‹ Lamennais d'après des documents inéditsChapitre 18 sur 85 · CHAPITRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME

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s EXPLIQUENT <I

Nous approchons de l'heure terrible. L'orage grondait sur la tête de Lamennais qui, loin de le conjurer, semblait, par ses impatiences, provoquer ses coups. IJ Avenir avait disparu, l'Agence était dissoute : les œuvres catholiques de Tinfortuné grand homme croulaient avec fracas les unes après les autres ; sur ces ruines amoncelées il allait bâtir un édifice d'un genre bien différent, non plus pour le faire servir de citadelle à TEglise ! Ses jeunes disciples s'effrayaient cependant : ils se demandaient avec angoisse s'il leur fallait dire adieu à leurs illusions les plus chères et qu'ils croyaient les plus saintes; ils se communiquaient leurs appréhensions avec une douleur

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profonde, voisine du désespoir. C'est ainsi qiie M. Houet reçut, un jour, la lettre qui suit :

(' La Brousse, 14 Septembre i832.

« Mon bon ami,

« C'est ce soir seulement que j'ai reçu la triste nouvelle de la dissolution de TAgence, et de la cessation absolue de V Avenir; avec elle j'ai presque reçu en môme temps la dissolution de mon espérance, passez-moi le terme. Moi qui m'étais fait une vie avec ces doctrines que je croyais être de salut ; faudra-t-il les abandonner ? Alors que croire ? Qu'est-ce que tout cela? Est-ce le chaos, est-ce la nuit qui se fait, qui devient plus épaisse? Hélas î elle Tétait pourtant assez. Dites-moi quelque chose, je vous en prie : dites-moi quelques paroles d'espérance, si vous en avez encore :pour moi, je ne sais plus ce qu'est devenue la mienne. Elle s'en est allée avec cet Avenir que j'aimais tant à considérer, avec cette voix qui jetait partout la foi, et que le monde apparemment n'entendra plus. Dites-moi donc où nous en sommes ! Oh !

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je vous en prie, un mot, un mot de vous, mon bon ! vous soulèverez de mon cœur un poids si pesant! Mais j'oubliais que vous m'avez promis de venir me voir ; j'ai grand besoin d'une visite pareille dans l'état où je suis; j'ai grand besoin que quelqu'un me dise : Tout n'est pas perdu !

VOUS pouve\ espérer encore. Mais je tremble de ne point vous voir; au moins écrivez-moi de ne pas perdre la foi, la foi qui nourrissait mon âme et que ce funeste coup a si fortement ébranlée. Ecrivez-le moi, mon bon ami : vos paroles, je le sens, auront tant d'influence sur mon cœur ; peut-être calmeront-elles l'angoisse qui me presse ce soir, et que je ne puis comparer qu'à celle qui me fit verser tant de larmes, il y a quelques mois. « Pourtant, il n'y a pas encore longtemps qu'une lettre, écrite de Paris au frère Paul (i), sur une lettre de Rome, avait de plus en plus excité l'ardeur que je sens défaillir aujourd'hui. N'importe, dites-moi quelque chose — et cependant je ne sais où vous trouver, où vous adresser ma

(l) Directeur de l'école établie à Dinan et correspondant des deux frères, Jean et Féli.

lettre. — Déjà une de moi, partie pour vous, s'est probablement perdue en route, je ne sais si le frère Paul à qui j'envoie celle-ci pourra vous la faire parvenir. Je Tespère toujours, et je prie Dieu qu'elle aille bien vite. Je ne sais ce que je vous écris; ma main tremble autant que mon cœur. Adieu pour ce soir, jusqu'à une lettre de vous, après laquelle je soupirerai chaque jour.

