du journalisme contemporain, je ne crois pas qu'il ait un égal. Il introduisit dans la polémique chrétienne le procédé de Voltaire.
Bientôt l'amertume de son langage devint contagieuse. Nous la suivons dans le Mémorial calJwlique, revue mensuelle de l'École Menaisienne. C'était une orgie d'esprit, de verve satirique et d'ironie impitoyable.
Une révolution fut opérée dans le ton de la polémique religieuse.
Certes, dit M. FoissetS sous la plume de Bossuet, au dix-septième siècle, la controverse n'avait manqué ni de vigueur ni de puissance. Mais quelle mesure dans le langage, même à l'endroit de Luther et de Calvin!
M. Émery au dix-huitième siècle, au dix-neuvième
' WisicM.v.v, Souvenirs sur les quatre derniers Papes, deuxième partie, chap. vii.
2 Loc.cit., p. 115.
M. Frayssinous, M. de Lamennais lui-même, dans sa Tradition de l'Eglise, étaient demeurés fidèles à ce grand exemple.
Mais y Essai sur l'indifférence l'avait pris sur un tout autre diapason. La polémique du bien devint agressive, hautaine, provocante, prodigue d'amertume et d'ironie. Parfois même, en écoutant bien, on y surprenait des rires qui tournaient au ricanement.
D'abord, ce furent des représailles contre des hommes qui ne respectaient rien, fanatiques ennemis de Dieu et cyniques insulteurs de l'Église.
Bientôt, dans la Défense de l'Essai et dans le Mémorial, tous les adversaires de Lamennais, aigri par les contradictions, furent mis au pilori, et, dans ces exécutions périodiques, on ne saurait dire avec quel dilettantisme, — qu'on me passe l'expression, — les exécuteurs épuisaient toutes les formules de la dérision.
M. Guizot a rendu à bon droit au catholicisme ce témoignage que c'est une grande école de respect. Nul n'a moins mérité que Lamennais une part quelconque dans cet éloge. Parfois même, comme nous aurons à le dire, l'injure dépasse les bornes de l'honnête, et, quand j'aurai à en citer des extraits, le respect que je dois à mes lecteurs m'empêchera de tout dire.
Du reste, la polémique était peu variée : il n'y avait que. deux réponses, toujours couvertes des mêmes acclamations par le public des admirateurs fidèles.
Aux Jésuites, qui tenaient en suspicion sa philosophie, il disait : « Vous n'y comprenez rien! » Aux Sulpiciens et aux évêques, il répondait : a Vous êtes des gallicans! »
Sa lactique, consistait à écraser toute contradiction, en s'abritantdu nom du Pape.
Dès qu'il était contredit, il criait sus au gallicanisme! On sait quel est l'empire des mots : Le gallicanisme, c'était la tête de Méduse; sur les lèvres de M. de Lamennais et de ses amis, l'évocation du spectre gallican avait une vertu de répulsion magique, et Lamennais, « ce grand esprit immodéré » , comme l'appelle Sainte-Beuve, en usait à plaisir.
Hélas! quand cet ullramontain fougueux sera adjuré, au nom de ses principes, de se soumettre au Pape, il établira une contradiction flagrante entre ses principes et sa conduite. C'est alors que Lacordaire écrivit cette page merveilleuse, par laquelle s'achèvera ce chapitre, et que le disciple, fidèle aux enseignements reniés par le maître, s'écria ;
« 0 Rome, c'est ainsi que je t'ai vue! J'ai visité avec un amour inflni les reliques toujours pures de tes saints, et les reliques admirables aussi de toutes tes grandeurs. Au pied solitaire de ton Vatican, je n'ai plus entendu les clameurs de tes ennemis que comme une pâle résurrection de ces voix d'esclaves qui, de lustres en lustres, redisaient à ton Capitole que ses triomphateurs étaient mortels. Mais tu as hérité de leur gloire, et non de leur caducité. Après tant de siècles, je t'ai trouvée debout, toujours vierge, toujours mère, toujours maîiresse, éternel outrage de l'erreur et de l'impuissance humaine. Assise au milieu des orages de l'Europe, il n'y avait en toi aucun doute de toi-même, aucune lassitude; ton regard, tourné vers les quatre faces du monde, suivait, avec une lucidité sublime, le développement des affaires humaines dans leur liaison avec les
affaires divines ; seulement la tempête, qui te laissait calme parce que l'esprit de Dieu soufflait en toi, te donnait, a-ix yeux du simple fidèle, moins accoutumé aux variations des siècles, quelque chose qui rendait son admiration compatissante. Lacroix brillait si-r ton front, comme une étoile dorée et immortelle ; mais c'était toujours la croix... 0 Rome! Dieu le sait, je ne t'ai p(jint méconnue, pour n'avoir point rencontré de rois prosternés à les portes; j'ai baisé ta poussière avec une joie et un respect indicibles; tu m'es apparue ce que tu es véritablement, la bienfaitrice du genre humain dans le passé, l'espérance de son avenir, la seule grande chose aujourd'hui vivante en Europe, la captive d'une jalousie universelle, la reine du monde. Voyageur suppliant, j'ai rapporté de toi, non de l'or, ou des parfums, ou des pierres précieuses, mais un bien plus rare, plus inconnu : la vérité. Une parole prophétique est sortie de ton sein; et lorsque le temps aura fait un pas, lorsque sera accompli ce qui doit s'accomplir, cette parole, méconnue du inonde présent, qui ne sait rien, éveillera dans son tombeau le pontife qui en a été l'organe, afin qu'il puisse entendre les acclamations de la postérité. 0 Rome! un de tes fils, à qui tu as rendu la paix, de retour dans sa patrie, a écrit ce livre. Il le dépose à tes pieds, comme une preuve de sa reconnaissance ; il le soumet à ton jugement, comme une preuve de sa foi'! ))
Quelle école pourtant, que celle où les disciples parlaient un si beau langage! Oh! on aura beau dire, malgré ses fautes, malgré ses erreurs, l'École Menaisienne est peut-
' Lacordaire, op. et loc. cit., p. 162.
être la plus grande chose de ce siècle. Il nous faut connaître à fond celte institution, qui sera une gloire de notre temps et de notre pays, dans l'histoire.
Le moment est venu de raconter la fondation, les origines et les premiers débuts de l'École de Lamennais.
Sommaire. — Un entretien dans le salon des aumôniers de Henri IV.
— Comment commença l'École Menaisienne. — Un dessein insensé.
— Une magnifique entreprise. — Vers la solitude. — Gerbet. — La Chesnaie- — Une peinture de Maurice de Guérin. — Lacordaire introducteur. — Souvenirs contemporains. — Ce qu'était l'homme chez le Maître. — Réponse au suprême appel des jansénistes — Puissance de l'association. — Les premières racines. — La Congrégation de Saint-Pierre. — La maison de Maleslroit. — Tristesses. — Le Chant des morts.
C'est dans le salon des aumôniers du collège Henri IV, à Paris, que naquit, sous le souffle pur d'une inspiration du prosélytisme catholique, l'école à laquelle la voix publique donna bientôt le nom de celui qui en fut l'âme.
L'histoire nous en a été conservée.
Deux jeunes prêtres, tous deux aumôniers du collège Henri IV, conversaient tristement un soir de décembre 1826, dans un petit salon oîi ils aimaient à se réunir pour conférer ensemble des difficultés de leur ministère et des tristesses de la situation générale.
Le premier, vif et ardent, portait la tête haute, et son
regard s'animait à de fréquents intervalles d'une flamme subite : c'était l'abbé de Salinis. L'autre, d'allures plus réservées, presque timide, écoutait plus volontiers qu'il ne parlait, c'était l'abbé Gerbet.
C'est l'abbé Gerbet cependant qui avait ouvert, ce soirlà, l'entretien, pour dire, avec une mélancolie toute religieuse, les déboires de sa journée.
M. de Salinis l'interrompit. Avec une verve toute juvénile, il exposa ses convictions sur la possibilité et les moyens d'exercer une action efficace en faveur du catholicisme.
— La France, dit-il, est lasse d'incrédulité, surtout de celte incrédulité brutale qui froisse le sentiment le plus intime de l'âme humaine, naturellement chrétienne, a dit avec tant de profondeur Tertullien : le respect pour Dieu créateur et pour son Christ; elle aspire après une croyance positive qui satisfasse les besoins du cœur sans blesser les lumières de l'intelligence. Pour tout dire en un mot, s'écria le jeune aumônier, la France désire une croyance rationnelle.
« Là est l'espérance, conckil-il, mais là aussi est le danger.
« Pour réaliser l'une et écarter l'autre, la mission de l'apostolat catholique doit donc tendre à un double but : entretenir et développer le besoin de croire; démontrer de toute manière que la seule croyance raisonnable est celle qui est contenue au symbole des apôtres, expliqué et développé par l'Église *. »
Les deux jeunes prêtres en étaient là de leur entretien,
LADûtE, Vie de Mgr Gerbet, t. I", p. 62.
quand un troisième interlocuteur, vêtu d'un habit sombre, et accueilli par les deux aumôniers avec une déférence visible, entra et prit part aussitôt à la conversation dont il avait entendu les conclusi<)ns.
— Vous voulez, dit-il, prouver à notre siècle que le catholicisme est la seule religion rationnelle; c'est bien, mais cela ne suffit pas, il faut lui démontrer que, s'il n'accepte pas le symbole catholique, il s'exile lui-même de la société des intelligences; se met en dehors du sens commun à tous les siècles et à tous les peuples; en un mot, qu'il est fou '.
A ce langage, le lecteur aura reconnu l'auteur de V Essai sur r indifférence.
L'abbé de Lamennais continua en s'animant :
— Plus je vais, plus je me liens sûr de contraindre ces gens si fiers de leur incrédulité, à dire leur Credo jusqu'à la dernière syllabe, ou à avouer par leur silence, car je leur défendrai d'ouvrir la bouche, qu'ils ne peuvent pas dire : Je suis!... A l'œuvre donc, et nous sommes sûrs de courber le dix-neuvième siècle sous le joug du catholicisme.
Le doux abbé Gerbet, celui qui devait être le Mélanchthon du nouveau Luther, répliqua timidement :
— Maître, ne craignez- vous pas d'irriter la raison , au lieu de la courber par un procédé si absolu? Ne vaudraitil pas mieux réconcilier doucement l'âme humaine avec la religion, en lui montrant les harmonies intimes qui existent entre ses dogmes, ses préceptes, ses institulions et les besoins les plus profonds de Ihumanité? Comment résister, par exemple, à cette démonstration qui découvre dans
' Lame.n.nais, Œuvres inédites, t. I'% p. 318.
rEucliaristie la source la plus abondanle de la vie morale, de la vie sociale, le grand levier, en un mot, qui soulève l'humanité jusqu'au ciel? Et ce que l'on établit pour l'Eucharistie, on peut l'étendre à tous les sacrements, canaux abondants par lesquels la vraie vie se répand dans l'humanité '.
— Eh bien! dit Lamennais, ce point de vue complète le mien, et je ne le repousse pas.
Puis, après avoir paru réfléchir, et fixant un regard profond sur les deux jeunes prêtres, il ajouta :
— Mais, puisque nous voilà d'accord sur la possibilité d'exercer une action étendue sur notre société si malade, pourquoi ne réunirions-nous pas nos efforts? Un seul homme n'a qu'une voix, toujours bien faible, malgré sa puissance, mais une association M...
De là sortit une grande chose : une École.
Quand on parcourt attentivement la marche de l'humanité à travers les siècles, il n'est pas difficile d'apercevoir que tous les développements intellectuels, qui ont laissé un souvenir, ont trouvé leur principe dans l'influence exercée par une École.
Une École ! c'est donc toujours, dans l'histoire du monde, un fait grave, caractéristique, qu'il importe d'étudier de près.
