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comme le fond de son Ame. Voilà ce que je me dis, voilà ce que je pense ; que ferais-je dans des circonstances faciles à prévoir, et qui arriveront peut-être bientôt ? Mon devoir ; du moins, je l'espère, parceque je me confie en Celui de qui découlent toute force et toute lumière.
L'ouvrage intitulé la Tradition de l'Eglise sur V institution des Evêques, avait été publié en 1814. La rédaction appartenait en grande partie à Féli ; Jean avait amassé et préparé les matériaux. Lorsque Napoléon revint de l'île d'Elbe, on apprit aux deux frères que leur livre avait eu le don de lui déplaire extrêmement. Féli, pour détourner le coup qui menaçait son frère et par suite les œuvres qu'il avait déjà entreprises, se réfugia en Angleterre d'où il écrivait le 25 avril 1815 à l'abbé Brute : « Mon départ, sous plusieurs rapports, est un gage de sûreté pour Jean, et c'est ce qui m'a décidé. Cela lui donne le moyen de désavouer la Tradition, qui est en effet mon ou-
vrage, l'ayant fait en entier sur les textes qu'il avait recueillis (0. »
Quelques biographes de Jean, pour grandir leur héros, qui pourtant n'eut jamais besoin que de la vérité pour paraître ce qu'il fut en réalité, l'un des plus grands hommes de bien de notre siècle, ont écrit que Féli, en s'exilant, avait voulu mettre sa personne à l'abri des vexations impériales,-sans plus s'inquiéter de son frère qu'il laissait seul exposé à la foudroyante colère du maître. M. Houet, dans une note, écrit à ce sujet : « M. R. ( 2 ) n'a pas compris que cette fuite était concertée, de même que la responsabilité de la Tradition dont Féli se déclara l'auteur ». Il ajoute ailleurs : « On sacrifie trop Féli à Jean. »
Celui-ci, s'il vivait, ne serait pas le dernier à blâmer le zèle intempestif de ses maladroits panégyristes : il aimait trop la vérité, il aimait trop son frère pour souscrire à de telles exagérations.
Pendant un séjour en Angleterre, Féli, pour
(1) Ed. de la Gournerie, p. 95.
(2) M. Ropartz, l'un des biographes de M. Jean de Lamennais.
dérouter la police impériale, devenue plus ombrageuse que jamais, ne correspondait plus avec ses amis de France que sous le nom de Patrice ou Patrick Robertson.
Jean écrivait à M. Querret, le I er Mai 1815 : « .... Notre ami Patrice m'a écrit plusieurs fois ; sa dernière lettre est du 23 Avril. Il me dit qu'il regrette ses parents, et qu'il n'y a que ses affaires qui puissent le retenir dans la grande ville qu'il habite (0. J'espère bien que ce pauvre jeune homme n'y restera pas longtemps, et qu'il retournera bientôt au sein de sa famille, car où peut-on être mieux ? Je n'aime point le tapage de ces immenses cités où l'on vit dans l'isolement, et Paris, malgré tous ses charmes, ne sera jamais le lieu où je me fixerai, tandis que je serai le maître de mes destinées. »
Waterloo arriva et mit fin à ce que l'on a parfois appelé l'épopée napoléonienne, la plus san-
(1) Jean évite de prononcer le nom de Londres, il francise le nom de Patrick qui devient Patrice et laisse entendre, comme on le voit plus bas, que le pauvre jeune homme habite Paris, la grande ville.
glante des épopées, en tout cas. Jean adressait à M. Querret, le 22 Juillet 181 5, une longue lettre que nous demandons la permission de citer en grande partie, à cause de l'intérêt particulier qu'elle nous semble offrir. On y verra le portrait en déshabillé du gouvernement des Cent-Jours et de celui qui lui succéda immédiatement ; nous ignorons s'il est flatté, toujours est-il qu'il nous paraît assez peu flatteur.