« Votre ami,

« F. Dubreil. )>

« Je vous prie en grâce de perdre ma lettre qui se ressentira si fort du désordre de mon esprit. >»

Lamennais avait repris à la Chênaie sa vie d'étude et de retraite. Il avait appelé autour de lui ses anciens disciples auxquels s'étaient joints de nouveaux venus. Lacordaire toutefois Tavait définitivement abandonné ; il a raconté les motifs qui le déterminèrent à cette démarche et c'est fort heureux pour sa mémoire ; autrement ce qu'il

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considérait lui-même comme une fuite (i) eût passé pour une défection d'autant moins honorable qu'il abandonnait dans le malheur celui dont il avait partagé les triomphes, car alors Lamennais ne songeait pas encore à quitter TEglise et rien ne faisait prévoir sa prochaine apostasie.

La lettre suivante, adressée à M. Houet qui avait dû quitter Juilly, où il enseignait la philosophie, pour revenir à St-Méen, en qualité de professeur d'histoire, nous prouve queLamennais, loin de récriminer contre Rome, devant ses jeunes disciples, leur donnait alors l'exemple de l'obéissance et de la résignation, s'appliquant à calmer l'effervescence de leur imagination ardente et rendant à leur cœur la paix dont il ne jouissait peut-être pas lui-même, dont, en tout cas il ne devait pas jouir longtemps. L'auteur de la lettre est le même M. François Dubreil (de Marzan) qui

(i) N Je quittai la Chesnaye (ii Décembre i832) seul, à pied, pendant que M. de la Mennais était à la promenade qui suivait ordinairement le dîner. A un certain point de ma route, je l'aperçus, à travers le taillis, avec ses jeunes disciples ; je m'arrêtai et regardant une dernière fois ce malheureux grand homme, je continuai ma fuite. » Test, de Lac. p. 71.

demeura jusqu'à la fin Tami de M. Houet(i): leur amitîé, plus forte que la mort^ avait pour origine leur commune admiration, leur commun amour filial pour M. de Lamennais.

« La Brousse, 25 Avril i833.

« Mon bon ami,

« Si je ne craignais d'employer inutilement mon temps et mon papier, je commencerais par chercher à m'excuser de ne vous avoir pas donné signe de vie, pendant près de six mois.

« Depuis que je vous vis, une matinée du dernier mois de Novembre, il ne m'a guère été possible de faire le voyage de St-Méen. Mais, j'aurais pu vous écrire, au moins ; — je le sais, et voilà pourquoi je vous prie, comme un coupable, de vouloir bien me pardonner; cela dit, j'ai à vous parler de moi, ce soir, et de la manière dont j'ai passé mon hiver. Et d'abord il est bon de vous rappeler que ma solitude est voisine d'une

(l) M. Dubrcil de Marzan était un littérateur distingué: il fut, de plus, nous allons le voir, un apôtre.

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autre où demeure un ami qui m'est bien cher, bien cher vraiment, puisque ma vie est toute remplie avec la sienne, puisque mon âme est souvent toute parfumée de la bonne odeur de la sienne (i). C'est celui dont je vous parlai déjà Tannée dernière, et qui se promettait beaucoup de bonheur pendant les jours de votre visite projetée et manquée. Donc cet ami, qui m'était déjà si cher en ce temps-là, l'est encore devenu beaucoup davantage, depuis cette époque, et vous allez voir comment. — Vous savez à peu près où il en était rendu alors : il avait bien l'amour, mais pas encore cette foi capable d'agir, elle n'était pas encore entière en lui, quoique cette lumière divine grandît tous les jours à ses yeux. — Ce qui le charmait dans le Catholicisme, c'était de voir la foi marcher auprès de la liberté, c'était de voir unies les deux choses qui sembleraient se

(l) Il s'agit d*un jeune homme que M. Dubreil avait « gagné a la foi ». Maurice de Guérin à qui j'emprunte cette expression le désigne par ses initiale» seulement : de ia M. — Voir Journal de Maurice de Guérin, p. 26. — Slc-Beuvc (Notice sur Maurice de Guérin, p. xxi) nous donne son nom tout entier : c'était Hippolyte de la Morvonnais, auteur de poésies d'une mélancolie pénétrante et toutes imprégnées de l'arôme vivifiant des bruyères et des grèves bretonnes.

