‹ Lamennais d'après des documents inéditsChapitre 2 sur 85 · COMPRENONS-NOUS BIEN CE MOT-LA · texte numérisé non relu

COMPRENONS-NOUS BIEN CE MOT-LA

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VOICI un premier document qui établit la filiation des La Mennais ou plutôt des Robert, car ils ne furent d'abord connus que sous ce nom. Cet écrit est sans date, mais il doit remonter au siècle dernier, peut-être même à la première moitié. Il est intitulé : « Notes historiques » : je le transcris littéralement, comme d'ailleurs je le ferai pour les autres.

« Jean Prairier, marié à Guyonnc Le Maistre était capitaine de navire à St-Malo ; par suite de ses voyages il resta au Cap français, isle St-Domingue où il avait une habitation près le Cap, ce qui

.s'apprend }\ir des leiire.s qu'il écrivait a sa lemmc en 1690. Alors François Robert, son gendre, commandait un navire de 40 canons, armé en guerre et marchandise. Peu de temps après cette époque la France se trouva en guerre avec l'Espagne qui s'arma par terre et par mer pour prendre la ville du Cap, ce qui leur réussit [sic],

« Jean Prairier se crut obligé de se réunir à Tarmée française et fut tué dans la bataille. A cette époque François Robert, son gendre, qui commandait un navire se trouvait dans la rade du Cap. Prairier, prévoyant le malheur qui devait lui arriver, conseilla à Robert de se rendre avec son vaisseau au Port au Prince, afin de n'être pas pris par les Espagnols, ce qu'il rit, en lui disant que si, sous huit jours après la bataille qui aurait lieu, il ne recevait pas de ses nouvelles, c'est qu'il n'existerait plus et qu'il n'avait d'autre parti à prendre que d'appareiller au plus vite pour retourner en France, ce qu'il exécuta; mais il mourut à la mer en retour de son voyage et laissa à sa veuve 70 à 80 mille livres. Ceci se passait en 1695* »

Ce François Robert Des Saudrais laissait, outre sa veuve, Marie Prairier, un fils mineur qui s'appelait François, comme lui. Plus tard, celui-ci épousa Marie Hyver des Rivières. Il habitait Saint- Servan. Le 8 Mai 1717, il eut un fils nommé Louis- François. A son nom patronymique de Robert 1 ajouta celui de Mennais que Ton voit paraître pour la première fois : c'était le nom d'une métairie que la famille possédait dans la commune de Trigavou.

En 1742, Louis se maria, en premières noces, à Marie-Thérèse Padet Dudreneuf qui mourut à Saint-Servan au moisde mai 1744, après lui avoir donné deux fils, tous deux nés à Saint-Servan, Taîné, Pierre-Louis Robert, le 10 juin 1743; Tautre, Denis-François, le 14 mai 1744. Quand on rapproche la date.de la naissance de ce dernier et celle de la mort de sa mère, on arrive à conclure que celle-ci très probablement mourut en couches.

Louis Robert se remaria, en avril 1 75 2, à Jeanne Robert Perrine Briand de la Feuillée.

Pendant que son aîné conservait le nom de Mennais, Denis reprenait celui de son aïeul et de

son bisaïeul ; il se faisait appeler Robert des Saudrais.

Les deux frères épousèrent, le même Jour (5 septembre 1775), les deux filles de Pierre Lorin, sénéchal de la juridiction civile et criminelle de Saint-Malo.

La femme de Pierre-Louis avait pour prénom Gratienne. Les deux époux habitèrent Saint-Malo: ils eurent six enfants, tous nés dans cette ville : Louis-Marie naquit le 1 2 septembre 1 776 ; Pierre- Jean, le 24 juin 1 778 ; — Jean-Marie, le 8 septembre 1780; — Félicité, le 19 juin 1782 (1); — Marie-Joseph, le 25 février 1784, et Gratien- Claudc, le 2 mai 1785.

Marie épousa, en 1814, Ange Blaize dont elle eut plusieurs enfants, et entre autres une fille nommée Augustine, qui, dans la suite (i836), épousa M. Eli de Kertanguy, décédé en 1846.

(1) A trois heures de raprès-midi, comme il l'écrivit en juin 1845 à M. Marion : a Le 19 de ce mois, à 3 heures de l'après-midi (vous voyez que je »ais mon affaire), j'aurai 63 ans accomplis : Dics hominis super tcrram pauci et mali. Tant que dureront les miens, je vous aimerai, cher, et c'est ce que j'y trouve de plus doux ». (Lettre publiée par M. de la Villerabel).

