LES SOURCES
Les BOurcFS de la biographie de Lamennais sont pauvres et médiocres pour la période qui comprend les vingt-cinq premières années de sa vie (1782-1807) (1). Au lieu de mémoires, de souvenirs personnels et de lettres, on n'a que de courtes notices écrites sons l'empire de préoccupations peu scientifiques ; car, de leur vivant comme après leur morl, les hommes passionnés passionnent ceux qai les approchent; ils ne trouvent que des adversaires acharnés uu de chaleureux partisans et ils espèrent en vain que
(1) Biographie det Malouins célèbres, nés depuii te xv* tiicle jusqu'à nos joun, précédée d'une notice historique sur la ville de Samt-Malo depuis *or\ origine, par Fg. P.-B. Ma>et, prélre, chef de l'institulion delà même ville. Sainl-Malo, 1824, in-8 p. 214-2W. B. N. : L25n; 121.Manel parle d'une Biographie des hommes i<ivants qui a, dit-il, » marqué d'avance la place que les Lamennais occaperoat dans l'histoire ".Le tome IV de cet onvrsfçe est de 1813 et Lamennais n'y ligure pas.
Piéiumé analytique de l'essai sur l'indil]erencc en matière de religion, prétenté en forme de discours et lu dans une société de Gens de lettres, précédé d'une notice sur M. de Lamennais, orné de son portrait et du fac-tU mile de son écriture. Monipellier, A. Virenqae, 1828, in-lS. L'auteur déclare qu'il a utilisé les meilleures biographies. B. N. : D 50358.
Biographie universelle et portative des Contemporains, ouvrage publié aoaa la direction d'Alph. Rabbe, Paris, Levranlt, 1834, in-S, t. III, p. 565, 567. B. N. : G 27905.
Qaérard, dans sa Notice bibliographique des ouvrages de M. de La Menaais Parie, 1849, in-8, p. 108. B. N.8'0 H9<> (extraite des Supercheries litttfraires oitéts), signale un article de l'abbé Gerbet qui aurait paru en 1828 : du
la justice s'assoira sur leur tombe (1). Leur souvenir aufût à rallumer des passions t^leinlea changeant leurs historiens en apologistes ou en accusateurs. Dès que l'on parle d'eux, on perd la liberté d'esprit nécessaire pour les juger ; soit qu'on désire venger leur mémoire de calumnies indignes, soit qu'on veuille se garder d'an enthousiasme iadiscret, on songe plus à louer ou à blâmer qu'à bien connaître. Alors même qu'ils n'apportent que des faits, les biographes les mieux placés pour être exactement inTormés ont un style qui nous met en défiance. Il Taut noter cependant que ce ton déclamatoire qui nous surprend est leur ton habituel, et l'on n'en doit rien conclure contre leur slucérité. Souvent c'est la manière seule dont ils nous présentent les choses qui leur 6le de la vraisemblance et leurs récita deviennent plausibles quand on a pris soin de les transposer.
Tous, heureusement, ne sont pas dans le même cas. Sainte- Beuve, en effet, publiait dans la Revue des Deux-Mondes (2), le 1" février 1832, un article biographique qui oITre de sérieuses garanties d'exactitude. Il était alors très lié avec Lamennais qui croyait voir en lui un ami et presque un disciple (3) ; et c'est de
Nécrolcgt et du Biographe réanit, t. II, p. 179. Or, je uo trouve qu'un Biographe pour l'année 1828 et où il n'y a pas d'article de Gerbet. Eu reTaoche, à la p. 179, dans te Biographe el le Nécrologe réunit faisanl suite à toutes tes biograpliies publiées par A.-E., Le M... ancien magistral (a" du 13 janvier 1835), se trouve uo article sur Lamennais signé Paillet (de Plombières).
(1) u ... Au reste, si la haine, la colère, l'injuTe poursuivent pendant sa vie l'homme qui ne connut que le Juste et le Vrai, la jusLice s'assied sur SB tombe. » Lettre de LamenDaii citée par Fohgues, Œuvres posthumes de Lamennais (2* édition), 1864, t. 1, 139. L'écrivain exprime la même idée avec une nuance d'amertume plus prononcée, quand il écrit, le 28 novembre 1836 : i< La justice vieot pourtant, mais jamais sa voix ne retentit que sur un tombeau. » Wm.lzradzl, Confidences de Lamennais (1886), p. 124.
