QUATORZE ÉVÊQUES
T 'abbé Jean écrivait de Paris à M. Querret, a la -'—'date du i" juin 1823 :
« ... L'impression du y volume de l'Essai est achevée, mais je ne sais pas encore quand l'ouvrage pourra paraître, car, auparavant, il faut que le méchant procès de Féli avec son premier libraire soit jugé. »
Lamennais se plaindra souvent d'être trompé par ses libraires. Sa correspondance avec M. Marion, publiée par M. de La Villerabel, renferme de nombreuses récriminations à ce sujet : le ton parfois tragique sur lequel il parle de la façon dont ceux-ci exploitèrent toujours sa simplicité et sa bonne foi ne laisse pas d'être assez amusant, et même ins-
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tructif, car il jette un jour singulier sur le tempérament essentiellement nerveux et irascible du grand écrivain qui, sous l'impression de son extrême sensibilité, était toujours porté à l'exagération, donnant souvent à des incidents assez mesquins de colossales proportions. Parce qu'il rencontrera deux ou trois exploiteurs dont il sera la dupe, il s'écriera que « le monde appartient aux fripons (0 » et ne sera pas éloigné de s'imaginer qu'il est en butte aux persécutions du genre humain tout entier. Ce vice de tempérament, s'il nous est permis de parler ainsi, peut expliquer, dans une large mesure, les écarts à jamais déplorables de cette intelligence d'élite.
En. 1823 furent publiés les 2 derniers volumes de l'Essai, le 3 e et le 4 e .
Lamennais écrivait à Rohrbacher, devenu supérieur des Missionnaires du diocèse de Nancy :
(1) « Le monde appartient aux fripons ; l'honnête homme n'a rien à y attendre qu'une fosse où il descend toujours trop tard, car il a bien A souffrir avant de s'y reposer. » Lettre à M. Marion, 7 jan. 1838. Villerabel, p. 148.
« Paris, 22 août 1823.
« J'ai un peu tardé à vous répondre, mon cher Monsieur, parce que je voulais avoir de M. de Haller que j'ai plusieurs fois cherché inutilement chez lui, les renseignements que vous désiriez. Il ne connaît point M. Pernelle, et n'en a jamais entendu parler. Ainsi l'on fera sagement de se tenir sur ses gardes avec ce personnage, qui pourrait bien n'être qu'un intrigant.
« Je vous remercie d'avoir bien voulu rendre compte de mes deux derniers volumes dans le Drapeau blanc. Personne, que je sache, ne les a encore attaqués jusqu'à présent. L'évêque d'Hermopolis M s'est même prononcé hautement pour. Ce suffrage en impose, car les hommes, quoi qu'on dise, sont conduits en tout par l'autorité. J'ai reçu aussi de la part des savants les plus distingués, des témoignages de satisfaction très vifs, sur la partie
(1) Mgr Frayssinous que nous avons déjà rencontré. Il était alors ministre de l'instruction publique et des cultes. Féli écrivait à l'abbé Brute le 8 octobre de cette même année 1823 : * A la suite des Fourcroy et des Royer-Collard, l'évêque d'Hermopolis s'est chargé de nous faire une génération d'athées, qui déjà pullulent autour de nous, et ne tarderont pas à prendre possession de ce monde, au nom de l'enfer. » Edition Gournerie, p. 163.
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de mon ouvrage qui les intéresse particulièrement. La lumière que répand déjà l'étude des traditions annonce un nouveau genre de triomphe à la Religion. Ce que l'Inde et la Chine fournissent en ce genre est immense. Nous touchons à une grande époque. L'erreur semble être de toutes parts refoulée vers l'enfer.
« N'oubliez pas le Drapeau blanc ; il faut combattre sans relâche. Je viens d'attaquer l'Université dans une lettre au Grand Maître. Il est impossible d'imaginer à quel point la corruption et l'impiété sont parvenues dans les collèges.
« Je me recommande instamment à vos prières, et suis, mon cher Monsieur, tout à vous en N. S.
