LAMENNAIS NE FUT JAMAIS UN HOMME CALCULÉ
EAN écrivait à M. Querret le lo Août i8i5 t
« 10 Août!
(c Remarquez cette date et voyez combien deux chiffres et quatre lettres peuvent recueillir de souvenirs ! (i i
« J'ai reçu des nouvelles de Robertson assez récentes : il a commencé, vers la mi-juillet, une retraite à la fin de laquelle M. Carron lui avait promis de le décider sur le parti qu'il devait
(i) Cf. U lettre écrite par le même, le même jour, à M. Brute De U Gournerie, p. 107.
prendre (i) : je prie le bon Dieu, de tout mon cœur, de les éclairer Tun et Tautre ; mais je suis enchanté de n'être pour rien dans cette décision là. Patrick ne comptait pas revenir avant deux mois, et il se proposait de passer par Paris, où il s'arrêtera vraisemblablement pendant quelque temps, de sorte que nous ne sommes pas sur le point de le revoir, à moins que je n'aille le rejoindre, comme il m'y engage fortement. Le voyage de la capitale ne m'efifraierait point, si je pouvais quitter le diocèse sans inconvénients (2), mais le devoir par dessus tout. Il est possible que le public s'aperçoive enfin de- l'absence de ce pauvre Patrick : je désire que cela ne soît point : si cela est, il faudra bien se résigner. »
Dans cette lettre, Jean se déclare enchanté « de nV»tre pour rien » dans la décision qu'allait prendre Féli, de concert avec M. Carron, Plus tard, lorsque Féli, devenu sous-diacre, ne pourra plus reculer, M. Carron et Tabbc Jean \c pousseront en
(1) Il s'agit du sous-diaconat que Fcli t<n;\it, dans rÉglis* de St-Sulpicc. à Noël, cette mcfhc année l8l3,
(2) Jean venait d'être nomme vicaire cifitulaire du dioccM de St-Brieu€.
d'après des documents inédits 79
avant et le détermineront à recevoir enfin la prêtrise. Rien de plus simple et à la fois de plus sage que cette conduite de Jean qui pourtant a été incriminée par des panégyristes de Féli, celte fois; mais panégyristes aussi exagérés et aussi maladroits que les siens.
Jean écrivait de nouveau à M. Querret, le 2 5 octobre i8i5, une lettre où je relève ce passage :
« .«..Mais c'est trop longtemps vous entretenir de choses auxquelles vous ne voulez plus penser : comme Féli n*est pas au nombre de celles auxquelles vous renoncez, je m'empresse de vous dire qu'il revient vers la mi-novembre, avec une partie des enfants de M. Carron, dont il sera le conducteur. Je suppose que vous voudrez lui écrire; je pourrais, dès auj ourd'hui, vous donne son adresse à Paris ; mais je me garderai bien de le faire ; puisqu'à présent vous avez le temps de causer avec vos amis, vous seriez bien coupable, •si vous n'étiez pas exact à leur répondre ; et, afin de m'assurer que vous n'aurez point un tort qu'il me serait si difficile de vous pardonner, je juge
itwîwwaBafcaaiMBliwJitelîiia'iw'iâMTiifciiV ■ 'i^ntÊ^imm»m,^t».Ji^r^i^.
à propos de vous déclarer que vous n'aurez point l'adresse en question, si vous ne me la demandez par une nouvelle lettre. »
Et le 2 Décembre :
« Féli est de retour (i i : sa santé est excellente, et il vous dit mille et une choses ; c'est dommage que vous ne puissiez les entendre. Il m'a raconté toutes les histoires du pauvre M. de Couessin; ce serait à mourir de rire, si cela n'inspirait pas un profond sentiment de pitié. »
Puis, parlant des évéques non concordataires que Féli maltraitait si fort, au dire de M. Teysseyre, Jean continue :
« On dit qu'une commission d'évéques va être formée et qu'elle sera présidée par l'archevêque de Rdims* Je ne lui donne point le titre d'ancien, de peur qu'il n'en ait par hasard quelque connaissance, ce qui aurait l'inconvénient de me faire mettre hors de cour (sic), et de perdre l'espoir de jamais obtenir toutes les grâces que j'attends d'elle. Cette commission sera composée de six ou
(i>-Cf. lettre de Jean à Querret, 16 février 181 5.
