CHAPITRE SIXIÈME
lettre de féli a rohrbacher : — « soyez tranquille, tout
marchera.» maison de hautes études ecclésiastiques.
un souvenir de quarante ans.
lamennais recrute de toutes parts de futurs défenseurs de
l'église. — l'abbé blanc.
la chênaie « paradis terrestre î i on y va pour s'y
retremper l'ame. — une double auréole.
traduction de l'imitation. — lettre de m. houet a m. auber.
une faute noblement réparée.
communauté de malestroit : son fonctionnement.
mauvaise foi gallicane.
on exagère les exagérations de lamennais.
« quand est-ce que nous nous élèverons au-dessus de cette
terre ?» i un malavisé qui s'expose a la dent des
ours et des tigres sans mission. »
une conversion opérée par la lecture de l'essai.
lamennais « instrument obligé de la providence. »
un nouveau « redresseur de torts. i
T7ÊLI écrivait de la Chênaie le 6 juin 1827 à -*- l'abbé Rohrbacher, alors à Paris :
« Le 6 juin.
« Je vous remercie beaucoup, mon cher ami, de votre lettre du 3 1 mai. Si vous pouvez m 'écrire plus souvent, sans vous gêner, vous me ferez grand plaisir : car je suis quelquefois jusqu'à trois semaines sans recevoir de nouvelles de personne. En envoyant vos lettres à M. J. M. Martin, rue de Bourbon, n° 2, elles me parviendront franc de port.
« J'attends mon frère dans quelques jours. Il a le même désir que vous. Soyez donc tranquille,
tout marchera. Je pense aussi qu'en toutes choses il n'y a que l'action. Jusqu'ici, je ne pense pas qu'à raison des circonstances, il y ait eu du temps perdu ; mais il faut redoubler de zèle pour le service de Dieu et de son Eglise si persécutée.
« Je vous prie de présenter mes amitiés respectueuses et tendres à M& r l'évêque de Nancy. Il me semble que la Providence bénit avec grande bonté les défenseurs de la cause catholique. Leurs travaux^ produisent leur fruit. Courage donc et persévérance. Qui perseveraverit usque in finem, hic salvus erit (*). Je suis charmé que le N(once) ait désiré connaître les rédacteurs du Mémorial catholique. C'est le bon Dieu, qui, dans sa miséricorde, a envoyé en France ce saint Prélat ( 2 ). Il y fera un bien immense ; tâchons d'y concourir pour notre petite part.
« Vous n'aviez pas d'autre parti à prendre que de renvoyer ce malheureux homme de LeipsickO). Il est incroyable combien on recommande légère-
(i) Math. X. 22 ; XXIV, 13.
(2) Il s'agit très vraisemblablement de M. Lambruschini.
(3) Cf., p. 167.
ment. C'est un avertissement de se tenir en garde. « Adieu ; j'embrasse le cher Gaudin ; priez pour moi. Je suis tout à vous en N. S.
Le projet dont il est question dans cette lettre était probablement celui d'établir une école de hautes études ecclésiastiques. Bientôt, en effet, Lamennais s'entourera, à la Chênaie, de jeunes gens désireux de se consacrer, comme lui, à la défense des intérêts religieux et sociaux. Il fondera, avec son frère, une succursale à Malestroit, dont l'abbé Blanc prendra la direction, aidé de l'abbé Rohrbacher.
La lettre suivante de Jean à M. Rohrbacher est plus explicite que celle de Féli à cet égard :
« A la Chesnaie, le n juin 1827.
« Mon bien cher ami,
« Féli m'a communiqué votre dernière lettre, et j'y ai lu avec bien du plaisir le paragraphe dans lequel vous exprimez le désir de mettre prompte-
ment la main à l'oeuvre ; l'abbé de S.... W vous aura dit ce que je lui marquais à cet égard, il y a environ quinze jours ; nous sommes donc parfaitement d'accord, et il ne s'agit plus que de fixer les dates : arrangez-vous pour venir nous rejoindre à Ploërmel ( 2 ) le 1 1 d'avril : nous 'aurons une semaine à nous voir et à causer, et, dans la semaine suivante, vous nous aiderez à faire la retraite de nos cent soixante frères : la nôtre commencera à Rennes le 9 de septembre. Je souhaite vivement que Gaudin vous accompagne, si, comme je le suppose, son parti est pris définitivement. En passant par Rennes, vous descendrez chez nous, rue de Fougères, n° 4 (3) ; il s'y trouvera quelqu'un pour vous recevoir, et pour vous accompagner jusqu'à Ploërmel, où j'arriverai moi-même le premier.
« J'ai la douce confiance que le bon Dieu dai-
(i) de Salinis, probablement.
(2) Où Jean avait fixé le noviciat de sa Congrégation des Frères de l'Instruction Chrétienne.
(3) C'est là que se trouvait la Maison des Missionnaires dits de la Congrégation de St Pierre, fondée en 1828 par le zèle infatigable des deux frères et dont Féli fut, quelque temps, supérieur général : ce sont aujourd'hui les Prêtres de PImmaculée-Conception.
gnera bénir ce que nous entreprenons pour sa gloire : je vous dirai de vive voix ce qu'il a déjà fait pour nous, et ce sera pour vous, je pense, comme pour moi, un nouveau motif de nous consacrer sans réserve à son service.
« Adieu, mon excellent ami, à bientôt : je vous embrasse du cœur le plus tendre.
« Tôt us tuus in X t0 et B. V.