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repousser le plus dans rhumanité. — Mais comme il voyait, d'un autre côté, ces doctrines salutaires rencontrer tant d'opposition dans la haute hiérarchie catholique, comme il voyait les chefs de TEglise ranges sur la même ligne que le reste des rois de TEurope, embrassant la même cause, et de plus entièrement à leur service, il eut beaucoup de peine à franchir cette barrière-là; en un mot, il croyait entièrement au catholicisme de M. de La Mennais, mais pas à celui de VEncyclique.

« Et la foi était bien le repos de son intelligence, mais pas de son cœur, pas de sa vie. Il fallut lui expliquer à fond la question de Tinfaillibilité dcrjEglisc qui ne me fut à moi-même bien éclaircie qu'à cette époque et puis je Tamenai deux fois à la Chênaie, pendant les voyages que j'y fis cet hiver. Ces voyages furent semblables à ceux d'Israël qui allait consulter le Seigneur en Silo(i i. Il en revint, comme on revient des lieux où l'àme a trouvé sa nourriture, c'est-à-dire calme et

(i) Le jeune Du Broil rcprennit A son compte les paroles de «on Maître, mais au prolit Je celui-ci.

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fort; sa foi s'affermit tous les jours; et puis, cette âme si aimante avait besoin de tout l'amour qui existe dans la communion catholique. Cette bienheureuse rentrée dans la grande famille chrétienne fut irrévocablement fixée à la Semaine Sainte; et le jour de Pâques, à la Chênaie, après notre retraite des saints jours, j'eus Tineffable bonheur de le voir assis auprès de moi à ce banquet sacré qu'il désirait depuis si longtemps, dans cette chapelle, vous savez bien, où vous avez prié tant de fois.

« Vous devez concevoir à présent si cette amitié ne m'est pas loyalement acquise, si je n'ai pas raison de regarder, comme mienne, cette âme de frère que Dieu m'a donnée, si cette amitié ne m'a pas fourni de quoi retremper mon cœur d'amour et de vie. De l'amour, de la vie, le bonheur en donne tant!

« Je voulais aussi vous parler de l'emploi de mon temps, depuis l'année dernière, et de mes séjours à la Chênaie, ce sera pour une autre fois. Je vous dirai seulement que M. Féli ne nous donnera pas son ouvrage avant deux ans ; car il s'accroît tous

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les jours, et formera six volumes (i). M. Gerbet refait Tintroduction pour la troisième ou quatrième fois : il se prépare à voyager en Bretagne, pendant cette saison ; j'espère être quelquefois son compagnon.

« On attend M. de Montalembert vers le milieu du mois de Mai ; ce sera un grand bonheur pour moi de faire sa connaissance : je désire beaucoup que Ste-Beuve raccompagne. Je veux vous dire aussi que je me suis lié intimement avec Maurice Gucrin (sic) : c'est un jeune homme, une âme comme je les aime : j'ai passé de bien doux moments avec lui et notre Elie (2), des jours aussi courts que des heures vraiment. Mon nouvel ami m'envoya, Tautre jour, une épître charmante : j'ai fait ce matin une réponse que je lui destine (3).

(i) Il s'agit de l'ouvrage qui fui public plus tard, mais bxcc les profondes modifications apportées par lo changement de situation de l'auteur, sous le titre d'Esquisse d'une philosophie . Nous en avons déjà parlé.

(2) M. Elie de Kcrtanguy, marié, quelques années plus tard (i836 , avec M"* Augustinc Blaizc, nièce de Lamennais. Il mourut à St-Polde-Lcon, en 1846, à l'âge de 37 ans. Cf. Maurice de Guérin. Témoignages, p. 432.

