‹ Lamennais: d'après des documents inédits (volume 3)Chapitre 4 sur 20 · UNE NOUVELLE ESPAGNE ». — « UNE SOTTE PLANÈTE · texte numérisé non relu

UNE NOUVELLE ESPAGNE ». — « UNE SOTTE PLANÈTE

T*\àns une lettre datée du 17 janvier 1809, -*— ^Jean écrivait à l'abbé Brute, alors professeur au grand séminaire de Rennes : a II faut que je vous fasse part d'une idée que nous avons eue, mon frère et moi, et que je croirais bonne, si vous l'approuviez et surtout, si vous vouliez la remplir. »

Cette idée consistait à donner une nouvelle édition « fidèle, complète s des discours de l'abbé Fleury sur l'histoire ecclésiastique. Des notes accompagneraient le texte pour le modifier en rectifiant les erreurs gallicanes de l'auteur (0.

(1) Ce ptojel n'eut pas

Féli, dès cette époque, était un ultramontain fervent : il ne ménageait guère les épithètes lorsqu'il s'agissait des écrivains entachés de gallicanisme, qu'ils se nommassent Bossuet ou plus simplement Fleury : celui-ci était alors le point de mire de ses attaques. M. Brute lui-même trouvait de l'excès dans sa critique. Nous lisons, en effet, ce passage dans une lettre qu'il adressait de Rennes à l'abbé Jean, le 17 novembre 1809.

« Féli se fâche trop fort contre Fleury — on ne sait combien de faussetés, d' exagérations y de réticences, de préjugés, dans cet homme, à qui l'on a fait, je ne sais sur quoi fondé, une réputation de raison, etc., sa critique à demi protestante, etc.... Voilà le sage et judicieux Fleury bien bas, trop, je crois. Heureusement, pour compensation des réputations perdues, celle du Cardinal Dubois va remonter sur Thorizon, une petite note du dernier n° des Annales, annonce le travail de M. E. que vous ne croyez pas, ni moi, trop à propos pour le présent. Oh ! dam ! Féli, je me ferai fleuriste, si vous ne le ménagez pas un peu plus. Je suis persuadé qu'il y a des corrections très importantes à

y faire, des abus très fâcheux de son autorité ;\ prévenir, mais il faudrait comme cesser de croire à la sagesse, à la science, à la piété des meilleurs hommes, s'il fallait se refuser aux impressions profondes que Fleury fait sur l'esprit des lecteurs les plus religieux. »

Il est une circonstance atténuante dont Lamennais accordera bien rarement le bénéfice à ses adversaires : la bonne foi. Cela se conçoit chez un homme, comme lui, taillé tout d'une pièce, d'une volonté d'autant plus inflexible qu'il se sentait une intelligence supérieure. Il ne pardonna pas souvent à son prochain de voir autrement qu'il ne voyait lui-même.

Dans cette même lettre, l'abbé Brute parle des excès de travail des deux frères qui, on le voit, se rendaient coupables de récidive.

« Vous avez remis St Léonard (0 à son adresse : je le prie de tout mon cœur de ne pas permettre que Féli en prenne plus que de raison. Je vous en conjure, veillez de près ce tendre frère, et sa santé avant tout ; je n'en suis pas content sur les

(i) Les Œuvres de St Léonard de Port-Maurice.

dires du bon Lehen, — mais vous, frère si bon frère, qui veillera sur la vôtre, c'est bien ici le cura te ipsutn ! W ad tnvicem y tous les deux. »

Féli, nous l'avons déjà vu, s'était toujours senti le plus grand attrait vers la solitude, malgré son ardeur batailleuse. Son ami, l'abbé Brute, crut devoir combattre cette tendance.

« J'en suis à répondre de ma misère au cher Féli, écrivait-il à Jean-Marie, le 2 juillet 1809. Je n'ose commencer, je voudrais si bien lui prouver qu'il faut qu'il se sacrifie jusque dans les moelles et le mettre hors de toute espérance et assurance en ses plus chères pensées, je ne m'en sens pas capable et puis le cœur même en souffre, car j'ai trop de peine à me réduire moi-même contre toute ma répugnance à cette vie active où je crois que nous devons nous perdre et oublier, contre tous les plus doux attraits du fond de l'âme. Je ne sais commencer à lui écrire.

