F. DH LA M
Paris, 27 Septembre.
J'observe le changement de signature : ce n'est plus Mennais, mais de Lamennais. Il n'est plus question, depuis longtemps, du nom patronymique : Robert. Le titre de Lamennais, la famille Robert l'emprunta, nous l'avons dit, à la petite
d'aï ki s m min rs inédi
propriété de ce nom, située dans la parois -. Trigavou. Le testament de Louis-François Robert Mennais, l'aïeul des deux frères, fait à St-Malo, en présence de François-Gabriel Le Tellier et de Louis-Jean Yertué, négociants majeurs et republi- CûleSy le io frimaire an 12, nous apprend que cette métairie était alors affermée foo francs « et autres prestations, suivant bail du 12 Ventôse an 9 ».
Le billet suivant est adressé à M. Lesbaupin, avocat; il est daté du 4 septembre 1S1 }. Le brouillon que j'ai entre les mains a de nombreuses ratures, si court qu'il soit. M. Lamennais soigna toujours son style (ce qui n'est pas toujours un défaut).
— En donnant une réponse si exacte et si prompte aux questions que j'avais prie M. le S. de vous soumettre, VOUS m'avez rendu un service que je n'oublierai point. Mais quoi que j'en connaisse le prix, je suis bien sensible encore à la bienveillance que vous me témoi a à laquelle je n'ai d'au-
tre titre que l'intérêt qu'une famille honnête et malheureuse inspire naturellement à tous les bons cœurs. Croyez, M. que la reconnaissance dont je suis pénétré ne finira qu'avec moi et qu'elle sera toujours au nombre de mes sentiments les plus chers.
J'ose prendre la liberté de vous adresser deux nouvelles questions très importantes pour nous. Votre seul avis suffira. La signature d'un autre avocat n'augmenterait nullement ma confiance dans vos décisions qui est sans bornes, comme le respect avec lequel j'ai l'honneur d'être...
A la chute de l'Empire (avril 1814), plusieurs évêques, dépossédés de leurs sièges par le concordat de 1801 et demeurés en exil jusque là, revinrent en France et réclamèrent contre leur déchéance, prétendant que le pape avait excédé ses droits. A ce sujet les deux frères écrivaient de Paris, le 19 septembre 18 14, à l'abbé Brute, une lettre collective C1) où nous lisons ce passage.
(1) Publiée par M. de la Gournerie.
« Les évêques revenus d'Angleterre en ont rapporté un assez mauvais esprit et d'assez mauvais principes. Toutes les entraves, à ce qu'il parait, viennent de leur coté ; ils se croient, du moins plusieurs d'entre eux, toujours titulaires de leurs anciens diocèses. Cela fait du mal et cause des divisions fâcheuses. Mon Dieu, est-il donc si difficile de se soumettre ? Comment peut-on tenir si fortement à une crosse de cuivre, que la mort vous arrachera demain ? Il faut être déjà bien profondément mort d'une autre façon, etc. »
Les deux frères, Féli surtout, qui semble avoir pris la plus grande part à la rédaction de cette lettre, ne se gênaient nullement, dans leur zèle ultramontain, pour qualifier cruellement la conduite de ces vieux prélats, coupables de ne savoir se résigner à n'être plus rien après avoir été quelque chose. Ils en écrivirent à l'abk ►seyre, piètre de St-Sulpice, leur ami commun. Voici quelle fut la réponse de M. Teysseyre (0.
ini date et porte pour inscription A M. De La Mennaye, vicaire général A St-Bricux (sic). — M. Teysaeyre
mourut cm ifl
« Je me hâte, chers bons amis, de répondre à vos deux lettres. Celle de M. Félix (sic) m'a paru dictée par cet amour ardent de la vérité et de l'église, qui a en horreur les tempéraments et la prudence du siècle ; qui voudrait toujours combattre à outrance leurs ennemis et prêcher sur les toits les vérités utiles, lors même qu'elles peuvent offenser des yeux malades et irriter des personnes puissantes. Vraiment j'admire toujours de plus en plus ce courage, qui me paraît une espèce de prodige dans un siècle de lâcheté décorée du nom de sagesse et lors même que ce zèle me paraît extrême, et un peu amer, c'est un si louable excès que je serais presque disposé à en faire une vertu. Cependant croyez-vous qu'un peu plus d'indulgence, de douceur et de paix ne rendrait pas ce zèle plus évangélique, ne vaudrait-il pas mieux imiter celui de St François de Sales et de St Vincent de Paul que celui des enfants du tonnerre C1), auxquels N. S. fut obligé de dire. cNjzscitis cujus spiritus estis (2).