F. de Lamennais. »
Voici une lettre de l'abbé Brute, probablement adressée à l'abbé Jean. M. Houet la fait dater de 1824. On y retrouve ce style brusque, saccadé, mystique, dont le saint missionnaire semblait s'être fait une spécialité :
« Mon bon ami,
« Je reviens de chez M. Bouillon. Cette vue du portrait de Féli... je ne l'ai pas reconnu — supérieurement fait et traité de tout point et très ressemblant, m'avez-vous dit... j'ai pensé à nos seize ans de séparation — quel travail du temps — cette figure si prononcée était si enfantine, si chétive, si bonne — ici, c'est tout génie, je pense — j'ai éprouvé le plus singulier désappointement — deux fois venu sans le revoir — vous, si bien revu — partir et ce me semble, je ne sais pourquoi, pour dernière séparation — j'ai fait l'enfant et en revenant près du Luxembourg senti les larmes me venir.
« Pauvre vie ! — Eternité qui t'avances... J'ai passé aussi par la Sorbonne et vu le mausolée de Richelieu ■— j'en ai été très frappé.
« Pauvre vie ! et cependant si décisive et à si bien remplir, si soigneusement pour une Eternité.
« Allons, Féli, les portraits ne sont rien, l'âme ne se peint pas ainsi — tous trois à l'autel, oublions le reste. Altaria hœc requies mea M.
Brute.
(1) Cf. Psal. cxxxi, t 4 .
« Je vois aux petites choses leur prix. Teysseyre au Ciel. »
A cette époque, Lamennais se voyait discuté, chose qu'il ne supporta jamais de gaîté de cœur ; son premier mouvement lorsqu'on le contrariait était de regimber ; c'était souvent aussi son dernier. Parfois il n'hésitait pas à rompre brusquement et sans retour les plus anciennes relations.
Le 25 mars 1824, Féli, cédant à l'un de ces mouvements de colère et d'indignation qui lui étaient si familiers lorsqu'il rencontrait ainsi des contradictions d'un côté où il ne s'y attendait pas, ou revêtues d'une forme qui lui déplaisait souverainement, écrivait le billet suivant à l'abbé Hay, le vieil ami de sa famille et l'associé de son frère dans ses premiers établissements religieux :
« M. l'abbé, vos principes de religion, de conscience et d'honneur diffèrent si essentiellement des miens, que mon devoir est de vous
déclarer qu'il ne peut plus désormais y avoir rien de commun entre nous.
F. de Lamennais. »
M. Hay écrivit au bas de ce billet qu'il conserva toujours : « Méprisé et laissé sans réponse. »
Méprisé ; le mot est de trop ; nul ne songeait à mépriser Lamennais à cette époque, les Gallicans, moins que les autres et il est plus que probable que le digne abbé Hay était l'un d'eux. M. Teysseyre écrivait un jour à Jean, c'était vers 181 5 : « Notre cher Féli me ferait presque aimer le Misanthrope. » En réalité, ce nouvel Alceste fut souvent d'une franchise encore plus brutale que celui de Molière. La fille de l'un de ses amis d'enfance nous montrait, il y a quelques mois à peine, le billet que son père reçut un jour de Lamennais après s'être occupé, sous la Restauration, d'une élection dans un sens opposé au sien. C'est un congé définitif, en bonne et due forme qu'il donne à cette amitié des premiers jours.
Jean avait dû quitter sa chère Bretagne et venir s'installer, lui aussi, à Paris où le grand aumônier
de France, lors du rétablissement de cette dignité, l'avait appelé en qualité de vicaire général^). Sans doute il s'estimait heureux de se retrouver près de Féli, mais il n'oubliait point les petites écoles de Bretagne qu'il s'occupait alors à fonder et il était impatient de retrouver sa liberté, pour retourner dans sa province bien-aimée. En 1824, un changement survint dans sa position : son ami Querret se réjouissait à la pensée de le revoir bientôt tout en le plaignant d'être tombé de sa haute situation. Jean lui écrivait le 10 avril la lettre suivante que nous transcrivons d'autant plus volontiers qu'elle nous apprend ce que devenait Féli :
« Grande aumônerie de France.
Paris, le 10 avril 1824.