DIAPRES DES DOCUMENTS INEDITS 8l
de dix évéques, trois ou cinq de chaque côté, ce qui signifie (car vous pourriez bien n*y rien comprendre) qu'une moitié des membres sera non-démissionnaire, et l'autre moitié démissionnaire. Puissent-ils enfin s'accorder et nous laisser en paix î Depuis six mois on traite avec Rome, et on n'a su encore rien faire : il est vrai que l'ambassadeur a perdu la tête depuis qu'il est dans ce pays-là : on n'en peut" pas douter, puisque c'est M. Ferrand qui Tassure. »
Pendant son séjour à Londres, s'il faut en croire Edmond Robinet, dans la notice imprimée en i835, p. i6, Féli songea un moment à un préceptorat, sa situation étant assez précaire. Il se présenta chez Lady Jerningham, belle-sœur de lord Strafford. Avec son costume délabré, son air timide, ses manières gauches, notre héros fut jugé « trop béte » pour remplir les fonctions qu'il sollicitait. A tout prendre, il est fort possible que, malgré son génie, Lamennais eût fait un médiocre précepteur, et n'était le gros mot prêté, un peu gratuitement peut-être, à cette dame, il
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ne faudrait pas trop lui en vouloir de n'avoir pas confié ses babies au jeune étranger.
J'ai sous les yeux de très courtes analyses, par M. Houet, de plusieurs lettres de M. Carron à Jean. Je les transcrirai, au fur et à mesure, suivant leur ordre chronologique.
M. Carron écrit de Paris, 10 Juin 1816, que Féli refusait les engagements qu'on lui proposait de prendre aux Missions étrangères (i) et qu'il était incertain, s'il accepterait une autre offre qui avait l'approbation de Jean-Marie lui-môme.
Dans une autre lettre du 12 Août 18 16, il mandait à ce dernier que la santé de Féli était mauvaise, par suite d'excès de travail. Son appétit se soutenait cependant, mais aussi sa mélancolie qui devait ôtre son mal incurable, la source, peut- C'tre, de toutes ses infortunes.
Cette mélancolie qui fut toujours au fond de l'âme de Féli avait été longtemps attribuée à ses incertitudes au sujet de sa vocation ecclésiastique.
(1) Dix ans auparavant (1807) Jean cl Fcli, ayant besoin Je réparer leur santé délabrée, s"étai.-nl rendus à F^aris, comme nous l'avons vu précédemment ; ils élurent domicile au séminaire des Missions étrangères tout le temps qu'ils passèrent dans cvtte ville.
M. Carron l'avait enfin décidé, après de longues épreuves qu'il avait le droit de juger décisives, à prendre les engagements irrévocables du sousdiaconat. On pensait qu'une fois ce p(fs redoutable franchi, Féli, n'ayant plus d'autre panique d'aller en avant, jusqu'au sacerdoce, sentirait se dissiper ses angoisses et retrouverait le calme de l'àme, dans Tirrévocabilité même du sacrifice accompli. Nous savons qu'il en fui autrement et que l'infortuné, ne voyant plus en lui qu'une victime attachée au poteau, estimait qu'il ne pouvait plus être désormais qu'extraordinairement malheureux,
Jean s'abusait sur le compte du pauvre Féli. Le 4 Janvier de cette môme année 1816, il écrivait à M. Querret, dans un élan de joie qu'il croyait certes bien légitime, pour son cœur fraternel :
tt Vous savez, sans doute, que définitivement Féli est sous-diacre. J'ai l'espoir qu'il viendra prendre la prêtrise dans ce pays-ci, car il désire que je sois présent à son ordination, ci il est presque impossible que j'aille à Paris pour y
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84 LAMF.NNAIS
ossister. Qui nous aurait dit, au mois de mars dernier, qu'il n'allait en Angleterre que pour trouver Thomme que le bon Dieu destinait à Tamener'aux pieds des autels et à lui faire prendre une détermination dont il semblait, depuis longtemps, s'éloigner chaque jour davantage? O Providence, ce sont là de tes coups î.... (i)
c( Votre politique est-elle riante? La mienne est toujours triste; et noire, noire comme de Tébène. Celle de Féli est encore plus sombre. »
Qu'on nous permette de reprendre de plus haut, pour la traiter aussi complètement que nous le permettront les documents que nous avons sous les yeux, rhistoire navrante de cqxxq vocation de Lamennais. Si elle tourna au malheur de celui-ci, du moins ne tourne-i-elle pas au déshonneur de ceux qui la décidèrent dans leur bonne foi, c'est pour cela que nous la racontons.