(3) Cette réponse arriva à destination le 7 mai i833. Voir lettres el Fragments de Maurice de Guérin, publics par l'rébutien. p. 187.

Et vous, mon bon ami, j'espère que vous voudrez bien ne pas m'oublier et pardonner au repentir deTamitié. La meilleure preuve que vous puissiez m'en donner, c'est de penser à moi, quand vous célébrez le sacrifice auguste, quand vous puisez à la fontaine des anges, à cette source ineffable de bonheur, et de m'écrire après que vous aurez prié pour votre ami. Votre âme que je connais si bien, ne me refusera pas sans doute. J'aurais un grand bonheur à aller vous voir à Saint-Méen; mais je ne pourrais faire ce voyage, sans aller voir mes parents de ce pays-là; et alors les jours, les semaines se passent et l'on perd son temps, et Ton ne fait rien. Je ne sors jamais d'ici, si ce n'est pour aller passer huit jours, tous les mois, à la Chênaie. Lorsque, après avoir employé de mon mieux ce mois-ci et l'autre, j'irai quelque temps dans ma famille, je me fais dès à présent une fête de vous voir, j'espère bien que vous me rendrez ma visite, cette année, cette visite promise, il y a bientôt un an \fêtepourfête^ Monsieur, « Adieu, mon bon et bien cher abbé, je vous prie de croire à tout ce que vous dit mon amitié,

et de vous venger bientôt par une lettre bien longue, je Tattendraî avec Timpatience que vous connaissez à votre ami.

« F. Dubreil.

" Mon adresse : « à /a Brousse, près Plancoét.

(poste restante). »

L'homme qui entretenait ces jeunes gens dans de pareils sentiments; près duquel on venait périodiquement retremper son zèle et son amour de la vérité ; qui prêchait la soumission absolue à TEglise et faisait rentrer dans son giron ceux qui s'en étaient éloignés, comment admettre qu'il songeait, au môme moment, à quitter celte même Eglise, et à éteindre en lui le flambeau de la foi qu'il allumait ou entretenait si soigneusement dans les autres? Cela n'est pas possible et pourtant, dans quelques mois, ce qui est impossible maintenant sera un fait accompli. Mystère inexplicable pour qui ne connaît pas les terribles retours du cœur humain. Celui qui ignore la puissance de la tempête et de la foudre ne comprendra jamais, bien qu'il le voie de ses

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yeux, que le chêne, tout à Theure encore si robuste, aux racines si profondément affermies dans le sol, au tronc si colossal, aux ramures si vigoureuses, gît maintenant, renversé, fracassé, tandis que les faibles arbrisseaux qu'il abritait sont toujours debout. L'historien fantaisiste dont j'ai déjà eu l'occasion de parler rapporte (i) à la dernière période de la vie de Lamennais ce mot : a Je romps et ne plie pas », allusion au chêne et au roseau de la fable.

« L'anecdote est vraie, observe M. Houet, dans une note, mais antérieure à cette époque de la vie de M. de Lamennais. Elie de Kertanguy m'en parlait vers i83o (2). »

Lamennais parlait des outrages, des calomnies, des persécutions de tous genres auxquels il était en butte de la part de ses ennemis irréconciliables,

(2) Cf. Essai biographique sur M. F. de la Mennais, par A. Blaixe, p. l3l. M. Blaize s'exprime ainsi au sujet de son oncle, mais sans indiquer la date : « Il me disait un jour : 5i j'avais à prendre un emblème de ma vie, ce ne serait pas le roseau qui plie au vent^ mais le chêne brisé par Forage. Je romps et ne plie pas. Il disait vrai. Sa vie a ctc un long combat, une lutte i outrance. »

les Gallicanset les Universitaires :il laissait entendre que plutôt que de céder et de se retirer de la lutte, entreprise pour la défense des principes religieux et sociaux, il préférait la prison, Texil, la mort môme. Il traduisait librement, sans doute, mais en langage pittoresque, l'antique devise de la Bretagne, sa patrie : « Malo mori quàmfœdari. » Il abusa plus tard de sa maxime, il est vrai, mais il ne rimagina point pour justifier sa défection, comme Tinsinue l'écrivain en question.