Jean. »
Le 19 novembre de la même année (1827) l'abbé Gerbet, qui allait être, s'il ne l'était déjà, l'un des disciples et des collaborateurs les plus zélés de Lamennais, écrivait à M. Querret, rentré en Bretagne avec le titre et les fonctions de professeur de mathématiques au collège royal de Rennes, la lettre suivante datée de ce même n° 5 de la rue de l'Est à Paris où les deux frères adressaient les précédentes à l'abbé Rohrbacher :
« Paris, 19 novembre 1827.
« Monsieur, « La lettre que vous m'avez fait l'honneur de
m 'écrire de Nantes et qui était adressée à la Chênaie, m'a été renvoyée à Paris où quelques affaires m'ont rappelé récemment. En regrettant de ne pas vous avoir revu à la Chênaie, avant votre retour ;\ Nantes, j'étais bien persuadé que des obstacles insurmontables avaient empêché cette visite, bien précieuse à notre excellent ami 0) et, permettezmoi de le dire, ;\ moi aussi. J'ai été peiné, en particulier, en apprenant, par votre lettre, qu'un de ces obstacles avait été une perte douloureuse, qui venait d'affliger votre famille.
« J'ai laissé notre vénérable ami en bonne santé : il a repris ses travaux. Continuons à prier le bon Dieu pour lui. Nous étions déjà, Monsieur, amis en lui : les sentiments que vous m'exprimez et ceux que je vous ai voués, ajoutent à cette union. Veuillez croire que j'attache le plus grand prix à votre souvenir et à votre amitié, et agréer le respectueux attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être,
(i) M. de Lamennais.
Monsieur,
« Votre très humble et très obéissant serviteur,
L'abbé Gerbet, Rue de l'Est, n° 5, près l'Observatoire. »
Nous trouvons, dans les papiers de M. Houet, une note sur cette époque de l'existence des deux Lamennais: elle nous a paru trop touchante pour être omise. M. Houet la rédigea en 1867. On l'avait chargé d'écrire la biographie de l'aîné des frères, qu'il avait connu plus intimement encore que Féli et avec lequel, jusqu'à la fin, il était demeuré en communion d'idées et de foi. Il avait d'abord accepté, toutefois après de longues hésitations : des circonstances imprévues le dégagèrent de sa parole et son projet de biographie n'eut pas de suite. On ne saurait trop le regretter, nul mieux que lui ne pouvait raconter tant d'événements dont il avait été le témoin et auxquels même il avait parfois été mêlé personnellement. Voici la note en question :
« Il y a quarante ans, c'était à Vitré, en 1827,
j'achevais mes études au petit séminaire de cette ville. Un jour, un ecclésiastique petit et maigre, au teint basané, à l'œil vif, le front large et haut, déjà sillonné de plis profonds, parut au réfectoire. Sa présence inaccoutumée excita l'attention des maîtres et des élèves, des maîtres surtout dont la plupart paraissaient aussi surpris qu'honorés d'une telle visite. Ce prêtre était le frère du célèbre auteur de l'Indifférence, alors à l'apogée de sa gloire. Homme d'action, il avait récemment fondé une société de prêtres pour les besoins du diocièse (0. Il vit, en particulier, le principal professeur de l'Etablissement et, à quelques mois de là, ce professeur et deux de ses élèves entraient dans la congrégation de M. de Lamennais. J'étais l'un de ces élèves ( 2 \ Depuis cette époque, des événements bien divers se sont passés, bien des rapports ont été rompus ou intervertis ; mes relations avec le bon Père ont toujours subsisté et c'est à ces
(i) C'était la Congrégation de St Pierre (c'est le nom qu'elle porta d'abord) dont nous avons parlé plus haut. Ainsi qu'on le voit Jean eut la principale part dans cette fondation.
(2) Nous croyons savoir que l'autre était M. Oléron mort, il y a quelques années (27 Juin 1880) en Angleterre.
relations de confiance et d'affection que je dois l'honneur d'avoir été choisi pour écrire sa vie 1 . Cet honneur j'ai vainement cherché à le décliner comme un fardeau disproportionné à mes forces. »
Désormais la vie de M. Houet (il avait alors 20 ans) sera liée pendant plusieurs années à celle des Lamennais dont il devenait ainsi l'un des premiers disciples. Jean ne l'appellera plus que son cher enfant et jusqu'à la fin il conservera la paternelle habitude de le tutoyer. De son côté, M. Houet admirera toujours le génie de Féli ; après la chute de ce dernier, il n'oubliera point, non plus que ses condisciples, qu'il lui doit l'amour passionné de la vérité et cette soif de dévouement à l'Eglise qui anima si puissamment et si longtemps celui qu'il nommera toujours son maître et qu'il ne cessera point d'aimer, tout en déplorant amèrement ses lamentables écarts. Mais la tendresse qu'il éprouvera pour l'abbé Jean sera plus intime encore et plus particulièrement filiale ; il sera le confident de ses peines et sur son lit de mort ce saint homme l'ap-
pellera à son chevet pour consoler ses 4erniers instants et lui fermer les yeux.
Cependant, lorsque Ton sut que l'abbé de Lamennais réunissait autour de lui des jeunes gens, désireux de se vouer à la défense de l'Eglise, pour les former aux études apologétiques, des demandes d'admission lui arrivèrent un peu de tous côtés. Les premiers rendus à la Chênaie lui signalaient d'autres jeunes gens pleins d'ardeur, eux aussi, qui aspiraient à combattre, sous ses ordres, le- bon combat. C'était un élan merveilleux.
L'abbé Blanc qui composa plus tard une estimable histoire de l'Eglise, à l'instar de son compatriote, l'abbé Rohrbacher, écrivait à l'abbé Gerbet alors à la Chênaie :
« Besançon, 30 août 1828.