(2) P. 359-380. L'article a été recueilli dans les Portraits contemporains, éd. définitive, 1, 198-230.
(3) Sur les relations de Sainte-Beuve et de Lamennais, il faut oonsalter, outre les nombreux passages oiiSainle-Beuve parle de Lamennais,
l'abbé Jean-M'irie, frère de l'écrivain, qu'il tenait ses renseignements (1). Il l'affirme, et nous en avons la preuve : il cite en edet une lettre de Féli à Jean qui fut publiée dans la suite par Ange Blaize (2). Noas marchons avec lai en terrain ferme, et, quand il ne contredit pas les autres biographes, on peut tenir pour certain ce qu'il avance. Son aulorilô est d'autant plus grande ici qu'il écrit avant qu'on puisse entrevoir la possibilité d'une défection de Lamennais, puisque celui-ci n'a pas encore été condamné. Si l'article
(cf. la table générale et analytique des Causeriei du Lundi, des Porlrailt de femmes el des Portraits Uuéraires, par A. Ch. Pibrrot, Paris, Garnler, celle de Port-Royal, par A. de Montaiolon, Paris, Hachette, celle des Prtmieri Lundis, des Portraits Conlanporains et des Nouveaux Lundis, par V. GiRADD, Paris C. -Lévy, et les lettres à Sainte-Beuve analysées dans Vitppendice du présent volume], le beau livre de M. G. Michaut, Sainte- Beuve avant les Lundis, Piris, Fonlerooing, t003, in-S, et l'étude si oapti- VBDie de M. C. Marëciial, intitulée La clef de Volupté, Paris, A. Savaète, l'.'05, in-8. Le premier semble croire que l'admiration inspirée par Lamennais à Sainte-Beuve aurait pu le ramener à la foi, quand survint la publication des A[}aires de /{om« {IS.36) qui le rejeta dans le scepticisme. C'est ce que Sainte-Beuve nous donnait à entendre lorsqu'à la fln de l'article qu'il écrivit à cette occasion il s'écriait : « Est-ce bien possible d'abdiquer brusquement de la sorte, et cela vous élait-ii permis? Bien n'est pire, 8actiez-le bien, que de provoquer à In foi les àmcs et de les laisser là à l'improviste, en délogeant. Rien ne les jette autant dans ce scepticisme qui voua est encore en horreur, quoique vous n'ayez plue que du vague à y opposer. Combien j'ai vu d'Ames espérantes que vous tentez et portiez dans votre besace de pèlerin, et qui, le sac jeté il terre, sont demeurées tgisaatei le long des fossés. L'opinion et le bruit flatteur, et de nouvelles ptmes plus fraîches, comme il s'en prend toujours au génie, font beaucoup oublier sans doute et consolent, mais je vous désigne cet oubli, dût n>on cri paraître une plainte I ^ Portraits contemporains, I, 265. Mais de l'argumentation très serrée de M. Maréchal il ressort que la sincérité de Sainte-Beuve dans ses rapports avec Lamennais fut de très courte durée, et qu'en laissant échapper cette plainte, il était soucieux avant tout de •e donner un beau rôle (Cf. Clef de volupté, p. 99-102).
(1) Portraits contemporains, I, 214.
(2) CEuvres inédites de F. Lamennais, Paris, 1866, I, 149.
était postérieur de quelques mois seulement, fât-il identique, ci devrait accueillir avec moiosde confiance le témoignage de Sainte- Beuve, car on pourrait le soupçonner de n'être plus assez calme rn parlant de Lamt^nnais, d'avoir « une pensue de derrière la tôle » et d'alte'rer les faits les plus reculés dans le temps pour expliquer comme ik l'avance sa dérection, car c'est là t'écueil quand on se reporte anx premières années du grand écrivain ; on les revoit au travers de toutes celles qui les suivent, et l'on est tenté de lire son avenir dans son passé, éliminant ainsi la part d'imprévu et d'accidentel que comporte toute existence. L'esemple du même Sainte-Beuve est à cet égard fort instructif. Il & consacré à Lamennais plusieurs articles (1), et, en 18CB, il revient sur la période qui nous intéresse, à propos de la publication des Œuvres inédites de F. Lamennais par Blaize (2). Il a commencé par lui dresser un piédestal, mais ensuite il s'efforce de l'en faire descendre, et, pour n amener » la chute de celui qu'il accuse de l'avoir égaré, il est près d'accepter des témoignages sans grande valeur qui sont de nature à rabaisser Lamennais, dès ses débats même, au niveau commun \i). Il est vrai que, depuis 1832 jusqu'en 1866, il n'apprit rien de nouveau sur la jeunesse de l'écrivain, ce qui fit qu'il admira en lui la volonté (4) qui est, de toutes les facultés, celle que le violent polémiste possédait au moindre degré ; et quand il pat connaître les documents essentiels, il n'avait plus, en abordant ce sujet, toute la sérénité qui eût convenu.