M. Houet ayant autrefois demandé à M. Ange Blaizc, neveu des Lamennais, quelques rensei-
(1) Le |3 Mai 181 7, Fcli écrivait de Paris à son frère : » Je déteste l*aris, je déteste l^ut. Cette vie est pour moi un enfer. J'ai manqué l'occa«iion de vivre selon mim caractère ci mon goût ; c'est sans retour. * Biaise I, p. 2H2.
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gnements sur eux, celui-ci écrivit, entre autres choses : « Il résulte de la manière la plus positive, de la correspondance de M. Féli avec Tabbé Jean, et des lettres de M. Carron et de M. Teysseyre, directeur au séminaire de St-Sulpice, que c'est d'après les sollicitations les plus actives de ces Messieurs, que M . Féli se décida à embrasser l'état ecclésiastique pour lequel il ne sentait pas de goût. Il faut donc user de la plus grande prudence dans l'appréciation qui sera faite du changement qui Vest opéré en lui ; car la plus grande responsabilité ne pèse pas sur lui, mais sur les personnes qui, avec les plus pures intentions du monde, l'ont, en quelque sorte, poussé presque malgré lui au sacerdoce ».
La responsabilité dont parle M. Blaize ne peut plus être que matérielle, vu la pureté d'intention qu'il reconnaît lui-môme chez les directeurs et les autres conseillers de son malheureux oncle ; aussi, nous le répétons, ce que nous allons voir, tout en nous attristant par la connaissance que nous avons d'un passé qui alors n'était qu'un avenir absolument impénétrable aux regards les
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plus clairvoyants, ne saurait en aucune façon entacher la mémoire d'hommes essentiellement vénérables, comme le furent ceux dont il va être question.
M. Houet nous apprend, dans une note, que Tabbé Jean lui racontait un jour Thistoire de sa propre vocation. 11 était encore enfant, lorsque voyant des prêtres partir pour Texil afin de rester fidèles à leur Dieu, il se dit : <* Je serai prêtre ». Embrasser Tétat ecclésiastique fut dès lors sa constante préoccupation : c'était là une vocation nettement décidée. Pour Féli, tout en se promettant de vouer sa vie à la défense de TEglise, loin de ressentir quelque attrait pour Tétat sacerdotal, il n'éprouva jamais pour lui qu'une répugnance invincible. Il résistera longtemps aux sollicitations de ses amis et lorsqu'il leur cédera enfin, ce sera malgré lui. Mais laissons parler les documents.
Nous avons sous les yeux un assez grand nombre de lettres de l'abbé Teysseyre (i) à
(l) Ancien clcvc de rKcolc pulyicchniquo. L'abbé Brute écrivait un jour à Jean (3o Août i>^o7) : « Pour le Jipnc M. Bossard, il demandait bien de vos nouvelle> au bon ami Teysseyre qui de TÉcole
M . Jean. Elles témoignent de Tardeur avec laquelle ce prêtre, que Féli regarda toujours comme un saint (i), désirait que celui-ci mît lin à ses longues hésitations et s'enrôlât définitivement dans les rangs du clergé. Il écrivait, le 27 Juin 181 2, (c'est du moins la date assignée par M. Houet à cette lettre qui, comme toutes celles du digne Sulpicien, ne porte jamais le millésime, ni môme le mois, mais seulement le quantième) :
« Rappelez-moi au souvenir de M. votre frère. Je m indigne fresqiie de ne pas encore le savoir prêtre. »
On sent combien de telles paroles, dans une bouche si vénérée, devaient retentir au cœur de Féli, qu'on nous passe Texpression. C'étaient alors de nouvelles ardeurs, de nouveaux élans vers le sacerdoce, ardeurs bientôt refroidies, élans
polytechnique et tout hérissé Jch mathématiques les plus transccndentales est venu donner, ou milieu Je nous, à rK^^lisc un cœur qu'elles n'avaient pu refroidir, une âme toute de l'eu pour sa gloire et que les attraits diaboliques de la géométrie (Fénélon) n'avaient point ensorcelé. •
(1) M. Carron écrivait à l'abbé Brute, le ii septembre !8i3 : « Je désire vivement que Tevsseyre soit à Paris lorsque Féli y arrivera. Le lierre ne s'élève qu'en appuyant sa faible tige sur un arbre vigoureux. » Cité par E. de la Gourneric. Int. p. XXIII
comprimés bientôt par l'imagination, sinon par la raison. Une autre lettre renouvelait la lutte et les incertitudes.