(i) Marc. III 17.
(2) Luc. IX. 55.
d'après des documents INÉDITS ,1
Je sais bien que notre cher Féli n'en veut qu'aux erreurs et fait grâce aux personnes dont il respecte les intentions en blâmant leur conduite. N n'est-ce pas un peu trop sévère de vouloir enrichir de bêtises M. P. a cause de quelques réticences un peu trop timides, de vouloir lui faire un crime qui cause, un mal infini de ce qu'il n'appelle pas convenablement les évèques non démissionnaires ? Quoique l'on ne puisse que blâmer la délier, extrême de ces évèques sur cet article, je ne crois pas qu'on doive se brouiller avec eux et s'exposer à une infinité de désagréments pour supprimer une formule qui est reçue par l'usage et qui ne cause dans le fond aucun préjudice aux principes. Bossuet a été appelé M. de Condom longtemps après avoir donné sa démission de ce siège ; M. de Bausset a toujours été appelé, dans la société, M. l'évèque d'Alais, et les personnes les plus dévouées au Saint Siège ne s'en tout aucun scrupule. Pour le coup, ne voilà-t-il pas que la contagion m'a gagné et que sous prétexte de censurer l'amertume de votre zèle, je me laisse au.^si aller à une critique un peu âpre des meilleurs de mes amis ? Eh bien ! par-
donnez-moi, éclairez-moi et supportez-moi, je suis prêt à corriger tout ce qu'il y aurait de trop prudent dans mes opinions et de trop outré dans mes petits reproches, mais je vous aime avec la jalousie de Dieu et je ne saurais souffrir que rien d'humain et d'exagéré n'altère l'amour si pur dont vous brûlez pour J.-C. et son épouse : œmulor vos œmulaiione T)ei (x).
J'ai communiqué vos intentions à l'excellent M. Picot qui vous admire autant et plus que moi (2) sans assez vous imiter : il doit m'envoyer sous peu l'argent et les papiers qu'il a à vous, il est bien fâché que vous ne veuillez plus lui envoyer d'articles. Je paierai M. Laénnec, selon vos intentions. Quant aux Soeurs de la Charité,M.D...m'aditque tout était arrangé et qu'elles recevraient bientôt une lettre de paix; il paraît blâmer le général. Je n'entends plus parler de votre ouvrage (3) ; ne pou-
(i) Œmulor enim vos Dei œmidatione. 2 Cor. XI. 2.
(2) Féli ne rendit pas toujours la pareille à l'excellent M. Picot: « Il y a bien longtemps que j'ai perdu, et je ne suis pas le seul, toute estime pour M. Picot. Le dégoût qu'il m'inspire est si profond, etc. » Lettre de Féli à M. Brute 9 octobre 1831. Edition La Gourncric.
(3) Tradition de l'Eglise, etc.
d'après des documents INÉDITS ',3
vain lu réfuter on voudrait l'oublier, mais il n'eu restera pas moins inébranlable pour servir dans des temps plus heureux ; je pense que vous auriez pu tirer avantage de l'institution du patriarche des Maronites au Ve siècle, des évêques grecs du rit latin et des vicaires apostoliques du Nouveau- Monde. Continuez toujours à consacrer vos travaux à l'Église ; l'épouse du Dieu d'amour est reconnaissante, et n'est-on pas déjà trop payé par la gloire de la servir et d'essuyer ses larmes maternelles. Il parait que M. (Jules) de Polignac a rapporté V ultimatum du pape et que tout dépend de l'acceptation du Roi. Celui-ci est si bon, si pieux et même si grand (0 que nous devons tout espérer. Redoublons cependant de prières et sanctifions-nous de plus en plus pour mériter de travailler à l'œuvre du Seigneur.
