‹ Lamennais d'après des documents inéditsChapitre 1 sur 85 · HAINES VIGOUREUSES DE LAMENNAIS · texte numérisé non relu

HAINES VIGOUREUSES DE LAMENNAIS

POUR n'avoir pas a maudire, il s'efforce d'oublier.

LAMENNAIS HoMME DE CQiUR. — PLAN DE CE TRAVAIL.

INTRODUCTION

lis, M. le Chanoine

LE 3oni.ii [890, mourait, il l'âge t{e S Mathurin Houci, Supiîrieur de l'On Dernier disciple survivani de Lamennais, pour son ancien maître, l'estime lu plui feclion la plus vive. Tout en Jdploram les écarts de l'infortuné philosophe, il ne mit jamais en douce sa sîncjriti;. Qu'on nous permette de citer, à ce sujet, l'anecdote suivante. Un jour que l'on parlait de Lamennais, en sa présence, quelqu'un vint £1 dire ; a II n'était pas de bonne foi! a M. Houct, demeure silencieux jusque là, tressaillit à celte parole et il s'écria, avec l'accent de la conviction la plus profonde : 0 Comment, M. de Lamennais n'était pas de bonne foi i Mais c'était l'homme le plus franc, le plus loyal que j'aie jamais rencontré. » Ht il jeta un retiard d'indignation sur celui qui s'était attiré cette vive réplique. Lamennais, on le sait d'ailleurs, lut peut-être encore moins admiré qu'aime de ses disciples. Lorsqu'après sa

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chute, ils durent se séparer de lui, rafi'ection qu'ils lui gardèrent demeura intacte : ils plaignirent « Tange déchu », comme on disait alors, mais ils continuèrent d*aimer celui qui les avait tant aimés; ils n'oublièrent point qu'ils lui devaient, après Dieu, les uns la foi, les autres leur vocation ecclésiastique, tous Tamour, disons mieux, la passion de la vérité. Chacun d'eux pouvait redire, pour son propre compte, ces paroles d'Eugène Bore : « J'ai grandi sous ses ailes et c'est lui qui, par son enseignement, m'a appris à connaître toute la grandeur et la sainteté de la religion catholique. » Après avoir parlé de la nouvelle doctrine professée par Lamennais dans le a Livre du peuple » dont la lecture lui suggérait ces réflexions, M. Bore ajoutait : « Jusque là je ne puis suivre le maître et je m'en sépare, trop heureux de voir et de comprendre encore la même vérité qu'il m'a fait connaître. » (i)

Après sa rupture avec l'Eglise, Lamennais ne chercha point à entraîner ses anciens disciples de la Chcsnaie et de Malesiroit, non plus que nul autre, dans la voie nouvelle où il s'engageait (2). Nous voyons que, plus lard,

(1) Journal intime, i5 nov. i838, cite par l'auteur de la Notice biographique d'Eugène 13oré. p. 25.

(2) En 1R45. Laurcnlic cul, un jour, avec Lamennais, une conversation qui dura trois heures : « Toutes les vicilL's qucvtjt.ns furent remuées, raconte Laurentie, et comme elles rétaienl en sens contraire de ma croyance de chrétien et de catholique, jetais navré, el je dis à M. de Lamennais mn douleur. Il se mcptii ù mes paroles, et s'écria avec tendresse: « Oh! mon ami, je serais le plus malheureux des hommes, si ce que je vous dis devait vous ôter la loi .» Union, 10 mars 1864.) Cité par l'abbé Ricard. Lamennais, 'i* édition, p. 4o3.

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plusieurs d'entre ceux-là, Eugène Bore notamment, multiplièrent les démarches, discrètement, sans doute, mai résolument, parce qu'ils avaient à cœur do réussir dans la mission qu'ils s'imposaient, pour décider leur ancien maître à revenir sur ses pas et à reprendre les croyances qu'il leur avait communiquées et qui faisaient leur bonheur, nous ne sachions pas que Lamennais ait jamais songé à se servir de son ascendant sur eux pour les détourner de la vérité catholique; il ne chercha point à éteindre les flambeaux qu'il avait lui-même allumés.

