PRÉFACE
Ce travail a ponr origine une thèse de doctorat èB-lettres, présentée à l'Université de Fribourg (Suisse). Depuis que je l'ai entrepris, Lamennais a été l'objet de nonnbreusca publications : durant c<;a trois dernières années, une quinzaine de revues ont publié des articles relatifs au grand écrivain ou des lettres de lai, et à partir de septembre 1904, il ne se passe guère plas d'un mois sans qu'oa nous apporte sur son compte des renseignements nouveaux et des documenta inédits (1).
Deux mennaisiens même ne se sont pas contentés d'étudier en quelques pages un point spécial de sa vie ou do son œuvre :
(I) Cr. youvslle Revue rétrotpective, 10 août et 10 novembre 1903; Revue de Fn'Aoïtrg, janvier et février 1904 ; Revue latine. 25 septembre et 2S octobre 1904 ; Revue du monde catholique. 15 décembre 1904 : Revue de Pribmirg, février 1905 ; Revue de Uretagne, mars 1905 ; Revue des Deux- Mondet, 1" avril 1905 ; Quimaine, 16 avril tt 1" mai 1905 ; Revue de Paris, 15 mai et 1" juin 1905 ; Revue de Belgique, juin 1905 ; Revue d'histoire lùtérairt de la France, avril-juin 1905 ; Revue Bleue, 29 juillet, 5 et i2 août 1906 ; VHertnine, 20 août, 20 septembre, 20 octobre el 20 novembr« 1005 ; Revue des Deux-Mondes, 15 octobre et 1" novembre 1905 ; UefiMÙi, 24 nofembre et 1" décembre 1905 ; Zeitschrilt fiir franzôsischt Sprache und LitUralur, 20 décembre 1905 ; Revue /a<ine, 25 janvier 1006; Revue d$ Fribourg, janvier 1006 ; Annalei dt Philosophie chrétiennt, mars 1006 ; Quintaine, 16 juin 1906.
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M. l'abbé Boutard a publié, en 1U05, la première partie d'ime étui!e d'ensemble (i) qu'il est en train de poursuivre dans la Qnimaint (I), et M. Ohriatian Maréchal, après ses deux intéressantes publications, Im clef de « Volupté « (3), en 1905, Lamennais et Victor Hugo d), en 19u6, vient d'éditer un ouvrage de Lamennais que l'on croyait perdu, VEssaitTun tysième de /ihilosophie catholique {3). Il annonce une élude sur Lamennais et Lamartine en allendant an livre plus considérable : Lamennais et le Christianisme social qui paraîtra en même temps que sa BtiliograiMe générale et critique des truvres de Lamennais contenant les variantes des manuscrits et de toutes les éditions. De son c6té, M. Victor Giraud nous fuit espérer, sur Lamennais, ton œuvre et son temps, un travail qui promet d'être de très longue haleine (S). M. Roussel enfin, l'auteur du Lamennai* d'après des documents inédits (1), se propose de publier tout ce qu'il a recueilli d'intéressant depuis l'apparition de cet ouvrage. Avant que tous ces volumes aient vu le jour, bien des travaux de détail auront sans doute paru. Il faut signaler entre autres la publication prochaine des notes manuscrites de Lamennais en marge d'un exemplaire de Rousseau. M. Roustan doit donner, dans la fievue de Lyon et du Sud-Ouest, des lettres de Lamennais.
(1) Lamennais, sa rie el ses doctrines. La renaistanee de l'ultramonla' niime. Paris, Perrin, 1905, in-8.
(2) Voir le n« du 16 juin 1906.
(3) Paris, Savaèle, 1005, in-8.
(i) Paris, Savaète, 1906, in-8.
f5) Paris, Bloud, 1906, in-l2.
jG) « Il y aurait, nous dit M. Victor Giraud, il y aurai ta écrire, sur Lnmennais, son ceuvre et son temps, un livre qui serait, qui pourrait être tout au moins, pour notre xix' siècle français, ce qu'est l'admirable Port-Royal de Sainte-Beuve pour le xvii° : un livre ijui, on môme temps qu'une étude d'histoire littéraire, serait U[ie étude de psychologie et d'histoire religieuses... Ce livre, je voudrais, je n'ose dire l'écrire, do moins l'essayer el l'ezquisser quelque jour. » {Revue latine, du 25 septembre 1904, p. 540).
(7) Rennes, Caillière, 1892, 2 vol. in-12.
D'antres lettres sont actuellement communiquées à la Revue latine (i). Un lecteur avisé le disailavec raison l'autre jour : « Nous oe noos lasserons jamais de voir paraître les inédits do Lamennais (2) I).