Adieu, chers et bons amis, je vous aime et vous embrasse en X. S. et suis pour la vie tout à vous en ce bon Maître. T. p: r.
vre semblera peut-être il plus d'un lecteur tomber dans ce défaut de l'exagération qu'il reproche .uix deux fret est. peut-être, uu peu trop bienveillant dans ses appréciatif Ces derniers sont trop sévères dans les Ici::
Nous avons cité cette lettre tout entière, malgré sa longueur, parce qu'elle nous a paru renfermer des détails intéressants sur Lamennais. On voit, en effet, que le caractère, d'ailleurs prime-sautier de Féli (c'est de lui surtout qu'il s'agit) se fit jour dès le premier instant. Jean avait pris pour devise : « Zèle de feu, courage de fer. » Cette devise convenait au moins autant à son frère qu'à lui, mais à ce courage indomptable, à ce zèle inextinguible, il joignit la prudence et la charité que Féli fut loin de connaître dans la même mesure. Le nom de fils du tonnerre, Boanerges, dont les baptise ici l'abbé Teysseyre leur convient parfaitement, quoique à un degré divers. Féli songea moins au Saint Jean de l'Evangile qu'à celui de l'Apocalypse. D'ailleurs, il sentait lui-même ce qu'il pouvait y avoir d'inconsidéré dans son ardeur à défendre les intérêts de l'Église ; il se savait sujet à certaines défaillances de caractère, sinon de volonté et il reconnaissait qu'il avait besoin d'un conseiller, d'un tuteur. Il écrivait un jour à son frère : « J'ai besoin de quelqu'un qui me dirige, qui me soutienne, qui me relève, de quelqu'un qui me connaisse et à qui je puisse
dire absolument tout. A cela peut-être est attache mon salut. Pèse cette dernière considération. » (')
Ce guide était Jean : il le fut longtemps ; plût à Dieu qu'il l'eût toujours été !
Le Gallicanisme tut le point de mire constant de l'abbé de Lamennais : on l'a déjà vu, on le verra de plus en plus par la suite. « Je ne saurais digérer 1682 » écrivait-il à Jean le 25 février 181 5 W. Les Gallicans, de leur côté, incarnant, pour ainsi dire, l'ultramontanisme leur ennemi irréconciliable, dans la personne de son champion le plus intrépide et le plus redoutable, poursuivirent Lamennais de leur haine implacable jusque dans sa chute qu'ils ne furent pas loin de regarder comme celle de l'ultramontanisme lui-même : l'avenir devait heureusement les désillusionner.
M ' Caffarelli, évêque de St-Brieuc, mourut le 11 Janvier 1815. Les deux frères, Jean surtout qu'il avait choisi pour vicaire-général et confident.
(1) Lettre du jo avril 1814. Biaise tome I. p 1 j6. 1 1 ) Biaise. I. 200.
perdaient un protecteur et un ami dans la personne de ce digne prélat.
Féli écrivait a M. Hay, vicaire à Saint-Malo :
16 Janvier (1815).
— Ah ! mon pauvre ami, quel terrible événement pour le diocèse de St-Brieuc, et en particulier quelle douloureuse perte pour le pauvre Jean, pour M. Vielle et j'ose dire aussi pour moi, car il était impossible de connaître sans l'aimer tendrement un si digne, si excellent évêque, d'un caractère si droit, si bon, si aimant et si aimable ! Encore un coup, quelle perte. Je la pleurerai longtemps et ne la pleurerai jamais assez... Hélas ! qui m'eût dit, lorsque je le quittai, il y a douze jours, que je ne le reverrais jamais ! Et une mort si prompte, qui est venue l'enlever soudain au milieu des espérances que nous nous plaisions à concevoir de son prochain rétablissement.... il était mûr pour le ciel ! Si vous aviez vu sa patience et sa douce piété dans toute sa maladie, vous en eussiez été attendri. Il semblait ne retrouver sa vivacité
d'après dus documents inédits
ordinaire que pour témoigner son amitié a ceux qui L'environnaient. Lt\\k: seule chose l'occupait ; le soin de son diocèse qui attendra longtemps un semblable évèque. Aussi combien était-il aimé ! moins cependant encore qu'il ne méritait de l'être. Hélas ! ce n'est que la mort qui met le prix à de tels hommes. Je pars après demain pour rejoindre Jean... Deux exemplaires de la Tradition, l'un pour Lévèque, l'autre pour Bachelot....