D'études, il faut absolument tous deux étudier

(1) Luc. IV. 23.

à fond TÉglise. Je le sens plus vivement que jamais en lisant ces grosses Inslitutiones Historiœ Ecclesiœ du professeur catholique de Vienne que je vous prêtai. C'est presque le pur Fébronius, et il est trop à craindre que depuis Joseph ce ne soit l'enseignement dominant de l'Allemagne

Etudiez, étudiez, étudiez, vous et Féli qui doit être tout revenu, sans y avoir été, de ces délicieux asiles que leurs saints habitants quittaient pour revenir dans les grandes villes en des temps comme ceux-ci....

Adieu tous deux et voilà peut-être ma lettre à Féli faite. »

Dans un post-script um y le jeune professeur indiquait aux deux frères une foule d'auteurs antiultramontains, Fébronius en tête, qu'il les pressait d'étudier solidement pour les réfuter plus solidement encore. Le conseil ne fut point perdu.

Voici des lettres, sans date, adressées par Féli à M. Querret, alors professeur de mathématiques à l'Ecole libre, fondée à St-Malo par Jean et d'autres ecclésiastiques, désireux de combler les vides faits

par la Révolution dans les rangs du clergé. En 1812, M. Querret devint principal de ce collège, où Féli enseigna lui-même les mathématiques. Il garda ce poste jusqu'en 1823, époque à laquelle il fut remplacé par l'abbé Manet. Il mourut le 8 décembre 1840.

Jeudi — Frédéric se propose, mon cher ami, d'aller vous rejoindre demain. Le temps horrible que nous avons, depuis l'autre semaine, a retardé son retour. Il a un grand plaisir de profiter des leçons que vous voulez bien lui donner et je crois comme vous qu'elles ne seront pas perdues. Il serait bon, je crois, qu'il s'exerçât à construire des courbes sur leurs équations. Vous en jugerez. Je ne puis, vu la saison, me plaindre encore beaucoup de ce que nous ne vous avons pas vu à la Chênaie ; mais voilà le printemps qui approche, et ce sera pour moi le moment ou des reproches, ou des remerciements. Tout à vous, mon cher ami.

— J'ai bien pris part à l'affliction que vous avez éprouvée. Si vous voulez, mon cher ami, nous nous verrons demain matin, à 8 heures, au séminaire. Vos livres sont arrivés et l'édition de l'histoire sainte est celle que vous désiriez. Je finis mon petit monologue en vous embrassant de tout mon cœur. — Samedi.

" — Je vous envoie, mon cher ami, le livre italien dont je vous ai parlé. Il vous intéressera. N'oubliez pas l'article que vous m'avez promis, et faites-le de manière qu'il puisse être entendu un peu par tout le monde. Je vous embrasse de tout mon cœur.

La lettre suivante., du même au même, date vraisemblablement de 1814, comme semblerait l'indiquer le passage relatif à Wellington que la bataille sanglante et indécise de Toulouse (10 avril) empêcha de pénétrer plus avant sur le territoire français. Elle a pour suscription : « A

M. Qucrret, professeur de mathématiques à St- Malo. »

— Enfin, mon cher ami, me voilà : ce n'est pas grand chose, comme vous voyez ; mais c'est quelqu'un qui vous aime bien et qui est tout honteux d'avoir tardé si longtemps à vous en assurer de nouveau. Je ne dirai pas que si je ne vous ai point écrit, vous ne m'avez point écrit non plus ; mauvaise excuse que cela. Je sais très bien dans ma conscience que vous pouvez à peine disposer d'un moment, et je plaiderai votre cause quand vous voudrez. La mienne ne serait pas tout à fait si aisée à défendre ; une belle et prompte retraite serait peut-être le plus sage parti, d'autant plus que les retraites sont de mode cette année. Que vous seriez aimable, si vous en veniez faire une à la Chesnais C 1 ) : allons, mon ami, imitez à votre tour le grand Wellington. Je ne dis pas que vous veniez à reculons, mais je voudrais qu'il ne tint

(i) Féli écrivait, le plus souvent, Chênaie, et Jean, Chesnaie ; mais il* n'étaient guère plus fixés là-dessus que sur leur nom même qu'ils tniiiHcrivaicnt tantôt d'une façon, tantôt d'une autre, comme on le verra. Nous les imitons un peu, sans trop nous en douter.

qu'à moi, que vous ne puissiez vous en retourner que comme cela.