Des raisons sérieuses expliquent, je crois, la faveur dont jouit Lamennais auprès de nos contemporains. On s'apercevait que son ioQaence, consi lérable de son vivant, est encore loin d'être épuisée aujourd'liui. Au moment où la séparation de l'Ët^lise el de l'Ëlat, préconisée dans l'Avenir en 1830, est un fait accompli, le nom de Limennais "^e trouve naiurellemenl lié à des préoccupations actuelles : les enseignements qu'il nous donne sont moins que jamais négligeables ; il eut en eiïet le don de prophétie ; ses intuitions politiques ne parurent insensées qa'fi ceux qui n'ont pas SD ou voulu porter aussi loin leurs regards ; et si ses idées furent inapplicables en leur temps, c'est parce qu'elles devaient s'adajiter exactement au nôtre. Lamennais eut le mérite de comprendre que le régime de la séparation était conforme k la logique des choses, de même que le système démocratique dans la société civile, ou la doctrine de l'infaillibilité dans la société religieuse. Il y a des courants qu'un ne remonte pas, des changi^menls dont il nous fuul admettre la légitimité, si nous voulons, par notre action, les
(Ijl'oi moi-même entre les mains des inédits intéressants que J'espt'-re publier un jour : unecentuinc de leltrea de Lanieniiais à Benoll- Cbâmpy, écrites entre lt29 cl 1863 ; —une douzaine de lettres de Buranger à benolt-Cliampy où il est fort souvent question de Lamennais; — on article de Benoll-Ch&ropy fort curieux et très juste de ton intitule : Souvenin ^ur la mort de .V. de Lanunnaii ; — les maiiuscriti autographes des Affairei de home ; des Ifaux de l'Egtist et de la Société (1836 1837} ; des Discussiom critiques et ptniées diverses sur la religion et la philosophie (1811); eolln des Amschaspandi et Uurvands (lS'i3), daoï lesquels on peut releter des corrections, qui ne man<iuoot pas d'intérêt (Cf. p. 2-2, n. 2).
(2J M. l'abbé Bré.mond, dans les Annali-s de philosophie chrétienne, juin 1906, p. 317.
rendre salutaires. Ces idées que suggère loule étude sur Lamennais, noua n'osons pas croire qu'il soit superflu de les méditer en noire temps. Son CEUvre appartient donc à la « littérature vivante f , il est de ceux qu'on doit étudier attentivement, minutieusement môme. C'est ce que j'ai tenté de Taire, en m'attachant à la période la pins négligée jusqu'à ce jour, mais non la moins importante, car, à ce moment unique, on découvre ses tendances primitives, que les circonstances n'ont pu encore altérer.
Maibeureusement, pour les vingt-cinq premières années, les renseignements sérieux et précis nous font trop souvent défaut : la crise senlimcntale et la période mondaine, la première communion et la crise religieuse restent des points obscurs dans la vie de Lamennais. Nous savons les choses en gros, mais les détails manquent, les détails admissibles du moins, car, selon l'usage, l'imagilion est venue en aide i la curiosilë, et l'on n supposé ce qu'on désirait connaître. Il fallait donc tout d'abord déblayer le terrain et <t déromancer > l'Iiisloire. Cette besogne n'est pas aussi ingrate qu'elle le parait toui d'abord : car s'il est parfois pénible d'avoir à reléguer dans le domaine delà légende de jolies anecdotes ou des fantaisies poétiques et gracieuses, eu revanche, on éprouve une joie sensible à détruire de misérables contes, dont la platitude solennelle rachète mal l'insigninance. Après avoir accompli celte lÂclic toute négative, quand on se demande par quoi remplacer ce qu'on a détruit, la question ne laisse pas d'être embarrassante. Des scrupules qui font grand honneur à sa délicatesse morale ont empêché Lcmennais d'écrire ses mémoires. Or, aucun document du dehors n'a la valeur des souvenirs intimes, car, s'il est juste de se défier d'un homme qui nous fait sa propre histoire, on conviendra cependant qu'il a chance de la connaître mieux que personne. Quelque imagination que Rousseau et Chateaubriand aient déployée au service de leur amour-propre, ils n'ont pas inventé de l iules pièces les Confeaiom et les Mèmoiret d'outre-tombe. Leurs ftnlaisies partent du réel. Leur manière même de l'altérer les trahit
et nous le livre. Mais Lamennais, il nous l'a dit, à défaut de mémoires, nous a laissé sa correspondance, c'est là qu'on doit la troorer.