M. Houet, après la dispersion du petit cénacle, continua ses relations avec M. Féli qui, de son côté, lui garda toujours son affection; mais, il va sans dire, que ces relations ne furent plus que ce qu'elles devaient être, celles d'un ancien disciple avec son ancien maître. M. Houet ayant habité Paris, durant quelques mois, en qualité d'aumônier, profita de son séjour, près de ce dernier, pour l'aller voir, de temps à autre. Il était toujours reçu avec empressement, alors même que la porte du célèbre écrivain était consignée sévèrement. M. Lamennais habitait alors rue Tronchet. Or, ce fut à sa sortie de Sainte-Pélagie (1842), qu'il fixa son domicile au 11° i3 de cette rue. C'est à cette époque, sans nul doute, que remonte le billet suivant, adressé à « M. Houet, 4^), rue du faubourg Saint-Jacques. »

« Si je pouvais, mon cher Houet, être utile à la personne dont vous me parlez, je la recevrais avec grand plaisir; mais, dans l'impuissance où je suis de lui être bon à rien, je désire éviter une visite pénible. Vous me trou-

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vercz toujours vers midi. Gardez ce billet qui vous servira de passe-port, si le portier refusait de vous laisser monter.

Votre bien aft'ectionné et dévoué.

F. Lamennais.

2 0 octobre. »

M. Houet nous racontait, un jour, à ce sujet, que Lamennais avait chez lui, dans cet appartement de la rue Tronchet, une statue de la Très-Sainte Vierge à laquelle il tenait beaucoup. Il voyait, dans ce détail, la preuve que son infortuné maître, au milieu môme de ses plus grands égarements intellectuels, conservait un reste de dévotion à Marie, ce qui le rassurait un peu sur sa destinée tînale. Son affection filiale ne lui permettait pas une autre hypothèse.

M. Houet faisait bon marché de certaines révélations prophétiques de nos jours.

Sa foi était trop éclairée pour être superstitieuse et pourtant, il était un point sur lequel il ne demandait pas mieux que de s'illusionner. Nous nous souvenons, en ctîci, qu'un jour nous parlions devant lui de la triste fin de Lamennais. Son dernier regard, lui disions-nous, ne fut-il donc pas éclairé de « cette lumière pénétrante, inexorable, qui, co mme il l'avait dit si éloquemment autrefois, nous apparaît aux derniers momentscomme un crépuscule de l'éternité v( i ) ou refusa-t-il obstinément d'ouvrir ses yeux mourants à sa « lueur? » — « Ayons bon espoir u, nous répondit le vénérable vieillard, d'une voix émue. Puis, il ajouta, sur un ton

(i) Œuvres posthumes. Correspondance. Tome II, p. 147.

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plus bas, comme s'il n'eût voulu être entendu que de lui- • même : « Il a été révélé à une sainte religieuse que M. de

Lamennais est sauvé. » On sentait qu'il avait besoin de

croire au salut de celui qu'il avait toujours tant aimé : c'était

un besoin de son cœur. Celui qui sut inspirer à tant d'âmes

d'élite une affection si profonde et si durable fut mieux qu'une

grande et sublime intelligence, ce dut être un noble caractère.

Dans les papiers de M. Houet, je trouve cette note que je transcris fidèlement.