De son côté, Jean disait au même abbé Hav, en parlant de M&r Cafïarelli : « Sa mort m'enlève un ami, un frère et quel frère !...
Il écrivait de St-Brieuc à M. Querret, le 16 février 1 8 1 5.
.... Féli est retourné à la Chesnais. La Cl
nais est le seul endroit de la terre où l'on puisse vivre, attendu qu'on n'y voit que des arbres et qu'on n'y entend d'autre bruit que celui des grenouilles qui coassent à la queue de l'étang. Enfin que chacun soit où il veut être, je ne m'y oppose pas. La volonté de Dieu soit faite ! ce n'est pas
à moi de reprocher à Féli de ne point aimer cette ville-ci (0, depuis que l'évêque n'y est plus. Si je ne la quitte pas aussi, c'est que le devoir m'y retient, et que toute considération personnelle est nulle, quand il s'agit d'un sacrifice exigé par la conscience (2).
Neuf jours plus tard (si toutefois nous en croyons la date ajoutée après coup, sur l'original, par une main étrangère, à ce simple en-tête « 2/ Février), Féli écrivait au même, avec cette adresse : « A Monsieur Querret, Instituteur, à St-Malo. »
— Ce qu'il y a, mon ami, d'admirable dans notre correspondance, c'est qu'elle est singulièrement réfléchie. Il ne nous échappe pas un mot que nous n'ayons pris au moins six semaines pour y
(i) Saint-Brieuc, où Féli avait séjourné quelque temps pies de son frère et dont l'évêque, Mer Cafïarelli, nous l'avons vu, venait de mourir. Durant la longue vacance du siège, M. Jean de Lamennais remplit les fonctions de vicaire capitulaire, avec la plus grande distinction.
(2) Je cite d'autant plus volontiers cette correspondance de Jean qu'elle se rapporte plus directement à Féli, l'objet de la présente publication, et qu'elle est en grande partie inédite.
[f APRÈS DES DOCUMENTS INÉDI1
penser. Ce serait le problème du monde qu'on ne le traiterait pas avec plus de respect. On tiendrait un concile entre deux de nos lettres ; j'entends un concile universel, car pour un national, ce ne serait pas la peine. Je soupçonne là-dessous quelque vue de la Providence, qui nous a choisis pour enfanter de concert quelque grande et sublime vérité. Je ne saurais m'expliquer autrement de si profondes méditations. Mais songez bien qu'il tant que nous accouchions ensemble, pour que reniant arrive à terme. Courage donc ètes-vous ? allons, encore un effort. Malheur ! je vois bien que ce ne sera pas pour aujourd'hui. La vérité ne sort pas comme cela : c'est un furieux travail que de la tirer de sa coque. Il v a les temps et les moments et en se hâtant trop, on court grand risque de ne faire qu'une omelette. J'en ai pourtant une bien jolie petite vérité, échappée naguère d\\n très-vilain œuf. Cet œuf est la Mairie, et la vérité vous la connaissez comme moi et mieux que moi. Quel domm. alement
qu'elle ait tardé si longtemps à éclore. Enfin, la voilà, et je m'en félicite et je m'en réjouis, (
lui dis : Soyez la bienvenue ; et à l'œuf ou au possesseur de l'œuf : Soyez le bien parti. — Ce sont de ces petites consolations que la Providence nous ménage par-ci, par-là, pour nous empêcher de crier trop haut. Je désire vivement qu'elle m'en procure une, qui dépend d'une résolution cachée dans le fond de votre glande pinéale. Comme vous ne trouveriez pas bon que personne l'y allât chercher, allez-y vous même, je vous en supplie, et tirez moi promptement de peine sur le résultat de cette visite domiciliaire. Si le carême s'écoule sans que sœur Anne voie rien venir, si vous laissez passer ce temps de pénitence, je vous tiens pour ennemi décidé de la mortification, et je désespère de vous posséder jamais à la Chênaie T)evinctissimus tuus : cela se dit-il ? en tout cas, cela s'entend et se sent encore mieux (0.