Qu'est-ce que ce traité des probabilités, par M. De Laplace ? L'avez-vous lu ? Comme il est extrêmement probable que je ne le lirai point, je serais bien aise d'apprendre de vous ce qu'il en faut penser, et surtout si sa théorie peut avoir quelque application utile. Je m'imagine qu'il aura essayé de soumettre au calcul les probabilités morales et historiques, et peut-être même les faits surnaturels, en sorte que son livre, ou ses formules, seraient comme le symbole de la foi géométrique. Il me semble que son sujet le conduisait jusquelà : s'il s'est arrêté en route, c'est plus de sagesse qu'à lui n'appartenait. Je regrette que les journaux ne nous fassent point connaître les ouvrages de sciences. On aimerait à suivre l'esprit humain dans toutes ses démarches, et même dans tous ses écarts ; à l'observer sous toutes les formes qu'il prend, bien qu'il y en ait quelquefois de fort drôles ; enfin, c'est, à mon avis, un spectacle extrêmement curieux que ses grands efforts et ses petites ruses pour déguiser son ignorance profonde et sa

profonde impuissance. On rit alors, ou au moins on sourit, et Ton dit avec le poète : Homunculi quanti sunt ctim recogito Vale et me ama.

— Je ne vous écris que deux mots, mon cher ami, parce que je suis fort souffrant et fort occupé. Au reste, je ne tarderai pas à me rendre en Bretagne. L'objet de ce billet est de vous prier d'engager M lle votre nièce à suspendre la traduction de Spedaliri, ayant renoncé à ma collection. Je paierai, bien entendu, ce qui est traduit ; mais il serait inutile d'aller plus avant. Mille amitiés bien sincères et bien tendres.

F. de la M.

Paris, 27 Septembre.

J'observe le changement de signature : ce n'est plus Mennais, mais de Lamennais. Il n'est plus question, depuis longtemps, du nom patronymique : Robert. Le titre de Lamennais, la famille Robert l'emprunta, nous l'avons dit, à la petite

propriété de ce nom, située dans la paroisse de Trigavou. Le testament de Louis-François Robert Mennais, Taïeul des deux frères, fait à St-Malo, en présence de François-Gabriel Le Tellier et de Louis-Jean Vertué, négociants majeurs et republicoles, le 10 frimaire an 12, nous apprend que cette métairie était alors affermée 400 francs « et autres prestations, suivant bail du 12 Ventôse an 9 ».

Le billet suivant est adressé à M. Lesbaupin, avocat; il est daté du 4 septembre 181 3. Le brouillon que j'ai entre les mains a de nombreuses ratures, si court qu'il soit. M. Lamennais soigna toujours son style (ce qui n'est pas toujours un défaut).

— En donnant une réponse si exacte et si prompte aux questions que j'avais prié M. le S. de vous soumettre, vous m'avez rendu un service que je n'oublierai point. Mais quoi que j'en connaisse le prix, je suis bien sensible encore à la bienveillance que vous me témoignez et à laquelle je n'ai d'au-

tre titre que l'intérêt qu'une famille honnête et malheureuse inspire naturellement à tous les bons cœurs. Croyez, M. que la reconnaissance dont je suis pénétré ne finira qu'avec moi et qu'elle sera toujours au nombre de mes sentiments les plus chers.

J'ose prendre la liberté de vous adresser deux nouvelles questions très importantes pour nous. Votre seul avis suffira. La signature d'un autre avocat n'augmenterait nullement ma confiance dans vos décisions qui est sans bornes, comme le respect avec lequel j'ai l'honneur d'être...

A la chute de l'Empire (avril 1814), plusieurs évêques, dépossédés de leurs sièges par le concordat de 1801 et demeurés en exil jusque là, revinrent en France et réclamèrent contre leur déchéance, prétendant que le pape avait excédé ses droits. A ce sujet les deux frères écrivaient de Paris, le 19 septembre 18 14, à l'abbé Brute, une lettre collective ( J ) où nous lisons ce passage.