(i) I" février 1832, 1" mai 163S. 15 novembre 183(5, {fortraiti contemporains, I, J98-271), 23 septembre 1861 (Nouveaux Lundis, I, 22-43).
(2) 7 septembre el IV septembre 1808, Nouveaux Lundis, XI, 347-399.
(3) ■< Béran^sr qui, à plus de Irente ans de là, eut bien des confidences de Lamennais, a dit daas une lettre à un ami : « Vous nvez bien jugé la nature de son esprit. Mais savez-vous que, avec ce petit corps, il a été jadis un vert galant ; qae c'est pour s'arracher aux plaisirs sensuels qu'il a endossé la soutane. Savez-vous que cet extrait d'bomme était un ferrailleur redoutable 7 En elTet, toute sa vie devait être une longue ejcrime. • Nouveaux Lundis, XI, 351.
(4) Portraili Contemporains, I, 201-202.
Bien mieux informé cependant que tous ceux qui écrivirent du vivant de Lamennais, il n'a été démenti ni par Féli ni par Jean. Itobinet (1), au coclraire, est un témoin disqualifié qu'il ne faut consulter qu'avec une extrême prudence. Lamennais déclare, en effet, qu'il y a dans sa notice a des faits inexacts et même tout à fait faux » (3). Or, il n'a aucun intérêt & déprécier le travail de ce jeune homme qui l'admire et qui lui parait avoir < de belles et nobles qualités a, malgré des faiblesses jugées très sévèrement par Montalembert (3). Les auteurs des nombreuses notices ou des articles (4) qui se succèdent jusqu'à la mort de Lamennais [>aisenl leurs renseignements soit chez Sainte-Beuve, soit chez Kobioet, ou bien ils passent sous silence la jeunesse de l'écrivain (5).
(i) Études et Notice biographique sur l'abbé F. de Lamennais, par M. Edmond Robinet, Parie, Daubrée eL Cailleux, 1835, ïq-S, B. N. : L27n 11234.
(2) Eug. FoHODEs, Lettres inédites de Lamennais à Montalembert, p. 350.
(3) Id., ibid., p. 357.
(4) Germain Sahrut et B. Saint-Edmg : Biographie des hommes du jour, Paris, 1835, t. I. 2' partie, p. 175-183. D. N. : G 6659.
(Nobili, Aaaesio) Biografia deU'abati F. de Lamennais (Pesaro), 1835, ia-8.
A. -H. de Labate, Deuxième lettre à il. de Lamennais à l'occasion de son livre du Peuple, avec de nombreuses notes et suivie d'une notice biographique tw le même, Paris, Hivert, 1838, in-8, p. 40-51. B. N. : Inv. Ye 2525.
Galerie de la Presse, de la Littérature et des Beaux-Arts, 60* livraison de la I" série, signé M. R.. Paris, 1839, in-4.
(L'abbé B. Bahbixb) : Biographie du clergé contemporain par un solitaire, Paria, Appert, 1841, t. I, p. 145-180, B. N. : L 4 n ; 8.
Elias RaoNADLT, Procès de SI. F. Lamennais devant la Cour d'assise, à l'occasion d'un écrit intitulé : « Le Pays et le Gouvernement ». Relation complète... suivie d'une notice liiographique et littéraire sur U. F. Lamennais. Paris, Pagnerre. 1841, in-8, B.N. : L5i b3244. Abtadd : Encyclopédie des gtns du monde. Pari», Treuttei ; t842, l. XVI, p. 128-132 j Prolils révolutionnaires, 5 décembre 1848.