Le il Mars 1815, Féli écrivait de la Chênaie une autre lettre au même M. Querret qu'il qualifie, cette fois, de « rSUgociant ».
(1) On peut juger, des maintenant, du double genre de plaisanterie des deux frères : ht comparaison ne nous semble pas toujours à l'avantage de Féli.
d'après des documents in 6i
— Je vous pardonne votre silence, mon ami ; je vous pardonnerais même de m 'oublier, car en vérité je ne vaux pas un souvenir, mais je ne vous pardonne pas d'être malade. Vous vous épuisez, vous vous tuez avec ces marmots, qui ne s'en portent pas moins bien. Le zèle de l'institution vous consume ; par ma foi, vous êtes trop bon. Eh ! de grâce, un peu moins de déclinaisons et de conjugaisons, un peu moins de A et de B, de grec et de latin, et un peu plus de santé. Orandum est utsii meus saint in corport sauo, dit le poète (2) ; ne séparez donc point ces deux choses ; elles se tiennent plus qu'on ne pen Dans la chaleur de votre dévouement, vous avez posé une équation dont la racine est la maladie, l'affaiblissement, la mort, et vous voilà travaillant du soir au matin à la résoudre. Eh ! laissez ce soin à la nature ; elle n\\ pas besoin de votre secours ; sa méthode n'est que trop sure et trop infaillible. Pour moi je ne trouve pas que les /, les X, et les vingt-quatre lettres de l'alphabet, vaillent un quart d'heure de repos :
Hmce. "lu».'—!
Le repos, le repos, trésor si précieux, Qu'on en fit autrefois le partage des Dieux. Ave^-vous su prendre du repos ? Vous ave% plus fait que si vous avie^ pris des royaumes et des villes. Et qui dit cela ? Le bonhomme Montagne (sic), le bonhomme Lafontaine, qui certes n'auraient pas sacrifié sommeil, tranquillité, et vie enfin, au plaisir de faire réciter [\Cusa à des bambins distraits et ennuyés. Voulez-vous de l'érudition classique ? Je vous répéterai avec Horace, est modus in rébus. Cela est décisif en seconde, et même en rhétorique. Senèque, ce savant homme, ne parle pas moins bien. Croyez-le donc, et surtout croyez-en la raison, quelque peu de crédit qu'elle ait dans l'Université ! Vous avez v,u cette belle ordonnance rédigée par le protestant Guizot, et signée du roi très chrétien. Rien n'y est oublié, hors la religion ; son nom même ne s'y trouve pas. Mais en revanche les idées libérales y figurent honorablement, y dominent môme d'un bout à l'autre. Le doux avenir que cela nous promet ! Plus d'écoles ecclésiastiques, partant plus de prêtres, plus de culte, plus de
d'après DES DOCUMENTS INI. dits
fanatisme, plus de superstition. Sentez-vous bien le bonheur d'un pareil état ? La philosophie se charge de défendre le trône et de nous rendre tous vertueux et contents. On peut s'en fier à sa parole, si elle n'était pas sûre du succès, se feraitelle paver d'avance ? Ce n'est pas qu'elle soit intéressée ; six mille francs à l'un, douze mille francs à l'autre, vingt mille francs à celui-ci, quarante mille francs à celui-là ; trouvez moi du latin et de la morale à meilleur marché ! Ah ! que nous connaissons bien le prix des lettres ! [/esprit humain marche, comme on dit, et, sur ma parole, il ira loin : soyez tranquille, l'I normale est là, avec Monseigneur de Bausset pour l'empêcher de s'arrêter ou de rétrograder. Cela est consolant tout à fait. Et ce cher Lontanes, qui se retire avec une modique pension de trente mille francs, qu'en dirons-nous ? Est-ce ainsi que les Bourbons récompensent la vertu, le dévouement, le courage ? lui vérité, cela fait saigner le cœur. Le pauvre homme ! Somme toute, m'en croyez-vous ? Arrangez bien vos petites affaires, prenez d'avance toutes vos précautions, m<
vos papiers en ordre, fermez votre porte-manteau, ayez votre argent dans la poche, et votre chapeau toujours sous la main ; car le temps n'est pas éloigné, où l'on vous criera : hâtez-vous, fuyez, il n'y a pas un instant à perdre : qui super tectum, ne descendat in domum, nec introeat ut tollat quid de domo sud : et qui in agro erit, non revertatur rétro tôlier e vestimentum suum.