(1) Publiée par M. de la Gournerie.

« Les évêques revenus d'Angleterre en ont rapporté un assez mauvais esprit et d'assez mauvais principes. Toutes les entraves, à ce qu'il paraît, viennent de leur côté ; ils se croient, du moins plusieurs d'entre eux, toujours titulaires de leurs anciens diocèses. Cela fait du mal et cause des divisions fâcheuses. Mon Dieu, est-il donc si difficile de se soumettre ? Comment peut-on tenir si fortement à une crosse de cuivre, que la mort vous arrachera demain ? Il faut être déjà bien profondément mort d'une autre façon, etc. »

Les deux frères, Féli surtout, qui semble avoir pris la plus grande part à la rédaction de cette lettre, ne se gênaient nullement, dans leur zèle ultramontain, pour qualifier cruellement la conduite de ces vieux prélats, coupables de ne savoir se résigner à n'être plus rien après avoir été quelque chose .^ Ils en écrivirent à l'abbé Teysseyre, prêtre de St-Sulpice, leur ami commun. Voici quelle fut la réponse de M. Teysseyre (0.

(i) Elle est sans date et porte pour suscription : A M. l'abbé De La Mennaye, vicaire général à St-Brieux (sic). — M. Teysseyre mourut en 1818.

« Je me hâte, chers bons amis, de répondre à vos deux lettres. Celle de M. Félix (sic) m'a paru dictée par cet amour ardent de la vérité et de l'église, qui a en horreur les tempéraments et la prudence du siècle ; qui voudrait toujours combattre à outrance leurs ennemis et prêcher sur les toits les vérités utiles, lors même qu'elles peuvent offenser des yeux malades et irriter des personnes puissantes. Vraiment j'admire toujours de plus en plus ce courage, qui me paraît une espèce de prodige dans un siècle de lâcheté décorée du nom de sagesse et lors même que ce zèle me paraît extrême, et un peu amer, c'est un si louable excès que je serais presque disposé à en faire une vertu. Cependant croyez-vous qu'un peu plus d'indulgence, de douceur et de paix ne rendrait pas ce zèle plus évangélique, ne vaudrait-il pas mieux imiter celui de St François de Sales et de St Vincent de Paul que celui des enfants du tonnerre i l \ auxquels N. S. fut obligé de dire. c Njzscitis cujus spirilus estis ( 2 ).

(i) Marc. III. 17.

* (2) Luc. IX. 55.

Je sais bien que notre cher Féli n'en veut qu'aux erreurs et fait grâce aux personnes dont il respecte les intentions en blâmant leur conduite. Mais, n'est-ce pas un peu trop sévère de vouloir enrichir de bêtises M. P. à cause de quelques réticences un peu trop timides, de vouloir lui faire un crime qui cause un mal infini de ce qu'il n'appelle pas convenablement les évoques non démissionnaires ? Quoique l'on ne puisse que blâmer la délicatesse extrême de ces évêques sur cet article, je ne crois pas qu'on doive se brouiller avec eux et s'exposer à une infinité de désagréments pour supprimer une formule qui est reçue par l'usage et qui ne cause dans le fond aucun préjudice aux principes. Bossuet a été appelé M. de Condom longtemps après avoir donné sa démission de ce siège ; M. de Bausset a toujours été appelé, dans la société, M. l'éveque d'Alais, et les personnes les plus dévouées au Saint Siège ne s'en font aucun scrupule. Pour le coup, ne voilà-t-il pas que la contagion m'a gagné et que sous prétexte de censurer l'amertume de votre zèle, je me laisse aussi aller à une critique un peu âpre des meilleurs de mes amis ? Eh bien ! par-

donnez-moi, éclairez-moi et supportez-moi, je suis prôt à corriger tout ce qu'il y aurait de trop prudent dans mes opinions et de trop outré dans mes petits reproches, mais je vous aime avec la jalousie de Dieu et je ne saurais souffrir que rien d'humain et d'exagéré n'altère l'amour si pur dont vous brûlez pour J.-C. et son épouse : œmulor vos œmulatione Dei (*).