« Léon XII disait de M. l'éli à M. Warin, son compagnon de voyage, à Rome, en 1824 : C'est un homme qu'il faut conduire avec la main dans son cœur, (sic) »

On sait que Léon XII avait, dans son cabinet de travail, le portrait de Lamennais et qu'il projetait d'élever à la pourpre l'auteur deVEssai sur l'indifférence (i-. Il le fit sonder, à cet égard, mais comme il semblait demander, en retour, qu'il se fixât à Rome, Lamennais répondit qu'il ne consentirait point à s'exiler. Bien que la France lui parût glisser rapidement sur la penle de Tabîme des Révolutions, d'où elle sortait à peine, et qu'il sût ses efforts impuissants à la retenir, parce qu'elle refusait d'écouter sa voix et de suivre ses avertissements, pourtant prophétiques, l'avenir ne le démontra que trop, il lui disait ce que lord Byron disait à sa patrie :

... With ail thy faults I love ihee siill (2).

(1) Œuvres posthumes de Lnmonnnis. CorrcsponJanjc. Nt»tes et souvenirs de réditeur, E. Forgues, p. XL. XL VI et suiv. — Essai biographique sur M. F. de Lamennais, Blai/e, p. loi.

(2) Byron. Beppo. XLVII.

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Aussi, refusait-il de la quitter, cette pauvre France; et plus tard, s'il parle de s'établir en Syrie et qu'il se fasse donner, à ce sujet, des renseignements par Lamartine ( i ), ce ne sera jamais qu'un projet qu'il se donnera garde de réaliser; son cœur de patriote le lui défendait. Et pourtant, Rome, à ce momentmémede sa vie, quelnommagiquepour Lamennais! Au milieu des contradictions sans nombre, des déboires, des angoisses qui étreignent déjà son cœur, en attendant de le broyer, avec quelle confiance, quel amour ne tournc-t-il pas vers Rome ses regards de catholique et de prêtre, saintement mais passionnément épris des charmes divins de sa Mère ! Rome, qui ne lui faisait pas oublier la France, était bien alors cependant la patrie de son âme et il lui disait, lui aussi, dans toute la sincérité, toute l'ardeur de son amour filial :

O Rome ! iny country ! city of the soull

The orphans of the heart must turn to thee (2}.

Viendra le jour, et il ne tardera pas, hélas ! où cet « orphelin du cœur » détournera, pour jamais, ses regards et son amour de Celle qui seule pouvait le consoler et verser, sur les plaies de son âme, un baume vivifiant ei salutaire.

Lamennais souffrit beaucoup pour Rome, avant de souf-

(i) Voir Confidences de Lamennais, lettres inédites, publiées par M. de la Villcrnbel ; lettre a M. Marion, 4 jan. 1834. Dans cette Introduction, nous allons faire de nombreux emprunts à ce^ lettres, pailiculièrcment intéressantes, parce que, écrites sans la moindre préoccupation littéraire à un ami intime, elles dévoilent, dans toute sn candeur, l'àme demeurée toujours naïve du ^rand écrivain.

(2) Byron, Chiidc Harold, LXXVIII.

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frir de Rome. Les idées ultramontaines de ses ouvrages rayaient rendu, pour le moins, aussi odieux que redoutable aux Gallicans; et ils étaient fort nombreux encore, ils étaient môme l'immense majorité, parmi ceux qui, dans la France ravagée par l'esprit révolutionnaire et voltairien, s'intéressaient encore aux choses de l'Église. Le journal r^vewir traversait sa brillante mais courte carrière : il défendait la double cause de Dieu et de la liberté, qui, au fond, est la môme. Pour les uns. Dieu suffisait; pour d'autres, il était de trop; ceux-là exagéraient l'autorité religieuse et civile, jusqu'au despotisme le plus intolérant ; ceux-ci faisaient dégénérer la liberté en une licence clfrénée ; tous s'accordaient à combattre VAvotiv qui, à leurs yeux, ne remplissait qu'à moitié leur double programme, bien qu'il le réalisât dans la mesure où il était, peut-être, légitime. La publication du journal fut suspendue; les Rédacteurs, fl le bâton du pèlerin à la main », allèrent a consulter le Seigneur en Silo >• ( i). Ce fut huit jours après la disparition de VAvenir que Lamennais s'achemina vers Rome.

Ici, nous avons une seconde note de M. Houct.