(5) Silveslre de Sacy : Affaires de Rome de M. de La Xennais. Journal
Plusieurs deB articles paras l'année de la mort de Lamennais en 1854 sont intéressants quoiqu'on y trouve peu de détails sur les premières années (1)-
Jusqu'en I85â, tous ces témoignages ne reposent que sur la tradition orale (2). Mais alors celui de Blaize, neveu de Lamennais, vient conDrmer le récit de Sainte-Beuve (5) -,^00 Essai Biographique contient en outre quelques pièces importantes, maisdont le nombre est plus petit que ne le faisaient prévoir le litre et les dimensions de l'ouvrage. Renan, pour écrire sa remarquable notice (4)
dts Débats, T jmWei iS37 [Variétés Litlérairei, no\iv. 6i„ ?a.Tis, Didier, 1861, in-12, t. II, p. 14-26).
Louis de Lomënie : Galerie dei Contemporains illustres par un homme de rien. Paris, A. René, 18iO, in-t2, t. I, p. 1-36. B. N : G 2.3746.
(1) Paulin, Lamennais, VlUustration, i mars 185i, t. I, XXIII, p. 141. U. RicAULT, Lamennais, Journal des débals, 23 mars et 6 avril 1854 {Œuvres complètes, Paris, 1859, t. III, p. 244-270).
Laurent Pichat, Laintniiais, Hevue de Paris, 1" avril 1854, p. 21.
V. de CiiALEMBERT, itf. de La Mennais, étude philosophique, Le Correspondant, 25 février et 25 novembre 1854, t. XXXllI, p. 724-742 et t. XXXV, p. 241-261.
C. Lahocbe Hébo.x : Biographie : Féli de Lamennais, Le Correspondant, 25 juin 1851, t. XXXtV, p. 370-326.
Eugène de Mihecourt : Les Contemporains ; L'abbé de Lamennais, Paris, Roret, 1854, petit in-18 B. N. : L2n 11765.
(2) A. RisPAL, Lamennais, sa vie, ses écrits. Le Correspondant, 25 mars et 25 mai 1855, t. XXXV. p. 826-854 et t. XXXVI, p. 226-249.
Léopold de Gaillard, Le Dante et Lamennais, Le Correspondant, 25 décembre 1855, t. XXXVII, p. 432-450.
Htppolyte Castille, Portraits historiques au xix' siècle. Lamennais, Paris F. Sarlorius, 1857 petit in-18. B. N. : G 20988-21092.
Aucun article n'est consacré à Lamennais dans Levot, Biographie Bretonne, Recueil de notices sur tous les Bretons qui se sont fait un nom. Vannes, Cauderan, Paris, Dumouliu, 1852-57, 2 vol. in-8.
(3) A. Blaize, Essai biographique sur M. F. de Lamennais, Paris, Garnier, 1858, in-8. B. N. : L27n 11238.
(4) Biographie universelle ancienne et moderne, Paris, Desplaces, s. d. in-8, t. XXIII, p. 63-81.
paroe dans la nouvelle édition de la Biographie Michaud, se servira de cet Essai et des No/es et Souvenirs publiés la même année en lête des Œuvres posthumes de F. Lamennais (1), éJilées par Forgnes. Celui-ci nous fournil des renseignements utiles dont il a le grand mérite de ne pas exagérer l'importance ; il sait peu de chose, dit-il, sur la jeunesse de Lamennais dont l'écrirain n'aimait pas à parler (2).
Des indications plus positives nous sont données par E. de la Goumerie, en 186S, dans l'introduction qui précède le recueil des lettres adressées à Mgr Brûlé par Jean-Marie de Lamennais, à partir de 1806, et par Féli à partir de 1809 (3).
Quant à l'opuscule de Peigné (4), écrit dans une très bonne in-
[{) E. D. FoRCUES, Œuvres posthumes de F. Lamennais, publiées selon le vœu de l'auteur, Correspondance, Paris, Paulin et Lo Chevalier, 1858, 2 vol. in-8, B. N. : Z 4963. Je désigne cet ouvrage par le nom de l'éditeur, Forgues, et je renvoie à la nouvelle édition, Didier, I8C3,D.N.: Inv. Z 52835.