« Mon bien cher ami,
« J'ai reçu seulement avant hier votre lettre du 14, qui a passé par Moudon, et qui est pleine d'amitié et d'un souvenir très honorable. Je suis on ne peut plus sensible à la belle proposition que
vous me faites, et certes, rien n'entrerait plus dans mes goûts et dans les inclinations de mon cœur. Mais je ne dois pas tenir en suspens ces MM. du Séminaire et sans parler du défaut absolu de sujets propres à monter de suite dans la chaire de théologie, surtout pour le traité de la Religion, je ne puis me résoudre à dire : « Non » simpliciter à une communauté qui veut me retenir malgré l'état douteux de ma santé. Placé entre ces deux délectations qui ne sont pas ici de l'invention de Jansénius, voici la détermination à laquelle je crois devoir m'arrêter pour le moment. J'essaierai encore ma santé, l'année prochaine, au séminaire et l'épreuve sera bonne. Le beau traité de la Religion où il faut, plus qu'en tout autre, sortir des routes scolastiques suivies jusqu'ici donnera beaucoup d'exercice à mes poumons. Je m'efforcerai, il est vrai, d'être en mesure pour en dicter au moins la quintessence ; mais malgré ma réserve, mes précautions, il est si important et si abondant, si entraînant, etc., qu'il faudra bien s'oublier. Le semestre d'hiver me fera connaître le résultat de cette épreuve, lequel me paraît très douteux ; et si
ma santé alors laisse encore des craintes je serai à votre disposition. Ce qui pourrait peut-être empocher une telle issue du semestre, c'est le bien môme que les vacances feront à ma santé. J'espère passer certains jours avec tant de satisfaction et de délices, que ce sera comme un baume miraculeux capable de ranimer toute mon existence. — Mais où passerez-vous donc ces jours de bonheur ? me demanderez-vous ? — Eh, mon cher ami, pouvezvous ne pas le deviner du premier coup !... C'est avec vous, c'est dans la société de M. de Lamennais. Oui, Docteur, c'est à la Chênaie, et où serait-ce ailleurs sur la terre, dès lors qu'il n'est pas question simplement d'affection de famille. Oui, encore une fois, je vais vous embrasser, et c'est de vive voix que nous devons prendre tous nos arrangements. Ce qu'il y a de beau encore dans ce voyage, c'est que je ne vais pas seul. M. Gousset W qui brûle aussi de vous embrasser a été de suite d'avis de le faire avec moi. L'abbé DoneyC 2 ) est absent en ce moment, et lorsqu'il reviendra de
(i) Le même qui fut depuis archevêque de Reims et cardinal. (2) Mort érêque de Montauban.
la campagne pour partir pour Paris il sera sans doute content de trouver deux compagnons sur lesquels il ne comptait pas. Nous espérons qu'il nous suivra à la Chênaie. Voilà donc une partie complète, et nous jouissons d'avance de toutes les satisfactions et avantages que nous vaudra notre pèlerinage. Nous irons déposer nos hommages aux pieds de M. de Lamennais et donner à nos âmes une trempe qui nous rende invulnérables dans les combats où nous serons bientôt appelés. D'après nos calculs, nous espérons arriver du 20 au 26 septembre. En attendant, veuillez bien être l'interprète de nos sentiments respectueux auprès de M. de Lamennais, et pour moi en particulier qui ne saurais assez lui témoigner ma reconnaissance pour la bienveillance qu'il veut bien me continuer. Pour vous, mon cher ami et Docteur, je vous embrasse comme toujours, c'est-à-dire du fond de
mon cœur.
Blanc. »
M. Blanc, dans son admiration enthousiaste de Lamennais, était le fidèle écho de la jeunesse catholique d'alors. Cette trempe qu'il allait demander
à Lamennais pour rendre son âme invulnérable, il la reçut, comme tous les disciples de ce grand homme, et en général, comme tous ceux qui rapprochèrent : Lamennais seul, hélas ! quitta cette arène glorieuse du Christ où il avait si longtemps invité les autres à descendre et où il leur avait appris à dompter, sinon à apprivoiser, les fauves échappés des antres du voltairianisme et de la franc-maçonnerie. A l'époque où nous sommes rendus, on se portait à la Chênaie comme vers un lieu de pèlerinage, suivant le mot de M. Blanc ; M. Lamennais semblait aux yeux de tous ajouter à l'auréole du génie celle de la sainteté..
Le il décembre, l'abbé Blanc, décidé à exécuter le projet qu'il avait tant à cœur, écrivait de nouveau, à l'abbé Gerbet, de Vesoul : « J'ai fait une partie de mes préparatifs et de mes adieux. — Dieu nous a rendu tous les esprits favorables... nous voici en route. Je dis nous, car je vous conduis M. Bornet (0 dont nous vous avons parlé à la Chênaie
(i) M. Bornet devint plus tard vicaire-général de M R r Gerbet,lorsque celui-ci fut promu à l'évêché de Perpignan. Il fut toujours l'ami intime de M. Houet à qui, en mourant, il légua sa bibliothèque et de précieux papiers.
et qui, dans l'ignorance de ce qui se faisait, avait demandé d'aller chez les Jésuites... Nous arriverons à Rennes chez MM. les missionnaires où nous apprendrons le lieu où nous devons nous fixer. »
(Ces MM. arrivèrent, en eflet, pour Noël W).
M. Lamennais écrivait la lettre suivante à l'abbé Rohrbacher, au mois de septembre précédent, quelques semaines avant l'époque fixée par l'abbé Blanc pour une première visite à la Chênaie.
M. Rohrbacher était alors à Malestroit, succursale de la Chênaie, comme nous l'avons déjà dit.
« Le I er septembre.