.... Erunt enim dies illi tribulaiioncs taies, quelles non fuerunt ab initio creaturœ, quant condidit Deus, usque nunCy neque fient C1). Et ne prenez point ceci pour une boutade d'humeur, et pour la crainte d'une imagination exaltée : Amen dicovobis quoniain non transibit générât 10 hœc, donec omnia ista fiant (*).
Votre ami F.
Nous trouvons cette autre lettre de Féli, transcrite par M. Houct sur la même feuille qu'un fragment de la précédente ; elle est probablement
(1) Marc. XIII. i$ et seq .
(2) id. id. }o — Le génie de Lamennais eut souvent de ces éclairs prophétiques.
d'après des DOCUMENTS INl'l
de la même année, bien qu'il y parle de la fermeté que doit avoir un prêtre et qu'il ne fût pas encore sous-diacre (0. Elle est très vraisemblablement adressée au même.
— 17 Mars. —
Eh bien, mon cher ami, qu'est-ce donc que tout ceci ? Des malheurs, du sang, la ruine entière de la France. L'avenir est gros de désastres, et, de quelque côté que je tourne mes regards, je ne vois que des sujets de désolation et de larme Au milieu de tout cela, le bon Dieu me lait la grâce d'être profondément tranquille, quoique assurément ma position personnelle ne soit pas une des plus belles. Je tâche d'être en garde conta une certaine exaltation de tète qui empêche d'écouter les conseils de la sagesse, dans un moment où ils sont si nécessaires, car je crois que la fermeté d'un prêtre doit toujours être calme
(l) Lamennais fut ordonné sous-diaerc, le 2; décembl écrivait à Jean, !e lendemain : i Je revins hier . avoir reçu le sous-diaconat. Cette démarche m'a prodigieusement
conté. Dieu veuille en tirer sa gloire ! C'est l'ancien évèque de
Qu imper, M. André, qui lit l'ordination
comme le fond de son âme. Voilà ce que je me dis, voilà ce que je pense ; que ferais- je dans des circonstances faciles à prévoir, et qui arriveront peut-être bientôt ? Mon devoir ; du moins, je l'espère, parceque je me confie en Celui de qui découlent toute force et toute lumière.