Je convie le lecteur à cette étude. Nous allons commencer l'histoire de l'École Menaisienne et apprécier l'influence qu'elle exerça sur la société contemporaine.
' Ladole, loc. cit., p. 63.
' Ibid.,i\ 64.
FONDAT[ON DE L'ÉCOLE MENAISIENNE. 109
A l'origine, il n'y avait aucun plan combiné, aucun projet sérieusement arrêté. Les âmes généreuses, qui avaient conçu la pensée d'unir leurs efforts, l'avaient fait dans l'unique dessein de réaliser un but qui a frappé, par son impérieuse nécessité et son importance absolue, tous les bons esprits, au sein de l'Église, depuis la Révolution.
On ne remonte pas un courant impétueux, on l'endigue, on le dirige, en emprisonnant ses bonds désordonnés! Malheur à qui tenterait de dresser une barrière devant le Niagara : le torrent l'emporterait comme un fétu, et il se vengerait en inondant un peu plus loin encore les plaines environnantes.
On comprend ce que j'entends dire. Méconnaître les courants d'idées au milieu desquelles nous nous mouvons, c'est insensé! Vouloir les remonter et rebrousser chemin en arrière, c'est plus insensé encore. Disons-le, c'est criminel, parce que, devant l'obstacle, le torrent mugira plus fort, tandis que si vous lui bâtissez des rivages, il les caressera et les respectera !
Toutes les grandes âmes l'ont senti, et vous-même, qui que vous soyez, à quelque drapeau que vous ayez voué votre vie, dans cette évolution sociale à laquelle les lois de l'histoire condamnent fatalement toute nation , — au sein desquelles le militarisme précède toujours l'aristocralie, l'aristocratie précède le pouvoir centralisateur et monar-
chique, jusqu'à ce que la représentation nationale vienne tempérer ce pouvoir trop absolu, — vous-même, dis-je, devant ce régime nouveau dont les soubresauts, parfois capricieux et violents, secouent le sol de la patrie, comme un géant qu'étouffe la montagne placée sur sa large poitrine, vous vous êtes posé la question mystérieuse et redoutable, vous avez interrogé l'horizon, et, écoutant le bruit des révolutions politiques, vous avez dit : Mon Dieu! qui donc nous sauvera? qui domptera la bête dont les rugissements nous épouvantent à intervalles de plus en plus rapprochés?
La question se posa sur notre sol gaulois, il y a quatorze siècles. Au bruit des invasions franques, nos devanciers disaient : Qui donc musellera le monstre barbare? Anxieux et troublés, ils interrogeaient, comme nous, l'horizon. A l'horizon parut une croix, elle dominait un champ de bataille : c'était à Tolbiac! Puis cette lumineuse apparition, comme l'étoile de la Gentilité, cuurut au sein des firmaments assombris, et vint s'arrêter sur une basilique : c'était le baptistère de Reims!
L'Église avait soumis la race barbare, et le pays des Francs domptés par elle devait s'a] peler la nation trèschrétienne, celle dont Dieu se servira pour accomplir tous ses grands gestes dans l'histoire nouvelle, la France!...
Hommes de peu de foi, ne craignez rien! L'Église a des promesses d'immortalité. Laissez-la faire, elle baptisera le régime nouveau, comme elle fit de l'ancien! Mais, pour Dieu, laissons-la faire!...
L'École dont j'entreprends de parler se donna cette mission :
Réconcilier la société moderne, sortie toute meurtrie de
la Révolution française, avec le catholicisme, seule base possible et seul fondement solide de tout édifice social.
Certes, l'idée était grande, belle, généreuse : se faire les héritiers de saint Remy, entreprendre de ramener au baptistère de Reims la race nouvelle, à qui l'avenir semble promis!
Cette pensée du génie et de l'apostolat avait besoin d'être mûrie. Le regard de Dieu seul pouvait la féconder.
Les fondateurs le comprirent, et, prenant le bâton du pèlerin à la main, comme autrefois les apôtres revinrent de la montagne oi^i le Christ les avait quittés, vers le Cénacle où les attendait son Esprit, ils quittèrent Paris, la capitale bruyante, où la mêlée empêche de voir clair et d'entendre, pour regagner la solitude : la solitude, le berceau de toutes les grandes œuvres.
in
Lamennais y arriva avec Gerbet, le doux abbé Gerbet. celui de qui l'évêque de Tulle disait : « Il était doux, aimable envers tous les hommes, ses lèvres étaient de miel. Mais quand la foi était attaquée, quand l'impiété s'insurgeait contre l'Église et le Christ, alors son génie s'enflammait : il connaissait la colère aimante et la haine parfaite, perfecto odio odcram eos. Il entrait en colère avec amour '. »
Nous rencontrerons souvent, dans la suite, Gerbet à
' iMgr Berteacd, Oraison funèbre de Mçjr Gerbet.
côté du maître. Aujourd'hui, sur le chemin du désert, je salue avec amour et vénération le compagnon, demeuré fidèle et qui ne cessa d'aimer, même quand il fallut se séparer du docteur, égaré loin de sa voie d'alors.
Il devint évêque, tandis que son illustre ami vivait loin du temple, où ils avaient prié et pleuré ensemble. Gomme l'a dit le prélat éloquent qui devait succéder à Gerbet sur le siège épiscopal de Perpignan : a Son caractère sincèrement catholique élait à la hauteur de son talent. Vous connaissez cette honorable histoire. Un jour, disciple et ami d'un nouvel Origène, il fut trop fidèle à son maître; mais bientôt, comme Denys d'Alexandrie, mettant au-dessus des intérêts de l'École et des droits d'une intime amitié les intérêts de la vérité et les droits de l'Église pour rester fidèle à la foi, il passa sur son propre cœur, suivant encore les traces du saint patriarche d'Alexandrie; il réfuta par de savantes pages le philosophe égaré et pleura sa chute'. »
L'abbé Gerbet avait alors vingt-sept ans : à la fleur de l'âge, dans la ferveur de son sacerdoce, l'esprit ouvert à toutes les connaissances qui pouvaient servir à la religion, et le cœur d'aulant plus disposé à se donner que les affections les plus légitimes de la famille lui faisaient défaut; avec cela, un grand dégagement des soucis temporels, une grande douceur de mœurs, un caractère qui semblait aller de lui-même au-devant de la domination, en un mot, tout ce qui fait le disciple ^
• Mgr Ramadié, Mandement de prise de possession de Vévtché de Perpignan.
^ Nous avons consacré à Gerbet une étude, parue chez les mêmes éditeurs, où cette ligure si aimable et si attirante est peinte avec tous ses détails cliarmauts.
Lamennais, lui, avait déjà vécu quaranle-lrois ans.
Ils arrivèrent tous deux à la Chesnaie, le k janvier 1825.
Aucun lieu, nous l'avons dit déjà, n'était plus propre à la méditation. Mais il nous faut faire plus ample connaissance avec cette retraite, alors si profondément inconnue du reste du monde, et depuis si célèbre.
La peinture en a été faite, de main de maître, par un des jeunes hommes que le nom magique de Lamennais attira plus tard à la Chesnaie, mort de bonne heure, mais immortalisé par les fleurs que jettera à pleines corbeilles, sur sa tombe gardée par l'amitié d'une sœur, le Journal si touchant et si beau de celte sœur, génie supérieur encore au frère, je veux parler d'Eugénie de Guérin.
Le frère d'Eugénie, Maurice, accouru, comme tant d'autres, à la Chesnaie, en écrivait :
« C'est du sein des bois, dans la retraite la plus profonde et la plus sauvage, que je vous écris. Depuis trois semaines, me voici reclus, mais reclus volontaire et trouvant dans un désert, ce qui est bien rare, la société la plus aimable et la plus douce amitié. Nous sommes ici quatre fugitifs du monde, qui sommes venus chercher auprès du Maître asile et lumière, et c'est vraiment ici qu'il faut venir quand on veut se réfugier dans l'étude et dans le Seigneur.
« La Chesnaie, continue Maurice de Guérin, est une sorte d'oasis au milieu des steppes de la Bretagne. Devant le
lU LAMENNAIS.
châleau s'étend un vaste jardin coupé par une terrasse plantée de tilleuls, avec une petite chapelle au fond. J'aime beaucoup ce petit oratoire où l'on respire la paix de la solitude et la paix du Seigneur. Au printemps, nous irons prier à travers deux rangées de fleurs. A l'orient et à quelques pas du château, dort un petit étang entre deux bois peuplés d'oiseaux dans la belle saison-, et puis, à droite, à gauche, de tout côté, des bois, des bois, partout des bois. C'est triste maintenant que tout est dépouillé, que les forêts sont couleur de rouille, et avec le ciel de Bretagne toujours nuageux el si bas qu'il semble vouloir vous écraser; mais, au retour du printemps, le ciel se hausse, les bois repoussent vite, et tout sera charmant'... »
Pas tant qu'il le croit, cependant!
Au printemps, ces beautés sylvestres, bocagères, seront bien près de redevenir sèches et revêches. Alors, dira encore Maurice, « la Chesnaie me fait l'effet d'une vieille bien ridée, bien chenue, redevenue, par la baguette des fées, jeune fille de seize ans et des plus gracieuses ». Mais, sous la jeune fille gracieuse, la vieille, à de certains jours, reparaît. En plein juin, la belle saison s'en est allée, un matin, on ne sait où; le vent d'ouest a tout envahi, comme un pasteur humide, chassant devant lui ses innombrables troupeaux de nuages; à la verdure près, c'est l'hiver, avec l'affligeant contraste de plus; et même, quand il y a splendeur, l'été, jusque dans ses jours de solennité, a toujours, il le sent, « quelque chose de trisle, de voilé, de borné » . « C'est, dit-il spirituellement, c'est comme un avare qui se met en frais; il y a de la ladrerie dans sa
' .M. DE Glérin, Lettres, passirn.
magnificence. Vive notre ciel du Midi, si libéral en lumière, si bleu, si longuement arqué! » Ainsi parle ces jours-là, presque en exilé, celui qui ressonge à son doux nid du Cayla, immortalisé par Eugénie!
J'ai voulu replacer sous les yeux du lecteur ces tableaux, tracés par Maurice de Guérin et par Sainte-Beuve ' : ils seront le fond de la scène à laquelle nous allons assister.
Calme, mais un peu triste, le séjour de la Chesnaie a déteint sur le génie de Lamennais et sur les destinées de son école.
Après le paysage, faisons connaissance plus intime avec le Maître.
Je vais vous introduire, et c'est Lacordaire qui nous annoncera.
— L'homme que vous allez voir, dit Lacordaire, c'est un druide ressuscité en Armorique, et qui chante la liberté d'une voix un peu sauvage. Le ciel en soit béni! Ce mot est éloquent sur toutes les lyres, même quand il n'y reste qu'une corde, comme à Sparte - !
Mais voici le Maître!
Les portraits qui nous restent de lui sont loin de faire revivre sa vraie physionomie, mobile, impressionnable, changeant avec les rapides impressions de son vaste et prompt génie.
' Causeries du lundi, t. VI, p. 63.
* Lettre de l'abbé Lacordaire à M. Lorain, 25 mai 1830.
Puis, il faut bien tout dire, il n'était pas beau.
C'est l'un de ses plus dévoués admirateurs qui le décrit en ces termes :
u Le grand homme est petit, grêle, pâle, yeux gris, tête oblongue, gros nez et long, le front profondément sillonné de rides qui descendent entre les deux sourcils jusqu'à l'origine du nez; tout habillé de gros drap gris, des pieds à la tête ; courant dans sa chambre à fatiguer mes jeunes ambes, et, quand nous sortons pour la promenade, marchant toujours en tête, coiffé d'un mauvais chapeau de paille, vieux et usé'... »
Et pourtant, il y a, dans la personne même de l'auteur de V Essai, une séduction infinie.