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M"' de Kertanguy assista aux derniers moments de son oncle Félicité qui l'établit sa légataire universelle; elle est morte le 9 mai 1 891. Jean- Marie fut le saint prêtre et le grand homme de bien que chacun sait.

M. Pierre-Louis de Lamennais fut anobli par lettres patentes du 12 mai 1788.

Nous avons pensé que ces documents biographiques, donnés jusqu'ici, d'une façon incomplète ou inexacte, ne seraient pas sans intérêt pour ceux qui désirent connaître Lamennais, dans tous les détails de son origine; à plus forte raison, pour ceux qui, plus tard, seront tentés d'écrire sa vie.

La boutade qui suit est le premier autographe, pour la date, que nous ayons de Lamennais. Elle doit remonter, d'après les indications que nous donna verbalement M. Houet, il y a cinq ans, aux premiers temps de TEmpire, vers i8o5 ou 1806, lorsque les deux frères, Jean et Féli, étaient retirés à la Chênaie, pour refaire un peu leur santé (i).

(1) Peut-être ctail-ce à cette petite satire que faisait allusion son oncle Robert des Saudrais (mort i82()), lorsqu'il lui écrivait en 1806 : J'ai lu

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C'est, sans doute, le début du grand écrivain dans sa vocation de polémiste, il ne saurait dès lors manquer d'intérêt. Malheureusement, nous n'avons qu'un fragment de cette curieuse satire : il est possible qu'elle n'ait jamais été achevée.

Alors, comme aujourd'hui, le temps, paraît-il, était aux statues et aux inscriptions commémoratives. Saint-Malo, qui comptait de glorieux enfants dont Lamennais devait lui-môme augmenter le nombre, ne pouvait demeurer en retard de certaines villes, peut-être moins favorisées, sous ce rapport. Notre jeune Malouin raille de cette innocente manie sa cité natale qui devait Ten punir plus tard, puisqiie aujourd'hui encore rien n'y rappelle l'un des plus grands écrivains de notre siècle, si ce n'est toutefois son portrait exposé dans l'une des salles de la mairie. Nous copions textuellement l'original.

« Un bruit assez singulier nous est parvenu de St-Malo. On dit qu'il y est question d'exhumer

ta petite drôlerie, mon cher Féli. Rien Je si bon, ni de mieux fait. • Cité par Blaizc. Introd. p, 29).

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tout ce que cette ville a produit d'hommes mémorables dans tous les genres, pour en placer un dans chaque rue, un peu au-dessus de la borne. Soit; autant là qu'ailleurs et apparemment les morts n'y regardent pas de si près. Beaucoup de vivants, il est vrai, se soucieraient assez peu de ces honneurs qui courent les rues; mais qu'importe ? Considérons la chose sous le point de vue le plus favorable, imitons le sage Conseil municipal de St-Malo, où cette importante affaire a été discutée, approfondie; et, comme lui, efforçons-nous de voir, dans ces burlesques écriteaux qui décorent des carrefours, une distinction honorable. Toujours conviendra-t-on qu'il faut être conséquent, et ne pas allier à des noms justement respectés, des noms flétris avec justice, et qu'un honnête homme ne peut prononcer sans indignation. « On a, dit-on, proposé, dans le Conseil, de joindre aux La Bourdonaie, aux Cartier, aux Dugué-Trouin, un homme dont la famille jouit depuis longtemps d'une considération méritée; mais qu'il lui a laissée toute entière, car assurément il n'en a rien gardé pour lui : je veux parler

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de La Mettrie. Des réclamations se sont élevées contre celte profanation des honneurs citadins; on a représenté que La Mettrie était un fou, un misérable charlatan, un vil bouffon de cour, sans mœurs, sans religion, sans Dieu. A cela M. H>... a répondu que c'était un philosophe ; et quelqu'un a fort judicieusement ajouté que toutes ces accusations étaient de faux bruits répandus par les prêtres. Je ne suis pas prêtre : ainsi je puis dire mon avis sans conséquences.

« Mais non; j'aime mieux qu'on entende celui de Voltaire qui n'était pas prêtre non plus. « Aviez-vous, écrivit-il de Berlin à M. d'Argen- « tal (i), aviez-vous entendu parler d'un médecin, « nommé La Mettrie, brave a//ieV, gourmand célè- « bre ?... Ses idées (2) sont un feu d'artifice toujours « en fusées volantes. Le fracas amuse un demi- « quart d'heure, et fatigue mortellement à la « longue.