Seulement, les lettres qu'il a pu écrire avant 1809 ne nous sont pas parvenues (1). Devons-nous, pour éclairer la période antérieure, chercher des renseignements épars à travers sa correspondance ' tout entière ? Une pareille entreprise parait à première vue bien vaine : Lamennais avait horreur, nous le savons, de se mettre en scène et de revenir sur le passé (2). La m^me discrélion qui l'a empêché d'écrire ses Mémoires explique la réserve qu'il observait en présence même de ses amis intimes. Ainsi nous aurons beau faire, son passé restera impénétrable. — A cela il est facile de répondre que, si Lamennais n'a pas eu l'intention de nous renseigner, il a pu le faire, sans le vouloir. De brèves allusions, des aveux, des regrets involontaires ne sont pas moins 6igQi[icatifs, parfois, que les plus longs récits. Certains mots, revenant sous sa plume, toujours les mêmes, à de longs intervalles, attestent chez lui une disposition permanente que, sans ses lettres, nous n'aurions pu que deviner. Les présomptions font place alors aux certitudes.
On a prétendu par exemple que Lamennais devint sombre et moroie dans sa vieillesse, après et par suite de sa défection. Or. telle lettre écrite en 1819, indique quel fol l'étal de son àme c douloureuse », depuis sa première enfance (3). Nous apprenons de même que sa tristesse ne fut pas le résultat de ses réflexions philosophiques ou la conséquence d'une attitude littéraire, mais que les racines en sont pins profondes, qu'il était né u avec une plaie au cœur ». et quand il dit enfin, en 1830 : « Je ne crois pas, depuis cinquante ans, avoir passé en loul la valeur d'une année
(t) Sauf deux. La plus aocienne, qui est fort importaule (cf. p. 63), est dat^ du il janvier 1S06.
(2) FoRouBs, Œuvres poithumet de F. Lamennaù, correspondance, Paris, Didier, 18C4 (2' éd.), 1. 1, p. 5.
(3) a. plus loin, p. 43.
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Bans souffrir (i) », nous avons la preuve que depuis longtemps la maladie l'a rendu incapable de réagir contre ses nerfs qui le dominent et le mènent. Par là, des lacunes peuvent être, sinon comblées, du moins réparées dans une large mesure : ainsi, nous ignorons les faits qui précédi renl sa conversion, mais les réflexions qui l'acheminèrent k la foi, ses lettres à Moorman, écrites dix ans plus tard, nous les font connaître. De l'amnur qu'il ressentit, dit-on, dans sa jennesse, il est regrettable que nous ne sachions rien. L'essentiel pourtant n'est-il pm de comprendre quels furent les besoins profonds de son cœur et quel genre de vie pouvait le mieux les satisfaire? Or, quand nous ie voyons écrire le 21 décembre 1850, & une dame exilée loin de son pays, mais vivant au milieu des siens : c Remerciei Dieu de n'être pas condamné à ce qu'il y a de plus dur dans la vie humaine, vieillir seul (9) a ; lorsque dans une lettre datée du lendemain il s'écrie : « La vie humaine n'a qu'un printemps, et encore ne sais-je ce qu'il est, je ne l'ai connu que par ouï-dire {3) >< ; si nous nous rappelons qu'une espèce d'hymne désespéré antérieur de vingt ans au moins se terminait par ces mois : « Laissez pleurer ceux qui n'ont point de printemps » (4), ces rapprochcmenis ne jetlenl-ils pas un jour inattendu sur l'&me de Lamennais et n'apercevons- nous pas mieux alors la cause profonde du déchirement qu'il éprouva en i816, lorsqu'il se sentit engagé irrévocablement dans une voie qui le condamnait à u vieillir seul n ?
Voulant vérifier des hypothèses à l'aide de semblabicH concordances, j'ai clé amené à dépouiller la vaste correspondance de Lamennais. Il a semblé que ce second travail compléterait le premier
(1) Lettre à Aleiis Gérard, du 2i août 1850 {Revue Bkue, 5 août lOOa, p. 163).
{2) Lettre inédite.
(3; Lettre à Alexis Gérard, du 22 décembre 1950 {Revue RIeue, 12 août 1905. p. 199).
(4) a. plus loin, p. 39-40.
et pocrrait rendre service à tons les mennaisieos. J'ai donc classé d'après l'ordre chronologique tontes les lettres que j'ai pu retrouver en donnant des extraits ou des analyses de celles qui sont dispersées dans divers ouvrages, revaes on journaux. En examinant la Bibliographie qui précède cette liste, des lecteurs mieux informés en apercevront aisément les lacunes. Je leor saurai gré de bien vouloir me les signaler. J'espère qu'ils me pardonneront les erreurs que je n'ai pu manquer de commettre au cours de ces pages. En attendant, je m'empresse de remercier tous ceux qni, par des indications précieuses, ont facilité ma tâche. Sans parler de M. Victor 'Ciraud, qui a guidé mes premiers pas, je suis particulièrement redevable à BIH. Alfred Roussel, Maurice Hasson et Christian Maréchal. Si imparfait que soit mon travail, il l'eût été, sans enx, bien davantage. Je suis donc heureux de pouvoir leur témoigner ici toute ma gratitude.
ÂNATOLÏ PSOGÈRR
Friboorg, le 26 juin 1906.