J'en atteste le cardinal Wiseman, qui, de souvenir et trente ans plus tard, traçait de lui ce portrait :
« Il est difficile de dire comment il obtint sur les autres une influence si grande. Il était d'un aspect et d'une mine peu propres à commander le respect, dépourvu de dignité dans le maintien, de supériorité dans le regard, et n'ayant aucune grâce extérieure. Plusieurs fois, h différentes époques, j'ai eu avec lui des entretiens prolongés; il était toujours le même. La tête penchée, tenant les mains jointes devant lui ou les frottant doucement l'une dans l'autre; il savait, en répondant à ma question, se répandre en un flot de pensées coulant spontanément et sans rides. Il embrassait en une fois le sujet entier et le divisait en ses différents points, aussi symétriquement que l'eussent fait Fléchier ou Massillon. Tout cela se faisait d'un ton monotone, mais doux, et son raisonnement était si serré, et pourtant
' M. DE GI3ÉRIN, Lettres, p. 321.
si poli et si élégant, que, si vous eussiez fermé les yeux, vous auriez pu croire que vous assistiez à la lecture d'un livre accompli *. »
Ses écrits nous ont peu préparés à faire sa connaissance intime et personnelle. Les livres sont pompeux et les polémiques sont acrimonieuses. L'homme, par contre, n'a nul éclat, et sa conversation n'a nul apprêt, nulle emphase, nulle pose.
Cet être frêle, chélif, souffrant, qui parle d'une voix si basse et si unie, s'empare aussitôt de nous par sa simplicité même.
Plus l'écrivain vous aura choqué par son amertume et par sa hauteur, plus l'homme vous surprend, vous pénètre, vous charme, par sa simplicité, sa douleur et son abandon '.
C'est par là qu'il s'empare, sans le chercher, ou sans paraître le chercher, de ceux qui l'abordent.
Maurice de Guérin en a rendu un naïf témoignage.
« j'éprouvais, dit-il, en abordant M. Féli (c'est ainsi que nous l'appelons en famille), ce tremblement mystérieux dont on est toujours saisi à l'approche des choses divines et des grands hommes; mais bientôt ce tremblement se changea en abandon et confiance, et je trouvais que l'imagination nous donne une idée bien fausse des grandes âmes, nous les représentant comme inaccessibles et en quelque sorte redoutables pour le vulgaire; bien loin de là! la gloire, vue de près, est simple et douce comme un enfant, et nul n'est d'un plus facile accès qu'un grand homme. M. Féli m'a, pour ainsi dire, forcé à oublier toute sa renommée, par sa douceur paternelle et la tendre
' WisE>iA>N, loc. cit., p. 321.
^FoissET, loc. cit., p. 149.
familiarité de son entretien. Tout son génie s'épanche en bonté. Me voilà entre ses mains, corps et âme, espérant que ce grand artiste fera sortir la statue du bloc informe*... »
Voilà ce qu'est Lamennais, le vrai Lamennais, tel que ses intimes l'ont connu. Nous sommes loin, on le voit, du caractère âpre, acariâtre, que les détracteurs systématiques lui ont prêté, pour le besoin de leurs thèses.
— Je ne saurais exprimer, dit un contemporain, à quel point il était bon, caressant, tendre même^; et Monlaleinbert, longtemps après sa séparation du Maître, ne pouvait s'empêcher de dire : « M. de Lamennais savait être le " plus caressant et le plus paternel des hommes ^ »
L'histoire en est toujours la même! Ce sont toujours ceux qui connaissent le moins qui parlent le plus volontiers de ce qu'ils ignorent; et, tandis que les amis se contentent de hausser les épaules, quand ils entendent raconter les détraclions ridicules auxquelles leur ami a été en butte, les ennemis continuent de clabauder, et, comme ils crient plus fort, on finit par les en croire, et voilà une réputation faite!...
Tel est donc l'homme qui, avec Gerbet, va fonder cette grande chose qu'on appelle une École.
IM. DE GcÉRiN, Lettres, p. 120.
' Ch. Sainte-Foi, Eevue du monde catholique, t. II, p. 438.
' Mo.NT.\LEiiBEnT, Ic P. Lacordairc [IjC. cit., p. 408).
Au dix-septième siècle, pour ruiner la pratique religieuse et pour détacher la France du centre catholique, les jansénistes avaient fait Port-Royal. Au dix-neuvième, pour ramener les âmes à la pratique sacramentelle, en les délivrant de l'indifférence en matière religieuse que Lamennais a flétrie, et en les attirant aux autels de l'Eucharistie que Gerbet a chantée, ces deux hommes veulent faire un Port- Royal nouveau, au frontispice duquel ils inscriront cette noble devise : Réconciliation de la France avec le catholicisme romain !
Ah! je l'ai déjà dit ailleurs ', lorsque les derniers jansénistes se couchèrent dans leur tombe révoltée, ils avaient jeté une parole de mépris sur le Pontife de Rome et en avaient appelé du Pape au futur Concile. J'ai ajouté que ce Concile, en se réunissant, vit se dresser devant lui les spectres du jansénisme, réclamant une réponse à leur suprême appel, et que les Pères du Concile, réunis au Vatican, répondirent, en proclamant les droits du Siège de Pierre et en imposant, au nom du Saint-Esprit, silence aux sectaires.
Mais ce que je ne pouvais pas dire encore à ce moment, c'est que la proclamation de ces vérités, tout opportune qu'elle fût, n'aurait pas été possible sans l'École de Lamennais!
C'est elle qui a préparé les esprits, c'est elle qui a réduit au silence ces ennemis du dedans, dont j'ai déjà parlé, et dont je ne saurais assez indiquer la perfidie, car ce sont eux qui tenaient en échec la parole apostolique et qui s'ef-
' StLuoLETTEs ET PORTRAITS JAJiSÉMSTES. {Lcs Origmcs du junsénisme. — Port-Royal.) Leçons professées en 1879-80 aux Facultés d'Aix et de Marseille.
forçaient, par mille entraves, de réduire à une suprématie presque purement nominale la primauté du vicaire de Jésus-Christ.
Nous le démontrerons avec surabondance.
Revenons-en au dessein des hôtes de la Chesnaie.
Hélas! que pourront-ils, confinés ainsi au fond de la Bretagne? Sans doute, le maître a une plume assez puissante pour « forcer toute raison à s'incliner devant Dieu » , et le disciple sait parler au cœur le langage qui charme et fait aimer.
Mais les masses!... les masses resteront en dehors, et ce sont les masses qu'il faut atteindre, parce qu'elles font l'opinion, la plus grande puissance dans l'ordre intellectuel.
Ces deux hommes se recueillirent devant Dieu, et, ouvrant l'Évangile, ils lurent cette parole du Maître souverain des intelligences et des cœurs : « Là oii deux ou trois, — il n'en demande pas davantage, — là où deux ou trois seront réunis en mon nom, je serai au milieu d'eux ' ! »
Quelle puissance ! L'expérience des siècles attestait l'irrésistible pouvoir sur les masses de ce grand levier qu'on appelle l'association.
Eh bien ! il faut s'associer, et s'associer au nom de Jésus- Christ.
Gerbet l'écrivait le 26 janvier 1825 à l'abbé de Salinis :
— M. de Lamennais, en réfléchissant sur le projet d'une association d'ecclésiastiques, dont il a souvent parlé avec vous, a pensé qu'on pourrait commencer par se réunir quatre ou cinq, dans le but d'étudier et d'écrire. Le caractère de cette société fixerait tout de suite l'attention publique.
'MaTTH., XVIII, 20.
FONDATION DE LECOLE MENAISIENNE. 121
Une fois l'établissement formé, on pourrait prendre successivement quelques jeunes gens...
Il fallait des hommes! Dieu se chargea d'en susciter.
On eût dit vraiment que le fondateur avait fait entendre, sur tous les points de la France, ce coup de sifïlet dont il est question dans les prophètes, et qui rassemble les multitudes '.
Voyez plutôt.
La Lorraine envoie le savant abbé Rohrbacher, prêtre au cœur d'or, de foi naïve, d'une érudition sans bornes, qui écrira V Histoire de l'Eglise, vengeresse des mensonges de Sismondi et de Fleury.
La Franche-Comté, qui avait donné déjà Gerbet, fournit d'autres prêtres de grand mérite : l'abbé Blanc, le vulgarisateur par excellence des doctrines romaines; l'abbé Godin, humaniste distingué; l'abbé Gaume, dont le nom se mêlera à toutes les controverses religieuses de ce temps, et ce modeste abbé Bornet, à qui Gerbet mourant confiera ses dernières pensées et le soin de sa parole posthume, lefidèle disciple qui achèvera, à Bjrdeaux, dans la paix de Dieu, le soir pur et calme de sa belle carrière.
Le Dauphiné paye largement son tribut par une recrue qui vaut des multitudes, l'abbé Combalot, cette âme de feu, cet apôtre que tous ont entendu, et qui, pendant plus de quarante ans, de sa voix puissante, soulèvera les masses. Quand Lamennais l'eut vu, il eut un enthousiasme qui s'épancha dans une admirable lettre à Gerbet, que je voudrais citer en entier si elle était moins longue : « Les temps, «se hâtent, dit-il, en empruntant le langage figuré des
' « L'n sifflement, dit Isaïe, s'entendra des extrémités de la terre, etyoilà qu'un peuple accourra aussitôt. » (Isaïe, t, 26.)
a livres saints, adcsse fcstinant tempora, nox venit, il faut « laisser la cour et les abbés de cour. Les apôtres n'allaient « pas prendre conseil d'Hérode et de Pilale. Marchons « droit, et ne voyons que Dieu seul "... »
La Bourgogne tenait en réserve la voix la plus éloquente et le cœur le plus apostolique de ce temps. On a nommé Lacordaire!
— Je ne l'avais vu que deux fois pendant quelques instants, dira-t-il sur son lit de mort, mais enfin c'était le seul grand homme de l'Église de France. j\L de Lamennais, prévenu par une lettre qui lui annonçait ma visite et mon adhésion, me reçut cordialement. 11 avait près de lui M. l'abbé Gerbet, son disciple le plus intime, et une douzaine de jeunes gens, qu'il avait réunis à l'ombre de sa gloire, comme une semence précieuse pour l'avenir de ses idées et de ses projets '.
Le Midi était représenté par les abbés de Salinis et de Scorbiac, qui, sans avoir fait acte d'adhésion absolue, pouvaient être considérés comme de la famille.
L'Anjou, la Normandie, noire Provence en la personne de l'abbé Caire, avaient aussi répondu ii l'appel".
' Lettre de l'abbé Gerbet, 26 novembre 1825.
* Lacordaire, Notice sur le rélablisscment en France de l'Ordre des Frères Prêcheurs, p. 51.