« M. de Lamennais part pour Rome, le 22 novembre i83i, avec M. Lacordaire. Il put dire alors comme le Prophète-Roi : Extraneus facius sum fratribus meis et peregrinusfiliis matris meoc, quoniam zelusdomus tuae comedit me )) (2).

Le tort de Lamennais (il fut grand, puisqu'il lui dut le

(1) Avenir, mardi i5 nov. i83i.

(2) Ps. LXVIII. 9.

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malheur de son apostasie}, ce fut de sobstincr à défendre l'Eglise autrement qu'elle ne voulait être défendue; autrement, par suite, qu'il ne devait la défendre.

Nous ne parlerons pas des doctrines de Lamennais. Qu'on nous permette seulement d'observer que plusieurs d'entre elles, et certes non les moins importantes, n'ont rien perdu de leur actualité.

Dès 1814, dans l'ouvrage intitulé : « Tradition de l'Église sur l'institution des Evoques » et publié en collaboration avec son frère, Lamennais proclamait hautement sa croyance à l'infaillibilité du pape, il la garda tant qu'il garda la foi chrétienne elle-même. Ce dogme, aujourd'hui si français, dirions-nous, si nous l'osions, était fort peu gallican : le gallicanisme fut môme son adversaire le plus irréconciliable; or, à l'époque où parut ce premier ouvrage considérable de Lamennais, le clergé de France, nous l'avons dit, était, en général, partisan de la déclaration de 1682 et infatué didées assurément fort peu ultramontaines. Voyant leur citadelle attaquée à l'improvisie, par ce jeune et vigoureux champion, les vieux tenants du gallicanisme poussèrent les hauts cris et opposèrent une résistance acharnée. Ils avaient raison do craindre, car aujourd'hui cette citadelle est plusquc démantelée : clic est ruinée de fond en comble, depuis le jour où fut proclamé le dogme de l'infaillibilité pontificale, aux applaudissements de l'univers catholique tout entier, mais spécialement de la France et du clergé français, acquis, depuis longtemps, à la croyance nouvellement promulguée. Les quelques opposants qu'elle rencontra au Concile, dans les rangs de l'épiscopat, ne servirent, grâce au talent vrai-

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ment supérieur avec lequel ils défendirent leur sentiment, qu'à augmenter le retentissement de sa proclamation (i).

Lamennais fut aussi le partisan déclaré de la séparation de TEglise et de l'Etat. Pour lui, le Concordat n'était et ne pouvait être qu'un assujettissement de la première au second; c'était pour l'Eglise, selon lui, « une garantie... de servitude ». Les gouvernements nombreux qui, depuis moins d'un siècle, se sont succédé en France, n'ont pas toujours donné tort à Lamennais. II est certain que si nous avons souvent vu l'Etat libre, vis-à-vis de TEglise, il nous a été donné de voir moins souvent l'Eglise libre vis-à-vis de l'Etat.

La liberté de la presse fut réclamée opiniâtrement par Lamennais, a En réalité, disait-il, c'est pour le bien que je réclame cette liberté, le mal l'a déjà depuis longtemps. » Ce langage qu'il tenait déjà sous la Restauration n'a peutêtre rien perdu de son à-propos.

Sa doctrine du sens commun le conduisit, de bonne heure, à proclamer la souveraineté du peuple, théorie qui parut absolument nouvelle, bien qu'elle eût été appliquée par les Républiques anciennes, du moins dans une certaine mesure. Son application complète est le suffrage universel. L'homme qui se fit l'initiateur de ces grands mouvements qui ont conduit la société actuelle au point où elle est, plus près de son salut... ou de sa ruine, ne fut certes pas un esprit vulgaire.

Lamennais eut le regard perçant. Il vit de loin, de trop loin, peut-être; car lui seul apercevant parfois ce qu'il indi-

(l) Parmi ces prélats, émincnts par leur science et leurs vertus, qu'il nous suffise de citer, en nous bornant à la France, les Dupanioup, les Darboy, les Marct.