« Il vient de faire sans le savoir, un mauvais « livre, imprimé à Postdam, dans lequel, il pros-

(0 Lettre du |3 novembre 1751.

(2) Lettre à M™* Denis du 6 novembre 1750.

d'après des documents inédits 1 I

« crit la vertu et les remords, fait V éloge des vices « invite son lecteur à tous les désordres, le tout sans « mauvaise intention. Des gens sensés se sont « avisés de lui remontrer Ténormité de sa morale; « il a été tout étonné (à peu près comme le conseil, « quand on lui a fait les mêmes remontrances) ; il « ne savait pas ce qu'il a^aît écrit, (pourquoi le « conseil en saurait-il davantage ?) il écrira de- « main le contraire si on veut (imitez votre héros, « messieurs). Dieu me garde de le prendre pour « mon médecin; il me donnerait du sublimé cor- « rosif au lieu de rhubarbe, très innocemment et « puis se mettrait à rire. »

« Je voudrais, messieurs, pouvoir m'arréter ici ; je sens combien votre tendresse pour votre illustre compatriote doit souffrir de ces citations; car enfin ce n'est pas un dévot qui parle. Rassurezvous; je serai discret; encore un passage seulement. « J'envoie à mon héros (i) des folies qu'il « m'a demandées, et qui orneront sa bibliothèque « par la belle impression et les grandes marges. Il

(i) Lettre au duc de Richelieu du 27 janvier 1752.

« est vrai qu'il n'y a pas une bonne page dans tout « cela. . . Au reste ce n'est pas la meilleure morale du « monde, et il est heureux que de tels livres soient « mal faits. La Mettrie aurait été trop dangereux, « s'il n'avait pas été tout à fait fou. Son livre contre « les médecins est d'un enragé et d'un malhonnête « homme : avec cela c'étaitun assezbon diable dans « la société (c'est peut-être en cette qualité de bon « diable que vous avez dessein de l'honorer).

a Comment concilier tout cela? c'est que la <« folie concilie tout. // a laissé une mémoire exé- « arable à tous ceux qui se piquent de mœurs un a peu austères. Il est fort triste qu'on ait lu son a éloge à l'Académie, écrit de main de maître. Tous « ceux qui sont attachés à ce maître (le Roi de « Prusse) en gémissent. Il semble que la folie de « La Mettrie soit une maladie contagieuse qui se « soit communiquée. »

« Pardon de ces derniers mots; ils ne sont pas de moi.

« Beaucoup de gens ignorent peut-être ce qui nous a valu ces beaux témoignages du grand Lama de Ferney.

a Admirez la Providence philosophique. La Mettrie, médecin, devait naturellement n'empoisonner que ses compatriotes; La Mettrie, devenu cosmopolite, se dut au genre humain tout entier, et il acquitta sa dette par ses écrits. A quoi cependant tenait cette haute destinée ? Hélas ! à une tête de femme; et puis qu'on dise que les femmes n'ont point de tête ! Le père de notre philosophe se mit un jour en frais, comme la cigogne, pour traiter ses amis. La Mettrie, qui apparemment craignait le brouet clair, et qui déjà aimait les expériences, quoique simple^ra/er dans un hôpital, crut faire merveille en renforçant le potage des reliefs d'une dissection à laquelle il avait assisté le matin. La tôte d'une femme adroitement jetée dans la marmite, à Tinsu de la cuisinière, prépara à celle-ci une grande surprise et aux convives un mets tout nouveau, du moins dans ce temps-là. Mais voyez ce que c'est que les goûts : ce bouillon ne fut pas trouvé bon du tout par les administrateurs d'alors, qui n'étaient pas les administrateurs d'aujourd'hui; et notre jeune anatomîste noblement courroucé, et même puisqu'il le

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faut dire, avec raison un peu effrayé de l'accueil que ses premières expériences recevaient dans sa patrie, se retira prudemment à Berlin, où une indigestion mortelle prouva bientôt, en dépit de ses prétentions, qu'il n'étahni plante ni machine. Or, pourtant, sans cette tête et sans ce voyage, La Mettrie probablement demeurait inconnu à Voltaire et à TEurope ; et qui maintenant se souviendrait de lui, même parmi ses compatriotes ? Bien peu de personnes sans doute, car il y a longtemps que ses amis s'en seraient allés, l'un vide de sang, Vautre plein de séné célébrer sa gloire dans Tautre monde, d'où apparemment ils ne reviendraient pas aujourd'hui pour le clouer contre une muraille au coin de la rue.