L'ouvrage intitulé la Tradition de V Eglise sur l'institution des Evéques, avait été publié en 1814. La rédaction appartenait en grande partie à Féli ; Jean avait amassé et préparé les matériaux. Lorsque Napoléon revint de l'île d'Elbe, on apprit aux deux frères que leur livre avait eu le don de lui déplaire extrêmement. Féli, pour détourner le coup qui menaçait son frère et par suite les œuvres qu'il avait déjà entreprises, se réfugia en Angleterre d'où il écrivait le 25 avril 181 5 à l'abbé Brute : « Mon départ, sous plusieurs rapports, est un gage de sûreté pour Jean, et c'est ce qui m'a décidé. Cela lui donne le moyen de désavouer la Tradition, qui est en effet mon ou-
d'après des documents INLDITS
vrage, l'ayant fait en entier sur les textes qu'il avait recueillis ('). »
Quelques biographes de Jean, pour grandir
leui héros, qui pourtant n'eut jamais besoin que de la vérité pour paraître ce qu'il lut en réalité, l'un des plus grands hommes de bien de notre siècle, ont écrit que Féli, en s'exilant, avait voulu mettre sa personne à l'abri des vexations impériales, sans plus s'inquiéter de son frère qu'il laissait seul exposé à la foudroyante colère du maître. M. Ilouet, dans une note, écrit à ce sujet : « M. R. (2) n'a pas compris que celte fuite était concertée, de même que la responsabilité de la Tradition dont Féli se déclara l'auteur ». Il ajoute ailleurs : « On sacrifie trop Féli à Jean. » Celui-ci, s'il vivait, ne serait pas le dernier à blâmer le zèle intempestif de ses maladroits panégyristes : il aimait trop la vérité, il aimait trop son frère pour souscrire à de telles exagérations.
Pendant un séjour en Angleterre, Féli, pour
(i) Ed. de i.i Goarnerie, p.
M. Ropartx, Pun des biographes de Ni. Jean de Lamenna
dérouter la police impériale, devenue plus ombrageuse que jamais, ne correspondait plus avec ses amis de France que sous le nom de Patrice ou Patrick Robertson.
Jean écrivait à M. Querret, le Ier Mai 1815 :
« Notre ami Patrice m'a écrit plusieurs fois ;
sa dernière lettre est du 23 Avril. Il me dit qu'il regrette ses parents, et qu'il n'y a que ses affaires qui puissent le retenir dans la grande ville qu'il habite (0. J'espère bien que ce pauvre jeune homme n'y restera pas longtemps, et qu'il retournera bientôt au sein de sa famille, car où peut-on être mieux ? Je n'aime point le tapage de ces immenses cités où l'on vit dans l'isolement, et Paris, malgré tous ses charmes, ne sera jamais le lieu où je me fixerai, tandis que je serai le maître de mes destinées. »
Waterloo arriva et mit fin à ce que l'on a parfois appelé l'épopée napoléonienne, la plus san-
(i) Jean évite île prononcer le nom de Londres, il francise le nom de Patrick qui devient Patrice et laisse entendre, comme on le voit plus bas, que le pauvre jeune homme habite Paris, la gratuit ville.
D'APRÈS DES DOCUMEN HTS 69
glante des épopées, en tout cas. Jean adressait à M. Qucrret, le 22 Juillet r «S r 5 , une longue lettre que nous demandons la permission de citer en grande partie, a cause de l'intérêt particulier qu'elle nous semble offrir. On y verra le portrait en déshabillé du gouvernement des Cent-Jours et de celui qui lui succéda immédiatement ; nous ignorons s'il est flatté, toujours est-il qu'il nous paraît assez peu flatteur.
— Voici la seizième lettre que je lais depuis hier, mon cher ami ; mais je ne veux point laisser partir le courrier sans vous écrire, quoique vous me deviez une réponse que j'attends en vain, depuis plus d'un mois. En peu de jours, que de changements ! Je n ai jamais cessé un seul instant décompter : néanmoins, ils m'étonnent, et j'ai encore peine à comprendre comment ils ont pu être si rapides. Puisse notre avenir être heureux ! C'est là plutôt l'objet de mes désirs que celui de mes espérances : je ne crains {tins l'homme de l'île d'Elbe ; il est use ; son nom rappelle à tous Français d'irréparables malheurs ; tout le
monde le juge et l'abhorre : mais qui ne tremblerait en voyant, d'un côté, la faiblesse de ceux qui gouvernent, et de l'autre, l'extrême corruption de ceux qui sont gouvernés ; ici, surtout, elle est à son comble. Les honnêtes gens sont en petit nombre et n'ont aucune énergie. Les jacobins dominent avec audace, et s'ils plient, un moment, sous le poids des circonstances, ils n'en sont pas moins disposés à foire prévaloir leur système de destruction universelle, et à se relever plus vigoureux que jamais. Nous avons vécu trois mois sous leurs poignards, au milieu de leurs insultes, de leurs menaces, et nous avons revu les scènes de quatre-vingt treize. Vous ne sauriez croire combien ma position particulière a été pénible, car s'il fallait préserver le diocèse de la rage de ces monstres tout puissants, il fallait aussi modérer l'ardeur indiscrète de quelques ecclésiastiques bien vertueux sans doute, mais qui oubliaient quelquefois que notre bon Maître, en envoyant ses apôtres prêcher son évangile aux nations infidèles, ne leur recommandait pas moins la prudence du serpent que la simplicité de la colombe. Enfin, je
d'après des documents inédits 71
suis parvenu à maintenir l'ordre, qui a été plusieurs lois sur le point d'être troublé : ce résultat est pour moi une bien douce récompense...