Mon excellent ami,
Consolez-vous ; les choses n'en sont point où vous le croyez : si cela était, je serais trop heu-
(1) Nov. 1822. Le grand aumônier était le prince de Croy, archevêque de Rouen.
reux, car je n'ai pas d'autre désir et d'autre ambition que de m'en retourner au plus vite en Bretagne, et de redevenir petit Jean, comme devant : mais le grand aumônier m'ayant donné le titre de grand vicaire de Rouen, il en résulte que je suis vicaire général de Ms r l'archevêque de Rouen, grand aumônier de France, au lieu de l'être de M. le grand aumônier de France, archevêque de Rouen. Quoi qu'il en soit, et quoiqu'il n'y ait rien de changé dans ma position réelle, je suis très fort de l'avis de ceux qui pensent que je serais beaucoup mieux placé en Bretagne qu'ici, et j'espère que la Providence favorisera ma retraite définitive; je hâterais moi-même cette rupture, si je n'étais depuis longtemps décidé à la laisser toujours agir seule en ce qui me concerne. Je reste donc endormi sur son sein comme un petit enfant, et quand viendra le moment du réveil, je dirai du fond du cœur à ma bonne mère : ecce venio ut Jaciamvoluntatem tuante). En attendant, je suis à merveille : jamais le grand aumônier n'avait été meilleur et plus aimable pour moi.
(1) Tune dixi : Ecce venio... ut facerem voluntatem tuam. Psal. XXXIX, 8, 9.
« J'ai déterminé Féli à faire le voyage de Suisse, parce qu'il s'est présenté une occasion unique pour cela : il est arrivé à Genève bien portant, mais un peu fatigué de la route : je suis persuadé qu'à son retour, il se portera infiniment mieux. »
M. Querret était alors retiré à Pleurtuit, dans sa propriété de la Motte.
Féli, une fois arrivé à Genève, se décida à pénétrer en Italie, jusqu'à Rome. Jean, de nouveau, mandait à son ami, au sujet de ce voyage :
« Paris, 21 juin 1824.
« ... Féli m'a écrit de Gênes le 8 juin : le voyage lui a fait infiniment de bien ; en partant de Genève, il a publié la 'Défense de la vénérable compagnie des pasteurs contre les Momiers : c'est une petite brochure très piquante : elle fait du bruit : nous l'insérerons dans le prochain numéro du Mémorial. »
Comme on le voit, Lamennais, même lorsqu'il voyageait sous prétexte de se reposer un peu de ses fatigues intellectuelles, repos certes légitime et
nécessaire même, ne laissait pas de composer en courant quelques écrits, toujours pour la défense de la vérité. Il mettait le premier en pratique le mot d'ordre qu'il donnait aux autres : « Il faut combattre sans relâche. »
Un mois plus tard, nouvelle lettre de Jean à M. Querret :
« Paris, le 26 juillet 1824.
« ... Féli est arrivé à Rome le 27 juin : il loge au Collège romain, • c'est-à-dire chez les Jésuites, où le pape ( r ) lui a fait préparer une chambre. »
Le bon abbé Jean, qui, de même que son frère, regarda toujours les honneurs de ce monde comme un faix insupportable, ajoute avec allégresse : « Et moi, dans trois semaines, je me promènerai sur les grands chemins de Bretagne ( 2 ) » .
S'il faut en croire Ange Blaize, neveu de Lamen-
(1) Léon XII. Il aimait beaucoup Lamennais.
(2) Il devait s'y promener longtemps et souvent, pour le plus grand bien de la jeunesse bretonne.
nais ('), Léon XII accorda bénévolement à celui-ci, lors de son voyage à Rome, et à son refus du chapeau de cardinal ( 2 ), une dispense de bréviaire, vu ses nombreux travaux. D'après Rio 0), ce fut Lamartine qui obtint de Léon XII cette dispense pour Lamennais et à son insu. Rio suppose que Lamennais usait de la dispense et il part de là pour déplorer l'aberration de ce grand homme qui ne voyait pas que s'isoler de la prière c'est s'isoler de la grâce et courir au devant de sa perte en se privant des forces nécessaires pour surmonter les obstacles. Depuis lors, plusieurs autres bonnes âmes, voulant démontrer la nécessité de la prière, n'ont pas manqué de citer Lamennais et sa fameuse dispense de bréviaire, sans se douter que le blâme infligé au prêtre qui aurait usé de celle-ci remonte jusqu'au pape qui l'aurait accordée. L'un de mes confrères, M. Pivert, me communique, à ce sujet, une note que je m'empresse d'insérer ici :
(1) Essai biographique, p. 161.