« Ce 28.
« Je ne saurais vous dire, chers et aimables frères, combien vos deux lettres m'ont causé de plaisir; celle-ci vous sera commune, aussi bien que ma tendre amitié. Oh ! combien je partage les sentiments de joie, d'admiration, de reconnaissance que vous m'exprimez si bien au sujet du miracle d'amour que la Providence nous prodigue avec une générosité inouïe dans les annales des peuples. Quand viendra l'heureux jour où tous les Fraitçais, touchés de tant de clémence, se jetteront aux pieds de leur Dieu après s'être jetés entre les bras de leur roi ? Qui nous donnera de hâter par nos vœux et nos travaux cette conversion générale des cœurs, cette révolution fortunée qui amènera le plus beau de tous les triomphes de l'Eglise ? Certes voilà un beau moment pour nous consacrer à jamais, dans
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toute la ferveur de nos cœurs, avec une ardeur et une générosité toute nouvelle, au service du grand Roi et de son épouse bien aimée. Il me tarde d*apprendre que le plus jeune de vous^ marchant sur les glorieuses traces de son aîné, ait enfin con^ tracté ces doux et sacrés engagements qui Tuniront irrévocablement à son Sauveur et à TEglise pour qui il me témoigne tant de zèle et tant d'amour. Si quelques entraves arrêtent encore Télan généreux de son cœur, qu'il nous vienne au plus tôt, nous le mettrons entre les maternelles et bénites mains de notre St François de Sales, et nous l'environnerons de tant de grâces, de tant d'exemples, de tant de lumières et de tant de flammes qu'il ne pourra jamais résister aux sollicitations amoureuses du meilleur, comme du plus grand de touà leâ maîtres. Oui, qu'il vienne et nous lui préparons des chaînes d'amour^ mais si belles^ si légères, si glorieuses, qu'elles seules lui feront goûter là liberté, la paix et la joie des enfants de Dieu et des ministres du Seigneur* Un de nos fervents séminaristes nous disait avoir passé un jour uiie partie de son oraison à s'étonner qu'on pût aimer
sur la terre autre chose que le bon Dieu ; qu'aurait-il pensé si on lui eût dit qu'une âme singulièrement chérie de Dieu balance encore depuis si longtemps pour s'engager à son service? Pardonnez à rindiscrétion de mon zèle, supportezmoi avec mes impertinentes saillies ; ^mulorvos Dei œmulatione despondi vos virginem castam exhibere Christo ( i). »
Le vénérable Sulpicien entre ensuite dans des considérations d'un autre genre, mais qui ne laissent pas que d'avoir aussi leur importance. On nous saura gré, peut-être, de ne les point négliger.
« Il me semble encore que vous ôtcs presque obligés en conscience d'écrire quelque chose entre vous deux sur les circonstances actuelles; ne fût-ce qu'un article pour le journal qui va continuer les Annales de M. de Boulogne, sous le nom de Y Ami du Roi et de la Religion. Jamais moment n'a été plus favorable et plus important pour tâcher de remonter l'esprit public. Si le bon Dieu ne m'avait pas refusé le talent d'écrire, et
(I) a Cor. XI. 2.