Les priocipales études auxquelles donna lieu l'apparition de cet ouvrage soat celles de Sainte-Beuve (menlionnée plus haut p. G, cote 1) ; de PaÉvosT-PAnADOL, dans le Journal des Débals, 30 octobre et 5 novembre 1858 {Essais de Politique et de LiUéralure, i" série, Paris, M. Lévy, in-i2, 3* éd. p. 222-258); de Barbev d'Aurevilly, dans lo Pays, Journal de l'Empire, 15 décembre 1858 (Prophéten du Passé, Paris, Palmé, 1880, in-12, p. 305-330) ; de Caro dans ses Nouvelles Etudes morales sur le temps pr^iff;ii, Paris, Ilacbelte, 1861, in- 12, p. 205-247. L'arllclo de Renan, dans la Revue des Deux-Mondes, du 15 août 1857, paraît à l'occasion du volume suivant : E. D. Forgues, 'lEuvres Postkumes de F. Lamennais publiées selon le vœu de l'auteur, Mélanges philosophiques et politiques, Paris, Paulin et Le Chevalier, 1856, in-8, B. N. : Z 4963. Un article que je mentionne ici, mais qui a été écrit antérieurement est celui de Ch. Sainte-Foi (Jourdain) publié après sa mort dans la Remit du monde catholique, 10 janvier 1862, t. II, p. 437-448.
(2) Forgues, I, 5.
(3) Nantes, V. Forest et E. Grimaud, 1862, in-12.
(4) J. -Marie Peigné, Lamennais, sa vie intime à la Chênaie. Paris. Baehelin-Deaorenne, 1864, petit in-18, B. N. : L27n 11239.
tealion par un homme qui a pu élre biea informé, ce serait ane source excellenle si l'on y Irouvail autant de précision que d'éloquence (Ij.
En 1866, les pièces décisives voient enfin le jour (2) ; ce sont les lettres de Féli, adressées en grande partie, àl'abbé Jean, depuis 1809. Quelques lettres de M. des Saudrais à ses neveux (3) nous permettent de remonter jusqu'à l'année 1806; et enfin l'Introduction de Blaize complète les vagues et rares renseignements égarés dans les considérations générales qui encombraient son Essai Biographique.
A part les recueils de correspondances partielles qui n'intéressent pas directement la période que j'étudie, aucune source n'apparaît avant le Lamennais d'après des documents inédits (4) de M. Roussel, en 1892, suivi quelques années après de deux articles essentiels du même auteur, Lamennais à la Chênaie {1806-1815) (5), et Une
(1) I.'eau-forte de Slaal est placée en lèle du volume comme pour indiquer 1)1 ton de l'ouvrage : au-dessus du portrait de Lameonais, dont la main est appuyée sur des livres qui se trouvent être les Evangiles et les Paroles d'un croyant, on voitj à droite, l'écrivain errer dans une avenue plnalée de beaux arbres, le dos courbé, solitaire et pensif ; à gauche, au bord d'un étang, gît un grand cbéne déraciné, tandis qu'un aigle plane daos les airs.
(2) Œuvres inédites de F. Lamemuiit publiées, par A. Blaize, Paria, Oenlu, 1800, 2 vol. in-8, Les principales études suscitées par l'apparition de ce livre, outre l'article de Sainte-Beuve (cf. supra, p. 6, n. 2), sont celles de Scherer dans le Temps, Zl novembre 1860 {Etudes sur la littérature contemporaine, Paris, C.-Lévy, in-12, t. IV, p, 47-62 (de X. Eyma dans la Liberté, 29 janvier 1867, du P. Mercier dans les Etudes lieligieuset historitiues et liticraires, 13 juin et 15 juillet 1867, t. XII, p. 793-817, t. XllI, p. 195-223 ; d'A. de Lansade dans la Revue du monde catholique^ 10 juillet 1867, t. .XVIII, p. 665-695.
(3) Blaize, I, 2o-44.
(4) Rennes, Hyacinthe, Caillière 1892,2 vol. in-12. B. N. : L 27 n; 41540. Je renverrai à cette l'* édition, identique aux éditions ultérieures, sauf pour la pagination & partir de la page 282 du t. I; car les 2 premiers chapitres (p. 1-66) du t. II, sont devenus les derniers du t. I.
(s) Revue du monde catholique, juillet et août 1899, réimprimé dans
correspondance inédite des deux Lamennais (letlres adressées à Qaerret de 1811 à 1815) (1).