« Je pense comme vous, mon cher ami, que ce serait un fort bon exercice pour nos jeunes gens, que de travailler au nouveau Dictionnaire théologique ; outre que cela laissera plus de loisir à M. Blanc. Je lui en parlerai pendant son séjour ici. Toutefois, il ne faut pas compter que ni Jour- Ci) Note de M. Houet.
dain, ni aucun autre que je connaisse, soit encore en état d écrire : il s'en faut même de beaucoup ; mais peu à peu ils pourront se former : fabricando fit faber.
« Genth(on ?) ne pense nullement à nous quitter, et comme vous je le regretterais.
« Je vous souhaite grâce et courage pour achever votre livre sur la subordination des deux puissances. Ce sera un travail fort utile, et qui manque entièrement. M. Affre (0 paraît empressé de le voir, et vous lui devez cette satisfaction.
« Je me recommande à vos prières et suis tout à vous bien tendrement,
En 1828, Lamennais fit paraître chez Belin, Mandar et Devaux une traduction de l'Imitation avec des Réflexions. Or, en 1885, un vénérable ecclésiastique, l'abbé Auber, écrivait, dans la Revue littéraire de l'Univers (Février), que la traduction
(1) Le futur archevêque-martyr de Paris. Il était fort attaché aux idées gallicanes ; par suite, Lamennais trouva en lui un contradicteur opiniâtre.
de l'Imitation, connue sous le nom de Lamennais, n'était point de lui, mais de M. de Genoude, et que,des 115 Réflexions que renferme cette publication, 17 seulement étaient de Lamennais. Pour établir cette dernière assertion, il se fondait sur ce fait que se trouvant un jour avec Lamennais lui-même dans le salon de Madame de Roussy, cette dame pria le grand écrivain de lui indiquer, sur l'exemplaire de l'Imitation qu'elle lui présenta, les Réflexions qui étaient de lui. Lamennais emprunta le crayon de M. Auber (celui-ci note soigneusement ce détail pour démontrer la précision de ses souvenirs) et marqua 17 de ces Réflexions comme étant les seules qu'il eût écrites. L'abbé Genthon, doutant de l'exactitude de ce récit, fit promettre à M. Houet des éclaircissements sur ce point. Voici le brouillon de la lettre que M. Houet écrivit ou du moins qu'il se proposa d'écrire à l'abbé Auber lui-même et non à l'abbé Genthon, M. Auber ayant probabalement manifesté le désir de connaître directement son opinion. Nous croyons que le lecteur partagera ce désir ; c'est le motif qui nous détermine à citer cette lettre :
« Monsieur et très vénéré confrère,
« Veuillez pardonner à une vieille habitude de paresse, malheureusement fortifiée de l'excuse d'une mauvaise santé, le retard de ces observations, promises depuis si longtemps à l'abbé Genthon. J'aurais voulu leur donner une forme qui vous les rendît plus acceptables. Mais j'ai la confiance, qu'aimant la vérité pour elle-même, comme le prouve votre correspondance avec mon vieil ami C 1 ), vous la reconnaîtrez même dans ses haillons disgracieux.
« J'ai sous les yeux votre lettre à l'Univers, insérée dans la Revue littéraire du mois de février
« Dans votre édition de Gonnelieu ( 2 ), vous affirmez qu'il n'y a pas d'Imitation de La Mennais ; que la version qui a cours sous ce titre, depuis 1820, est l'œuvre de Genoude, qui, n'osant s'en proclamer l'auteur, l'aurait produite sous le nom plus célèbre de Lamennais. Cette supercherie non démasquée (ajoutez-vous), fit la fortune du livre
(1) L'abbé Genthon.
et l'erreur universelle devint une sorte de vérité dont on ne douta plus.
« Vous ajoutez encore que, non seulement la traduction du texte n'est point de Lamennais, mais que la Préface elle-même est de Genoude qui Ta signée cette fois, mais par inadvertance, et qu'enfin des 115 Réflexions qui distinguent cette Imitation pseudonyme, 17 seulement appartiennent à Lamennais.
« Eh bien, vénéré confrère, toutes ces assertions sont autant d'erreurs, à commencer par la dernière, qui se présente la première à votre esprit.
« Prié par M me de Roussy de vouloir bien noter sur son exemplaire les réflexions qui étaient de lui, M. de Lamennais n'en marqua que 17 : donc, concluez-vous, il n'en écrivit jamais que 17. Certes, voilà un donc et un jamais bien aventurés. On était en 1828 ; et Lamennais, qui n'est mort,
hélas ! qu'en 1854, na cess ^ tant 4 11 ^ a v ^ cu de réimprimer son Imitation, texte et accessoires, et, chose curieuse, l'année même où vous constatiez qu'il n'avait écrit que 17 réflexions, il en portait le nombre à 115 et un avertissement, répété
BéC. .
2l6 LAMENNAIS
désormais à chaque nouvelle édition, signalait au lecteur cette importante amélioration (0 qui vous est restée inconnue jusqu'à ce jour, c'est-à-dire 57 ans !
« Voilà pour les Réflexions. Quant à la Préface que vous croyez de Genoude et qui la signe, dites-vous, par inadvertance, elle n'est pas moins certainement de Lamennais, et signalée comme telle, dès 1820. « Elle porte le cachet de ce grand écrivain », dit l'Ami de la Religion (tome 24). Il aurait pu ajouter : elle porte aussi sa signature (voir l'Imitation de Genoude, page xvi) et non point celle de Genoude qui ne signe que la traduction, mais qui la signe sans crainte, de son nom encore plébéien : « Traduction nouvelle par E. Genoude. Paris, 1820. » ( 2 )
(1) Voir l'Avertissement des éditions, où, après avoir dit qu'on n'avait rien changé au texte, Lamennais ajoute : « Il n'en est pas ainsi des réflexions... La plupart de celles qu'on lit dans les éditions précédentes n'étaient pas de l'auteur de la traduction et l'on avait eu soin d'en avertir, page x de la Préface. On les a retranchées dans celle-ci et M. de Lamennais y en a substitué de nouvelles, ce qui donne plus d'unité à son travail. » (L'Imitation de J.-C. traduction nouvelle par l'abbé de Lamennais. Paris, Belin, Mandar et Devaux, 1828). — Note de M. Houet.