presque la liberté de penser, dans Tétat d'infirmité où je suis, je me ferais un devoir d'employer à une si belle cause tout ce que le Seigneur m'aurait donné d'esprit et de sentiment. Du reste, je soumets cette idée à votre prudence et à votre zcle, et dans le cas seulement où votre santé et des occupations plus pressantes ne généraient pas l'exécution de ce projet. La Religion est aujourd'hui si pauvre et si délaissée, que tous ses enfants doivent voler à sa défense, et la modestie doit céder à la nécessité. Plusieurs personnes croient môme que vous devriez vous fixer à Paris par les raisons que je vous ai déjà exposées et qui ont maintenant plus de force que jamais. Pesez tout cela devant Dieu..... »
S'engager irrévocablement ; ce mot irrévocable effrayait Tàme ardente de Féli ; sa pensée se révoltait à la perspective de ces chaînes, fussentelles des chaînes d'amour, qu'on lui préparait. Sans doute, il ne demandait pas mieux que de Consacrer à Dieu ce qu'il en avait reçu, science, génie, existence, son être tout entier ; mais s'engager définitivement et sans retour dans telle voie
du sacrifice, plutôt que dans telle autre, lui répugnait essentiellement. Toutefois, on lui répéta si souvent que ses scrupules et ses craintes disparaîtraient comme de vains spectres, sitôt le pas décisif franchi, qu'il finit par se décider. Mais une fois sous-diacre, les fantômes Tassiégèrent plus terribles que jamais. Il se considéra dès lors comme voué sans remède au malhelir, et suivant son expression, ^ comme une victime attachée au poteau du sacrifice ».
L'abbé Teysseyre écrivit à Jean cette autre lettre que M. Houet croit pouvoir dater de Mars 1816.
« Ce 5»
u Votre excellent frère, cher ami, est venu hier m'apprendre la nouvelle inattendue de son départ précipité. Je me hâte de vous écrire quelques mots à son sujet. Il m'a semblé qu*il avait fait de grands progrès depuis Tannée dernière, sous la direction du saint Ananie (Tabbé Carron) que le Seigneur lui adonné. 11 marche d^un pas ferme dans le chemin de la Croix, à travers les ténèbres
D*APRÈ:S DES DOCUMENTS INÉDITS g3
de la pure foi, vivant d'obéissance, sans goût et sans consolation . // a reçu le sous-diaconat en vie-time, et il a tout le mérite de Vamoury sans en avoir les douceurs. C'est ainsi qu'il va recevoir le diaconat et le sacerdoce (i), comme un petit enfant qui se laisse conduire, en sacrifiant toutes les répugnances de la nature et tous les raisonnements les plus spécieux de son imagination. Voilà aussi ce qui m'a fait goûter son projet d'entrer chez les Jésuites à Rome (2). Si cette résolution était venue de lui-même, si j'avais pu soupçonner que son imagination y eût la moindre part, s'il m'avait paru même y avoir de l'attache et mettre une trop grande ardeur à l'exécuter, je m'en serais défié. Mais, au contraire, il ne pensait plus depuis longtemps à ce projet. C'est M.Carronqui Ta renouvelé de lui-même, il est entièrement opposé aux désirs naturels de notre bon frère qui ne soupire qu'après l'indépendance de sa chère solitude de la Chênaie, et qui sent son âme se
(l) Féli fut ordonné diacre, la première semaine de carême 1816 et prêtre à Vannes, quinze jours plus tard. Cf. Courcy. p. I25. (3) Cf. Blaize, I. p. 35i.