XII INTRODUCTION

quait aux autres, il passa, aux yeux du grand nombre, pour un visionnaire. Son style apocalyptique ne contribua pas médiocrement à lui acquérir cette réputation. Quelques-uns môme Taccusèrent d'exagération volontaire et de mauvaise foi : ceux-là venaient de trouver le moyen le plus sûr de Tcxaspérer et de le précipiter dans les excès qu'ils voulaient peut-être lui faire éviter. Les exagérations de Lamennais furent le plus habituellement inconscientes : elles furent le résultat de son tempérament fougueux, ennemi déclaré des compromis; quant h sa bonne foi, nous la croyons indiscutable : il s'est trompé souvent et souvent sur les matières les plus graves, il l'avouait le premier, mais il ne songea point à tromper. S'il patronna l'erreur, c'est lorsqu'elle se fut affublée, à ses yeux, du manteau de la vérité et qu'il la prit pour la vérité elle-même. Ses erreurs involontaires ne démontrèrent que trop éloquemment sa thèse favorite, à savoir, Tincurable infirmité de la raison individuelle.

Rome a condamné ce qu'il y avait de condamnable dans les doctrines de Lamennais. Celui-ci commença par se soumettre. Il obéit, tout d'abord, à l'encyclique du i5 août i832. Quelques mois plus tard, parurent les trop fameuses « Paroles d'un Croyant », que Grégoire XVI flcirit publiquement, dans une seconde encyclique du i3 juillet 1834. Lamennais qui n'était plus retenu à l'orthodoxie que par un fil, rompit ce faible lien et l'aigle qui planait, jusque là, dans les régions les plus sublimes, descendit, à plein vol, et de tout le poids de son génie, s'il nous est permis de parler ainsi, dans l'abîme ténébreux de l'erreur et de l'incroyance. Lui qui professait, jusqu'à l'exagération, l'im

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puissance de la raison individuelle, aima mieux écouter les extravagances de la sienne que de prûtcr l'oreille à celte grande voix du Pape dont il avait proclamé si haut, jusqu'alors, « l'infaillible et douce autorité » [i).

Comment expliquer celte monstrueuse et déplorable inconséquence, de la part d'une intelligence si pénétrante et d'une âme dont ceux qui ont été à même de Tétudier de plus près ont toujours attesté la parfaite loyauté? Hélas! c'est par des fissures, quelquefois imperceptibles, que pénètre, pour ainsi dire, goutte à goutte, l'eau qui doit faire sombrer le plus puissant vaisseau.

Son neveu, Ange Blaizc, dit quelque part qu'il n'aimait pas la contradiction :

« Ses contradicteurs en religion, en philosophie, en politique étaient à ses yeux des adversaires inintelligents ou Je mauvaise foi. 11 employait contre eux une rudesse de paroles, une acrimonie qui allait souvent jusquà rinveciive » (.2).

Ce qui impatientait le plus Lamennais, croyons-nous, c'étaient les ennemis ridicules et certes il n'en manqua pas; et pourtant, comme ils n'étaient que ridicules, il eût dû les mépriser; par malheur, il leur accorda de l'importance et se les rendit dès lors dangereux.

Sa condamnation à Rome fut poursuivie, par certains de ses adversaires, avec un acharnement qui n'avait pas pour unique mobile, à leur insu peut-être, l'amour de la vérité! Rome résista longtemps à la fougue intempérante de ces

(1) î.amcnnais. Avenir, l5 ndv. if^3l. I)crnier numéro, presque dernière ligne.

(2) Essai biographique, p. 233.

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esprits médiocres qui ont trouvé, pour éviter les écarts de la pensée, l'excellent moyen de ne jamais pcnscrpareux-mémcs et qui, par suite, sont d'autant plus sévères pour les autres qu'ils ignorent a les angoisses de la recherche de la vérité » dont parle Saint Augustin qui les connut; ce qui, outre sa grande âme — car une grande âme est généreuse — le rendit toujours indulgent pour son prochain.