(2) Cf. sur ce dernier point Forgues, i* r vol., p. XL.
(3) Epilogue à l'Art Chrétien, tom. 2, p. 179, note.
— 28 septembre 1886. Nous avons lu, ce soir, dans le Maîtrise du Prêtre, ouvrage du P. Caussette, le récit d'une conversation d'après laquelle M. de Lamennais, retiré à la Chênaie avec ses disciples, aurait obtenu du pape Léon XII une dispense de bréviaire dont il usait. M. de Lamennais, pour obtenir cette faveur, aurait allégué ses nombreuses occupations.
Immédiatement après la lecture, j'ai demandé à M. Houet ce qu'il fallait penser de cette histoire. Voici sa réponse :
« Le P. Caussette se trompe. M. de Lamennais n'a jamais demandé une telle dispense. Il est vrai que M. de Lamartine s'était adressé à Rome, à l'insu de M. de Lamennais, et avait obtenu pour celui-ci une dispense de bréviaire, apportant pour motif le mauvais état des yeux de M. de Lamennais. Au sujet de cette dispense, M. de Lamennais dit un jour en ma présence : Cette dispense est nulle, puisque fat la vue bonne. Il n'a jamais demandé de dispense, je le répète, et il n'a point
cessé, durant tout ce temps, de réciter son Office. » (O
M. Houet a continué ainsi : «D'ailleurs, à cette époque du moins, on avait pour principe à Rome de ne point accorder de dispenses semblables. On disait : Si un prêtre est dans l'impossibilité de réciter son bréviaire, il en est par là même dispensé ; dès lors il n'a que faire de notre permission. Et quand on insinuait que cette façon d'agir pouvait donner lieu à des doutes, à des inquiétudes, Rome ajoutait : Que celui qui se croit incapable, pour un motit ou pour un autre, de dire son Office s'adresse à son directeur : ce dernier décidera. M. de Lamennais, a répété en ter-
(1) Cette dispense datait de 18 19 et non de 1824, époque du premier voyage de Lamennais à Rome. M. A. Blaize avait sans doute oublié la lettre, publiée par lui, où son oncle Féli disait à Jean : a La Chênaie, 25 août 1819. ... Genoude m'a envoyé une dispense de bréviaire que M. de Lamartine a obtenue pour moi à Rome. ... Je ne sais pas si je pourrai user de cette dispense, car l'exposé porte que je suis affligé d'une fièvre lente et continue, et d'une faiblesse de vue qui ne me permet de lire qu'avec peine. Ce dernier point n'est pas exact ; ma vue cependant est très affaiblie... ; mais est-ce le motif de la dispense ? Dis-moi quel est ton avis. La dispense ne peut d'ailleurs m'être appliquée qu'eti confession. » Tome I, p. 390.-
Observons que la vue de Lamennais se fortifia plus tard, comme le prouvent les paroles citées par M. Houet.
minant M. Houet, récita toujours son bréviaire. Nous nous servions alors du bréviaire parisien, mais il lui préférait le romain, à cause des leçons de St Grégoire VIL —
Je trouve dans les papiers mêmes de M. Houet une note sur ce sujet. M. Houet s'était occupé à redresser les erreurs nombreuses d'un ouvrage qui avait la prétention d'être une biographie de Lamennais et qui était moins une histoire qu'un roman historique, les personnages dont il parlait ayant réellement vécu, mais n'ayant pas toujours fait ce que leur imputait son très fantaisiste auteur (0.
Celui-ci, à la page 172 ( 2 \ disait en parlant de Lamennais : // s'était Jait dispenser de réciter le Bréviaire... Cette dispense était-elle un mensonge ? Je ne sais pas, mais un prêtre asse^ cuirassé contre le remords, etc.. « Cette dispense, observe M. Houet, n'est pas un mensonge. Elle fut demandée à l'insu de l'abbé de Lamennais. L'induit qui l'accordait autorisait le confesseur à dispenser,
(1) L'auteur, toutefois, dans une édition subséquente, corrigea un certain nombre de ces erreurs, sur les indications de M. Houet.