5 M. de Pontniartin, dans nne admirable étude sur VÉcole Menaisienne, que je louerais davantage si j'y étais moius loué, dit à cet endroit, à propos de la première édition de cet ouvrage : « C'est ici que se place l'adorable épisode de la CUesnaie, de cette ruche chrétienne qui sut rendre si doux le mie! de ses abeilles. Un demi-siècle n'a pas effacé le souvenir de cette hospitalité oii le maître donnait aux disciples l'exemple du travail, où les disciples, groupés autour du maître, rivalisaient d'enthousiasme, d'illusions généreuses, de ferveur studieuse et de talent; où leur ambition n'était pas de
Naturellement, la Bretagne devait occuper dans cette phalange sacrée qui se formait sur son sol de granit, une place d'honneur, elle n'y manqua point; et, ces temps derniers, on célébrait à Rennes le cinquantième anniversaire d'un prêtre vénérable qui proclame encore volontiers qu'il doit à la Chesnaie tout ce qu'il est devenu '.
gouverner le monde, mais de le convertir. Quel tableau et quel cadre! quelle grandeur dans ces hoiizonsl quelle élévation dans ces âmes! S'il vaut mieux, comme je le crois, être amoureux d'une cireur qu'indifférent à une vérité, que ne devait-on pas attendre de ce cénacle, mille fois plus pur, plus convaincu, plus désintéressé, plus tendrement uni que le cénacle romantique? Ces noms, même en ne donnant pas tout ce qu'ils promettaient, restent comme l'honneur de notre siècle, la revanche antidatée de nos punitions et de nos douleurs... Quelle harmonie entre ces paysages bretons, ce ciel mélancolique, ces jardins dépouillés par l'automne, ces bois où la rouille d'octobre attend, pour tomber, le renoiivemi d'avril, ces nuages où passent, avec un sifflement d'ailes, des bandes d'oiseaux sauvages, ces étangs, surmontés d'une brume où les hôtes de la Chesnaie peuvent voir tout ce qu'ils veulent, — et les beaux songes juvéniles où s'unissent la religion, la liberté et la poésie! Comme on se plaît à contempler, à deviner ces nobles intelligences, étrangères aux vulgaires intérêts, aux mesquins égoïsmes de ce monde! Et comme on les aurait étonnés, ces chevaliers du cygne, si on leur avait prédit qu'ils allaient être remplacés par une génération sans idéal, sans ressort,déshéritéevolontaire de leurs enthousiasmes, de leurs amours, de leurs espérances, n'ayant plus d'autre parailis que la hausse et d'autre purgatoire que la baisse! « (Gazette de France, 19 février
1882.) ' M. l'abbé Houet, aujourd'hui chanoine titulaire de la métropole
de Rennes.
Mais la Providence semblait aller même au delà des espérances que les fondateurs avaient pu concevoir.
Depuis quelques années, il existait, dans le diocèse de Rennes, une congrégation de prêtres (connue sous le nom de Sainl-Mccn, parce qu'elle avait son siège principal dans l'établissement de celte petite ville), qui dirigeait les missions et le séminaire. Cette communauté avait été fondée par Mgr de Lesquen et par l'abbé Jean-Marie de Lamennais.
Or, en 1828, tous les prêtres profès de cette congrégation, réunis pour la retraite, exprimèrent, à l'unanimité, le vœu que leur oeuvre déjà florissante vînt se fondre dans celle que l'abbé de Lamennais voulait établir, et, d'une voix également unanime, ils l'élurent supérieur général.
L'œuvre, qui naissait ainsi du sein toujours fécond de l'Église et qui semblait devoir s'épanouir sans obstacle, sous les rayons de ce soleil qui a mûri tant de puissantes associations, avait un but réellement déterminé :
Rendre à Jésus-Christ, dans la personne de son vicaire, l'empire que des mains sacrilèges n'avaient que trop réussi à lui ravir;
Renouer le lien qui rattache à l'ordre surnaturel tout l'ordre naturel de ce monde;
Rendre à saint Pierre l'une des clefs déposées en ses mains pour le bonheur de l'humanité.
FONDATION DE I/ÉCOLE MENA [S lENNE. 125
Celte pensée fondamentale se traduisit dans le titre même donné à la nouvelle association. On l'appela Con- (jrégation de Saint-Pierre \
Mais comment réaliser cette haute pensée?
Ici, suivons les intuitions du génie.
C'est par la science que l'on a voulu opérer le divorce entre la société du ciel et les sociétés de la terre, c'est principalement par la science qu'il faut travailler à rétablir l'ordre providentiel.
— L'Église, disait le Maître aux disciples enthousiasmés, l'Église a une magnifique carrière à remplir : c'est à elle qu'il appartient de féconder le chaos et de séparer une seconde fois la lumière des ténèbres -.
C'est naturellement au clergé que revient cette mission. Le clergé est-il à la hauteur de cette œuvre?
— A entendre les hommes du monde, non-, on nous reproche, disait Lamennais, on nous reproche amèrement, à nous, venus après la tempête, de manquer d'instruction, et l'impiété triomphe de ce qu'elle appelle notre ignorance. Il y a dans ce reproche une grande exagération et quelque fonds de vérité. Méprisons l'une et profitons de l'autre pour devenir le plus tôt possible ce qu'il est nécessaire que nous soyons.
' De Ladoce, Vie de Mgr Gerbet, t. l", p. 29.
' Lamennais, Des progrès de la Révolution, chap. ix.
L'un des premiers buts de la nouvelle congrégation doit être d'élever le clergé à la hauteur de cet apostolat de la science.
De là à l'établissement d'une maison de hautes études, il n'y eut qu'un pas. Il fut bientôt franchi, et l'on ouvrit à Malestroit, près de Ploërmel, cette maison qui devait être, comme on l'a dit, « le Cambridge ou l'Oxford de la France, réparant les désastres du schisme ' ! >;
Un essaim d'intelligences d'élite y accourut, et ces jeunes gens, parmi lesquels Léon et Eugène Bore, ne formèrent bientôt qu'une famille, sous l'influence d'un principe admirable, qui tranchait dès lors sur les vieilles routines des maisons d'éducation, car, dit un contemporain, « c'était un principe à Malestroit de laisser à chaque individualité le plus de jeu possible, afin que chacun pût se développer librement, et la règle ne déterminait que les choses indispensables- ».
A la vue de cette assemblée d'hommes d'élite, réunis pour la culture exceptionnelle des sciences sacrées, afin de veiller plus sûrement ensuite à l'arche sainte de l'unité catholique, la France s'émut et devint attentive.
Cette école ne devait être et ne fut que l'école de l'Église. Quelle force, même satanique, pourra rompre ce triple lien de la foi, de la science et de l'humilité!
Hélas! je touche déjà à une lamentable histoire. Dès que l'arbre a verdi, l'insecte venimeux le salit de sa bave et commence à ronger les feuilles naissantes.
Nous le verrons à l'œuvre dès le prochain chapitre.
En ce moment, je ne peux que m'attrister, en voyant le
1 De LÉsÉLEic, Oraison f ambre de J. M. de Lamennais, p. 31. - Maupoi>t, Vie de Mgr de Hercé, p. 60.
fondateur, le chef de l'École, s'émouvoir outre mesure des attaques de l'envie et des difncultés que l'homme ennemi suscitera toujours à toute œuvre, si elle est de Dieu, et à tout homme, s'il est le serviteur de Dieu.
— Il y a bien de l'amertume dans son âme, écrivait un des jeunes disciples du Chef, car il est bien amer, pour son génie., de voir sa pensée si mal comprise, de voir cette pensée si pure, si grande, si puissante pour le bien, poursuivie, harcelée comme une pensée antisociale; de la voir si pieuse, si catholique, et chargée d'ana thèmes comme pensée impie "...
Cet homme, ce prêtre qui avait demandé à Dieu la croix pour tout partage, succombait sous sa croix! Il la trouvait trop lourde. Alors Gerbet, le doux abbé Gerbet, s'approchait de lui, et devenait son Cyrénéen.
C'est un autre de ses disciples, celui qui a signé de si charmants ouvrages sous le pseudonyme de Charles Sainte- Foi, qui nous le raconte :
(c D'ordinaire gai, aimable et charmant, il devenait tout à coup triste, taciturne... Et alors, tout notre petit Olympe était dans la gêne et dans l'émoi, comme lorsqu'un nuage fronçait les sourcils du grand Jupiter. Dans ces circonstances, c'était l'abbé Gerbet qui faisait les frais de la conversation, et qui, avec une grâce charmante, cherchait à voiler à tous les yeux les tristesses de son maître, et à interposer entre son chagrin et notre curiosité inquiète les saihies douces et aimables de son esprit toujours si placide et si serein ^ »>
Le cœur de Lamennais devenait de plus en plus sensible
' M. DE GuÉRiN, Lettres, p. 168.
' Ch. Sainte-Foi, loc. cit , p. 438.
aux mauvais procédés. L'injustice, les basses intrigues, les dénigrements systématiques le dégoûtaient.
« Oh! disait-il à Gerbet, voyez-vous, mon ami, il me tarde de renoncer à tout. Tout ce qui ressemblera le plus à la mort me semblera le plus doux. » Et il redisait le mot de saint Paul : « Nous n'avons point ici-bas notre patrie définitive, nous cherchons la patrie [alure, futuram inquirimus. )! Puis, avec un accent qui déchire l'âme, il ajoutait tristement : « Futuram, ô quando? La patrie à venir, oh ! quand viendra-t-elle ' ? »
La mort lui apparaissait alors comme une délivrance, et il l'appelait avec des soupirs, où la foi du chrétien se mêlait à la tristesse de l'âme désenchantée ^
' Lettre de l'abb.^ Gerbet à M. de Senfft, 8 septembie 1829.
' C'était en 1S29, le soir de la fête de tous les Saints. Nous étions réunis dans le salon de cette antique maison de granit, rem|)lie de tant de souvenirs. M. Lorain, aïeul maternel de M. de Lamennais, peint dans son costume de juge, fixait sur nius son regard grave et bienveillant. Madame Lorain, vêtue d'une robe de damas jaune parsemée de petites fleurs et d'un rnantelct de velours garni de fourrures, les mains dans son mancbon, nous regardait doucement. Mais le temps avait passé sur ces clières images et y avait laissé une teinte de tristesse. Mon granil-père et ma gran l'mère Lamennais, plusieurs de leurs enfants et de leurs petits-enfants, mon grand-oncle des Saudrais et sa sainte femme avaient liabité cette demeure et y avaient goûté un peu de repos et de bonheur. Autrefois, à pareil jour, eux aussi ils avaient pensé à leurs morts et espéré pour eux les joies du ciel. Le vent d'automne emportait d,ins ses tourbillons les feuilles jaunies des vieux chênes qui ont vu passer tant de générations et faisait vibrer les lances harmonieuses des branches de sapins qui, dans l'ombre, se dressaient comme de noirs fantômes. Que de voix aimées, se mêlant aux bruits de la nuit, nous criaient de la tombe : Souvenez-vous! M. de Lamennais descendit au salon, et -nous lut son hvmne des morts. (Blaize, Essai biographique^ p. 179.)
Un soir ', — • c'était le soir de la fête des Défunts, — le ciel, plus triste que de coutume, avait rompu ses nuages, et la pluie, tombant à flots, mugissait comme une mer déchaînée. Des bruits d'orage remplissaient les bois de la Chesnaie. Lamennais descendit au salon où les siens étaient réunis. Il tenait à la main une feuille encore tout humide de son écriture. Il s'assit. Les disciples se serrèrent autour de lui, et, d'une voix rhythmée, parmi les fracas de la tempête du dehors, il lut :
« Ils ont aussi passé sur cette terre, ils ont descendu le
' Les critiques arrières lui causaient une peine sensible. Il écrivait : » Les injures anonymes et sijinées pleurent de tous côîés. Il m'en « vient jusque d'Angleterre. Un nommé Bourring prend la liberté « de m'ailresser un petit pamphlet où, d'un bout à l'autre, il me « représente comme une espèce de monstre, moitié âne et moitié « tigre; ce qui ne l'empêche pas, chose plaisante, de finir son billet « d'envoi en assurant qu'il respecte, comme il doit les respecter, les « talents, le zèle et le cœur de M. l'dbbé. Que diies-vous de ce brave « homme et de cette politesse anglaise? » (La Chesnaie, 18 août 1820.) De la Chesnaie, le 11 octobre de la même année : « Lisez- vous quel- " quefois le Constitutionnel? On m';i dit qu'il annonçait un nouvel « ouvrage contre moi, intitulé : Examen critique de l'Essai sur « l'indifférence, etc. En tête de ce livre est une gravure où je suis « représenté debout sur des cadavres, entre la Mort et le Néant, « avec je ne sais quelle légende au-dessus. Tout cela est fort spirituel. « Je pense quelquefois que si les hommes du siècle de Louis XIV « pouvaient revenir au milieu de nous, avec leurs idées graves et « leur forte raison, ils seraient bien étonnés de la manière dont on « disente aujourd'hui les questions les plus importantes, et, en « vérité, j'ose croire qu'ils seraient moins frappés du progrès des « lumières que du progrès des passions, et de l'affaiblissement des « préjugés que de l'affaiblissement des intelligences. » La tristesse de Lamennais s'exprime souvent avec une <louloureuse intensité. II écrit le 28 décembre 1823 : « J'ai acquis, depuis un an, une si dure « expérience des hommes, que je ne trouve de repos qu'en égarant « mon esprit loin d'eux dans le passé ou dans l'avenir, mais dans un « avenir qui n'est pas de la terre; car, dès que je la retrouve, je « sens aussitôt quelque chose qui se soulève en moi. »
(t fleuve du temps; on entendit leur voix sur ses bords, et « puis on n'entendit plus rien. Où sont-ils? Qui nous le (' dira? Heureux les morts qui meurent dans le Seigneur.