(2) « En 1824, nous apprend encore M. Houet, parut la traduction de Lamennais lui-même, avec la Préface et les Réflexions qui
Observons, pour clore cette petite controverse et comme mot de la fin, qu'une pareille méprise était très flatteuse. . . pour M. de Genoude, mais bien peu pour le goût littéraire de celui qui la commit et de ceux qui la partagèrent. On serait tenté de croire qu'ils ne lurent jamais une page de Genoude, ni une ligne de Lamennais.
Pour les ennemis de Lamennais, nous le savons déjà, toutes les armes étaient bonnes, ou du moins leur paraissaient telles, car il arrivait parfois que les traits lancés contre leur adversaire se retournaient contre eux, témoin la lettre suivante qui nous enseigne de plus qu'il n'est jamais trop tard pour réformer un jugement porté trop tôt. Ms r Rey, évêque de Pignerol, ayant, dans une lettre privée, condamné Lamennais, sans l'avoir entendu, ou plutôt sans l'avoir lu, son correspondant, l'abbé Arnaud, vicaire général de Gap, s'autorisant de sa vieille amitié pour le prélat et de sa haine non moins invétérée pour l'ultramontanisme, publia
lui appartiennent. Cette traduction marcha, tout d'abord, de pair avec celle de Genoude et ne la dépassa qu'en 1828. 1
2l8 LAMENNAIS
cette lettre, sans l'aveu de son auteur. Il s'attira la réplique suivante :
« Pignerol, 17 mai 1829.
« Je ne saurais vous dire, mon cher M. Arnaud, combien j'ai été surpris et affligé en apprenant aujourd'hui l'usage que vous avez fait d'un passage de la réponse que j'eus l'honneur de vous adresser le 24 mars passé. Je m'exprimai d'une manière très sévère sur le dernier ouvrage de M. l'abbé de Lamennais : je ne connaissais cet ouvrage que par les articles de deux ou trois journaux qui le condamnaient à outrance. Ce fut dans ce moment que je répondis à votre lettre sur M. Bouvier, et j'en pris occasion de vous exprimer ma douleur sur la détection prétendue de l'auteur de cet ouvrage ; je me hâtai ensuite de me procurer V ouvrage même ( J ) et je vous assure, Monsieur, que je fus profondément humilié du premier jugement que j'en avais porté en vous écrivant dans l'intimité de la confiance, et dans cet abandon que l'amitié autorise, mais dont l'amitié qui la
(1) Il nous semble que le digne prélat eût pu commencer par là.
reçoit ne doit pas abuser. Qui aurait jamais pu penser que, dans un mandement imprimé, la phrase de ma lettre serait imprimée aussi pour servir d'appui dans la lutte qui s'est élevée contre l'ouvrage en question ? C'est à vous seul que j'écrivais ; c'est dans le sanctuaire de la confiance ; et le moins que je devais attendre de vous, était que vous auriez compté pour quelque chose l'agrément de celui qui vous écrivait, avant que de livrer à l'impression ces réflexions trop précipitées que j'avais faites, dans ma lettre, sur l'ouvrage de M. de Lamennais. J'avais oublié Y Audi partes et judica ; mais aussi mon jugement n'était encore alors qu'un épanchement de chagrin dans le sein de l'amitié. Maintenant que j'ai lu l'ouvrage luimême, et non pas ses critiques, je vous avoue que je suis tout confus de mon premier jugement, et que je le rétracte avec autant de franchise que j'avais mis de précipitation à le porter.
« Pour vous montrer mieux mes sentiments, je vous adresse par ce courrier une copie de mon mandement sur l'élection de Pie VIII. Vous y verrez que j'y diffère assez peu des principes gêné-
raux exprimés dans l'ouvrage, et que je crois incontestables, malgré les quatre articles de 1682, que jamais ma conscience ne me permettrait d'adopter, même avec l'explication favorable que l'on tâche de leur donner. En fait de doctrine, je suis romain ore et corde rotundo (0 et jamais je ne me croirais en sûreté avec des doctrines particulières, sur des matières que personne n'a le droit de décider sans, et à plus forte raison, contre le sentiment du chef commun.
« Je n'admets point, il est vrai, toutes les conséquences énoncées dans l'ouvrage ; je n'admets point l'application à la politique de la liberté des enfants de Dieu ; je pense autrement sur l'Institut des Jésuites : mais après cela je n'admettrai jamais de bornes à l'autorité des clefs, tandis que je lirai, et que j'entendrai de la bouche de Celui qui les a confiées à St Pierre, quodeumque ligaveris y etc. ( 2 ) Il ne m'appartient pas, et je doute qu'il appartienne à qui que ce soit, de limiter ce que la souveraine vérité, et la souveraine puissance n'ont pas
(1) Allusion à un vers d'Horace. Art poét., 323.
(2) Matt. xvi, 19.
limité : je suis très tranquille sur les conséquences de ce pouvoir illimité ; celui qui l'a donné saura bien le diriger, et Pierre n'aura pas probablement été excepté de la promesse, ecce ego vobiscumsum (*).