(2) Nous copions M. Houet.
dans le cas où la mauvaise santé du pénitent lui paraîtrait le demander. En supposant la vérité du motif allégué et la réalité de la dispense, où trouver la raison d'un remords ? Mais le motif allégué par le solliciteur (Lamartine, je crois) — sa vue affaiblie par le travail — n'était pas suffisamment vrai, M. de Lamennais refusa d'en user. »
Lamennais (continue l'auteur) eut tort de renoncer à ses exercices pieux. « Je doute fort qu'il y ait renoncé avant sa rupture avec l'Eglise. C 1 ) »
Voilà une légende de moins, nous nous plaisons à l'espérer ; d'ailleurs, il en reste encore assez de ce genre... pour ce qu'elles valent !
L'abbé Brute écrivait aux deux frères le 14 septembre 1825, du Mont Ste Marie, près Emmitsburgh, une longue lettre d'où nous détachons les lignes suivantes :
(1) Il continua même d'aller à la Messe, plusieurs années après avoir cessé de la dire, et pratiqua l'abstinence les jours prescrits par l'Eglise, pendant ce temps-là. M Ue de Lucinière, je crois, qui raconte le fait y voyait un motif d'espérer son retour.
« Bon ami (sic), chers frères, les deux en un,
« Vous ne voulez plus m'écrire — trois lettres sans réponse — je ne veux pas pour cela me priver de cette faible ressource des absents — plus faible encore et plus précaire à si grande distance, et tous trois trop occupés pour en profiter souvent — plus sages, peut-être, que moi, vous y avez renoncé — ce n'est plus de St Malo à Rennes, mais, d'un hémisphère à l'autre. Inutile aussi de revenir sur cet étrange désappointement de 1815 et 1824, passer deux fois les mers et manquer son inestimable ami W — ou sur cette félicité passée de quelques moments si heureux avec l'autre ( 2 ),
etc Il faut honorer la science et les talents,
oh ! Dieu me garde de blasphémer ses dons, mais voici du bon père Yvan, fondateur des filles de la Miséricorde, deux petits mots qui vous plairont mieux, mon Féli, mon bon Jean, que de parler science et talents ! » (Suit la citation.)
L'abbé Brute parle ensuite de plusieurs auteurs
(1) Féli.
(2) Jean.
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qui précédemment avaient écrit contre l'indifférence en matière de religion, afin, sans doute, de prouver à Féli que le mot comme la chose n'était pas neuf, ce dont Lamennais vraisemblablement ne doutait guère. Il cite entre autres un certain Amyraut, ministre calviniste, qui composa sous Louis Xm tout un gros volume où il dépeignait les ravages de ce mal de l'indifférence.
Cependant Lamennais était de retour de Rome, l'esprit rempli des choses qu'il avait vues et décidé plus que jamais à poursuivre, sans relâche, ses études apologétiques. L'amitié dont Léon XII l'honorait était pour lui le plus puissant encouragement. (0
Son frère, rendu enfin à la liberté, écrivait de la Chênaie, le I er décembre 1825, à son ami Querret, alors professeur de Mathématiques spéciales à la Faculté des sciences de Montpellier :
« Féli travaille : il en dira de belles ! comptez-y. »
(1) Il écrivait de Rome à Jean le 16 juillet 1824 : <r Le Saint Père, que j'ai vu deux fois et qui m'a comblé de bontés, veut me revoir encore, pour causer, m'a-t-il dit, plus à loisir. » Blaize. II. 18.