(( Pendant qu'ils passaient, mille ombres vaines se préce sentèrent à leurs regards : le monde que le Christ a «maudit leur montra ses grandeurs, ses richesses, ses (f voluptés; ils le virent, et soudain ils ne virent plus que (( l'éternité. Où sont-ils? Qui nous le dira? Heureux les « morts qui meurent dans le Seigneur.
(; Semblable à un rayon d'En haut, une croix, dans le (( lointain, apparaissait pour guider leur course : mais tous « ne la regardaient pas. Où sont-ils? Qui nous le dira? « Heureux les morts qui meurent dans le Seigneur.
« 11 y en avait qui disaient : Qu'est-ce que ces flots qui « nous emportent? Y a-t-il quelque chose après ce voyage (( rapide? ]Sous ne le savons pas, nul ne lésait. Et, comme « ils disaient cela, les rives s'évanouissaient. Où sont-ils? « Qui nous le dira? Heureux les morts qui meurent dans « le Seigneur.
« Il y en avait aussi qui semblaient, dans un recueille- « ment profond, écouter une parole secrète, et puis, l'œil « fixé sur le couchant, tout à coup ils chantaient une au- « rore invisible et un jour qui ne finit jamais. Où sont-ils? (( Qui nous le dira? Heureux les morts qui meurent dans a le Seigneur.
« Entraînés pêle-mêle, jeunes et vieux, tous disparais- « saient, tels que le vaisseau que chasse la tempête. On « compterait plutôt les sables de la mer que le nombre « de ceux qui se hâtaient de passer. Où sont-ils? Qui nous « le dira? Heureux les morts qui meurent dans le Seigneur.
(( Ceux qui les virent ont raconté qu'une grande tris-
« tesse était dans leur cœur : l'angoisse soulevait leur « poitrine, et, comme fatigués du travail de vivre, levant (( les yeux au ciel, ils pleuraient. Où sont-ils? Qui nous le « dira? Heureux les morts qui meurent dans le Seigneur.
« Des lieux inconnus où le fleuve se perd, deux voix « s'élèvent incessamment :
« L'une dit : Du fond de l'abîme, j'ai crié vers vous, t Seigneur : Seigneur, écoutez mes gémissements, prêtez « l'oreille à ma prière. Si vous scrutez nos iniquités, qui (( soutiendra votre regard? Mais près de vous est la misé- « ricorde et une rédemption immense.
« Et l'autre : Nous vous louons, ô Dieu! nous vous « bénissons : Saint, saint, saint est le Seigneur Dieu des «armées! La terre et les cieux sont remplis de votre '< gloire.
« Et nous aussi, nous irons là d'où parlent ces plaintes « ou ces chants de triomphe. Où serons-nous? Qui nous le (( dira ? Heureux les morts qui meurent dans le Seigneur ' . d
Ainsi ce grand homme consolait sa douleur, et, par lu pensée des choses futures, cherchait à se résigner aux choses présentes.
' Lamennais, ^e Chant des morts.
Sommaire. — Sur le soir de la vie. — Approbation du maître du Sacré- Palais. — Les pamphlets. — Opposition des Jésuites. — La critique du P. de Rozaven jugée par Mgr de Ladoue. — Ohl que je serai bien là! — Lamennais fut un prêtre pieux. — Ce qui manquait à sa piété.
— Dispense du bréviaire. — Récits de Charles Sainte-Foi. — Il y a du damné chez ce prêtre ! — Réponse de l'abbé de Salinis. — Récit de la Harpe. — Le mot de Fontenellc. — L'Imitation de Jésus-Chri$t.
— Comment il faut la lire. — Les Héflexions de Lamennais. — C'est mon meilleur ouvrage. — Témoignage de M. de Sacy. — Le pain des derniers jours. — Le Guide du premier âge. ■ — Répulsion de Lamennais pour la direction des femmes. — La Bibliothèque des dames chrétiennes.
— La Journée du chrétien. — Autres œuvres ascétiques. — L'Hymne à la Poloone.
C'est un des plus ardents admirateurs de Lamennais, son propre neveu, l'ami des derniers jours, qui a dit de lui :
« Sa vie a été un long combat, une lutte à outrance. Absolu dans ses idées, il raisonnait avec une logique aussi savamirient membrée qu'une charpente de fer, a dit M. de Lamartine. Or, la logique, au service d'un esprit ardent, le conduit quelquefois au delà de la vérité. Dans l'étude de la société, il faut se garder de se laisser entraîner à la contemplation des idées pures, si l'on veut éviter de graves mécomptes '. »
' Blaize, Essai biographique sur M. F. Lamennais, p. 16.
Ces mécomptes avaient profondément altéré le cœur ardent de Lamennais. Il le répétait, un soir, sur la fin de sa vie, alors que, comme le lion qui se sent mourir, il s'était retiré dans un isolement à peu près complet. En songeant à tant d'amères déceptions, le vieillard sortit de la réserve dont, sur ses vieux jours, il ne se départait presque jamais, — il était si las des hommes!
— Mon ami, répélait-il à son neveu, si j'avais à prendre un emblème de ma vie, ce ne serait pas le roseau qui plie au vent, mais le chêne brisé par l'orage. Je romps et ne plie pas '.
Il disait vrai.
Sans doute, Lamennais avait erré. Il s'était trompé en posant comme principe de la certitude un fondement erroné. Je n'ai point dissimulé la fâcheuse caducité du principe qu'il avait cherché à introduire dans la démonstration de la vérité catholique.
Je n'ignore pas non plus que les conséquences d'un principe faux mènent très-loin dans les voies de l'erreur, surtout avec un logicien impitoyable, comme l'était Lamennais.
Mais, dans l'Église de Dieu, il y a un tribunal auquel tous peuvent faire appel. Lamennais lui-même suppliait
' Cette parole fut dite pour la première fois vers 1830. {Note de M. l'abbé Houet.)
qu'on examinât ses doctrines à Rouie et qu'on mît un, par un acte souverain, aux réclamations dont il souffrait.
Rome répondit, par l'organe du Maîlre du Sacré-Palais, en permettant, avec une approbation très-élogieuse , de publier une traduction en italien de la Défense de l'Essai sur l'indifférence^ .
Il n'est pas dilicile de comprendre le but de cette mesure.
Elle réservait la question de fond, et elle donnait satisfaction aux légitimes exigences du nouvel apologiste.
Cela ne faisait pas l'affaire des adversaires et des ennemis jurés de l'homme et de son école.
Ils se livrèrent à une véritable débauche d'esprit grossier, sottisier, dont les pointes perçaient, comme un dard venimeux, cette âme trop sensible.
Si j'écrivais un mémoire, je ferais passer sous les yeux du lecteur quelques échantillons des pamphlets publiés contre Lamennais.
il y en a plus de trois cent cinquante^.
On lui refuse tout, on lui dénie tout, même le talent.
— Tout ce qu'il y a de vrai dans VEssai, dit un de ces critiques, a été mille fois dit avant M. de Lamennais et mieux que lui, même par ses contemporains. .Pour un autre, ce n'est qu'un plagiaire et un ignorant!
'Approbation du Maître du Sacré-Palais, 1822.
2 Une de ces critiques de VEssai se termine ainsi : « A la seule ^ue du plan de VEssai sur V indifférence, il faut dire que l'écrivain n'entendait rien à son sujet : il n'a pas même fait un Essai. 11 voulait élever un monument, et il n'a pas su poser la première pieri'e! 11 a fait comme je ne sais quel philosophe indien, qui supposait le monde sur une tortue, et la tortue sur le vide... »
Autant dire que cet écrivain, si acclamé, n'est au fond qu'un sot et un imbécile.
Pour celui-ci, ce n'est qu'un hypocrite et un mouchard!... etc.
Eh ! ne croyez pas qu'il s'agisse d'hommes vulgaires, de pamphlétaires de bas étage, qui aboient, comme des roquets, contre un ennemi trop grand pour eux.
Non, ce sont des noms parfois considérables, qui signent ces œuvres de la passion et de l'envie.
a Jetant de parti pris et sans aucun ménagement l'anathème et l'outrage à l'écrivain », ils semblaient, comme on l'a dit, prendre plaisir à envenimer de plus en plus la blessure qu'ils avaient faite.
Ils entraînèrent plus d'un grand personnage et plus d'un prélat français dans cette voie, et n'oublièrent rien jusqu'à ce qu'ils eussent décidé une Compagnie célèbre à se déclarer pour eux.
Lamennais avait écrit de cette Compagnie :
« L'Ordre tout entier des Jésuites ne fut qu'un grand « dévouement à l'Humanité et à la Religion. Qui pourrait « compter tous leurs bienfaits? Qui les a remplacés dans « nos chaires? Qui les remplacera dans nos collèges'? » Et douze pages sur ce ton.
Tout à coup, il apprend la détermination prise par un des théologiens les plus distingués de Rome, le P. de Rozaven, assistant, pour la France, du général delà Compagnie, de faire une réfutation de son système philosophique.
C'est Mgr de Ladoue, mort récemment évêque de Nevers, qui l'a dit : « Le ton général de la discussion (du Père de Rozaven) affecte , à l'insu probablement du vénérable auteur, un ton de supériorité qui va quelquefois, dans
1 Des progrès de la Révolution, etc., p. 70,
l'expression, jusqu'à la suffisance et au mépris. Presque à chaque instant, il dit ou sons-enlend que son adversaire n'a pas compris les théologiens , qu'il n'a pas lu , qu'il n'a pas étudié'... »
IDE L\DouE, Vie de Mgr Gerbet, t. I", p. 136. Cette citation et ce passage ont soulevé une vive protestation de la part d'un écrivain très-particulièrement distingué de la Compagnie de Jésus, le R. P. Charles Clain. Nous croyons devoir la reproduire en entier, comme preuve île notre entière bonne foi et de notre respect envers les mémoires que notre iionorable contradicteur a voulu défendre.