« Au reste, messieurs du Conseil s'imaginent peut-être qu'eux et Voltaire sont les seuls qui aient su dignement apprécier un aussi rare génie : mais je leur en demande pardon, et les prie de permettre que Diderot s'explique à son tour sur cette illustre plante malouine,

« La Mettrie est un auteur sans jugement... qui i' n'a pas écrit une seule bonne ligne dans son traité

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« du bonheur, qu'il ne l'ait ou prise dans notre « philosophe (Senèque),ou rencontrée par hasard, a ce qui n'est et ne pouvait malheureusement être « que très rare ;... dont on reconnaît la frivolité de « l'esprit dans ce qu'il dit, et la corruption du cœur « dans ce qu'il n'ose dire; qui prononce ici que « l'homme est pervers par sa nature, et qui fait « ailleurs delà nature des êtres la règle de leurs de- « voirs et la source de leur félicité ; qui semble « s'occuper à tranquilliser le scélérat dans le crime, '( le corrompre dans ses vices ; dont les sophismes « grossiers, mais dangereux par la gaieté dont il « les assaisonne, décèlent un écrivain qui n'a pas « les premières idées des vrais fondements de la <( morale ; dont le chaos de raison et d'extravagance « ne peut être regardé sans dégoût que par ces lec- « teurs futiles qui confondent la plaisanterie avec « l'évidence, et à qui l'on a tout prouvé quand on « les a fait rire ; dont les principes poussés Jusqu'à « leurs dernières conséquences renverseraient la « législation, dispenseraient les parents de l'éduca- « tion de leurs enfants, renfermeraient aux petites « maisons l'homme courageux qui lutte sottement

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Saint-Malo, et souffrant lui aussi, conduisit, sur le conseil de son père et de son oncle, Félicité à Paris, afin de Ty faire soigner par les plus habiles praticiens de la capitale (i). Les deux frères passèrent à Paris tout le printemps de 1806 (2); les médecins jugèrent leur existence très sérieusement compromise, celle de Félicité surtout; Tun et Tautre devaient à des excès de travail l'épuisement de leurs forces.

En juillet, ils étaient de retour à Saint-Malo; leur santé se rétablissait peu à peu. On leur avait recommandé Tair de la campagne, le régime du lait, beaucoup d'exercice et peu de travail intellectuel (3).

Le 1 2 mars 1 809, M . Emery écrivait à M . Brute, au sujet d'un mémoire anonyme que, dans une note, M. Houet déclare être Tœuvre de M. Lamennais publiée plus tard sous le titre de : « Réflexions sur VEtat de V Eglise, etc. »

(i) Lettre de l'abbc « iMeslé de Grand Clos » à l'Ëvèquc de Renne», M**' Enoch, en date du 23 janvier 1806.

(2) Lettre du même au même, i5 mars i8o6.

(3) Lettre de M. Bossard à M. .T. « de Lamennais >«, du 2b juillet 1806,

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« Le mémoire est très bien écrit et plein de bonnes vues. Il est des endroits qui pourraient déplaire au gouvernement; et il en est d'autres dont il ne pourrait qu'être content. Si Laréveillèrc Lépaux vivait encore, je crois qu'il faudrait adoucir ou supprimer son article. Si j'avais eu le temps, j'aurais pu faire quelques observations. On voit

bien que Tauteur est un ecclésiastique... »

Le 5 juillet 1809, le digne Sulpicien adressait ce mot à « M. Mennais » (Jean-Marie) : « J'ai bien des remerciements à vous faire de l'exemplaire de votre ouvrage que vous avez bien voulu me faire remettre.

« Il honore également et vos talents et votre zèle. »

Quelques mois plus tard, 12 octobre 1809, il engageait son jeune correspondant malouin à se fixer à Paris poury continuer plus fructueusement son genre d'études qu'il disait être « le plus utile et le plus nécessaire dans les circonstances. »

Ce conseil, en réalité, s'adressait aux deux

frères, dont les travaux scientifiques étaient alors communs.