soulever à la seule pensée d'un si grand changement, et d'engagements aussi sévères et aussi irrévocables. Il y a plus, il m'a avoué que, dans le fond du cœur, il a toujours pensé que Dieu rappelait à l'état religieux pour mettre un frein à son inconstance et consommer le sacrifice de tout lui-môme à la volonté divine. Si vous ajoutez à cela le besoin qu'il a d'une vie douce et réglée, séparée du monde, avec de grands loisirs pour l'étude, sans aucune sollicitude pour la vie temporelle, dans une société aimable et édifiante, tout cela ne vous portera-t-il pas à croire que Dieu ne le veut pas ici où il n'a presque rieu de tout cela, et qu'il le veut au noviciat des Jésuites, à Rome qui est peut-être le seul lieu où il trouvera tous ces avantages réunis? Du reste, j'ai lu avec attention et j'ai communiqué à M. Garron vos sages observations à ce sujet ; ne précipitons rien ; redoublons de prières et le Seigneur fera connaître sa volonté sur une âme qui lui est si chère et qui est si précieuse à son Eglise. »
Suivent quelques observations ay sujet dç
d'après des documents inédits 95
rétablissement que Tabbé Jean se proposait de fonder à Tréguicr. M. Teysseyre termine ainsi :
« Votre bon frère vous dira le reste. Je vous quitte pour aller le joindre. Dieu sait combien je vous aime tous les deux; prions bien les uns pour les autres et ne faisons qu'un cœur et qu'unç âme dans Tamour de N. S. »
Lorsque nous songeons à ce que devint cette vocation forcée, nous ne pouvons nous défendre, en relisant ces lignes, de Témotion la plus douloureuse, la plus poignante. L'abbé Carron, Tabbé Teysseyre et tous les autres amis de l'infortuné qui le pressaient de contracter des engagements définitifs, en dépit de ses vives répugnances, crurent bien faire; Féli croyait bien faire, lui aussi, en se rendant à leurs désirs, après la résistance la plus désespérée. Ce sont là autant de circonstances atténuantes dont, nous nous plaisons à le penser, la Justice divine ne refusa pas le bénéfice au malheureux Lamennais, lorsqu'il comparut devant son tribunal redoutable après de longues années d'égarçmçnts çx \inç mort rçv$tue dç toutes lç§
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apparences de Timpénitence finale. Après avoir étudié rhistoire de Lamennais, Ton demeure persuadé que, s'il fût resté dans Tétat laïc, il eût évité le plus grand nombre de ces tracasseries, de ces persécutions mêmes auxquelles sa qualité de prêtre Tcxposait davantage, tout en lui ôtant les moyens de les repousser, ou du moins de s'y dérober avec succès. Sa mélancolie ne fût pas dégénérée en hypocondrie incurable et tout porte à penser qu'il eût fourni jusqu'au bout une carrière dont la gloire eût été d'autant plus impérissable qu'elle fût demeurée exclusivement catholique. Lamennais est et restera l'une des plus célèbres et des plus lamentables victimes des meilleures intentions du monde.
Féli avait donc quitté Paris pour retourner en Bretagne, dans cette chère solitude de la Chênaie, qu'il érigeait, pour ainsi dire, en boulevard de la vérité catholique, boulevard qu'il devait démanteler plus tard de ses propres mains.
Quelque temps après son départ, l'abbé Teysseyre écrivait à Jean qui venait de lui écrire luimême et de lui donner des nouvelles de son frère.
d'après des documents INEDITS
« Ce 28.
« Votre lettre, cher amî, est arrivée bien à propos pour me consoler du départ de votre excellent frère que je n'ai pas même pu embrasser avant de le voir s'éloigner de moi. Je Tai assez vu pour le connaître et Tapprécier. Son âme est toute de feu pour la véritéy il a seulement un trop bon cœur pour vivre dans un si méchant monde; aussi je me plaisais quelquefois à le gronder amicalement de ce que, nouveau Misanthrope, // ne pouvait supporter avec paix et avec douceur, ni les hommes^ ni lui-même. Combien j'aimais à m'entreteniravec lui ! Le Seigneur semblait avoir mis autant de sympathie entre nos idées qu'entre nos sentiments, et voilà peut-être pourquoi il me sépare de vous deux; il est jaloux de suffire à ceux qu'il aime et de leur faire acheter, par la peine de la séparation du temps, les délices de la réunion éternelle. Cependant, je me plais à croire qu'il entre dans ses desseins de vous réunir pour toujours ensemble; votre séparation n'aura servi qu'à vous montrer combien vous vous étiez réciproquement