« ...M. de Lamennais comptait, au début, plusieurs partisans parmi les Jésuites, à Rome comme en France. L'assistant d'Allemagne, le Père Brzozowski, frère de l'ancien général, lui était entièrement dévoué. En France, dans quelques maisons d'études, « les tiièses » de M. de Lnmennais avaient été publiquement soutenues et défendues. Ailleurs elles étaient vivement attaquées; l'autorité intervint. Le P. Ricliardot, provincial de France, interdit toute controverse publique sur ces matières. Le P. de Rozaven, hornme d'un grand savoir et d'une distinction parfaite', lui écrivit de Rome, le 12 octobre 1821 : « Vous avez parfaitement fait de supprimer les thèses où Von combattait le système de M. de Lamennais. Outre qu'il ne nous convient eu aucune manière de nous déclarer contre un homme justement célèbre et à qui la religion a des obligations,
' Jean-Louis de Leî-sègues de Rozaven, né à Quimper le 9 mars 1772, mort à Rome le 12 avril 1852. — Mgr Dupanloup a dit du P. de Rozaven que u depuis Bossuet, l'Egl se de France n'a point possédé peut-être un théologien aussi consommé » . « Dès 1823, dit l'évêque d'Orléans, lorsque le système de M. de Lamennais sur les conditions de la certitude était dans tout l'éclat de sa nouveauté et menaçait d'entraîner les esprits, à la fois surexcités et énervés, dans des imaginations téméraires dont les suites durent toujours, le P. de Rozîven fut un des premiers à él-ver la voix pour dénoncer !e péril. Plus tard, après 1830, dans un écrit admirable de sagacité, de modération et de force, il eut encore l'honneur de contribuer plus que personne à la ruine de ces doctrines intempérantes qui, détruisant au cœur de l'homme le principe même et les derniers restes de la raison, abattaient du même coup les fondements de la foi... Le P. de Rozaven maintint contre l'auteur de V Essai sur l'indifférence et son école fatale les droits légitimes de la raison, comme, un siècle et demi auparavant, d'autres Jésuites, si étrangement calomniés, s'étaient trouvés être les plus énergiques représentants de la liberté humaine contre les sombres emportements de Jansénius et de Port-Royal, n
[Lettre au prince A. Galilzin. Voir : De la réunion de l'Eglise russe à l'Église catholique. Paris, 1861.)
Ce coup fut plus sensible à Lamennais que tous les autres. Sa correspondance en fait foi, dans des termes amers, où l'on sent l'âme blessée jusqu'à ses plus intimes profondeurs.
Maurice le raconte à sa sœur :
« Eugène Bore m'est arrivé, tout ému, la larme à l'œil. — Qu'avez-vous? — M. Féli m'a effrayé. — Comment?
c'est un fort mauvais moyen pour faire triompher la vérité. Les disputes ne foni que piquer et aigrir les esprits. Des discussions pacifiques où l'on ménage i'amoiir-propre et la délicatesse sont des nio>ens plus sûrs. » Ce n'est point que le P. de Rozaven s'aveuglât sur les erreurs de Lamennais. Jugeant V Essai, il ajoute : « Je vous avoue, entre nous, que je n'en suis pas satisfait. Il me paraît que tout porte sur un principe faux. M. de Lamennais se plaint qu'on ne l'a pas compris, et il a raison jusqu'à un certain point : il est certain qu'on lui attribue des sentiments qu'il n'a pas... Je travaille pour mon propre usage à réduire cette controverse à quelques points précis, que l'on puisse discuter sans s'écarter à droite ou à gauche, et je pense que j'enverrai mes réflexions à M. de Lamennais. »
« En 182'2, le professeur de philosophie du petit séminaire de Forcalquier ayant, à l'insu des supérieurs, fait soutenir une thèse en faveur des doctrines de VEssai, le P. de Rozaven s'en plaint au Provincial. Le 4 octobre 1823, le P. Fortis, général de la Compagnie, fait défense d'enseigner ce système. L'année suivante, Lamennais se rend à Rome , où il a de fréquentes conférences avec le P. de Rozaven. Le 23 octobre 1825, il écrit au Provincial de Fiance pour se plaindre de l'opposition faite à ses idées et pour exiger qu'on lui livre la lettre du P. Général. Évidemment, on ne pouvait y consentir. A partir de ce jour, les feuilles du parti ouvrent le feu contre la Compagnie. Le R. P. Fortis étant mort, le P. Roothaan est élu à sa place et le P. de Rozaven nommé assistant pour la France. Le nouveau général, en confirmant le décret de son prédécesseur, s'exprime ainsi : « En n'adoptant pas de semblables doctrines dans nos écoles, il n'est pas pour cela dans nos intentions que les nôtres les attaquent ou les combattent. Bien plus, notre volonté expresse est que l'on évite toute dispute qui pourrait blesser ou altérer la charité. » Cette neutralité ne cessa que le jour où Rome eut parlé. »
— Il était assis derrière la chapelle, sous les deux pins d'Ecosse ; il a pris son bâton, a dessiné une tombe sur le gazon et m'a dit : « C'est là que je veux reposer; mais point de pierre tumulaire, un simple banc de gazon. Oh! que je serai bien là ! » J'ai cru qu'il se sentait malade, qu'il prévoyait sa fin prochaine. Au reste, ce n'est pas la première fois qu'il est agité de pressentiments ; il nous dit, en partant pour Rome : « Je ne compte pas vous revoir, faites le bien que je n'ai pu faire. » Il est impatient de mourir. Ce monde est si misérable pour toute âme chrétienne, et surtout pour une âme chrétienne comme cellelà M »
Lamennais avait effectivement une âme chrétienne.
Éludions-le un moment à ce point de vue, si négligé par ses adversaires, et même par ses admirateurs, nul, que je sache, parmi les disciples qui prirent la défense du Maître honni, bafoué, moqué et insulté, n'ayant songé à tirer de l'ombre ce côté du caractère de l'homme qu'ils défendaient.
Si, au lieu d'un chapitre forcément concis, et oîi il faut se contenter d'effleurer le sujet, sans citer les pièces justificatives, je pouvais ici traiter plus en détail de cet iraportant point de vue, sa correspondance me fournirait
' M. DE Gt'ÉRiN, Lettres, p. 238.
une ample moisson de matériaux pour élever à sa mémoire un monument sur lequel, avec l'abbé Carron, avec Gerbet, avec Maurice de Guérin, il y aurait lieu d'écrire : Lamennais fut une âme religieuse, c'était un prêtre pieux!...
Ah! je sais bien ce qui manqua à cette piété pour être la piété qui garde la vertu sacerdotale, et les adversaires ne m'apprendront rien, quand ils insisteront sur une objection dont je tiens à déblayer mon terrain, en l'exposant dans sa crudité brutale.
C'est à M. de Pontmartin que j'en emprunterai l'expression, d'autant que, comme on va le voir, il ne l'a pas ménagée :
" Il s'était fait dispenser par le pape Léon XII de réciter le Bréviaire, sous prétexte qu'il employait mieux son temps à écrire d'éloquents ouvrages pour la défense du Christianisme. Au premier abord, cette pieuse servitude du Bréviaire paraît indigne d'une haute intelligence. En l'imposant comme compagne au sacerdoce, l'Église a fait preuve, comme en toutes choses, d'une profonde connaissance du cœur humain et de la vie intérieure. Elle maintient l'âme d'un prêtre dans un contact journalier avec les livres saints, tout en le protégeant contre ses propres pensées par ce paisible recueillement et cette douce quiétude qu'assure le retour régulier des mêmes exercices. En outre, Lamennais disait rarement la messe et profilait, à la Cliesnaie, des libertés de la campagne pour remplacer la soutane et le tricorne par une redingote grise et un chapeau de paille. On le voit, ce soldat de l'Évangile s'adjugeait sans façon les privilèges d'un chef de compagnies franches. Il se plaçait au-dessus ou à côté des devoirs imposés ou conseillés par la religion qui avait béni sa cuirasse et son
épée. Lorsqu'il lui plut de déserter, il n'eut ni à quitter sa guérite, ni à oublier sa consigne, ni à jeter son uniforme. »
Je ne dissimule pas l'objection.
J'y insiste même.
Les ecclésiastiques qui me font l'honneur de lire ces pages peuvent s'en souvenir. Il y a quelques années, l'un des plus éloquents prédicateurs du clergé, mort ces temps derniers à Toulouse, le Père Causselte, disait, dans l'un de ses plus beaux discours de retraite pastorale, en parlant de la chute de l'auteur de VEssai stir l'indifférence :
« Un jour, je causais avec un prêtre grave et bien informé de cette ruine effrayante; il me disait : Devinez-en la cause. — Je lui répondis : Le prétexte du second Tertullien, comme du premier, serait-il les traitements qu'il a reçus des clercs de Rome? — Je ne le crois pas. — Serait-ce la corruption du cœur? — Je ne le crois pas. — Serait-ce, enfin, ce que tout le monde a pensé, entêtement d'orgueil? — Oui et non : l'entêtement de l'orgueil ne fut que l'effet; la cause, la voici : le brillant controversisle ne récitait pas son Bréviaire. Les disciples de la Chesnaie, s'en étant aperçus, lui en firent l'observation; il répondit que, vu l'importance de ses travaux, Léon XII lui avait donné dispense. Cette dispense était-elle un mensonge? Je ne sais pas'; mais ce que je sais bien, c'est
' Cette dispense n'est pas un mensonge et je m'étonne qu'une pareille idée ait pu venir au P. Canssefte. Sa logique n'est pas moins étonnante : La dispense est possible; mais il faut être cuirassé contre le remords pour en user... Eh bien! ce ne fut pas le cas de l'abbé de Lamennais. La dispense fut demandée à son insu; mais les motifs allégués (la faiblesse de sa vue) ne lui paraissant pas suffisamment vrais, il déclara qu'il n'userait pas de cette dis-
qu'un prêtre assez cuirassé contre le remords pour supprimer son Bréviaire sans étouffer dans ce silence douloureux, un prêtre assez confiant en lui-même pour croire qu'il peut se passer d'un tel appui sans défaillir, celui-là porte dans son âme le germe de tous les scandales et de toutes les apostasies '. »
En effet, il y a tout dans le Bréviaire, tout pour l'âme et pour le cœur, et si, durant ses heures tristes, un prêtre n'a pas senti le bonheur de faire bercer sa douleur par la douce mélodie des Psaumes, c'est une preuve qu'il connaît peu les dons de Dieu.
Que Lamennais ait eu tort, mille fois tort, de renoncer à ces exercices pieux qui, sans être la piété elle-même, en sont l'aide, le soutien et l'indispensable condiment, je le confesse.
Mais, outre que le fait est nié par ses plus intimes, que, pour cela, il faille conclure que jamais ce prêtre n'a été sincère dans son dévouement à Dieu et à l'Église; que jamais il n'ait pratiqué avec conviction les vertus de son état : voilà ce que je ne peux pas laisser dire sans protester, et pourtant cela a été dit, et dans des termes autrement durs que ceux que je viens d'employer.
Charles Sainte-Foi, raconte de la piété de son maître une foule de traits charmants, qui l'autorisent à conclure à rencontre des détracteurs systématiques :
« Il était pieux, il aimait Dieu, il le priait avec ferveur,
pense. C'est, du reste, improprement que Ton regarde comme exempt du bréviaire celui qui jouit d'un tel induit. L'induit est adressé au confesseur qui, sous sa responsabilité, dispense le pénitent dans les cas où il le juge nécessaire. C'est en cette forme que M. de Lameimais fut dispensé. (Note de M. l'abbé Houet)
' Cacssette, /e Manrèze du prêtre, t. II, p. 160.
le servait avec fidélité. Il suffisait pour s'en convaincre d'assister à sa messe et d'être témoin du recueillement avec lequel il la disait '. »
Cette piété douce, simple, se manifestait à propos des moindres détails.
« Les chants de l'Église et les vieux cantiques le touchaient quelquefois jusqu'aux larmes. Jamais je n'oublierai les extases de cet homme lorsqu'il faisait chanter à l'abbé Gerbet une mélodie que Choron avait découverte et qu'il avait adaptée à l'hymne de la Toussaint. Mais il fallait qu'elle fût chantée par l'abbé Gerbet, car lui seul savait donner à sa voix ces inflexions qui sont comme les notes intérieures et immatérielles d'un chant, et qui sont aux notes visibles ce que l'esprit est au corps. Vous auriez vu alors sa figure longue et sévère s'épanouir et comme se dissoudre dans un sourire triste et doux, et le feu de son regard se voiler sous un nuage humide.