Tous deux se montraient pleins d'un zèle impétueux qui ne reculait devant aucune difficulté; mais tandis que Féli se heurtait de front aux obstacles et s'efforçait de les renverser de haute lutte, pour ainsi dire, son frère les tournait quelquefois habilement et réussissait où peut-être il aurait échoué lui-môme. Voici une anecdote qui nous permet de surprendre Jean de Lamennais en flagrant délit de ruse avec la police du i'*^ Empire. Il avait pour complice Tun de ses amis.

M. Paillon, dans une lettre du 4 avril 1846, demandait à M. Jean de Lamennais des renseignements sur la bulle d'excommunication, lancée contre l'Empereur, en 1809, par le Pape, alors prisonnier à Savone.

M. J. de Lamennais répondit à M. Paillon, le 22 mai suivant : « Quant à la bulle d'excommunication de Bonaparte, je ne puis rien dire qui ne vous soit connu, sinon que je me trouvais en retraite à Issy (1809), lorsque M. Emery reçut un exemplaire de cette bulle; désireux qu'elle fût

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connue en Bretagne, il engagea M. Tabbé de Mazenod, aujourd'hui évéque de Marseille, à en faire une copie et il nous chargea, mon saint ami Brute et moi, de l'apporter dans notre province et de Vy répandre. M. Brute la cacha dans la cuve de son chapeau. Arrivés à Vitré, nous fîmes ce que nous avait dit de faire le vénérable supérieur et Père. M. Emery avait désiré aussi que nous fissions Tun et l'autre des études sur l'histoire des refus de bulles : je m'en occupai, et je commençai peu après à recueillir les matériaux qui ont servi à composer l'ouvrage de la Tradition de l'Eglise sur y institution des évêques^ publié en 1814 (ij. » La police impériale ne poussa point ses investigations jusqu'au fond du chapeau de l'abbé Brute; dans ces deux jeunes ecclésiastiques Bretons, elle ne voulut voir rien de suspect; l'un d'eux pourtant, comme nous le verrons plus loin, ne tarda pas à fixer sur lui l'attention du gouvernement et ce livre de la « Tradition, etc. » composé en collaboration avec Féli provoqua la colère du Maître dont

(l) <r L'histoire des refus de bulles termine l'ouvrage, n Lettre de Jean à M. Brute 27 avril 1814. Gourncric. p. 87.

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il dérangeait singulièrement les plans. Napoléon, en effet, voulait concentrer tous les pouvoirs entre ses mains, y compris celui d'instituer et de destituer les évéques.

Voici une lettre sans date, écrite par Féli à Tabbé Brute, alors professeur au grand séminaire de Rennes. Or, M. Brute n'ayant occupé ce poste que deux années (i 808-1 810), elle doit être placée dans cet intervalle (i).

« Trop bon ami, comment vous exprimer ce qu'a senti mon pauvre cœur en lisant votre petit billet? Ah! que vous avez bien raison, et qu'une seule page, une seule ligne, un seul mot de St François de Sales ou de l'Imitation est audessus de ces tristes et contentieuses brochures qui ne savent que flétrir et dessécher l'àme, et la mienne surtout déjà si froide, si aride. Mon Dieu ! qui m'a jeté dans cette malheureuse voie? L'orgueil, oui, l'orgueil je le sens, je le reconnais tous les jours. Priez, mon tendre frère, priez, je vous en conjure, pour ce misérable qui devrait

(i) Fcli, qui ne devait recevoir la prêtrise qu'en 1816, était tonsuré dè« 1809.

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être, qui est, oui, je le dis dans la sincérité de mon cœur, plein de confusion, d'avoir seulement songé à faire entendre sa voix dans TEglise, lui que TEglise ancienne eût à peine admis au nombre des pénitents, et qui n'aurait pas assez de la vie pour pleurer une seule de ses fautes. Oh! voilà ce que c'est que d'avoir si mal commencé; voilà la suite de mes premiers égarements, et où m'arrêterai-je ?

a Dieu le sait, hélas ! pourtant il me semble que j'aimerais à être ce qu'il me convient d'être uniquement, c'est-à-dire rien, absolument rien, tout entier perdu, abîmé, anéanti dans cet immense tout de mon Dieu, où sa divine grâce m'appelle par un profond, un inexprimable dégoût de tout ce qui n'est pas ce grand Dieu. Même, je vous l'avouerai, cher ami, l'étude n'a plus pour moi le même charme ; le cœur a trop de peine à s'y retrouver : je ne voudrais que l'amour, le doux, le pur, le divin amour, et aussi la pénitence qui en doit être pour moi la source. Comment donc se fait-il que tout m'ébranle, que tout m'entraîne, que tout me pousse hors de ce centre où la douce