nécessaires, et j'espère que maintenant vous allez travailler de concert avec un nouveau courage à la glorieuse tâche que Tépoux a daigné vous confier, qui ne consiste rien moins qu'à défendre les droits et à venger Thonneur de son Epouse. Mon Dieu, nesoye^pas seulement savantSyéloquents, soye\ des Saints, si vous voulez vous mettre à la hauteur d'une si noble mission et attirer les bénédictions célestes sur tant de pénibles travaux entrepris pour la gloire de TÉglise. Nul n'est digne de la servir, s'il n'est rempli de cette humilité, de cette douceur, de cette sage folie de la Croix qui n'ont pas moins contribué que le zèle et l'amour à faire les Apôtres et les Martyrs. Commençons par nous abaisser jusqu'au néant, si nous voulons- nous élever avec sûreté et succès jusqu'à l'honneur de servir l'Église; remplissons-nous de l'esprit intérieur qui la dirige et l'anime et alors l'on verra, dans nos ouvrages, non plus la faiblesse de l'homme, mais la Sagesse et la Fcvce invincibles de Dieu. »
Voilà de saintes paroles auxquelles les deux
frères durent prêter une oreille attentive et dont Féli, non moins que Jean, résolut, nous n'en pouvons douter, de faire son profit. L'éloquence, il Tavait déjà, une éloquence qui allait ébranler Tancien monde tout entier; la science, il travaillait, avec ardeur, depuis déjà de longues années, à Tacquérir; la sainteté, ce troisième élément de succès, le plus important de tous, pour la cause qu'il avait tant à cœur, comment Teût-il négligée? Cependant son imagination le tourmentait plus impitoyablement que jamais : elle créait, sans cesse, de nouveaux fantômes, plus horribles les uns que les autres et qui tous le poussaient à Tabime béam du désespoir. Il avait beau s'enfoncer dans sa retraite, se plonger dans l'étude corps et âme, il ne parvenait pas à chasser l'etfrayante vision, ou si les spectres semblaient s'éloigner un instant, c'était pour revenir aussitôt plus nombreux, plus redoutables. C'était une obsession terrible et perpétuelle. L'infortuné qui avait cru s'y dérober en échangeant brusquement ie bruit de la capitale contre le silence profond de sa Thébaide armoricaine, voyant son mécompte, s'éloigna de
lOO
celle-ci, au bout de quelques mois, et revint à Paris où il retrouva ses tourmenteurs qui du reste ne l'avaient pas quitté, puisqu'ils étaient les enfants de son cerveau et que celui-ci bouillonnait sans cesse, comme un cratère en pleine éruption. Il écrivit à son frère (i) dans Tun de ces noirs accès, si Ton en juge par cette lettre que J'abbé Teysseyre adressa au même abbé Jean.
« Ce 29.
« Je me hâte, cher ami, de calmer vos alarmes, sur votre bon frère qui a dû vous écrire une lettre plus propre à déchirer votre cœur qu'à le consoler. Il est dans un état violent d'épreuve, de tentations de tout genre; il est, comme le prophète, suspendu par un cheveu sur Tabyme du désespoir. Mais j'ai une vive confiance que l'amour de N. S. le soutiendra toujours et ne l'abandonnera jamais. Il pousse l'obéissance jusqu'à célébrer prcqiie tous les jours, ma/^re Vhorreur qu'il semble avoir du sacerdoce; et nous mettons tout en œuvre pour occuper et distraire son imagination
:i; Cf. Bluize, I. p. 203.
.^ a.ïM-
d'après des documents inédits ioi
qui est folle (i) jusqu'à \a/ureiir (2). Priez pour lui, mais soyez tranquille : infirmitas hœc non est ad mortem, sed pro glorid Dei {3j. Ecrivez-lui avec une -grande douceur, encouragez-le beaucoup à travailler avec moi à un grand ouvrage sur Tlndififérence, à la traduction du fameux manuscrit de Leibniz; parlez-lui, comme de vous-même, d'un petit projet que nous avons formé, presque sans nous être concertés, d'une société de jeunes gens éclairés pour la défense de la Religion. // est sauvéy si nous pat'venons à l'occuper et à le distraire^ sans lui laisser le temps de respirer et de songera ses propres pensées qui le dévorent. Vous savez combien nous Taimons, croyez que nous n'épargnerons rien pour son bonheur. N'entrez que le moins possible en discussion avec lui sur le sacerdoce : quelques mots seulement pleins de douceur et de tendresse propres à calmer son âme agitée. »
Aux Feuillantines, où Féli s'était retiré, près de
{0. Souligné J«n5( le texte.
(2) Id.