— Voici la seizième lettre que je fais depuis hier, mon cher ami ; mais je ne veux point laisser partir le courrier sans vous écrire, quoique vous me deviez une réponse que j'attends en vain, depuis plus d'un mois. En peu de jours, que de changements ! Je n'ai jamais cessé un seul instant d'y compter : néanmoins, ils m'étonnent, et j'ai encore peine à comprendre comment ils ont pu être si rapides. Puisse notre avenir être heureux ! C'est là plutôt l'objet de mes désirs que celui de mes espérances : je ne crains plus l'homme de l'île d'Elbe ; il est usé ; son nom rappelle à tous les Français d'irréparables malheurs ; tout le
monde le juge et l'abhorre : mais qui ne tremblerait en voyant, d'un côté, la faiblesse de ceux qui gouvernent, et de l'autre, l'extrême corruption de ceux qui sont gouvernés ; ici, surtout, elle est à son comble. Les honnêtes gens sont en petit nombre et n'ont aucune énergie. Les jacobins dominent avec audace, et s'ils plient, un moment, sous le poids des circonstances, ils n'en sont pas moins disposés à faire prévaloir leur système de destruction universelle, et à se relever plus vigoureux que jamais. Nous avons vécu trois mois sous leurs poignards, au milieu de leurs insultes, de leurs menaces, et nous avons revu les scènes de quatre-vingt treize. Vous ne sauriez croire combien ma position particulière a été pénible, car s'il fallait préserver le diocèse de la rage de ces monstres tout puissants, il fallait aussi modérer l'ardeur indiscrète de quelques ecclésiastiques bien vertueux sans doute, mais qui oubliaient quelquefois que notre bon Maître, en envoyant ses apôtres prêcher son évangile aux nations infidèles, ne leur recommandait pas moins la prudence du serpent que la simplicité de la colombe. Enfin, je
suis parvenu à maintenir Tordre, qui a été plusieurs fois sur le point d'être troublé : ce résultat est pour moi une bien douce récompense...
J'ai écrit à notre cher Patrick, pour lui annoncer notre délivrance ; son retour ne peut être éloigné : je désire que le public ignore le voyage qu'il a fait : il est bon de tout prévoir ; ceci peut n'avoir fini que pour recommencer.
Le gouvernement de la Restauration n'inspira jamais grande confiance aux deux Lamennais. Ils auraient pu, ce nous semble, lui accorder au moins le bénéfice des circonstances atténuantes : car, depuis la première heure jusqu'à la dernière, il dut lutter contre deux sortes d'adversaires bien redoutables : ses ennemis d'abord, puis ses amis : les premiers ne furent pas ceux qui lui firent le plus de mal.
Le 19 Août 181 5, Féli écrivait lui-même, de Londres, à M. Querret :
— Nous reverrons-nous ici bas, mon cher ami ? Je l'espère encore, je l'espère et en vérité c'est
beaucoup dire. Jamais je ne fus plus disposé à voir en noir qu'en ce moment, ma pauvre tête est un pot à encre. Je ne sais pas bien quel est aujourd'hui l'esprit public en France ; mais s'il y reste des Français, je tremble qu'elle ne devienne une nouvelle Espagne. Il serait trop long de vous expliquer sur quoi se fondent mes craintes. J'en ai de plus éloignées, de plus désolantes peut-être. Quel siècle, bon Dieu ! et où les hommes qui ne lèvent pas les yeux plus haut, puisent-ils la force de vivre ? Quels que soient les événements, je ne partirai point avant le mois d'Octobre. Ce n'est pas que je me plaise en ce pays ; mais c'est que j'y ai trouvé un homme qui me rendrait désirable le séjour du pôle, s'il m'était permis d'y vivre avec lui. Quel saint, mon ami, et quel aimable saint ! Combien je bénis la Providence qui m'a mis sous sa conduite, et, si j'ose le dire, dans son cœur ! Oh ! il est bien avant dans le mien aussi.
Et maintenant que j'y réfléchis, c'est peut-être à vous que je dois un si grand bonheur. Je sens à quoi cela m'engage, et n'en suis point effrayé.
Mon seul embarras est de savoir comment je ferai pour vous aimer plus que je vous aimais déjà. C'est à mon cœur à se démêler de là ; s'il s'en tire, il sera bien habile, qu'en pensez-vous ?
Mais à propos dites-moi donc, n'êtes-vous pas bien ennuyé, bien dégoûté de cette sotte, vile, misérable petite planète, qui présente successivement au soleil, toutes les 24 heures, tant d'odieux et imbéciles animaux de l'espèce à laquelle nous appartenons, pour nos péchés ? Si, comme vous, j'avais l'honneur d'être astronome, je lui ferais prendre telle route, qui bientôt mettrait fin à cette trop longue série de burlesques horreurs. Mais les savants ressemblent à L s 18, ils sont trop bons, et le monde n'en va pas mieux.
Pensez à moi, mon cher Querret, priez pour moi, et soyez sûr que personne ne vous est plus tendrement attaché que votre ami F.