« Cet air, ajoute Sainte-Foi, je ne l'oublierai plus jamais; il est pour moi un son mélodieux et une image délicieuse. Il flatte et mon oreille et mes yeux, car jamais je ne le chante sans voir devant moi les visages émus et recueillis de tous ces hommes avec qui j'ai vécu, et que la main du temps a dispersés loin de moi. »
Quand il revint de son premier voyage à Rome, où le Pape l'avait si tendrement pressé sur son cœur et lui avait montré quel ornement son souvenir et son image faisaient à son cabinet de travail, pendant que toute la presse catholique retentissait des témoignages d'estime et d'affection que le vicaire de Jésus-Christ s'était complu à prodiguer au
' Charles Sainte-Foi, loc. cit., p. 446.
futur cardinal, un duc et pair, de ses ennemis déclarés, faisait circuler, à Paris et en province, copie d'une lettre qu'il assurait avoir reçue de Rome, et où l'on attribuait à Léon XII des sentiments bien différents :
— 11 y a, aurait dit le Pape, il y a du damné, de l'apostat chez ce prêtre, et il faut s'épouvanter en le regardant, sans trahir aucun de nos pressentiments '.
' Crétineau-Joly , L'Église romaine en face de la Révolution, t. n, p. 338. — Cette prophétie s'est-elle réalisée? Gardons-nous de l'affirmer, suivant l'avis si sage de M. Vaudon : « Je sais tel prêtre qui est mort supérieur général d'une nombreuse famille religieuse, et qui écrivait peu de temps avant de mourir : « ...Continuons à « prier pour celui dont l'enseignement, alors encore catholique, nous « a été si profitable... Ah! cherM.Féli! je le mets, chaque jour, dans « mon Mémento, cherchant à m'acquitter de la reconnaissance que « je lui dois pour m'avoirfait comprendre le premier la nécessité et le " bonheur d'aimer l'Église et de la servir. » J'ai connu telle âme arrivée aux limites de l'extrême vieillesse, mais gardant une mémoire sûre et une volonté ferme, qui n'oubliait pas que l'auteur de VEssai sur l'indifférence l'avait amenée à la vie fortement chrétienne, l'avait préparée et acheminée à la vie religieuse, et qui, fermant obstinément les yeux au douloureux spectacle des dernières années et à la mort de son guide, en appelait sans cesse au repentir et au pardon de la dernière heure. Que de fois, dans nos clieis et longs entretiens, après une lecture des lettres qu'elle gardait comme un trésor, j'ai surpris les yeux de madame*** baignés de larmes!... Elle pensait à l'âme du maître bien-aimé... Elle priait sans doute... Et je lui rappelais les paroles émues que le Père Gratry prononça dans la chapelle de l'Oratoire, le dimanche qui suivit la grande douleur de cette mort damnée en apparence... : « Devons-nous désespérer du salut de « cette pauvre âme? Devons-nous cesser de prier pour elle? Non. « Nous ignorons les desseins de Dieu ; il n'est donné à aucun homme « de sonder les profondeurs de la miséricorde infinie. Malgré toutes « les apparences, malgré le refus, persistant jusqu'à la fin, de rece- « voiries secours de la religion, j'espère... Pour que ce grand exemple '< servît d'enseignement, Dieu a permis que cette fin parût dépourvue « de toute espérance; mais cette âme avait contribué à relever le « sentiment religieux dans notre pays : à raison du bien qu'elle
L'abbé de Salinis répondit en recommandant la lecture d'un ouvrage, « œuvre à part, disait-il, qui honore l'âme autant que le génie de l'illustre écrivain. On éprouve, en la lisant, une onction touchante, qui ne peut venir que du cœur; la piété, l'amour divin y parlent une langue qui n'a pu être apprise que dans la méditation, et aux pieds de Jésus-Christ'. »
Quelle est donc celte œuvre?
Je demande au lecteur la permission d'y insister un peu, elle me semble capitale dans la vie littéraire et dans la carrière apostolique du nouvel apologiste.
Un incrédule célèbre du siècle dernier nous servira d'introducteur.
C'est La Harpe.
(c J'étais, dit La Harpe, dans ma prison, seul dans une petite chambre, et profondément triste. Depuis quelques jours, j'avais lu les psaumes, l'Évangile et quelques bons livres. Leur effet avait été rapide, quoique gradué. Déjà j'étais rendu à la foi : je voyais une lumière nouvelle; mais elle m'épouvantait et me consternait, en me montrant
« avait fait avant sa chute, ne pouvons-nous penser qu'il y aura eu « un retour caché à nos regards, avant de paraître devant Dieu, et « qu'elle aura obtenu miséricorde!... » (Jean Valdon, Controverse, août 1386.) ' Art. du Mémorial catholique, an 1826.
un abîme, celui de quarante années d'égarement. Je voyais tout le mal et aucun remède : rien autour de moi qui m'offrît les secours de la religion. D'un autre côté, ma vie était devant mes yeux telle que je la voyais au flambeau de la vérité céleste : et, de l'autre, la mort, la mort que j'attendais tous les jours, telle qu'on la recevait alors. Le prêtre ne paraissait plus sur l'échafaud pour consoler celui qui allait mourir; il n'y montait plus que pour mourir luimême. Plein de ces désolantes idées, mon cœur était abattu, et s'adressait tout bas à Dieu, que je venais de retrouver, et qu'à peine connaissais-je encore. Je lui disais : Que dois-je faire? Que vais-je devenir? J'avais sur une table un livre, et l'on m'avait dit que, dans cet excellent livre, je trouverais souvent la réponse à mes pensées. Je l'ouvre au hasard, et je tombe, en l'ouvrant, sur ces paroles : Me voici, mon fils; je viens à vous, parce que vous m'avez invoqué. Je n'en lus pas davantage : l'impression subite que j'éprouvai est au-dessus de toute expression, et il ne m'est pas plus possible de la rendre que de l'oublier. Je tombai la face contre terre, baigné de larmes, éloufTé de sanglots, jetant des cris et des paroles entrecoupées. Je sentais mon cœur soulagé et dilaté, mais en même temps comme prêt à se fendre. Assailli d'une foule d'idées et de sentiments, je pleurai assez longtemps, sans qu'il me reste d'ailleurs d'autre souvenir de cette situation, si ce n'est que c'est, sans aucune comparaison, ce que mon cœur a jamais senti de plus violent et de plus délicieux; et que ces mots : Me voici, mon fils! ne cessaient de retentir dans mon âme et d'en ébranler puissamment toutes les facultés! » Que de grâces cachées renferme un livre, dont un seul passage, aussi court que simple, a pu toucher de la sorte
une âme longtemps endurcie par l'orgueil philosophique!
Quel est donc ce livre, si puissant et si fécond que nonseulement il renferme des pensées propres à toucher une âme, mais qu'il est encore tellement rempli d'admirables conseils pour toutes les circonstances de la vie, que, en quelque position qu'on se trouve, on ne le lit jamais sans fruit?
Encore une fois, quel est ce livre? Est-il sorti d'une main d'homme?
Oui, « c'est le plus beau qui soit sorti de la main des « hommes, puisque l'Évangile n'en vient pas! »
C'est Fontenelle qui répond ainsi.
Ce beau livre fut écrit dans une solitude, et, tout d'un coup, comme le Nil, il épancha ses ondes fertilisantes sur tous les déserts du monde; mais, comme le J\il aussi, il cacha sa source et ne manifesta point son origine.
On a fait des recherches immenses pour découvrir le nom d'un pauvre solitaire du treizième siècle. Qu'estil résulté de tant de travaux? Le solitaire est demeuré inconnu, et l'heureu-'e obscurité oh s'écoula sa vie a protégé son humilité contre notre vaine science.
Ainsi, les splendides cathédrales du même siècle jetaient dans les airs leurs ogives hardies, et s'élançaient, comme une hymne de pierre, vers l'Eternel, sans que l'ouvrier sublime consentît à signer de son nom les bases où son cœur l'avait assise.
Ce livre, que toutes les âmes meurtries aux pierres du chemin, que toutes les vies déchirées sur leur route, ont pris, lu, relu et baisé, le lecteur l'a déjà nommé, car il n'y en a qu'un seul dont on puisse parler ainsi, en réveillant tous les échos de l'humanité...
C'est V Imitation de Jésus-Christ.
Les quatre livres qui la composent ne pouvaient manquer d'attirer Lamennais.
Nul peut-être, mieux et plus que ce grand souffrant, n'a recherché, goûté, senti et fait partager, comme lui, ce calme ravissant, cette paix inexprimable qu'on éprouve en les lisant avec une foi docile et un humble amour.
«Il semble, disait-il, que les bruits de la terre s'é- (( teignent autour de nous. Alors, au milieu d'un grand « silence, on n'entend plus qu'une seule voix qui parle da « Sauveur Jésus, et nous attire à lui comme par un charme (c irrésistible. L'àme transportée aspire au moment où se « consommera son union avec le céleste Époux. Et l'esprit « et l'Époux disent : Venez ! Et que celui qui écoute dise : « Venez! Oui, je viens, je me hâte de venir. Ainsi soit-il. « Venez, Seigneur Jésus * ! »
Mais ce livre mystérieux exige, — qu'on ne s'y trompe pas ! — il exige, comme autrefois les profondeurs sacrées où la Divinité abritait ses oracles, il exige, comme le buisson ardent l'exigea de Moïse, qu'on secoue, avant de l'approcher, la poussière du chemin.
C'est Lamennais encore qui nous l'apprend. Écoutons-le, et qu'on me pardonne d'insister sur ces choses de la vie mystique, sans lesquelles nous n'aurions point pénétré dans l'intime du grand homme. Écoutons-le, et songeons, en l'écoutant, que celui qui parle était accusé, à ce momentlà même, de n'avoir rien de ce qui fait l'homme vertueux.
^^ L'Imitation, dit-il, demande un cœur préparé. On « peut, jusqu'à un certain point, en sentir le charme, on
' Lamennais, Imil. de J.-C , Préface.
(( peut l'admirer sans qu'il résulte de cette stérile admira- « lion aucun changement dans la volonté ni dans la con- (( duite. Rien n'est utile pour le salut que ce qui repose «sur l'humilité. Si vous n'êtes pas humble, ou si, au (( moins, vous ne désirez pas le devenir, la parole tom- « bera sur votre âme comme la rosée sur un sable aride. « Ne croire que soi et n'aimer que soi, est le caractère de «l'orgueil. Or, privé de foi et d'amour, de quel bien « l'homme est-il capable? A quoi lui peuvent servir les « instructions les plus solides, les plus pressantes exhorta- « tions? Tout se perd dans le vide de son âme, ou se brise <c contre sa dureté. Humilions-nous, et la foi et l'amour '( nous seront donnés; humilions-nous, et le salut sera le « prix de la victoire que nous remporterons sur l'orgueil. « Quand le Seigneur voulut montrer, pour ainsi dire, aux « yeux de ses disciples, la voie du ciel, que fil-il? Jésus, « appelant un petit enfant, le plaça au milieu d'eux, et dit : « En vérité, je vous le dis, si vous ne vous convertissez, (( et ne devenez comme de petits enfants, vous n'entrerez « point dans le royaume des cieux. »
L'Imitation de Jésus-Christ attira Lamennais.
Il la lut, la relut, la médita, et, un jour, irrité par l'infidélité et l'insuflisance de tous ceux qui avaient eu la prétention de faire passer dans notre langue ce style si pénétrant et si plein d'onction que l'original lui présentait, il prit son cœur à deux mains, et de ce cœur pénétré par une longue étude du sublime chef-d'œuvre, il le traduisit en français, ou plutôt, en conservant ce qu'il y avait de bon dans les traductions anciennes, il essaya, comme il le disait modestement dans sa Préface, de reproduire plus fidèlement quelques-unes des beautés de ['Imitation.
Lorsque Lamennais fut tombé, l'anathème porté sur ses œuvres philosophiques et sociales sembla devoir envelopper tout l'ensemble de ses écrits. Seule, son Imitation continua de s'imposer à l'admiration de tous.