Enfin, en 1903, la biographie de Jean-Marie par leP.LaveiUe{2) ne nous fail pas seulement connailre le frère de Féli, ce qui déjà était très important, mais elle apporte quelques faits nouveaux sur Féli même et permet de se faire une idée exacte du milieu dans lequel les deux frères ont passé leur jeunesse.
On peut donc distinguer quatre périodes qui permettent de flxer la valeur relative, an point de vue documentaire, des travaux relatifs ù la biographie de Lamennais.
Durant la première période, qui s'étend jusqu'à la mort de Lamennaiâ. en dehors du premier article de Sainte-Beuve, nous ne possédons que des renseignements vagues et suspects.
Entre 18Si et 1866. les témoins n'atnrment plus seulement; ils apportent des preuves. Malgré leur mutuelle tiostilité, on s'aperçoit en les confrontant qu'ils sont d'accord sur. certains points.
A partir de 1866, on pouvait croire que rien ne viendrait s'ajouter à ce qu'on savait déjà et qu'il était temps d'écrire la vie de Lamennais. Mgr Hicard s'y est essayé en 1886 (3). Mais il a dû constater que bien des éléments lui manquaient encore pour mener ce travail à bien. Spuller l'entreprend après la publication d'une partie importante de la correspondance, et notamment des lettres au baron de Vitrolles et à Marion (4). Son élude est vivante et originale, mais si la valeur littéraire en est grande, l'auteur, par les
les Mélanges de littérature et d'histoire religieuse$ publiées à l'occasiou du jubilé épiseopal de M<jr de Cahrières, évêque de Montpellier, Paris, A. Picard, 1699, 111, 121-169. Je renverrai & cet ouvrage. (t| Revue du monde catholique, !•' et 15 juillet, 1" août 1901.
(2) R P. La VEILLE, prêtre de|roraloire, Jean-Marie de La Mennaii (1780- 1860), Paris, Ch. Poussielgue, 1903, 2 vol. in-8. J'indiquerai cet ouvrage pur le nom de l'auteur.
(3) Lamennais et son école, Paris, Pion, 1881, in-i2. En 1895, dans sa 5* édilion, l'auteur n'indique pas qu'il ait remis au point la 4* qui est de
(*) V. Bibliographie de la eorretpondance.
préûccupaLions politiques qui dominenl chez lui, se rapproche des biographes polémistes de l'époque précédente. Il ne prétend pas d'ailleurs le dissimuler, puisi^u'il intitule son livre : Lamennais. Etude d'histoire poîiiique et reîigieusi! (l).
Une étude parement biographique s*iiDposait après la publication de M. Roussel, en 1892. Le P. Mercier l'a esquissée eu 1895(2). Son ouvrage est un honnête résumé des travaux antérieurs, mais il a le même inconvénient que plusieurs articles consacrés à Lamennais ; il est trop succinct pour que tous les documents essentiels y soient utilisés. Un ouvrage de dimensions plus considérables a paru dernièrement. M. l'abbé Boutard [irend Lamennais à ses débuts et s'arrête à l'année 1828 (3). Il ne cache pas l'intérêt que lui inspire le grand écrivain, trop maltraité jusqu'à présent, et parle sans effroi de son libéralisme, qu'il me parait même exagérer quelque peu, surtout dorant cette période. Cette étude d'une lecture facile est encore trop sabjeclive, et nous renseigne moins sur son objet qne sur son auteur. En outre, celui-ci n'a pas fait usuge de ce qui|a été publié au cours de ces dix dernières années.
Ces publications récentes et quelques documnnls inédits que j'ai consultés, grâce k l'obligeance de M. Roussel qui les possède et se réserve de les publier intégralement, m'ont permis de compléter
(1) Ilactielte, 1392, ia-12. A la suite de celte publicalion et du livre de M. RoL'ssEL, paraissent, entre autres articles, ceux de F. Brunetière dans la I\eme des Deux-Mondes, i" février 1803 (Nouveaux Essais sur la liUêtalure conlemporaine, Paris, C.-Lévy, 1895, in-12, p. 31-53), de F. Klein dans le Correspondant, 25 février 1893; d'EJmond BmÉ dans la Caxelte de Francs, mars, 1893, {Histoire et Littérature, Lyon, Vitte et Perrussel, 1895, in-8, p. 297-318); de GEOFFaoï de Gra.vd.maison dans VUnivert, 5 et 10 septembre 1893, 24 mai et 7 juin 1898 j d'Ed. Pontal dans la Vérité, 20 janvier et 25 février 189i.
