DIXIEME ENTRETIEN
« L'obéissance est le principe de Tordre universel et de la conservation du monde. Nous avons vu que la désobéissance à la loi de Dieu avait soumis rhomme à la mort. C'est qu'en effet la dissolution et la mort sont, dans tout ordre de choses, la conséquence nécessaire de la violation de ce principe delà vie. Prenons un exemple dans Tordre le plus simple et le plus étroit, dans la famille. Supposons une famille où vienne à cesser toute subordination entre les époux et des enfants aux parents, la mort de la famille ne serait-elle pas la suite immédiate d'un tel désordre ? Si Tabsence de tout principe de subordination tue la famille, elle tue, à plus forte raison, la société, qui n'est qu'une grande agrégation de familles,
OÙ la désobéissance, ayant un champ plus vaste, ne peut manquer d'entraîner d'effroyables perturbâtions en soulevant de grandes masses. Une société, livrée à ces déchirements, donne sur la terre une représentation de Tenfer. Aussi tous les peuples ont-ils une horreur profonde de Tanarchie, et un instinct d'obéissance qui, les liant en faisceau, garantit Tordre matériel. Mais le nœud social serait bien vite usé par les passions violentes, si la société matérielle n'avait une autre garantie plus haute et plus puissante dans la société religieuse qui lie les hommes par une obéissance plus sûre et mieux (sanctionnée). Le Chrétien est Thomme social au plus haut degré : car le sacrifice des passions (individuelles) au bien général, Tobéissancc, est Tessence même du Christianisme.
<t Au-dessus de ce grand nivellement des âmes chrétiennes, sous le précepte commun d'obéissance, s'élève d'abord le prêtre qui sort de ligne par le double vœu d'obéissance et de chasteté. Mais le vœu d'obéissance du prêtre n'est pas absolu, en ce sens qu'il n'embrasse pas l'ordre
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entier de ses actions et qu'il lui laisse libre sa vie privée, le liant seulement relativement à Texercice de ses fonctions dans l'ordre hiérarchique. Au-dessus du prêtre, Tobéissance se complète dans le religieux. Ainsi, à partir de la famille où nous avons vu poindre Tobéissance, ce grand principe va toujours s'agrandissant et s'élargissant pour le bonheur des hommes, jusqu'à ce qu'il atteigne sa plénitude dans la vie religieuse, qui se trouve ainsi placée au sommet de la perfection humaine. Le premier caractère de l'obéissance est le renoncement à l'examen et au contrôle. Il n'est pas besoin de dire que si la volonté d'un supérieur est contre la loi de Dieu, l'obéissance n'est plus un devoir puisqu'elle serait un crime. Mais, sauf cette exception, résultant d'un désordre qui entraînerait promptement le changement d'un supérieur délirant ou criminel, l'obéissance aux ordres mômes qui nous paraissent dénués de raisons suffisantes ou utiles ne souffre pas de commentaire et de retard. Que savons-nous si cette inutilité apparente ne cache pas quelque vertu pour notre avancement spirituel? Et d'ail-
leurs, un acte d'humilité, fùt-il complètement vide de soi, se trouve revêtu de mérite et d'efficace par Tobéissance même. Le second caractère de Tobéissance, c'est d'ctre intérieure. C'est dans ce caractère qu elle prend toute sa vertu, toute sa force spirituelle, de même que la prière. S'il n*v a pas union intime, concordance absolue du mouvement de l'âme avec l'acte extérieur, l'obéissance n'est qu'un vain simulacre, un mensonge. Le soldat obéit à son chef, mais souvent sa volonté est ailleurs. Son corps est au service, mais son ûme va où elle veut. 11 n'est pas tenu à plus. Un religieux s'est donné corps et âme à J.-C. ; il n'y a pas de reprise à exercer sur cet acte de donation. Un engagement si grand, si absolu, commande les plus sérieuses réflexions avant de le contracter. Demandons à Dieu d'éclairer tous les recoins de nos âmes, tous les replis de notre volonté si complexe (où vivent peut-être) tant de sentiments cachés, tant de caprices, tant de pensées inconnues, qui un jour nous tourmenteraient cruellement dans le silence de la retraite, si avant que de renoncer à noire liberté, nous ne
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prenions pas garde à leur (existence) et ne mesurions pas (sur ces obstacles connus) les forces de notre âme. Le religieux qui a bien rencontré sa vocation a le bonheur d'un ange. Pour le religieux qui Ta manquée, le couvent est un enfer : ce qui faisait dire à Tacadémicien Duclos, que rhomme au monde le plus infortuné était un mauvais religieux. Le monde a peine à concevoir cette abnégation complète de la volonté. Cette pensée Teffarouche; le religieux est pour lui quelque chose d'étrange, (un être) fanatique : il ne veut point croire à son bonheur. Cependant la religion ne fait que compléter l'application d'un principe qui fait le bonheur de la société et de l'individu, l'obéissance, Tabnégation de soi-même. Eh ! bon Dieu ! quel homme ne se sent souvent accablé du poids de sa volonté et ne cherche à se décharger de ce fardeau, comme il peut? Et d'où vient que l'on dit si souvent : « Cet homme est esclave de ses passions, il n'est pas maître de lui, etc. » C'est que la liberté (de l'âme) n'est pas là où les passions sont libres. C'est donc que la (vraie) liberté n'est pas où la volonté est sans frein,
et que plus rhomme se renonce, se restreint, s'annule dans ses passions et dans sa volonté, plus son âme se dilate et s'élève dans le champ de la vraie liberté, qui est la volonté de Dieu. A mesure que l'homme se dérobe à lui-môme pour obéir à Dieu, son bonheur s'épure, son indépendance s'achève. C'est la conformité absolue, éternelle à la volonté de Dieu manifestée dans une clarté ineffable, qui fait la félicité des Saints dans le Ciel. »
ONZn:ME ENTRETIEN
« Le vœu d'obéissance est opposé à l'orgueil. Le vœu de pauvreté est opposé à la concupiscence des yeux. N.-S. qui a voulu être tenté de toutes nos tentations afin de nous laisser des exemples et des encouragements divins, fut éprouvé quant à la concupiscence des yeux, lorsque Satan lui découvrit du haut de la montagne tous les royaumes de ce monde avec leur gloire. Nous savons comment le Sauveur repoussa cette tentative :i,.