(3) Jn«n. XI, 4.
l'abbé Carron, à son retour de Londres, on ne se doutait guère, à part Tabbé Carron lui-même, qui savait sans doute à quoi s'en tenir là-dessus, qu'il était habituellement en proie à une mélancolie voisine du désespoir et de la folie. L'une des pensionnaires de Mesdemoiselles de Lucinière et de Trémereuc (devenue, plus tard, M»»*' Agathe Carron), écrivait, en effet, au sujet de Tabbé de Lamennais, en parlant de l'époque où nous sommes arrivés (i8i5-i8i6) (i):
« Il avait à son service un petit juif qu'il instruisit et baptisa dans notre chapelle. Souvent ses travaux lui faisaient sentir le besoin de quelque distraction, et comme il était aussi gai que caustique, il s'abaissait avec nous et ses nièces (2) à mille enfantillages. »
— « Les nobles dames des Feuillantines, continue le biographe de Tabbé Carron, auquel nous empruntons ces détails, l'appellent dans leurs let-
(i) Vie de l'abbé Corron par un Bénédictin de la Congrégation de France (Dom Jausions), p. 56o.
(2) M"«» Augustinc cl Marie Biaizc. ^
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très le jovial Mennais. Cette expression qu'elles n'ont jamais appliquée à aucun autre de leurs amis, laisse voir qu'à leur sens, il y avait chez lui moins de gaîté de bon aloi, qu'une certaine jovialité un peu commune. »
Il y a quelques mois à peine, une vénérable nonagénaire, ancienne élève elle-même des Feuillantines, qui connut beaucoup Lamennais, d'ailleurs ami de sa famille, nous parlait de son entrain, de sa gaîté, comme du trait dominant de son caractère.
Comment cette gaîté débordante pouvait-elle habiter une âme hantée, depuis longtemps déjà, par la mélancolie la plus noire? Hélas! je crains bien qu'elle n'habita jamais que le vestibule de cette âme, que les dehors. Lamennais ne se livrait probablement à ces éclats de joie bruyante que pour se donner le change à lui-même et s'étourdir; gaîté d'autant plus exagérée qu'elle était plus factice. D'ailleurs, ce ne serait pas le premier exemple d'une tristesse profonde greffée sur un naturel pétulant et joyeux, supposé que La-
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mennais ait jamais été d'un tempérament enclin à la bonne humeur, ce qui après tout est possible. Quoi qu'il en soit, le ciel de son âme sera désormais extrêmement sombre, à part de courtes et rares éclaircies. Comme on le voit, en lisant la lettre précédente de M. Teysseyre, les accès de tristesse allaient parfois jusqu'à la fureur. M. Peigné, qui a consacré quelques pages à la description du tempérament de Lamennais,s'exprime en ces termes, à son sujet : « Irascible au dernier point, ses colères duraient peu. » (i) Il raconte qu'un jour qu'il venait de rudoyer cruellement et sans motif sa servante, il s'excusa auprès de la pauvre femme que cette algarade avait atterrée, en lui disant : « Que voulezvous! Vous savez que, par moment, je suis un peu fou, et si je ne m'étais mis dans une colère rouge, j'allais encore défaillir. » (2) Cette anecdote, dont nous laissons d'ailleurs à l'auteur de cet opuscule toute la responsabilité, tendrait à
(i) Lamennais. Sa vie intime à la Chênaie, par J. M. Peigné • Paris, 1864, p. 53.
(2) Id. p. 56.
d'après des documents inédits io5
prouver que Lamennais regardait ces explosions de colère, comme une sorte de nécessité physique ; sa nature frêle et impressionnable à l'excès ne pouvant supporter la moindre contrariété, sa mauvaise humeur devait se faire jour violemment ; concentrée, elle affaissait sous son poids ce tempérament débile et nerveux. Nous ne voyons pas cependant que les disciples de Lamennais aient eu à souffrir de son caractère irascible, puisqu'il sut se faire aimer de tous presque jusqu'à Tidolâtrie ; c'est que probablement le génie fascinateur du Maître leur interdisait toute velléité de contradiction.-En dépit du pronostic de l'abbé Teysseyre, cette maladie mentale était mortelle et si elle devait contribuer à la gloire de Dieu, c'est que tout y contribue, le mal comme le bien. L'infortuné grand homme ne put être sauvé, car si ses amis parvinrent à Voccuper^ ils ne réussirent jamais à le distraire. Quant aux conseils que le digne Sulpicien donne à Tabbé Jean, celui-ci les suivait depuis longtemps. Mieux que personne, il savait que cette infirmité demandait à être traitée avec douceur et patience, vertus qu'il re-
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