Lorsque Rome, après avoir tardé tant qu'elle put, se décida enfin à parler, ce fut une clameur enthousiaste, de la part de ces jalouses médiocrités.

Ces tristes personnages, oubliant le bien immense, opéré par les premières publications de Lamennais, ou, peut-être, ne s'en souvenant que trop, se montrèrent impitoyables dans ce qu'ils n'étaient pas loin de considérer comme un triomphe personnel. A les entendre, le souverain Pontife était moins un père qui réprimandait un lils, toujours aimé, qu'un juge inflexible qui frappait un criminel endurci; et, pour eux, ils s'improvisaient, de gaîlé de cœur, les exécuteurs du condamné.

Parmi eux, sans doute, se trouvaient un grand nombre d*hommes de bonne foi qui croyaient naïvement démontrer d'autant mieux leur attachement à l'orthodoxie qu'ils poursuivaient plus implacablement celui qui venait de s'en écarter.

Tous le harcelaient sans pitié, avec une sorte de rage qu'ils

prenaient pour un saint zèle. Ils auraient voulu le piétiner,

si cela eût été dans leurs moyens, mais le moucheron doit

se contenter de tourmenter le lion, il ne saurait l'écraser.

Dans une lettre du 9 octobre 1844, ^ son ami M. Marion,

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Lamennais se plaint de certains ennemis domestiques dont il ne parvenait pas à se débarrasser :

a II en revient sans cesse, disait-il, par les fentes des planchers et des plafonds ».

Il ajoutait :

0 Les bruits intérieurs m'incommodent aussi. Ce sont de petites choses, si Ton veut, mais ces petites choses deviennent insupportables à la longue >» (i).

Avec son extrême sensibilité, due à son tempérament essentiellement nerveux, ce n'était pas à la longue, mais c'était fort vite que ces agaceries, d'ailleurs cruelles, lui devenaient insupportables.

Comme, dans cette Introduction, nous étudions le caractère de Lamennais, on nous pardonnera ces citationsct celles qui vont suivre; ces petits détails nous le peignent au naturel : ce sont eux, à vrai dire, qui nous livrent le secret d'un mystère qui autrement risquerait d'Otre impénétrable.

Quand il le pouvait, il se vengeait; quelquefois même d'une façon assez mesquine pour un grand homme et fort peu galante pour un Français.

« J'ai au-dessus de moi une grosse Anglaise avec laquelle je suis en guerre ouverte. Malgré les représentations que je lui ai fait faire par le portier, elle s'obstine à me réveiller vers dix ou onze heures par un tapage qui dure assez longtemps et je ne dors plus le reste de la nuit. Voyant cela, une heure après qu'elle s'est mise au lit, je me lève et lui rends tout le bruit au moins qu'elle m'a fait. Celte femme

(i) Confidences de Lamennais, 298.

XVI INTRODUCTION

est furieuse et jusqu'ici je ne sais comment cela finira ; ce qu'il y a de sûr, c'est que je ne céderai pas » (i).

Il céda pourtant, et l'Anglaise, qui était « Française bel et bien », comme il le dit, en revenant sur cet incident (2), finit, malgré les promesses du propriétaire à Lamennais, par demeurer maîtresse du champ de bataille. 11 déménagea.

Les foi/rme/i/eï/rs attitrés dont nous parlions plus haut le décidèrent aussi, hélas! à déserter la Maison qui, jusqu'alors, avait abrité son génie et sa foi.

Il écrivait encore à M. Marion :

« J'ai rencontré des attaques perfides et méchantes de la part de gens que d'anciennes relations dcvatcnt rendre plus réservés que d'autres, mais je m'habitue à cela » i3;.

Non, il ne s'y habituait pas et il ne s'y habitua jamais : l'infortuné se faisait illusion.