J'ai communiqué vos intentions à l'excellent M.* Picot qui vous admire autant et plus que moi ( 2 ) sans assez vous imiter : il doit m'envoyer sous peu l'argent et les papiers qu'il a à vous, il est bien fâché que vous ne veuillez plus lui envoyer d'articles. Je paierai M. Laënnec, selon vos intentions. Quant aux Sœurs de la Charité,M.D...m'aditque tout était arrangé et qu'elles recevraient bientôt une lettre de paix ; il paraît blâmer le général. Je n'entends plus parler de votre ouvrage 0) ; ne pou-

(i) Œmulor enim vos Dei œmulatione. 2 Cor. XI. 2.

(2) Féli ne rendit pas toujours la pareille à l'excellent M. Picot : « Il y a bien longtemps que j'ai perdu, et je ne suis pas le seul, toute estime pour M. Picot. Le dégoût qu'il m'inspire est si profond, etc. » Lettre de Féli à M. Brute 9 octobre 183 1. Edition La Gournerie.

(3) Tradition de V Église, etc.

vant le réfuter on voudrait l'oublier, mais il n'en restera pas moins inébranlable pour servir dans des temps plus heureux ; je pense que vous auriez pu tirer avantage de l'institution du patriarche des Maronites au V e siècle, des évêques grecs du rit latin et des vicaires apostoliques du Nouveau- Monde. Continuez toujours à consacrer vos travaux à l'Église ; l'épouse du Dieu d'amour est reconnaissante, et n'est-on pas déjà trop payé par la gloire de la servir et d'essuyer ses larmes maternelles. Il paraît que M. (Jules) de Polignac a rapporté l'ultimatum du pape et que tout dépend de l'acceptation du Roi. Celui-ci est si bon, si pieux et même si grand ( J ) que nous devons tout espérer. Redoublons cependant de prières et sanctifions-nous de plus en plus pour mériter de travailler à l'œuvre du Seigneur.

Adieu, chers et bons amis, je vous aime et vous embrasse en N. S. et suis pour la vie tout à vous en ce bon Maître. T. p tre .

(i) M. Teysseyre semblera peut-être à plus d'un lecteur tomber dans ce défaut de l'exagération qu'il reproche aux deux frères ; il est, peut-être, un peu trop bienveillant dans ses appréciations, si ces derniers sont trop sévères dans les leurs.

Nous avons cité cette lettre tout entière, malgré sa longueur, parce qu'elle nous a paru renfermer des détails intéressants sur Lamennais. On voit, en effet, que le caractère, d'ailleurs prime-sautier de Féli (c'est de lui surtout qu'il s'agit) se fit jour dès le premier instant. Jean avait pris pour devise : « Zèle de feu, courage de fer. » Cette devise convenait au moins autant à son frère qu'à lui, mais à ce courage indomptable, à ce zèle inextinguible, il joignit la prudence et la charité que Féli fut loin de connaître dans la même mesure. Le nom de fils du tonnerre, Boanerges, dont les baptise ici l'abbé Teysseyre leur convient parfaitement, quoique à un degré divers. Féli songea moins au Saint Jean de l'Evangile qu'à celui de l'Apocalypse. D'ailleurs, il sentait lui-même ce qu'il pouvait y avoir d'inconsidéré dans son ardeur à défendre les intérêts de l'Église ; il se savait sujet à certaines défaillances de caractère, sinon de volonté et il reconnaissait qu'il avait besoin d'un conseiller, d'un tuteur. Il écrivait un jour à son frère : « J'ai besoin de quelqu'un qui me dirige, qui me soutienne, qui me relève, de quelqu'un qui me connaisse et à qui je puisse

dire absolument tout. A cela peut-être est attaché mon salut. Pèse cette dernière considération. » C 1 )

Ce guide était Jean : il le fut longtemps ; plût à Dieu qu'il l'eût toujours été !