(2) Lamennais d'aprêt la correspondance et les travaux les plut récentt, par le R. P. MEBCiBn S. J., Paris, Lecoffre, 1895, iQ-l2.
(3) L'abbé Charles Boutahd, Lamennais, sa vie el ses doctrines. La Retaissance de fUltramonlanisme, 1782-1828, Paris, Perrin, 1905, in-8.
ou de rectifier les trois première chapitres du P. Mercier et les huit premiers de M. Boutard.
Actuellement, l'attention se reporte d'une façon toute particulière sur Lamennais (1). Mais on s'occupe plu(6t de ses idées sociales et philosophiques que de sa personne même, et l'on parait croire que sa biographie n'offre d'inte'rêt qu'aux environs de 1830- Il m'a semblé qu'il ne serait pas inutile d'indiquer ce que l'on peut savoir de sa vie antérieure et de ses débuts. Sainte-Beuve estimait que celte période de formation est la plus importante à bien connaître. « Le point essentiel, disait-il, dans une vie de grand écri-
(1) Cf. les articles de Faguet dans la Revue desVeux-Mondet, 1" avril 1897 [Poliliquei et moralisles du xix* siècle, Paris, soc. franc, d'impr. J898, in-i2, p. 83-132); du P.Laveille dans la Ucvue du Clergé françaif, 15 mai et «"juillet 1896, l" juillet et i'' novembre 1897, dans la Nouvelle Revue rétrospet:live, 1" semestre 1897, dans la Ouiisafne, 10 juin 1901 ; d'O. Pkûlf S. J., dans les Slimmen aus Maria LaacU, 1898, t. LIV, p. 4S58, 128-151, 282-299 et 375-395; du P. Dudon dans les Etudes, etc., janvier et mars 1901 ; et d'A. Le Roy dans la Revue Bteue, 31 janvier 1903; le livre de W. Gibsom, Lamennain and the libéral catholic movement in France, London, 1896, in-8 ; l'étude de Molien, Lamennais, ia vie tt let idée», pages choisies, Lyoo, Vilte, 1898, ia-8, p. 15-139.
On trouvera dans la bibliographie de la correspondance de Lamennais une liste des articles contenant des lettres, et dont l'importance, au point de vue biographique, est très grande. De leur cdté, les proies' taais ou catholiques dissidents étudient beaucoup Lamennais. Entre autres recueils générau.\ je citerai : la Bililiographie biographique universelle d'OETTiNGCH, Bruxelles, Stiénon, 1851, in-8, où sont mentionnées des publications étrangères que nos bibliographes paraissent ignorer; l'article intéressant de Jules Arbou.x sur Lamennais, dans l'Encyclopédie des sciences religieuses, Paris, 1868, in-8 ; et, parmi les thèses soutenues devant des facultés de théologie, les études suivantes : Georges Heyss, Lamennais apologète catholique, élude biographique cl critique, Genève, 1887, iD-8. (Je relève nombre d'erreurs dans la partie biographique, notamment aux p. 17, 18 et 22); Paul Lazerges, Lamennais, étude sur t'unitt! de sa pensée, Montauban 1893, in-8 ; Alphonse Chrétie.n, Le christianisme de Lamennais, étude tliéotogique, Berne, 1897, in-S; Julliard Lamennais, son atuvre et son évolution religieuse, Genève, 1899, in-S.
vaiu, de poète, est celai-ci : saisir, embrasser et analyser tout l'homme aa moment où, par an concours plus ou moins long ou facile, son génie, son éducation et les circonstances se sont accordés de telle sorte qu'il ait enfanté son premier chef-d'œuvre. Si TOUS comprenez le poète à ce moment critique..., alors on peut dire que vous possédez à fond et que vous savez votre poète > (i). J'ai donc essayé « d'entrer dans mon auteur > et de c m'y installer > (2) au moment où son génie, encore ignoré du public et de lui-même, perce déjà dans ses premiers écrits. J'espère avoir apporté à ce travail de la probité intellectuelle et toute l'impartialité compatible avec la sympathie qui aide à comprendre ceux dont on parle.
(1) Portraits littéraires, I, 31.
(2)/6id.,29.