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main de notre bon Maître cherche à me fixer dans un délicieux repos? Il faut bien que je le dise encore une fois, c'est Torgueil qui m'agite et tend sans cesse à me séparer du Bien-Aimé. Oh ! qui me donnera de m'attacher à lui uniquement, en toute humilité et simplicité î Qui me donnera d'entrer comme vous, cher ami, dans cette nuit de la foi, où disparaissent les vains fantômes de Tamour-propre et de Timagi nation î Qui répandra sur mes lèvres arides quelques gouttes de ces eaux pures et vivifiantes, qui éternellement jaillissent de la fontaine d'amour! O douce fontaine : fontaine de joie, de délices et de paix, je t'aperçois de loin; comme au travers d'un nuage, et mon cœur, malgré sa misère, s'épuise de désirs et défaillit dans l'ardeur de se plonger et de se perdre à jamais dans ses ravissantes profondeurs!

« Cher ami, je ne sais ce que je deviendrai, je ne sais ce que la divine Providence demandera de moi, et je veux demeurer entre ses mains comme un petit enfant qui n'a point de volonté et qui obéit à tout sans résistance. Toutefois, il me semble que la solitude me serait bonne, il me

semble entendre une voix qui m'appelle au désert: d'autres en décideront, et pour moi, il ne me reste qu'à dire du fond du cœur : « Ecce venio ut faciam^ Deus, voluntatem tuant » (i). Qu'elle soità jamais louée, bénie, aimée, adorée, cette sainte et divine volonté, en laquelle je suis et serai jusqu'à mon dernier soupir, avec les sentiments les plus vifs et les plus tendres, tout à vous en N. S. J. C. et sa Sainte Mère, in œternum^ in œternum ! Priez, mon aimable frère, pour le pauvre pécheur.

La lettre suivante est de Jean : elle n'a point de suscription, ni de date, mais son contenu et ren-téteD. 5. (Dieu Seul; nous font conjecturer qu'elle était adressée à M. Brute dont nous savons l'intimité avec les deux frères : ces derniers, Jean surtout, lorsqu'ils lui écrivaient, empruntaient cette pieuse devise qu'il reproduisait luimôme au commencement de toutes ses lettres.

(i) Allusion aux paroles du Psalmiste XXXIX, 8 et 9.

(2) Cetu lettre ne se trouve pas dans le recueil publié par MM. de Courcy et de U Gournerie.

Pour l*époque précise, nous ne saurions la déterminer; toutefois, Féli qui fait l'objet de cette lettre n'était certainement pas sous-diacre, lorsqu'elle fut écrite : elle est donc antérieure à la fin de i8i5. D'ailleurs, l'absence de signature; le début un peu brusque de la lettre, le papier môme nous inclineraient assez à croire que nous n'avons qu'un brouillon entre les mains. Tout nous porte à penser que ce document est postérieur de très peu à la lettre précédente de Féli à laquelle il semble faire allusion,

« Ce cher Féli est pieux comme un ange : il voudrait bien qu'on lui conseillât de prendre pour lui la meilleure part ( i) et de laisser à d'autres le soin de tout le reste : mais pensez-vous qu'il ait reçu tant de talents, et que Dieu ait permis qu'il ait acquis des connaissances si étendues, pour n'en

(i) Allusion au mot de N. S. St Luc X. 42 : « Maria optimam partem elcgit, qux non aufcrctur ab eà. » Fcli songcait-il donc alors à la vie contemplative, lui dont le tempérament était si essentiellement batailleur ? Nous savons, sa volumineuse correspondance nous l'apprend dans cent endroits, qu'il fut un amant passionné de la solitude, et qu'au milieu du tourbillon de Paris il ne rêvait que le silence des bois de la Chênaie.