Lamennais et les siens combattaient donc toujours ce qu'ils avaient encore le droit d'appeler le bon combat. Nous avons vu précédemment l'illustre écrivain s'occuper activement de ramener un jeune protestant à la vérité catholique ; tout-àl'heure encore, c'était un autre jeune homme en proie au doute, sinon à l'incrédulité formelle, qui retrouvait à la Chênaie la foi qu'il n'avait plus. M. Dubreil et, s'il faut en croire la modestie de celui-ci, l'abbé Gerbcrt surtout, avaient pris à tâche de dissiper les ombes qui enténébraient l'intelligence de leur ami et refroidissaient son amour de la vérité, mais n'oublions pas que

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Lamennais était rame de la Chênaie et que, par suite, il ne restait pas étranger à ce qui s'y passait. Voici une autre lettre de M. Dubreil à M. Houet qui, comme les premières, nous donne sur la Chênaie des détails d'autant plus précieux qu'il s'agit des derniers beaux jours, sinon des derniers jours mômes de cette maison désormais célèbre qui eût dû, jusqu'au bout, demeurer ce qu'elle fut d'abord, ce qu'elle fut si longtemps, la Thébaïde de la foi, de la science et du génie. Le génie et xCl scienceyséjournèrent aussi longtenipsque Lamennais, sans doute, mais la foi en fut bannie auparavant et la Chênaie cessa d'être le sanctuaire si vénéré, si admiré jusque-là.

'< La Brousse, 23 Mai i833.

Mon bon et excellent ami,

*( Je ne veux pas laisser passer l'occasion qui se présente aujourd'hui, sans vous envoyer quelques paroles de souvenir, sans vous dire : Merci, pour votre lettre si bonne et si affectueuse. Vous rappeler combien cette voix m'a semblé douce et

aimante, après en avoir été sevré si longtemps, ce serait vous dire une chose que vous devez comprendre aussi bien que moi. Me pardonnerez-vous pourtant, si je vous disais que j'ai mieux senti que vous, peut-être, ce que vaut ce trésor?

« Ce que je ne vous pardonne pas, c'est une grande quantité des choses dont vous avez rempli votre lettre. Pourquoi m'attribuer tout ce que je n'ai point dit, tout ce que je n'ai point fait? Je sais encore bien mieux que vous que votre ami n'est point capable de remporter seul de ces triomphes (i). Dieu d'abord, et puis M. Gerbet, voilà au fond les vrais vainqueurs de notre nouveau frère. Moi, je n'ai fait que lui donner le peu d'amour que Dieu a mis dans mon âme, je n'ai su que goûter les fruits de son amitié, que déposer quelques germes sans m'en apercevoir. Oh! loin d'être tout ce que vous croyez, je me sens bien plutôt un arbre qui se dessèche avant d'avoir pris racine; loin d'être utile à Dieu, je me sens, au contraire, stérile et malade. Au lieu de devenir

1) Il s'agil de la conversion dont parle la lettre précédente.

tout ce que je voudrais, tout ce que je devrais, je m'affaiblis parfois; mon âme, encore novice, s'arrête à regarder passer tous les fantômes qui viennent et Toffusquent, se prend à envier mille choses étrangères, comme un enfant qui veut tout ce qu'il voit, descend bien souvent après être monté très peu, et s'en va par des sentiers détournés qui ne conduisent pas au sommet de la grande montagne où le Maître s'est élevé, où nous devons aller nous-mêmes. C'est pourquoi^ je vous supplie de ne pas m'oublier un seul jour^ dans la solitude de votre vie, vous qui êtes toujours si près de Dieu (i).