Nul ne songea à tirer des mains des fidèles cette Imitation de Lamennais, dont on a pu dire :
« Ce livre, admiré par les plus beaux génies, attendait « encore quelqu'un pour le traduire. M. de Lamennais a fait « disparaître la différence qui existait entre l'original et les « traductions antérieures. Il a joint à chaque chapitre des « réflexions qui semblent de^ post-scriptum de l'auteur '. »
Il me serait infiniment doux, non-seulement pour le besoin de ma thèse, mais pour le charme intrinsèque qu'elles renferinent , de citer ici quelques-unes de ces Réflexions, qui semblent des chapitres oubliés par l'auteur et retrouvés par le traducteur.
Je ne m'en console que par l'assurance que ce livre, vulgarisé par centaines de mille exemplaires, se trouve entre toutes les mains.
Au soir de sa vie, le malheureux auteur de ces Réjlexions, que je n'hésite pas à placer sur le même pied que les Elévations de Bossuet, sortait volontiers de cette réserve habituelle dont j'ai parlé, pour répondre, quand on lui demandait quel était son meilleur ouvrage?
— C'est mon Imitation!
C'est M. Sylvestre de Sacy qui l'a dit, avec l'autorité de son expérience en ces matières :
« Le temps a déjà terni le reste des OEuvres de Lamennais, malgré le talent de l'écrivain. Ce qui est écrit pour la
' SxLisis, Mémorial catholique, t. IV, p. 279.
circonstance passe avec la circonstance. Le temps emporte ce que le temps seul a fait naître. M. de Lamennais n'a peut-être imprimé son génie d'une manière durable que sur ces modestes réflexions qu'on lira toujours, parce que le cœur y parle au cœur. Le talent même de l'auteur y a je ne sais quoi de plus parfait et de plus attrayant. C'est le chef-d'œuvre de l'écrivain, non moins que le chef-d'œuvre du prêtre', n
Dieu le récompensa d'avoir versé là toute son âme.
Ruiné par des spéculateurs malhonnêtes, ayant rompu avec les amis de la veille et peu assisté par les amis du lendemain, Lamennais, sur la fm de sa vie, était pauvre. Ses ouvrages en librairie ne se vendaient plus, et ses journaux perdaient plus qu'ils ne rapportaient. Un seul livre se vendait toujours, et, par les produits de cette vente ininterrompue, donnait le pain matériel àcet homme, qui avait nourri du pain de Tesprit trois générations humaines^.
Maintenant, il me faudra me hâter, car ce qui me reste à dire des œuvres ascétiques de Lamennais aurait demandé une étude spéciale.
' s. DE Sacy, Journal des Débats, 31 décembre 1864.
^ Ce passage a soulevé une assez vive polémique dans les journaux en 1884. M. le chanoine Genîhon y a, croyons-nous, mis fin en apportant le témoignage d'un survivant de l'École de la Chesnaie, témoignage corroboré par M le chanoine Houet, duquel il résulte que, malgré ce qu'il a pu en être dans le principe, c'est bien Lamennais qui est l'auteur de V Imitation actuellement publiée sous son nom.
C'est lin de ses plus jeunes disciples qui l'a raconlc, au lendemain de son arrivée à la Chesnaie :
« J'ai vu M. Féli au petit parloir. Ce petit parloir est comme celui de M. Bories : une chaise et une commode. M. Féli vous laisse défiler votre chapelet sans mot dire; puis, quand on dit : C'est tout, il prend la parole, une parole grave, profonde, lumineuse, pleine d'onction. Sa parole, comme ses livres de piété, est pleine d'Écriture sainte, merveilleusement fondue dans son discours. Elle lui donne une grande douceur; il nous aime comme un père, nous appelant toujours « mon fils ». Hier, quand le dernier venu d'entre nous arriva, il était dans la joie de son âme. « Notre petite famille augmente », me dil-il, et il m'embrassa de tendresse et de joie '. »
Comme toutes les grandes âmes sacerdotales, Lamennais a beaucoup aimé la jeunesse et l'enfance.
L'enfant, c'est l'humanité dans sa fleur.
Le jeune homme, c'est l'humanité dans son plus bel éclat.
Pour l'enfance et la jeûnasse, il a écrit un livre ravissant qui, sous sa forme et son lifre définitif de Guide du premier âye, faisait l'admiration de l'évêque d'Orléans, un bon juge en ces matières.
On aime encore à lire ce petit ouvrage, oi!i le grand écrivain descend des hautes sphères de l'intelligenc pour se faire petit avec les petits, pour prendre le ton de la plus ravissante simplicité, et reproduire, dans toute leur vérité naïve et forte, les entretiens d'une âme d'enfant avec le Dieu qui l'a créé.
' M. DE G'JÉRix, Lettre du 25 décembre 1832.
Mais comment aimer l'enfant sans aimer les mères?
On ne l'ignore pas, et on l'a souvent répété : INi Lamennais ni Lacordaire n'aimaient à s'occuper de la direction des femmes.
Lamennais surtout avait, pour ce ministère délicat et périlleux, une sorle de répulsion. Dans toute sa correspondance, il est, pour les femmes, d'une sévérité inouïe : il déclare, ^ je supplie mes lectrices de me pardonner de répéter cette hérésie, la pire peut-être de celles que s'est permises notre héros, — il déclare n'en avoir pas rencontré une seule qui fût capable de suivre un raisonnement pendant un demi-quart d'heure; il croit les expliquer suflisamment par la vanité et la légèreté. Sa manière scolastique de prendre les choses ne lui laissa point apercevoir comment les femmes, par des voies à elles connues, arrivent, comme on l'a finement observé', à tout comprendre, non selon les principes, mais selon un tact fin et sûr.
Mais, pour l'amour des enfants, il pardonna aux mères, et il composa, à leur intention, une Bibliothèque des dames chrétiennes, qui n'a point été surpassée, malgré bien des tentatives.
Les âmes pieuses lui doivent encore un recueil précieux
' E. Renan, Essais de morale et de critique (M. de Lamennais), p. 197.
OÙ il a réuni les prières les plus louchantes que la piété chrétienne ait formulées. Il l'intitula Journée du Chrétien, et ce livre, depuis si répandu, renferme bon nombre d'inspirations où respirent le génie et la piété de l'auteur. Une traduction des Evangiles et la réédition de plusieurs ouvrages ascétiques antérieurs, mais accommodés aux besoins du temps présent, complétèrent, à de rapides intervalles, la bibliothèque pieuse de Lamennais. Il s'interrompait volontiers de ses œuvres de polémique et de philosophie, sachant bien, comme nous l'avons dit, que le cœur est le meilleur des repos pour l'esprit.
Les âmes se groupaient ainsi de toute part autour de cette parole. Les enfants et les mères, les jeunes hommes et les cœurs désenchantés, les incertains de leur voie et les parfaits, les hommes du monde et les voix du cloître demandaient à ce prêtre vénéré la direction et l'aliment de leur vie.
Bien plus, un jour, on vit se renouveler pour lui le miracle de l'Epiphanie. Ce ne furent plus des individualités ou des catégories d'hommes qui réclamèrent sa parole directrice et lumineuse. On vit se lever les nations, et un peuple vint, qui frappa à la porte de la Ghesnaie.
Un jour, les messagers de ce peuple, malheureux et fidèle, se présentèrent à Lamennais.
Il les pressa longuement sur son cœur ; il ouvrit toutes
larges les portes de son âme, pour qu'ils vissent que ce cœur de prêtre, semblable au cœur des hommes vraiment apostoliques, était grand comme le monde. Puis, de ses lèvres harmonieuses tomba, pour endormir cette douleur qu'il avait sondée, un hymne magnifique, que l'admiration reconnaissante d'un peuple persécuté a inscrit à la meilleure page de ses actes de martyre.
Hymxe a la Pologne.
« Dors, ô ma Pologne, dors en paix dans ce qu'ils appelv lent ta tombe : moi, je sais que c'est ton berceau.
(( Lorsque, délaissée, trahie, rendue de fatigue, épuisée « de combats, ton front pâlit, tes genoux chancelèrent, ils « tressaillirent d'une joie féroce el poussèrent un long cri, « un cri sauvage, aigu, comme le cri de l'hyène qui, la « nuit, faisait frissonner le voyageur sous sa tente.
« Dors, ô ma Pologne, etc.
« Tels que ces chevaliers qui sommeillent, revêtus de « leur armure, sur les vieux tombeaux, le géant était là, « couché sur la terre : ils jetèrent sur lui un peu de cette « terre trempée de sang et dirent : Il ne se réveillera plus!
« Dors, ô ma Pologne, etc.
« Tes fils dispersés ont porté dans le monde les récits « merveilleux de ta gloire. Ils ont raconté comment, tout « à coup, brisant le joug de tes oppresseurs, tu te levas « semblable à l'ange que Dieu envoie, armé de son glaive, « pour punir ceux qui se rient de la justice; et le cœur des « tyrans s'est troublé.
« Dors, ô ma Pologne, etc.
LES OEUVRES AS CKT l O UE S DE LAMENNAIS. 155
« Puis, quand ils ont dit tout ce que virent tes yeux « avant de se fermer : l'indomptable courage des hommes, «l'héroïque fermeté des plus faibles femmes, l'ardeur M sainte des jeunes vierges, le dévouement religieux des « prêtres, les petits enfants mêmes se dégageant des bras « de leurs mères afin d'aller mourir pour toi, les peuples « émus ont baissé la tête et se sont mis à pleurer.
(( Dors, ô ma Pologne, etc.
« Tant de sacrifices, tant de travaux devaient-ils être « stériles? Ces martyrs sacrés n'auraienl-ils semé dans les ((Champs de la patrie qu'un esclavage éternel? En serait- « ce fait à jamais de cette patrie, vers laquelle encore se « tournent de loin les regards des pauvres exilés? Xeu « resterait-il qu'une fosse couverte d'un peu d'herbe? Oh! « dites-le, dites-le-moi!
« Dors, ô ma Pologne, etc.
« Le lâche a égorgé en tremblant les guerriers sans « armes; il a serré dans de vils fers leurs fortes mains ; il « a eu peur des femmes, peur des enfants mêmes, et « le désert a dévoré ceux qu'avait épargnés le glaive. « Pendant qu'ils s'enfonçaient dans la solitude, ou que 0 pêle-mêle on les jetait dans les abîmes de la terre, les « murs des temples s'écroulaient sur les autels ensaa- « glantés.
« Dors, ô ma Pologne, etc.
« Qu'entendez-vous dans ces forêts? Le murmure triste « des vents. — Que voyez-vous passer sur ces plaines? « L'oiseau voyageur, qui cherche un lieu pour se reposer. <( — Est-ce là tout? — Non. — Je vois une croix! — « Tournée vers l'Orient, elle marque le point où le soleil
« se lève : et sur le soir soupirent auprès des voix douces « et mystérieuses.
« Dors, ô ma Pologne, etc.
« Regardez!... sur son front pâle, mais calme, est une « confiance impérissable, sur ses lèvres un sourire léger. « Qu'a-t-elle aperçu dans son sommeil? Serait-ce un vain « rêve, qui la trompe en fuyant? Non; la Vierge divine, « qu'elle proclame sa reine, est descendue d'en haut : elle « a posé une main sur son cœur, et, de Tautre, écartant le « voile de l'avenir, la Foi, debout derrière ce voile, lui a « montré... la Liberté.
« Dors , ô ma Pologne , dors en paix dans ce qu'ils (' appellent ta tombe : moi, je sais que c'est ton berî ceau!... »
Quel souffle! quelle poésie! quels accents! Ah! cet homme est grand d'une incomparable grandeur, et, quand il va déployer son étendard, tous les peuples accourront, enivrés, fanatiques, enthousiasmés. Sur l'étendard, il a inscrit un mot plein d'audace et de fierté. Il le livre à tous les vents du monde, et le monde applaudit à ce mot que le grand agitateur lui a jelé : VAvenh\'
Nous allons raconter cette histoire.