faire aucun usage? Pour moi, je ne le croirai pas facilement. D'ailleurs, dans ces jours mauvais^ peut-on, sans des raisons extrêmement fortes, refuser de combattre les combats du Seigneur? (i) Les anciens solitaires ne s'empressaient-ils pas de renoncer aux douceurs du repos, et de quitter le jardin de délices où ils s'étaient retirés, lorsque TEglise, attaquée de toutes parts, les appelait à sa défense ? Mourir les armes à la main, sur le champ de bataille, n'est-ce donc pas un sort assez beau, et nous est-il aujourd'hui bien permis d'en chercher, d'en désirer un autre? Cependant je sais que tout dépend de savoir quelle est la volonté de Dieu sur nous et que nous ne devons rien négliger pour la connaître : il n'a besoin de personne, il se sert de qui il lui plaît pour exécuter les desseins de sa Providence, et toujours de ce qu'il y a de plus faible pour opérer ce qu'il y a de plus grand : souvent encore, il aime à se réserver quelques âmes choisies qu'il attire à lui d'une manière ineffable, et qu'il conduit, par des voies cachées,

(1) Bellum Domini, prœlia Domini, expressions fréquentes des Livres Saints.

bien au-dc^^u^ du mon Je, cl jusque dans ce cellier divin 1 1 où elles s'enivrent des pures délices de réternel amour. Il faut donc prendre garde de contrister VEsprit-Saint 2) et de s'opposer à ses mouvements; mais aussi une grande prudence, une extrûme réserve sont nécessaires : les imaginations vives s'exaltent si facilement et quelquefois vont si loin ! ,3) Au fond, il me semble qu'une crainte excessive des périls auxquels on est exposé en vivant au milieu des hommes, n'est pas toujours une raison pour les fuir. Si la solitude a ses attraits, n'a-t-elle pas aussi ses dangers, et en se renfermant en soi-même, nV est-on pas encore environné d'ennemis? Le plus dangereux de tous, l'orgueil, ne nous y poursuivrait-il pas, et si nous sommes condamnés à le trouver partout, il faut bien nous résigner à le combattre sans cesse, et vraiment il ne serait pas raisonnable de renoncer à faire le bien, de peur de tirer vanité du peu de bien qu'on pourrait faire.

(i) Cant. I. 3. Introduxit me rcx in ccllaria sua.

(2) Eph. IV'. 3o. Noliic cuniri&larc Spiriium Sanctum Dci.

(3) Cette crainte de Jean était prophétique, à son insu, peut-être.

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« Voilà mon petit avis : je vous le dis dans la sincérité de mon cœur, et afin qu'en répondant à Féli, vous lui parliez dans le même sens : ne lui donnez cependant aucune connaissance de ce que je vous marque, et si, après avoir consulté le bon Dieu, vous croyez que je me trompe, écrivez suivant les lumières que vous aurez reçues, et priez TEsprit-Saint d'éclairer et de conduire un pauvre aveugle qui ne sait pas se conduire lui-môme et qui se charge de conduire les autres. »

Voici, encarté dans la lettre de Jean, un billet sans date, lui aussi, et sans signature, écrit de la main de Féli, qui nous paraît assez étrange et qui tranche quelque peu sur les idées de mysticisme absolu, attribuées à Féli par Jean. Peut-être d'ailleurs n'y a-t-il, entre Tun et Tautre, aucun rapport même chronologique.

« La gloire de Dieu, la religion chrétienne et la charité envers le prochain exigent que nous fassions part aux autres, chacun selon notre vocation, des biens spirituels que Dieu nous accorde

par son évangile ; mais nous devons à cet égard

3o LAMENNAIS

nous occuper de préférence de ceux qui nous sont utiles pour les affaires de ce monde, ou de qui et par qui nous nous procurons les richesses et les commodités de cette vie. Carde cette manière, nous nous assurerons de la fidélité de ceux dont nous retirons ces avantages, et nous attirerons sur nous, avec plus d'abondance, les bénédictions de Dieu, tant spirituelles que temporelles » (i).

Nous trouvons la note suivante dans un cahier où M. Houct a transcrit quelques lettres de MM. de Lamennais.

« Octobre 1809. M. J. M. de Lamennais à M. Brute : « Voilà un billet (2) de notre saint frère. « Son âme est toute ardente de foi et d'amour: il se u perd, il s'abyme en Dieu. Oh ! quelle consolation « pour mon cœur! Quand je pense à ce qu'il était « et que je vois ce qu'il est, mon ùme tressaille de « joie et mes larmes coulent en abondance : miseri- « cardias Domini in œterniimcantabo i3). »,Hélasî'

(1) Nous ne nous chargeons pas d'expliquer ce billet, même grammaijcaicmcnt.

(2) Il ne .s'agit cvidcmment pas de Tctrange billet qui précède, maie dun autre que l'on trouvera plus ba<.