« Voilà mon explication, et même, si vous le voulez, ma rétractation ( 2 ) du premier jugement qu'exprimait ma lettre du 24 mars sur M. de Lamennais. Celle-ci vous est abandonnée en toute propriété, et pour le coup, je ne me plaindrai pas que vous l'ayez laissé imprimer. Je dois même vous dire avec toute ingénuité que je la communique h Turin à la personne infiniment respectable qui m'a fait connaître l'usage que vous avez fait de la première.
« Toute cette petite discussion, mon ancien et respectable maître, est sans préjudice de ma vieille reconnaissance, et de la persévérance des tendres et respectueux sentiments que je vous ai voués, et dont je vous prie d'agréer la nouvelle assurance.
Pierre-Joseph, évêque de Pignerol. »
(1) Matt. xxviii, 20.
(2) Souligné dans le texte.
Un homme qui reconnaît si franche:
torts, fût-il très élevé dans la hiérarchi grandit davantage encore dans l'estime une faute ainsi avouée est plus quepardest réparée. Mais, pour agir de la s»
avoir une noblesse de sentiments, in d'âme qui fut rare en tous temps : 11diocres, de beaucoup les plus nombre que le meilleur moyen de réparer un»
de s'y obstiner.
La petite Communauté, établie venait de compléter son installatio et élèves rivalisaient de zèle et d' ardente du Maître semblait aninu et le pousser en avant avec une fa Nul n'était comparable à Lamcnr le feu sacré dans ces jeunes in tel il exerçait une influence, un atsonne ne songeait à se soustrai* pour les détacher de ce génie d de fascination, sa chute brusq:
médiable.
M. Blanc écrivait de Malestroit, le 18 février 1829, à M. Lamennais, alors à la Chênaie, qui venait de publier un nouveau travail C 1 ) :
« Monsieur l'abbé,
« Je viens de lire, dans la Quotidienne du 12, la mise en vente de votre ouvrage et je ne dois pas remettre davantage de vous écrire ; car qui sait ce qui nous menace ? Je dis nous pour une raison toute simple : celui qui voudrait nous blesser au cœur ne devrait pas tirer sur Malestroit, mais bien sur la Chênaie. Au reste, nous sommes fermes dans l'attente de l'avenir, et dans la confiance en Celui qui est Maître des Rois et de ceux qui les égarent.
« En recevant l'annonce de la mise en vente, nous aurions dû recevoir l'ouvrage lui-même. Mais M. Waille, qui nous aime tant, paraît toutefois si préoccupé qu'il semble nous oublier, car nous ne recevons que quelques numéros sales de la
(1) Il avait pour titre : Des Progrès de la Révolution et de la guerre contre l'Eglise. — La noble lettre de PEvêque de Pignerol que nous venons de lire concerne cet ouvrage qui valut à son auteur, de la part des tenants de la Déclaration de 1682, tant de haines et des haines si féroces.
Quotidienne et du Globe, retardés de 5 ou 6 jours, etc. Mais cet ordre de choses va cesser : M. Rohrbacher écrit en conséquence à M. Waille, en lui envoyant un article sur la Philosophie du P. Ventura, pour le Mémorial.
« Je viens à notre communauté. La voilà en mesure et tout notre règlement en plein exercice, depuis plus de quinze jours. Tout le monde paraît fort content de Tordre de choses qui règne ici, et M. Rohrbacher, entre autres, ne trouve pas de lieu sur la terre où Ton puisse être mieux. Malgré la privation d'une partie de nos livres qui se trouvent encore à St Méen, les conférences sur la théologie et le grec tous les jours, et celles sur l'Ecriture sainte et l'Histoire ecclésiastique, le Dimanche, vont bien. Pour la morale, nous avons suivi l'avis de M. l'abbé Jean et tous les jeudis matin, à 10 h. 3/4, il y a une conférence sur le traité des actes humains dont les frais sont faits par ceux qui s'attendent plus prochainement à recevoir les ordres sacrés.
« Ils présentent l'analyse des matières prévues et nous y faisons les remarques nécessaires.
« Malgré l'émulation qui règne ici pour l'étude, les santés se soutiennent, à quelques petites interruptions près. Il faut excepter celle de M. Oléron dont la . toux sèche a augmenté encore à Malestroit, et me donne des inquiétudes sur sa poitrine, que je me garde bien de lui communiquer. Le voilà au régime et au repos. M. Bornet a eu l'œil gauche malade, pendant une dizaine de jours, ce qui n'a interrompu ni son travail, ni l'extrême contentement qu'il goûte ici.
« Votre grande bonté me faisant un devoir de vous parler de moi-même, j'aimerai vous dire d'abord que ma poitrine paraît s'accommoder du climat et de notre régime, quoique, jusques à ce moment, les rapports multipliés que les besoins d'une maison où tout commence réclament, l'aient fatiguée. Mais les choses se mettent au courant, et je puis espérer un repos suffisant.
« J'ai déjà lu la moitié du premier volume du Dictionnaire de Bergier, avec des remarques préparatoires au travail que je commencerai aussitôt après cette lecture. Je n'étais pas encore entré dans cette idée d'un dictionnaire, mais si j'en avais le
plan et les pensées qui me viennent (*\ je me persuade que c'est le moyen de faire un ensemble complet de toutes les connaissances ecclésiastiques avec l'unité de la doctrine d'autorité, et d'établir l'ordre naturel des idées. Mais j'aurai l'honneur de vous en entretenir plus tard.