Le Gallicanisme fut le point de mire constant de l'abbé de Lamennais : on l'a déjà vu, on le verra de plus en plus par la suite. « Je ne saurais digérer 1682 » écrivait-il à Jean le 25 février 181 5 W. Les Gallicans, de leur côté, incarnant, pour ainsi dire, l'ultramontanisme leur ennemi irréconciliable, dans la personne de son champion le plus intrépide et le plus redoutable, poursuivirent Lamennais de leur haine implacable jusque dans sa chute qu'ils ne furent pas loin de regarder comme celle de l'ultramontanisme lui-même : l'avenir devait heureusement les désillusionner.

Ms r Caffarelli, évêque de St-Brieuc, mourut le 11 Janvier 181 5. Les deux frères, Jean surtout qu'il avait choisi pour vicaire-général et confident,

(1) Lettre du 30 avril 1814. Blaize tome I. p. 136. (1) Blaize. I. 200.

perdaient un protecteur et un ami dans la personne de ce digne prélat.

Féli écrivait à M. Hay, vicaire à Saint-Malo :

16 Janvier (1815).

— Ah ! mon pauvre ami, quel terrible événement pour le diocèse de St-Brieuc, et en particulier quelle douloureuse perte pour le pauvre Jean, pour M. Vielle et j'ose dire aussi pour moi, car il était impossible de connaître sans l'aimer tendrement un si digne, si excellent évêque, d'un caractère si droit, si bon, si aimant et si aimable ! Encore un coup, quelle perte. Je la pleurerai longtemps et ne la pleurerai jamais assez... Hélas ! qui m'eût dit, lorsque je le quittai, il y a douze jours, que je ne le reverrais jamais ! Et une mort si prompte, qui est venue l'enlever soudain au milieu des espérances que nous nous plaisions à concevoir de son prochain rétablissement.... il était mûr pour le ciel ! Si vous aviez vu sa patience et sa douce piété dans toute sa maladie, vous en eussiez été attendri. Il semblait ne retrouver sa vivacité

ordinaire que pour témoigner son amitié à ceux qui l'environnaient. Une seule chose l'occupait ; le soin de son diocèse qui attendra longtemps un semblable évêque. Aussi combien était-il aimé ! moins cependant encore qu'il ne méritait de l'être. Hélas ! ce n'est que la mort qui met le prix à de tels hommes. Je pars après demain pour rejoindre Jean... Deux exemplaires de la Tradition, l'un pour Lévêque, l'autre pour Bachelot....

De son côté, Jean disait au même abbé Hay, en parlant de Ms r Caffarelli : « Sa mort m'enlève un ami, un frère et quel frère !...

Il écrivait de St-Brieuc à M. Querret, le 16 février 1815.

.... Féli est retourné à la Chesnais. La Chesnais est le seul endroit de la terre où l'on puisse vivre, attendu qu'on n'y voit que des arbres et qu'on n'y entend d'autre bruit que celui des grenouilles qui coassent à la queue de l'étang. Enfin que chacun soit où il veut être, je ne m'y oppose pas. La volonté de Dieu soit faite ! ce n'est pas

à moi de reprocher à Féli de ne point aimer cette ville-ci ( J ) 5 depuis que l'évêque n'y est plus. Si je ne la quitte pas aussi, c'est que le devoir m'y retient, et que toute considération personnelle est nulle, quand il s'agit d'un sacrifice exigé par la conscience ( 2 ).

Neuf jours plus tard (si toutefois nous en croyons la date ajoutée après coup, sur l'original, par une main étrangère, à ce simple en-tête « 2/ Février), Féli écrivait au même, avec cette adresse : « A Monsieur Querret, Instituteur, à St-Malo. »

— Ce qu'il y a, mon ami, d'admirable dans notre correspondance, c'est qu'elle est singulièrement réfléchie. Il ne nous échappe pas un mot que nous n'ayons pris au moins six semaines pour y

(i) Saint-Brieuc, où Féli avait séjourné quelque temps près de son frère et dont l'évêque, Mg r Caffarelli, nous l'avons vu, venait de mourir. Durant la longue vacance du siège, M. Jean de Lamennais remplit les fonctions de vicaire capitulaire, avec la plus grande distinction.