Féli en dit de belles, en effet, mais qui ne furent pas du goût de tout le monde. Aussi, en 1826, se vit-il condamné à 36 francs d'amende pour avoir parlé peu respectueusement de certaines lois qu'il jugeait oppressives de la liberté de l'Eglise et, par suite, contraires à l'Evangile. W J'ai sous les yeux le brouillon de la petite allocution qu'il se proposait d'adresser à ses juges, il est plein de ratures et de surcharges, le voici :
« MM. Il y a d'étranges contrastes dans nos mœurs ! Un prêtre monte à l'autel ; il en descend pour s'asseoir sur cette sellette destinée aux plus vils malfaiteurs ; et il ne peut ni rougir, ni regretter d'y être assis ; car quel crime l'y amène, MM. ? Qu'a-t-il fait ? Que lui reproche-t-on ? Il a professé, il a défendu publiquement sa foi, la foi de l'Eglise catholique, apostolique, romaine, attaquée de toutes parts ; de sorte que si la crainte de
(1) Il s'agit du livre intitulé : *De la Religion considérée dans ses rapports avec l'ordre politique et civil. Voir une longue note de Blaize. II. p. 35, où il raconte comment, en réalité, les choses se passèrent. Consulter également la lettre de Lamennais à M mo de Senfft. Forgues, Correspondance de Lamennais. I. 174.
l'accusation qui pèse sur lui l'avait arrêté, il eût trahi son devoir de prêtre ; de sorte que, s'il n'était pas maintenant sur cette sellette, sa conscience le repousserait de l'autel.
« Je ne viens donc point, MM., désavouer ni expliquer aucune des paroles que j'ai dites. Vous rendre juges de questions de doctrine, ce serait, comme prêtre et comme catholique, vous reconnaître un droit inconciliable avec ma religion. Cette religion, qui est aussi la vôtre, qui est celle de presque tous les Français, m'obligeait de professer les principes que j'ai soutenus, et dès lors, elle m'oblige encore à protester devant vous, que je ne m'en départirai jamais, que je les professerai, que je les défendrai jusqu'à mon dernier soupir. On prétend qu'ils sont opposés aux lois de l'Etat. Je ne puis le croire, ni je ne dois pas le croire ; car la loi de l'Etat déclare que la Religion catholique, apostolique, romaine, est la religion de l'Etat. Votre jugement m'apprendra si ce n'est là qu'une vaine déclaration. Quant à moi, mon devoir est fixé, il est ce que Dieu l'a fait, et je ne saurais le changer. Que si vous me condamniez
pour l'avoir rempli, je m'en affligerais sans doute à cause des graves conséquences qui en résulteraient et que la France sentirait ; mais je ne pourrais, MM., que me réjouir personnellement, à l'exemple des premiers Chrétiens, d'avoir été jugé digne de souffrir pour le nom de Jésus C 1 ) ; et ici j'emprunterai, comme l'expression la plus complète de mes sentiments, les propres mots de l'Apôtre : « c NJhil vereor, nec fàcio animam meam pretiosiorem quant me, dummodo consument cursum meum et ministerium verbi quod accepi a Domino Jesu. 00
« Voilà, MM., toute ma défense ; mais ce n'est pas toute ma cause, et il y a d'autres considérations qui doivent vous être présentées dans l'intérêt général de la France et de la société. Ici la question change, et je me tais, car ce n'est plus à moi qu'il appartient de parler. »
Et il passait la parole à son avocat, M e Berryer. On lit dans la notice publiée par Robinet, p. 48,
(1) Act. V, 41.
(2) Id. XX. 24.
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que Lamennais dit à ses juges dans cette circonstance : « Vous saurez ce que c'est qu'un prêtre. » (3)
Sans doute toutes ces paroles sont bien belles, mais comme un prochain avenir les rendra lamentables, hélas ! par le cruel démenti que leur donnera celui-là même qui les aura prononcées !
Dès le mois de février de cette même année 1826, l'abbé Jean écrivait à M. Qjaerret :
« A la Chênaie, le 9 février 1826.
« Cher ami,
« M. Gouyon de Beaufort nous a dit, il y a peu de jours, que vous reviendriez peut-être en Bretagne, en passant par Paris, sur la fin de mars ; or, Féli veut que vous sachiez qu'il est parti avant hier pour cette capitale, afin de ne pas manquer de vous y voir, s'il y est encore quand vous y serez vous même.
(i)M. Houet croit que ce mot non cité par Blaize fut dit en 1824, lors du procès du Drapeau Blanc. M. Dupin le lui ayant rappelé ironiquement dans l'affaire du Constitutionnel et du Courrier (1825 et non 1826, d'après M. Houet), Lamennais le répéta de nouveau fièrement et l'expliqua devant ceux qui n'avaient pas encore su le comprendre.