« Je n'ai plus que la place nécessaire pour vous présenter l'hommage du dévouement le plus entier et le plus respectueux de MM. Rohrbacher, Bornet, de toute notre jeune communauté et en particulier de
« Votre très humble serviteur,
Blanc, prêtre. »
M. Blanc dirigeait la communauté naissante, on le voit, avec l'aide toutefois de son compatriote et ami Rohrbacher.
La lettre suivante de l'abbé Blanc à l'abbé Gerbet nous donne de nouveaux renseignements sur la maison de Malestroit, et nous fait savoir combien l'on s'occupait activement de son amé-
(i) Je copie textuellement.
lioration, en y appelant les jeunes gens de talent, portés par leurs aptitudes et leurs goûts à l'étude des sciences ecclésiastiques, ou en laissant partir ceux qui, après y être entrés, montraient de Tindécision et de la lassitude.
L'abbé Blanc, supérieur de Malestroit, était chargé, parait-il, de correspondre spécialement avec l'abbé Gerbet.
Jean et surtout Féli continuaient d'avoir la haute direction de cet établissement fondé par eux.
« Malestroit, 8 février 1830.
« Mon cher ami,
« Il est temps de vous écrire cette lettre que je remets de jour en jour. Je n'ai pas laissé toutefois d'agir en conséquence de celles que j'ai reçues de La Chênaie et c'était l'essentiel, ou du moins le plus pressant. Voici maintenant où j'en suis avec mes correspondants pour vous parler d'abord de mes relations extérieures.
« Il y a trois semaines que j'ai répondu à une
bonne lettre que M. Gaùme ( x ) m'avait écrite depuis son retour à Nevers, et que j'ai montrée dans le temps à notre Père, (l'abbé) J(ean). J'ai tâché de parler à M. Gaume de la manière qui m'a paru la plus propre à le préparer. Je dis préparer, car MM. Gaume, ainsi que je l'observai déjà, l'année dernière, y regardent à plus d'une fois, avant de s'avancer. Cependant, je dois ajouter que je fus enchanté, aux dernières vacances, de trouver des pensées aussi fermes, et un caractère aussi prononcé dans celui de Nevers, que je connaissais très peu par moi-même. Malgré ces heureuses dispositions, une lettre de La Chênaie le déciderait-elle pour les prochaines vacances ? J'hésite à le croire. Elle donnerait sans doute une grande impulsion, mais cela ne nous dispenserait pas de le voir là et de lui parler. Encore serions-nous fort heureux si nous étions quittes pour cette démarche, car M. Gaume nous est presque néces-
(i) Sans doute l'abbé Gaume, auteur de plusieurs ouvrages qui ont joui, dans le temps, d'une certaine vogue. Il défendit toujours avec zèle les idées ultramontaines. Je note ce détail pour indiquer le milieu dans lequel Lamennais et les siens aimaient à faire leurs recrues.
saire. Voici, au reste, comment ce voyage pourrait se faire. Ou vous y passeriez vous-même, pour aller plus loin, s'il y a lieu ; et ce serait le mieux, à part le petit éclat que cela pourrait faire sur les lieux : ou, si on le juge à propos, j'y passerais moi-même en allant en Franche-Comté. Le plus tôt serait le meilleur, relativement à M. Gaume qui aurait besoin de prendre ses mesures de loin. Mais notre Père doit vous parler de l'époque de mon voyage, et vous déciderez tout cela. Moi-même, aussitôt que j'aurai reçu la réponse de M. Gaume, je vous en ferai part incessamment.
« M. Doney W a répondu sur le champ une lettre très amère à celle que je lui ai écrite sous vos yeux ; et qui ne vous parut point mal. La petite lettre de Paris insérée dans le Mémorial lui pèse fort sur le cœur. Je ne sais si vous avez pris assez de précautions pour qu'il en ignore éternellement l'auteur, mais je le souhaite vivement pour le bien de la chose. J'ai montré à notre Père cette fâcheuse lettre, avec ma réponse où j'ai mis autant
(1) Nous avons déjà rencontré ce nom qui est celui d'un futur évêque.
de fermeté que de ménagement. Le trouble que cela parait jeter dans l'esprit de l'abbé Doney à notre égard, pourrait nuire à notre affaire avec M. Gaume. Car M. Gaume consultera son frère, et l'un et l'autre consulteront probablement M. Doney. Remarquez que je ne fais qu'une conjecture, que je regarde dans le vague, ne cessant pas de croire à l'amitié de l'abbé Doney. Il me tarde de savoir s'il répondra et ce qu'il répondra.
« Pour M. Leriche (0 je n'en ai pas reçu de nouvelles, je lui ai écrit, il y a peu de jours, et je crois qu'il ne sera pas très difficile à décider, suivant les dispositions qu'il nous a manifestées ici. Je vous ferai part de sa réponse, et je ne doute guère qu'une lettre de M. Féli ne nous l'amène à travers tous les obstacles. Mais vous savez, sans doute, que M. James, de Gap, nous arrivera encore avant lui, puisqu'il doit être en chemin et même près d'arriver, si j'en crois une lettre de M. Lesbios qui me l'annonce comme tout sur le point de partir.
« Un mot de l'intérieur. M. Thomas est venu,
(i) Nous le retrouverons plus loin.
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il y a huit jours, chercher son bagage ; puis, arrivé à Ploërmel, il s'est repenti, m'a écrit, en conséquence, pour rentrer à Malestroit. Je l'ai renvoyé à notre Père (*) qui fait la mission de Mordelles : il y est allé et depuis, je n'en ai pas eu de nouvelles, ce qui me fait croire que décidément il n'est plus des nôtres. — M. Coquereau est parti avec M me sa mère, pour aller se rétablir à Laval, car depuis le cinq janvier il a été malade.
« Vous savez avec quel respect et quel amour nous embrassons M. Féli. Nous vous embrassons vous-même et tous ces MM. de tout notre cœur, in X xo et M(ariâ).
Blanc, prêtre.