(2) Je cite d'autant plus volontiers cette correspondance de Jean qu'elle se rapporte plus directement à Féli, l'objet de la présente publication, et qu'elle est en grande partie inédite.

penser. Ce serait le problème du monde qu'on ne le traiterait pas avec plus de respect. On tiendrait un concile entre deux de nos lettres ; j'entends un concile universel, car pour un national, ce ne serait pas la peine. Je soupçonne là-dessous quelque vue de la Providence, qui nous a choisis pour enfanter de concert quelque grande et sublime vérité. Je ne saurais m'expliquer autrement de si profondes méditations. Mais songez bien qu'il faut que nous accouchions ensemble, pour que l'enfant arrive à terme. Courage donc ; y êtes-vous ? allons, encore un effort. Malheur ! je vois bien que ce ne sera pas pour aujourd'hui. La vérité ne sort pas comme cela : c'est un furieux travail que de la tirer de sa coque. Il y a les temps et les moments et en se hâtant trop, on court grand risque de ne faire qu'une omelette. J'en ai pourtant une bien jolie petite vérité, échappée naguère d'un très-vilain œuf. Cet œuf est la Mairie, et la vérité vous la connaissez comme moi et mieux que moi. Quel dommage seulement qu'elle ait tardé si longtemps à éclore. Enfin, la voilà, et je m'en félicite et je m'en réjouis, et je

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lui dis : Soyez la bienvenue ; et à l'œuf ou au possesseur de l'œuf : Soyez le bien parti. — Ce sont de ces petites consolations que la Providence nous ménage par-ci, par-là, pour nous empêcher de crier trop haut. Je désire vivement qu'elle m'en procure une, qui dépend d'une résolution cachée dans le fond de votre glande pinéale.

Comme vous ne trouveriez pas bon que personne l'y allât chercher, allez-y vous même, je vous en supplie, et tirez moi promptement de peine sur le résultat de cette visite domiciliaire. Si le carême s'écoule sans que sœur Anne voie rien venir, si vous laissez passer ce temps de pénitence, je vous tiens pour ennemi décidé de la mortification, et je désespère de vous posséder jamais à la Chênaie c Devinctissitnus tuus : cela se dit-il ? en tout cas, cela s'entend et se sent encore mieux C 1 ).

Le il Mars 1815, Féli écrivait de la Chênaie une autre lettre au même M. Querret qu'il qualifie, cette fois, de « c NJgociant ».

(1) On peut juger, dès maintenant, du double genre de plaisanterie des deux frères : la comparaison ne nous semble pas toujours à l'avantage de Féli.

d'après des documents inédits 6i

— Je vous pardonne votre silence, mon ami ; je vous pardonnerais même de m'oublier, car en vérité je ne vaux pas un souvenir, mais je ne vous pardonne pas d'être malade. Vous vous épuisez, vous vous tuez avec ces marmots, qui ne s'en portent pas moins bien. Le zèle de l'institution vous consume ; par ma foi, vous êtes trop bon. Eh ! de grâce, un peu moins de déclinaisons et de conjugaisons, un peu moins de A et de B, de grec et de latin, et un peu plus de santé. Orandum est utsit mens sana in cor pore sano, dit le poète ( 2 ) ; ne séparez donc point ces deux choses ; elles se tiennent plus qu'on ne pense. Dans la chaleur de votre dévouement, vous avez posé une équation dont la racine est la maladie, l'affaiblissement, la mort, et vous voilà travaillant du soir au matin à la résoudre. Eh ! laissez ce soin à la nature ; elle n'a pas besoin de votre secours ; sa méthode n'est que trop sûre et trop infaillible. Pour moi je ne trouve pas que les Z, les X, et les vingt-quatre lettres de l'alphabet, vaillent un quart d'heure de repos :

(2) Horace.

Le repos, le repos, trésor si précieux, Qu'on en fit autrefois le partage des Dieux.