« J'ai passé la semaine dernière en entier à la Chênaie (2). Je me félicitai d'avoir choisi ce temps, car M. Féli, pendant tout le temps, fut en train de causer. Nous eûmes des conversations extrême-

(i) Il y aurait un bien curieux rapprochement à faire entre ces lignes et un passage analogue d'une lettre de Maurice de Guérin à Dubrcil lui-même, datée du 8 Mai, c'est-à-dire antérieure de i5 jours à celle-ci. Lettres et Fragments, f88. L'humilité de ces jeunes romantiques était sincère, nous n'en saurions douter, mais, ciel ! qu'elle aimait la métaphore !

(2) Suivant l'habitude qu'il en avait tous les mois. Voir la lettre précédente.

ment intéressantes entre M. Féli et un Genevois (M. Prévost) qui vint passer quatre jours avec nous, à son retour d'Angleterre. Les conversations roulèrent sur les rapports des peuples, sur l'unité vers laquelle ils tendent, sur les obstacles que les • rois ne cessent de mettre à leurs magnifiques destinées, puis sur lalittérature, sur les langues, etc. Il faut entendre notre grand maître pour se faire une idée de l'universalité de son génie. C'est étonnant de suivre cette parole si profondément accentuée et qui court d'objets en objets, en les approfondissant tous. Il faut saisir au passage toutes ces comparaisons qui viennent si heureusement formuler ses idées et puis cette voix et cette langue de feu dont lui seul a le secret,

« J'ai lu la préface de Montalcmbert à l'ouvrage de Michiewich (sic); c'est, à mon avis, ce qu'il a fait de mieux : c'est une grande force, une haute portée d'idée et de langage : on Tattend pour le milieu du mois où nous allons entrer.

<c Avez-vous su les dissensions qui existent malheureusement au collège de Juilly entre Tabbé Deaubrée et M. de Salinis? Je suis réellement

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peiné de voir Tabbé de Salinis tomber dans les absurdes et les lieux communs en accusant les doctrines catholiques d'être destructives des doctrines catholiques [i). M. Gerbet a écrit une lettre un peu symbolique à Tabbé Deaubrée pour le soutenir dans sa lutte. Cela est d'autant plus fâcheux que ces discussions ont lieu devant les

élèves assemblés, et M. de Salinis a toujours le

te

dessous. Adieu, mon bon ami, je suis fâché de

voir finir mon temps (2) et mon papier, car je me

sentais en train de causer. Si vous avez quelques

moments pour m'écrire cette semaine, vous me

ferez grand plaisir, car je suis absolument seul

ici. Adieu pour aujourd'hui, pensez quelquefois à

votre jeune ami.

".F. Dubreil. »

Tout se qui se passait à la Chênaie ou à son sujet ne pouvait demeurer étranger à Malestroit,

(i) M. Dubreil joue ici sur le mot catholique, en opposant aux doctrines de TEglisc catholique les doctrines universellement admises.

(2) Le jeune disciple de la Mennais, bien que vivant, le plus habituellement, loin de son Maître, n'oubliait point son règlement, on le voit des la précédente lettre où il montre tout le prix qu'il attachait à son tempe.

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sa succursale; et si les jeunes laïcs, tels que Dubreil, s'occupaient vivement de l'Encyclique, les jeunes clercs de Malestroit étaient fondés à penser qu'ils avaient bien le droit de ne point la négliger, d'autant plus que leur sort était quelque peu lié à celui de Lamennais directement visé par le document pontifical.

L'un de ces jeunes lévites, l'abbé Oléron (1), écrivait, le 6 Juin i833,à l'abbé Bufféran, étudiant au grand séminaire de Rennes.

a Mon très cher ami,

u C'est probablement un diacre que je salue de ce nom (2), c'est du moins la pensée qui m'a occupe ces jours-ci aussi vivement qu'elle pouvait occuper le plus dévoue de tes amis. Je te félicite de tout mon cœur sur cette nouvelle dignité. On t'aura donc dit : Oportet diacomimprœdicare. J'espère que tu te montreras empressé de satisfaire à cet oportet. Si ce pouvait être pendant les vacances.