J'ai écrit à notre cher Patrick, pour lui annoncer notre délivrance ; son retour ne peut être éloigné : je désire que le public ignore le voyage qu'il a lait : il est bon de tout prévoir ; ceci peut n'avoir fini que pour recommencer.
Le gouvernement de la Restauration n'inspira jamais grande confiance aux deux Lamennais. Ils auraient pu, ce nous semble, lui accorder au moins le bénéfice des circonstances atténuante car, depuis la première heure jusqu'à la dernière, il dut lutter contre deux sortes d'adversaires bien redoutables : ses ennemis d'abord, puis ses amis : les premiers ne furent pas ceux qui lui tirent le plus de mal.
Le 19 Août 1815, l'éli écrivait lui-même, de Londres, à M. Querret :
— Nous reverrons-nous ici bas, moucher ami?
Je l'espère encore, je l'espère et en vérité c'est
beaucoup dire. Jamais je ne fus plus disposé à voir en noir qu'en ce moment, ma pauvre tête est un pot à encre. Je ne sais pas bien quel est aujourd'hui l'esprit public en France ; mais s'il y reste des Français, je tremble qu'elle ne devienne une nouvelle Espagne. Il serait trop long de vous expliquer sur quoi se fondent mes craintes. J'en ai de plus éloignées, de plus désolantes peut-être. Quel siècle, bon Dieu ! et où les hommes qui ne lèvent pas les yeux plus haut, puisent-ils la force de vivre ? Quels que soient les événements, je ne partirai point avant le mois d'Octobre. Ce n'est pas que je me plaise en ce pays ; mais c'est que j'y ai trouvé un homme qui me rendrait désirable le séjour du pôle, s'il m'était permis d'y vivre avec lui. Quel saint, mon ami, et quel aimable saint ! Combien je bénis la Providence qui m'a mis sous sa conduite, et, si j'ose le dire, dans son cœur ! Oh ! il est bien avant dans le mien aussi.
Et maintenant que j'y réfléchis, c'est peut-être à vous que je dois un si grand bonheur. Je sens a quoi cela m'engage, et n'en suis point effrayé.
D'APRÈS DES DOCUMENTS IN'l'.D'
Mon seul embarras est de savoir comment je ferai pour vous aimer plus que je vous aimais déjà. ("est à mon cœur à se démêler de la ; s'il s'en tire, il sera bien habile, qu'en pensez-vous ;
Mais à propos dites-moi donc, n'ètes-vous pas bien ennuyé, bien dégoûté de cette sotte, vile, misérable petite planète, qui présente successivement au soleil, toutes les 24 heures, tant d'odieux et imbéciles animaux de l'espèce à laquelle nous appartenons, pour nos péchés ? Si, comme vous, j'avais l'honneur d'être astronome, je lui ferais prendre telle route, qui bientôt mettrait fin à cette trop longue série de burlesques horreurs. Mais les savants ressemblent à Ls 18, ils sont trop bons, et le monde n'en va pas mieux.
Pensez à moi, mon cher Querret, priez pour moi, et soyez sûr que personne ne VOUS est plus tendrement attaché que votre ami F.