DAPRKS DES DOCUMENTS INEDITS

— Cette réflexion, continue M. Houet, et mon triste hélas s'appliquent bien à la lettre suivante de Féli, qui doit <}tre de la môme année : —

« Qu'y a-t-il de plus misérable que cet état de perpétuelle opposition à la volonté de Dieu, celte révolte de la nature contre tout ce qui la gêne et la contredit? J'ai honte de tant de faiblesse; je rougis d'être si disert quand il s'agit de parler de la croix et en même temps si dénué de force et de courage pour la porter. Je me souviens de cette parole terrible de J.-C. : « Tous ceux qui me disent : Seigneur, Seigneur y n'entreront pas dans le royaume de Dieu » (i).

« Prier^gémir, méditer, c'est quelque chose, mais qu'il s'en faut que ce soit tout! C'est le chemin, mais ce n'est pas le terme : le terme, en cette vie, c'est la mort entière, complète à soimême, à tous ses désirs, à tous ses goûts, à toutes ses volontés, sans exception, ni réserves ; c'est nudus nudum Jesum sequi et solus soli

(0 Matt. VII. 21.

uniri (i). Hélas! dans son amour ineffable, ce bon Maître ne demande qu'à s'unir à nous : c'est nous qui le repoussons, non comme St Pierre, par humilité et parce que nous sommes pécheurs, mais parce que cette union nous semble trop dure, et que cet amour nous est importun. Il y a de quoi s'anéantir éternellement à la vue d'une ingratitude si monstrueuse : l'homme repousser Dieu ! le cœur de l'homme dédaigner le cœur de J.-C! Qui le croirait? Et pourtant Seigneur, il est ainsi : ô mon ami, aime-le bien, aime-le de tout ton cœur, de toute ton âme et de toutes tes forces, ce Maître si doux, si tendre et si incomparablement aimable ; aimc-le, s'il est possible, et pouc toi et pour moi, qui suis tout de glace à son égard, ce sera pour le misérable qui t'écrit une grande consolation de savoir que du moins tous ne sont pas aussi ingrats que lui envers ce bon Maître. Un jour viendra où la paix et la joie de notre cœur ne dépendront plus de ces légères épreuves, que la Providence nous ménage dans le

(i) Paroles de llmiiation.

d'après des documents inédits 33

temps, pour ranimejen nous le désir de réternité. L'Eternité! ah ! comprenons-nous bien ce mot-là? Ce n'est, ce me semble, que dans la solitude, loin de toute distraction, que Tâme trouve en soi assez de place pour cette immense idée, si effrayante, à la fois, et si consolante. On demandait à un Chartreux ce qu'il faisait depuis 40 ans dans sa cellule. « Cogitavi dies antiquos et annos œternos in mente habui, » ( i ) répondit ce bon religieux, qui, dans un demi-siècle de méditations, n'avait pas épuisé cette pensée inépuisable et toujours nouvelle.

« Ne nous troublons point pour quelques épreuves passagères. Ce sont des orages qui fatiguent et retardent le pauvre voyageur, mais qui ne l'empêchent pas d'arriver au terme.

« Prie pour moi Celui qui est ici-bas notre unique consolation et qui sera, je l'espère, notre éternelle récompense. »

M. Houet transcrivit cette lettre de Féli d'après une copie faite par Jean-Marie et conservée à Ploërmel.

(I) Ps. LXXVI. 6.

Il répète, en terminant, son exclamation douloureuse : « Hélas ! »

Voici le billet de Féli dont parle Jean; il est adressé à M. Brute :

« Mon cher ami, comment avez-vous fait votre retraite; quels livres de lecture aviez-vous ; quels autres livres principaux à conseiller en particulier? J'ai beaucoup de curiosité d'apprendre les meilleurs procédés, maisencoreplusde paresse à tirer le meilleur parti de ceux à notre portée. C'est une grande misère, j'en rougis, j'en gémis. Il me semble que je ferais mieux en telle autre situation, c'est une tentation pitoyable, comme de trop ressentir un silence et une absence qui est dans Tordre entre nous sur la terre et pourtant à laquelle je ne sais plus me faire après ce mois trop heureux que nous avons passé ensemble. Que j'aimerais à vivre ensemble... Ah ! c'est de vivre ensemble en Jésus et de sa vie ici-bas : au ciel nous serons unis et perdus en lui. Je suis d'une misère désolante. De vos lettres, chers amis ! »

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