« Il va publier la seconde partie de son ouvrage sur la Religion considéra dans ses rapports avec l'ordre politique et civil : préparez vos oreilles à entendre un beau tapage. Si, de cette fois-ci, il ne va pas en prison, il faut désespérer d'y aller jamais.
« Lisez avec attention, je vous prie, dans le numéro du Mémorial qui paraîtra ce mois-ci, un article extrait du Globe : rien n'est plus frappant, et ne constate mieux la Révolution opérée dans les esprits et dans les doctrines par un seul homme, doué d'un grand talent et d'un grand caractère. »
Nous avons vu que, cette fois, Lamennais en fut quitte pour une amende. Il ne sera pas toujours aussi heureux.
Le 6 mai suivant, Féli écrivait, à son tour, à M. Querret, à l'issue de son procès :
« Paris, 6 mai 1826.
« Vous avez eu tort, mon cher ami, de vous inquiéter pour moi : c'est toujours, quoi qu'il
arrive, une belle position que celle des défenseurs de la vérité. Avec elle on ne craint rien et on se rit du monde ; car le monde passera, mais la vérité ne passera point. Je continuerai donc de la publier, de la soutenir hautement, ainsi que je l'ai déclaré devant les juges. J'attends, pour commencer mon travail, que le livre de l'Evoque de Chartres ait paru. Il me reste d'importantes considérations à développer, et bien que les esprits ne soient pas encore généralement préparés à les saisir, le temps viendra, j'espère, où elles porteront leur fruit. Mais auparavant il faudra que l'Eglise, dont la destinée est de croître sous le glaive et de s'affermir par les souffrances, subisse de nouvelles épreuves, et que les sociétés humaines aient elles-mêmes senti les fatales conséquences des erreurs qui les séduisent et des systèmes qui les perdent. Jusque-là rien ne changera dans le monde, ou plutôt le monde continuera de s'enfoncer dans le désordre, d'où doit bientôt sortir un terrible châtiment. Jamais, à aucune époque, les passions ne furent plus violentes, ni les gouvernements plus aveugles. Ils craignent tout, excepté
leurs irréconciliables ennemis. Cest pour les flatter qu'on a défendu l'introduction en France du Journal Ecclésiastique de Rome, dont il venait à peine six ou sept exemplaires. En Suisse, en Prusse, en Angleterre, on le reçoit librement ; mais, dans le royaume très chrétien, il faut faire acte de séparation d'avec le St Siège. Vous avez vu l'étrange déclaration des 14 évêques C 1 ), on a demandé l'adhésion des autres, et l'on trompe le public par des signatures qu'avec un peu de bonne foi on aurait dû faire précéder des lettres au pied desquelles elles se trouvent, et qui, pour la plupart, expriment des sentiments bien différents de ceux manifestés par les 14 évêques. J'ai lu quelques unes de ces lettres qu'on cache à la France, et je les signerais sans difficulté. Voilà l'état des choses. Dieu conduit tout ; ainsi ne nous effrayons pas ; soyons fermes et tranquilles ; on ne peut rien contre Celui qui ne redoute rien. Adieu, mon bon et cher ami ; on m'avait dit que vous deviez venir prochainement à Paris ( 2 ) et je m'en réjouissais
(1) Cf. Correspondance. Forgues I. 177.
(2) Cf. la lettre précédente.
car j'y passerai encore quelques mois. Mon frère y est aussi depuis dix jours ; il veut vous écrire à son tour, et je lui cède la plume. »
(Jean continue :)
« J'étais venu pour assister à la fêle (0 de Féli ; mais tout était fini quand je suis arrivé : je serai plus heureux une autre fois. Dans l'état d'irritation et d'égarement où sont les esprits, il est impossible qu'il n'y ait pas d'autres procès du genre de celui-ci, car vous sentez bien qu'on ne gardera pas un lâche silence... J'emploie de mon mieux le peu d'espace que Féli m'a laissé, mais il est si petit, si petit ( 2 ), qu'à peine suffit-il pour que je puisse vous renouveler l'assurance du tendre attachement avec lequel je suis pour la vie.