I) Nous avons rencontré ce nom déjà.

(2) L'ordination de la Trinité venait d'avoir lieu, Tabbé Bufféran avait été promu au diaconat.

d'après bes documents inédits 329

je te prierais de m'en prévenir. Il n'y a point d'efforts que je ne fisse pour me trouver présent. Tu récrimineras peut-être contre moi, mais ce ne serait pas une excuse, car tu sais que ma position est toute particulière. Jamais, mon cher ami, je n'ai peut-être eu un plus vif désir de te voir et de m'entretenir avec toi, que dans les circonstances où je me trouve maintenant. Mais quand sera-ce? Je t'ai déjà parlé de vacances ; je n'y compte pas. Cependant, j'espère passer à cette époque quelque temps à St-Mêen, et je serai bien malheureux, si je ne puis me ménager quelque entrevue avec toi. Ce sera alors surtout, je l'espère, que j'aurai quelque chose de plus précis à le communiquer pour te mettre mieux à même de m'aider de tes conseils sur une affaire importante. Jusque-là, je ne puis encore t'en dire davantage. Qu'attendaîs-tu donc de moi, puisque malettrede Noël ne t'a pas satisfait? La S. Pénitencerie a été consultée par un professeur de théologie sur deux des questions qui semblaient le plus directement attaquées par l'Encyclique, savoir: si après cette Encyclique on pouvait encore, sans témérité.

33o LAMENNAIS

soutenir : lieitum esse nationi rehellare, seupotiiis

sese defendere (datâspe efficacis resistentiœ) contra

principem legitimum quifactus est intolerabilis ty-

rannus (i). Ensuite, si Ton ne pouvait pas encore

soutenir : desiderabilem esse omnimodum in rébus

adreligionempertinentibus libertatem^ non quidem

respectii Ecclesiœ nec gubernii catholici ducttim

Ecclesiœ in rébus sacris sequentis^ sed respectu gu-

bernii faisant^ vel nullamreligionem profitent is[2) ;

tout en reconnaissant cuilibet gtibernio competere

jus et delicta sub pretextu religionis patrata puni-

endi et sectas reprimendi principia evidenter immo^

raîia et antisocialia habentes H).

« Eh bien ! la S. Pcnitenccrie, pressée de répondre, après avoir mûrement examiné, n'a pas

(1) Qu'il est permis à un peuple de <ie révolter, ou plutât de se défendre (s'il a l'espoir d'opposer une résistance efficace) contre un prince légitime, devenu tyran insupportable.

(2) Que la liberté, dan*, les choses qui ont trait à la religion, est toui-à-fait désirable, non certes à l'éj^ard de l'Kfîlisc ou d'un gouverne-

ment catholique, obéissant à la direction de ri!!}»lise, dans les affaires ecclésiastiques, mais à l'égard d'un gouvernement qui professerait une religion fausse ou (qui ne professerait) aucune religion.

(3; Que tout gouvernement a le droit de punir les délits commis sous le couvert de la religion et de réprimer les sectes dont les principes seraient manifestement immorau:< et antisociaux.

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voulu se prononcer, ou plutôt a déclaré que la question n'était pas tranchée comme on l'aurait cru, puisqu'elle a décidé : non esse respondendiim (i). D'un autre côté, une congrégation de cardinaux a déclaré, et leur déclaration a été rendue publique, qu'il n'y avait pas lieu à suivre sur les propositions dénoncées par les évêques.