(P. S.) Il y avait un article fait sur la philosophie de Luques ; mais il ne valait pas la peine de taire le voyage de la Chênaie. On va en préparer un meilleur. — M. R(ohrbacher) vous en enverra deux petits, la semaine prochaine : il écrira aussi, au sujet d'un projet qu'il médite, savoir, de donner une suite d'articles sur des histoires ecclésias-
(1) Toujours l'abbé Jean.
tiques, universelles, allemandes et protestantes qui paraissent ou qui ont paru avec bruit et qu'il importe de redresser (0. Nous n'avons pas encore reçu les journaux allemands dont vous nous aviez parlé, à l'occasion de la Revue Catholique. »
Voici une seconde lettre de l'abbé Blanc à Lamennais, sur le même sujet, qui nous semble également digne d'être reproduite. On y verra qu'il ne suffisait pas, pour entrer dans ce petit cénacle, d'avoir des talents, d'être studieux, appliqué, il était besoin aussi d'une étincelle au moins de ce feu sacré qui embrasait l'âme du Maître : il jallait de Vèlan, c'était le mot.
« Malestroit, 18 mars 1830.
« Notre très cher et bien aimé Père,
« Je profite du retour de M. Eugène ( 2 ) pour vous donner quelque nouvelle de notre petite communauté. L'ordination prochaine nous occupe
(1) De ce projet devait sortir cette volumineuse Histoire de l'Eglise, aujourd'hui encore entre toutes les mains.
(2) Sans doute, Eugène Bore.
en ce moment. Nos ordinands, au nombre de douze pour Malestroit vont s'y préparer dans la prière et le recueillement d'une retraite de trois jours qui commencera ce soir. M. Houet seul recevra le sous-diaconat avec de Hercé. Ceux qui ne seront pas du voyage de Rennes seront MM. Jourdain, déjà minoré, Davenel, toujours malade, et Mesnier, à cause de l'incertitude où nous sommes encore à son égard. M. Gobil a la fièvre depuis quelques jours et peut-être qu'il ne sera pas en état de faire le voyage. M. Ruelle se propose de prendre part à la retraite, et toute sa conduite nous tait désirer de le voir bientôt définitivement à Malestroit, ainsi que M. Eugène.
« Je ne puis, en ce moment, vous donner une note détaillée sur mes jeunes gens. Seulement, je vous dirai, en général, qu'aucun n'a reculé depuis ma dernière notice, il y a trois mois. Tous suivent plus ou moins vite la voie religieuse et étudient beaucoup. Il faut cependant remarquer, à l'égard de M. Mesnier, qu'on lui a reconnu plus de capacité, surtout pour écrire le français et le latin, qu'il n'en avait fait paraître d'abord. C'est même,
suivant M. Bornet, un de ceux qui réussissent le mieux pour la composition latine. Mais, il manque toujours de cette activité, de cet élan (0 qui doit être un de nos caractères. Je ne sais même s'il sera capable d'y arriver, et voilà ce qui nous laisse toujours dans l'incertitude sur son compte.
« Notre Père Jean vous a dit un mot de la réponse de M. Leriche. Il témoigne, dans sa lettre, une grande volonté, un vrai désir de venir. Il est décidé, aux vacances de septembre, de demander son exeat, et il espère trouver son évêque favorable à sa demande, cependant, on va lui faire professer la morale au grand séminaire, pendant le semestre d'été, ce qui n'annonce pas des supérieurs bien disposés à le laisser partir. M. Gaume n'a pas encore répondu.
« J'aimerais vous parler de ma philosophie, et j'en aurais même un grand besoin. Cela veut dire que ce serait pour moi une sorte de nécessité de vous entendre vous-même, et d'être au courant des idées de votre ouvrage de haute métaphy-
(i) Souligné dans le texte.
sique catholique (*), pour remettre toutes les miennes dans la voie.... Tout mon travail ne sera qu'un projet auquel vous voudrez bien faire tous les amendements que vous jugerez à propos. Je m'y livrerais avec beaucoup de goût, si je ne me voyais pas réduit, autant par ma santé que par les détails de la maison, à n'y adonner que des heures ou demi-heures isolées, par jour. En travaillant de cette manière, je ne fais que des choses bien décousues ; mais, mon attention, dans ce premier essai, est de recueillir toutes mes idées, auxquelles je donne toute liberté, et d'en tenir note. « Pour ne pas retarder Eugène plus longtemps, je prends, notre très cher et bien-aimé père, la liberté de vous embrasser avec tout le respect et l'amour filial dont je suis capable.
« Blanc, et pour toute notre petite communauté.
« Nous embrassons bien tous ces chers MM. de la Chênaie et surtout notre bien cher abbé Gerbet. »
(1) Cet ouvrage parut plus tard sous le titre de « Esquisse d'une philosophie », mais à son apparition, il n'avait pas seulement cessé d'être catholique : il n'était plus chrétien.
Les détails que nous venons de lire prouvent que Lamennais avait pour ses disciples le coeur d'un père, il s'informait de l'état de leur santé, non moins que de celui de leurs études et les soins qu'il leur prodiguait ou qu'on leur prodiguait en son nom expliquent amplement leur affection filiale pour le grand homme; ils l'aimaient, pour le moins, autant qu'ils l'admiraient, nous l'avons déjà dit.
Nous avons retrouvé, dans les papiers de M.
Houet, la liste du personnel de Malestroit, vers cette époque. On ne sera peut-être pas fâché de la retrouver ici, d'autant plus que plusieurs de ces noms ont acquis depuis une assez grande notoriété.
Blanc
Lesbras (Gap)
De Bonfils
Rohrbachcr
Daubrée
Perrin
Bornet (i)
Jourdain
Leriche
Persehin (?)
Léon Bore (2)
Lefèvre Ch
Bouteloup