Lamennais eut toujours la passion du dévouement : il se donnait à plein cœur, mais il se reprenait de même, si je puis ainsi parler, complètement et sur-le-champ, toutes les fuis qu'il apercevait ou croyait apercevoir de Tingraiitude dans les objets de son dévouement. Ceci explique, dans une certaine mesure, sans les justifier certes, les haines vigoureuses dont il poursuivit, sinon peut-être les personnes dont il pensait avoir à se plaindre, du moins les institutions qu'elles représentaient. Après avoir commencé par défendre aVec le zèle le plus ardent, le plus impétueux, et le talent supérieur que l'on sait, le trône et l'autel, pendant la pre-

(i) Lettre à M. Marion. 27 janvier 1839. (Conf. p. 82). (2) iJ. 6 mars 1830.

(}) id. 18 nov. i836.

INTRODUCTION XVII

mière moitié de sa vie de publicistc et de philosophe, il sapa l'un et Tautre, le trône surtout, avec un acharnement infatigable, pendant la seconde moitié, parce qu'il avait rencontré un pape et un roi qui n'avaient pas su reconnaître, à son gré, son dévouement ni ses services, Non qu'il ambitionnât des récompenses personnelles, car ce fut peutûtre l'homme le plus désintéressé que l'on vit jamais :

« On a noué à Rome des intrigues pour m'y attirer et m'y clore la bouche avec je ne sais quoi. Je me suis expliqué là-dessus si nettement, qu'il ne me paraît pas probable que l'on donne quelque suite à ce projet » (i).

Non, ce qu'il demandait (c'était déjà trop), c'était qu'on le laissât se dévouer complètement, gratuitement, mais à sa façon. Or, quand il s'agit de choses aussi graves, cntr'autres, que les intérêts de l'Eglise (ne parlons que de ceux-là, sans méconnaître l'importance des autres), si on les prend, il est assez juste qu'on les prenne de la façon et dans la mesure où l'Eglise elle-môme le désire. Nous l'avons déjà dit Lamennais ne voulut pas le comprendre; il ne vit, dans les revendications les plus légitimes, que persécutions imméritées et même qu'ingratitude. Puis, confondant parfois les personnes et les choses, il engloba les unes et les autres dans la même réprobation.

Sur lafinde sa vie, Lamennais s'isola de plusen plus. Sans

(i) Lettre à M. Marion, 3i janvier 1834. (Confidences, p. 100).

M. de la Villerabel explique, dans une note, ce dont il s'a{;issait : « Allusion au chapeau de Cardinal que le Saint-Siège avait songé à donner à Lamennais, comme gage de paix. >» — Nous avons vu plus haut que Léon XII lui avait déjà fait la même proposition, indirectement au moins.

XVIII INTRODUCTION

doute, il demeurait fidèle à ses anciens amis; cr, s'il cessa toutes relations avec quelques-uns d'entre eux, c'est qu'il craignait de les compromettre, ou qu'il avait peur que ces relations ne fussent plus agréables que pour lui seul, mais on peut affirmer, sans crainte de se tromper, qu'il ne cessa point de les aimer; je parle évidemment de ceux qui ne se rangèrent pas parmi ses contradicteurs acharnés; car, pour les autres, il s'efforçait de les oublier et quand il n'y parvenait pas, c'était pour y penser ou pour en parler avec amertume et regret.

Il écrivait à son frère avec lequel, durant de longues années, il avait refusé d'avoir tout rapport, parce qu'il le considérait, bien à tort, certes, comme « ayant exercé une influence funeste sur sa vie tout entière » (i).

« Complètement seul dans mon intérieur, ma vie est des plus tristes. Que faire à cela? Nul n'y peut rien; c'est la suite naturelle, la conséquence inévitable de la vieillesse)) (2).

Ajoutons que c'était aussi la conséquence inévitable de son tempérament.