« Totus tuus in X to ,
Jean. »
Je transcris ici le brouillon d'une lettre (sans
(1) C'est-à-dire au procès.
(2) Le bon Jean a raison de se plaindre, son frère ne lui ayant concédé que le bas de la dernière page.
tofte&k*
date) de Féli à l'évêque de Troyes qui lui avait envoyé l'un de ses ouvrages :
<$ Me r , Je m'empresse de m'acquitter d'un devoir bien doux en vous disant combien je suis touché de votre souvenir. J'étais déjà, et depuis longtemps, lié à votre gloire par l'admiration, vous m'y liez encore par la reconnaissance. Veuillez agréer la vive expression de l'une et de l'autre, ainsi que l'assurance, etc. »
Le 27 mai 1826, M. de Senfft (0 écrivait à l'abbé Jean :
« Turin, 27 mai 1826.
« Avec quelle joie, mon cher et respectable ami, nous avons revu votre écriture ! et que le contenu de votre lettre nous a fait plaisir, à côté de la peine, hélas ! que trop prévue depuis ces dernières circonstances, du retard de notre réunion avec notre cher Féli ! Vous savoir auprès de lui est une vraie consolation, une douceur pour
(1) Cétait l'un des correspondants et des amis les plus fidèles de Lamennais.
nous. Ce que vous nous dites de la fermeté de quelques évêques ( x ) nous a causé beaucoup de joie. Nous nous y attendions de la part de notre ami de Lesquen. Nous sommes ravis de l'Aiflievêque de Bordeaux ; et nous admirons la grâce d'en haut qui a fait retrouver sa force et sa foi à ce pauvre vieillard de Versailles. Je voudrais connaître les termes dans lesquels l'Evêque de Luçon a répondu. Car je ne m'en rapporte pas au Moniteur qui nomme aussi parmi les adhérents l'Archevêque d'Avignon furieux de voir son nom ainsi placé. L'Administrateur de Lyon nous a écrit à ce sujet une lettre parfaite. M. de Mazenod, neveu de l'Evêque de Marseille, que nous avons ici, est tout à vous et espère que son oncle n'aura point faibli. Nos Jésuites sont indignés de la révélation de 1761. Cet acte honteux du Provincial d'alors est l'une des fautes, disent-ils, qui ont attiré sur la compagnie le châtiment qu'elle éprouve. Il paraît que, dès les années d'avant, une espèce de schisme s'était introduit parmi quelques uns des
(1) A propos de la Déclaration dont il est question plus haut.
plus lettrés d'entre eux (0 en France, qui, séduits par l'esprit d'orgueil, songeaient à se séparer de la dépendance du général. Le P. Goduiotf qui a appris à Avignon l'existence de cette malheureuse pièce, s'est écrié qu'il souffrirait plutôt la mort que de la signer ou de l'avouer.
a Cette lettre est en même temps pour mon cher Féli, auquel j'écrirai incessamment par une occasion sûre et auquel j'adresse celle-ci, afin qu'il l'ouvre si vous étiez absent. Je suis bien aise du repos dont il jouit à Versailles. Dieu le soutiendra dans son travail et fera le reste.
« Nous avons été de Gênes à Parme... Priez pour nous, mes chers amis, pour que nous portions toujours la croix, sinon avec joie, ce qui n'est donné qu'aux Saints, mais du moins avec soumission et comme dit si admirablement Féli : « Ne demandons rien à la terre qui n'accorde rien qu'à ceux qui cèdent quelque chose du Ciel.» ( 2 ) J'ai
(1) Comme toujours, je respecte le style des documents que je transcris.
(2) Cf. Forgues. I. 178.
mis M* 7 Lambr... (0 au courant du contenu de vos lettres.
« Tout à vous en N. S.
« Madame de S. vous dit à tous les deux
mille tendresses. La première ligne de son écriture sera pour Féli ; aussitôt qu'elle pourra soutenir sa tête. Elle se flatte que ce sera demain. »
(i) Probablement Ms r Lambruschini, que Lamennais, s'il faut en croire son biographe Robinet (p. 46), fit nommer plus tard à la non • ciature de France et qui, devenu cardinal, à son retour à Rome, se montra « son ennemi le plus acharné. »