« Après cela, voulais-tu que je déclarasse, moi, condamnation claire et précise sur tous les points? Mais pourquoi t'assourdir si longtemps de questions déjà oubliées? Voilà ce que t'a valu le Je ne sais que penser de ta lettre. Je ne m'occupe jamais de ces questions ; je ne sais pourquoi, lorsque je t'écris, elles reviennent toujours sous ma plume. C'est, peut-être, parce que, tenant autant à ton estime, je ne puis pas souffrir que tu semblés même mettre en doute mon orthodoxie. Ma lettre en était rendue là quand mes iimis sont arrivés de l'ordination, et m'ont appris que je ne m'étais point trompé, en pensant que tu es diacre. Je regrettais de n'avoir pu profiter du voyage pour te faire passer une lettre, mais

(i) Qu'il n'y a pas liçu de repondre.

Tabbé Balair, obligé de s'en aller pour rétablir sa santé, me fournit une seconde occasion. Je n'ai pas entendu parler de Bédée (i) depuis ta lettre. « Adieu, mon cher ami, écris-moi dès que tu le pourras et dis-moi tout ce que tu sauras d'intéressant.

« Ton ami sincère, « Oléron, p*".

« Malestroit, 6 Juin i833.

u Mes amitiés à tous ceux qui prennent encore quelque intérêt à moi au séminaire : n'oublie pas surtout Delaunaye. »

Dans le diocèse de Rennes, plusieurs prêtres et même, la lettre précédente nous Tinsinue, quelques simples clercs, plus romains que Rome même, s'empressaient de condamner formellement coque le Saint-Siège n'avait fait que désapprouver, quelquefois même par son simple silence, et tranchaient de haut des questions réservées par celui-

(i; Paroisse natale de l'abbé Oléron cl probablement aussi de son correspondant.

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ci. Parmi eux, se trouvaient des médiocrités d'autant plus bruyantes qu'elles étaient frappées d'une impuissance plus radicale relies se démenaient avec beaucoup plus de zèle que de sagesse et d'intelligence, criblant de piqûres le lion blessé, pour le double motif qu'il était lion et qu'il était blessé, trouvant ainsi le moyen de satisfaire, du même coup, leur dépit et leur... bravoure.

Pendant ce temps, Lamennais, continuant de croire à sa mission, s'occupait des œuvres qu'il avait fondées ou dont il avait la direction, méprisant des agaceries qui ne laissaient pas de le faire cruellement souffrir, surtout lorsqu'il songeait de quelles parts elles lui arrivaient. Il écrivait de la Chênaie à l'abbé Rohrbacher, alors à Malestroit.

« Le i5 Juillet i833.

« Je bénis Dieu, mon cher ami, de ce qu'il daigne faire, en ce moment, pour l'œuvre que nous avons entreprise pour sa gloire, et je le prie ardemment de couronner lui-même, par sa grâce, ce que nous sommes impuissants à opérer par

nos efforts. J'irai certainement à la retraite (i). Les difficultés que nous avons éprouvées viennent en grande partie de l'espèce de séparation où Ton -a cru prudent que je me tinsse pendant plusieurs années, pour ne pas soulever des oppositions dangereuses, tandis que mon frère, avec qui je n'ai jamais cessé d'être d'accord, ne pouvait lui-même, à cause de ses nombreuses occupations, suivre d'assez près, en ce qui touche les personnes et les choses, tous les détails de Tœuvre.

'( Je m'occupe, depuis plusieurs mois, de certains moyens nécessaires, pour y mettre plus d'ensemble qu'il n'y en a eu jusqu'à présent, décidé d'ailleurs à subordonner tous mes autres travaux à celui-là et à m'élever au-dessus des considérations qui jusqu'ici m'ont retenu comme à l'écart de ce que je regarde maintenant comme de mon devoir de suivre de près et par moi-même. Quant à Her... il y a beaucoup de choses que vous ne connaissez pas. Vous pouvez en parler à mon frère quand vous le verrez. Les détails seraient trop longs pour une lettre.

(i) Il s'agit de la retraite ccclcsia'^tiquc.

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