Si nous ne craignions de prendre un air paradoxal, nous dirions que Lamennais ne puisa ce qui parut être la haine la plus âpre que dans l'ardent besoin d'aimer qu'il ressentit en lui; son cœur fut un brasier ou plutôt une fournaise inextinguible, mais qui devenait facilement un foyer incendiaire.

Dans ces pages, nous avons cherché à réhabiliter, aux

(1) Lettre à M. Marion, i5 février 1840. Voir la note dont M. de la Villcrabel accompagne la publication de cette lettre.

(2) Lettre du !•' février 1848, publiée par S. Roportz : ^ La Vie et les Œuvres de M. Jean de Lamennais •, p. 469.

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yeux de certaines personnes, égarées par leurs préventions, non l'écrivain (il n'en aura jamais besoin), ni le philosophe, tombé dans les négations de la libre-pensée (il ne saurait Tétre), mais l'homme, simplement l'homme.

Lorsque Dante rencontre, pour la première fois, son Maître, il lui demande s'il est une ombre ou un homme véritable. Virgile lui répond :

Non uom',-uomo già fui (i).

Lamennais, grand poète, lui aussi, comme Virgile, et Dante auquel il consacra ses dernières veilles, fut toujours un homme et un homme de cœur. C'est ce que nous avons essayé d'indiquer dans ces quelques lignes.

Sa déplorable désertion ne dessécha pas ce cœur vaillant, comme on s'est trop complu à le dire. Si ce général abandonna ses soldats pour passer à l'ennemi, nul de ceux-ci ne songea à le maudire, ni h le taxer de félonie; tous se rappelèrent qu'il avait été pour eux plus qu'un chef, un père; ils savaient qu'il demeurait de bonne foi et chacun d'eux lui dit, avec larmes :

.... My faiher ! I acquit you î tout en se demandant, avec angoisses :

But will the world d o so ? Will even the Judge (2) .'' Le monde oublie Lamennais : il ne le condamne pas.

Pour la dernière question, la seule qui importa jamais à l'âme de l'infortuné grand homme, nous savons comment son dernier disciple survivant, M. Houet, y répondait. Pourquoi faut-il que cette réponse n'en soit pas une ! —

(1) Inf., canto I.

(2) Lord Byron, Wcrtcr. Ulric à Werter.

XX INTRODUCTION

Heureusement nous avons des raisons sérieuses d'espérer, et d'ailleurs, si Dieu est Justice, il est aussi Bonté.

Voici le plan que nous avons adopté, pour la présente publication.

Les documents que nous avons recueillis et qui tous sont inédits (i), nous les publierons, suivant leur ordre chronologique; nous avons pensé que c'était l'unique moyen de suivre Lamennais dans les phases diverses de sa transformation. Nous nous réservons de donner, au fur et à mesure que l'occasion l'exigera, les explications nécessaires, toutes les fois, bien entendu, que cela nous sera possible.

Ce que nous présentons au public, ce n'est pas une moisson ; c'est une simple gerbe, mais une gerbe composée d'épis tombés, pour la plupart, de la main mûmede Lamennais ou du moins ramassés dans son champ; cela doit suffire, pensons-nous, pour les sauver de l'indifférence et de l'oubli.

Nous tenons, tout d'abord, à remercier Madame la chanoinesse. Comtesse de Trémaudan, légataire universelle de M. Houct, d'avoir bien voulu mettre à notre disposition les papiers de celui-ci, pour les publier.

Nous remercions également M. l'abbé Querret de nous avoir confié, dans le môme but, la correspondance de Lamennais avec M. Querret, son père.

Enfin, nous ne saurions trop, non plus, témoigner notre reconnaissance à M. le baron de Kertanguy, petit-neveu de Lamennais, lequel, en son nom et au nom de tous les siens, nous a autorisé à publier ces documents.

(l) A rexceplion cependant de quelques-uns : n<>us auron«^ soin d'en avertir le lecteur, en temps et lieu.

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