Ave%-vous su prendre du repos ? Fous ave% plus fait que si vous avie% pris des royaumes et des villes. Et qui dit cela ? Le bonhomme Montagne (sic), le bonhomme Lafontaine, qui certes n'auraient pas sacrifié sommeil, tranquillité, et vie enfin, au plaisir de faire réciter $(usa à des bambins distraits et ennuyés. Voulez- vous de l'érudition classique ? Je vous répéterai avec Horace, est modus in rébus. Cela est décisif en seconde, et même en rhétorique. Senèque, ce savant homme, ne parle pas moins bien. Croyez-le donc, et surtout croyez-en la raison, quelque peu de crédit qu'elle ait dans l'Université ! Vous avez vu cette belle ordonnance rédigée par le protestant Guizot, et signée du roi très chrétien. Rien n'y est oublié, hors la religion ; son nom même ne s'y trouve pas. Mais en revanche les idées libérales y figurent honorablement, y dominent même d'un bout à l'autre. Le doux avenir que cela nous promet ! Plus d'écoles ecclésiastiques, partant plus de prêtres, plus de culte, plus de

fanatisme, plus de superstition. Sentez-vous bien le bonheur d'un pareil état ? La philosophie se charge de défendre le trône et de nous rendre tous vertueux et contents. On peut s'en fier à sa parole, si elle n'était pas sûre du succès, se feraitelle payer d'avance ? Ce n'est pas qu'elle soit intéressée ; six mille francs à l'un, douze mille francs à l'autre, vingt mille francs à celui-ci, quarante mille francs à celui-là ; trouvez moi du latin et de la morale à meilleur marché ! Ah ! que nous connaissons bien le prix des lettres ! L'esprit humain marche, comme on dit, et, sur ma parole, il ira loin : soyez tranquille, l'Ecole normale est là, avec Monseigneur de Bausset pour l'empêcher de s'arrêter ou de rétrograder. Cela est consolant tout à fait. Et ce cher Fontanes, qui se retire avec une modique pension de trente mille francs, qu'en dirons-nous ? Est-ce ainsi que les Bourbons récompensent la vertu, le dévouement, le courage ? En vérité, cela fait saigner le cœur. Le pauvre homme ! Somme toute, m'en croyez-vous ? Arrangez bien vos petites affaires, prenez d'avance toutes vos précautions, mettez

vos papiers en ordre, fermez votre porte-manteau, ayez votre argent dans la poche, et votre chapeau toujours sous la main ; car le temps n'est pas éloigné, où Ton vous criera : hâtez-vous, fuyez, il n'y a pas un instant à perdre : qui super tectum, ne descendat in domum, nec introeat ut tollat quid de domo sua : et qui in agro erit y non revertatur rétro tôlier e vestimentum suutn.

.... Erunt enim dies illi tribulationes taies, quales non fuerunt ab initio creaturœ, quant condidit Deus, usque nunc, neque fient (0. Et ne prenez point ceci pour une boutade d'humeur, et pour la crainte d'une imagination exaltée : Amen dico vobis quoniam non transibit generatio hœc, donec omnia ista fiant W.

Votre ami F.

Nous trouvons cette autre lettre de Féli, transcrite par M. Houet sur la même feuille qu'un fragment de la précédente ; elle est probablement

(i) Marc. XIII. 15 et seq.

(2) id. id. }0 — Le génie de Lamennais eut souvent de ces éclairs prophétiques.

de la même année, bien qu'il y parle de la fermeté que doit avoir un prêtre et qu'il ne fût pas encore sous-diacre (0. Elle est très vraisemblablement adressée au même.

— 17 Mars. —

Eh bien, mon cher ami, qu'est-ce donc que tout ceci ? Des malheurs, du sang, la ruine entière de la France. L'avenir est gros de désastres, et, de quelque côté que je tourne mes regards, je ne vois que des sujets de désolation et de larmes. Au milieu de tout cela, le bon Dieu me fait la grâce d'être profondément tranquille, quoique assurément ma position personnelle ne soit pas une des plus belles. Je tâche d'être en garde contre une certaine exaltation de tête qui empêche d'écouter les conseils de la sagesse, dans un moment où ils sont si nécessaires, car je crois que la fermeté d'un prêtre doit toujours être calme

(1) Lamennais fut ordonné sous-diacre, le 23 décembre 181 5. Il écrivait à Jean, le lendemain : 1 Je revins hier de St-Sulpice, après avoir reçu le sous-diaconat. Cette démarche m'a prodigieusement coûté. Dieu veuille en tirer sa gloire 1 C'est l'ancien évêque de Quimper, M. André, qui fit l'ordination. » Blaize. I. 243.

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