Il) Malt. IV, 8 cl seq.
Hélas! malgré cette leçon solennelle, qui de nous ne se laisserait séduire, si Satan nous venait offrir Tempire du monde? Ne sommes-nous pas chaque jour séduits à moins?... Outre ce grand exemple (et celui de sa vie entière), J.-C. a prêché dans ses paraboles et ses discours ( ) (0 ^^ <^ai^-
ger des richesses et Tamour de la pauvreté. Dans la parabole du mauvais riche, il nous montre (après leur mort) celui-ci enseveli dans les flammes, et Lazare porté dens le sein d'Abraham (2). Ailleurs il dit qu'il est plus difficile à un riche d'entrer dans le Ciel qu'à un chameau (ou à un câble) de passer par le trou d'une aiguille (3). Enfin, dans le Sermon sur la montagne, il s*écria : Bienheureux les pauvres d* esprit^ parce que le royaume des deux leur appartient (4I. Cet ensemble merveilleux des exemples et des prédications de
(1) M. Houet a oublié de remplir la parenthèse.
(2) Luc. XVI. 22. Factwn est autem ut morcretur mcnjicus et porta rettir ab angelis in sinum Abrahce. Mortnus est autem et divesj et sepultus est in inferno.
(3) Facilius est camelum per foramen acus transite quam divitem in trare in regnum calorum. Matt. xix, 23. Cf. Marc, x, 25. Luc. xviii.
(4) Beati pauperes spiritu, quoniam ipsorum est regnum caelorum. Malt. V. 3. Cf. Luc. vi. 20.
J.-C, ce faisceau indissoluble des paroles (et •des actions) divines nous enseignent assez que c'est un devoir pour tous les Chrétiens de se détacher des biens de la terre et de dématérialiser toutes leurs affections. Bien entendu cependant que ce précepte (universel) du détachement (des biens terrestres) n'emporte pas l'abandon des propriétés, ce qui rendrait la société impossible, mais simplement la .pauvreté spirituelle (pauperes spiritu)^ l'usage des biens de ce monde pour leur utilité matérielle et sociale et non comme centre d'affection. Tout le sens, toute l'étendue du précepte se trouve donc dans ces deux mots : Heureux les pauvres en esprit. Mais Notre-Seigneur, après avoir proclamé ce précepte rigoureux, indispensable, qui s'adresse à tous, donne le conseil qui domine de bien haut le précepte, mais qui ne s'adresse qu'à quelques-uns. Il n'a point prononcé de paroles inutiles : ainsi ses conseils, dont la pratique n'est pas indispensable à l'œuvre du salut, ont dû recevoir leur exécution rigoureuse, mais renfermée dans un petit nombre d'âmes chéries. De sorte qu'en laissant dans la largeur du pré-
cepte toute la liberté nécessaire à la généralité des hommes pour l'existence et le jeu de la société temporelle, il a rendu possible la pratique du conseil par le petit nombre, et complété ainsi son œuvre divine. C'est bien admirable que cette hiérarchie de perfections qui s'élève dans la société chrétienne, depuis la large base du commun des fidèles jusqu'au point suprême des ordres religieux les plus avancés dans la pratique des conseils évangéliques. L'humanité se présente, sous ce point de vue, comme une (immense) pyramide dont le sommet (glorieux se cache dans le ciel) ^i). •< Nous avons vu l'identité radicale de la vertu d'humilité et du vœu d'obéissance. Le vœu de pauvreté tient à son tour par des rapports intimes au vœu d'obéissance et peut être considéré comme un développement de ce premier vœu. En ffet, l'obéissance est le principe opposé à l'orgueil, le sacrifice complet de tout égoïsme; le vœu de pauvreté en est la conséquence nécessaire. Car
(i) • Il y a un grand caractère dans les ouvrages de la Divinité : non seulement ils sont parfaits, mais ils vont toujours; croissant en perfection. » Bernardin de Sl-Pierrc. Études. (Note de M. Houet.)
Torgueil, Tamour-proprc, rcgoismc et leur suiie se logent toujours plu.9 ou moins dans le sentiment de la propriété, et infirmeraient là pratique de Tobéissance (ou Thumilité}. Par le vœu de pauvreté, le religieux coupe par la racine toutes ces misères, et à mesure qu'il rompt lainsi) tout ce qui le lie à la terre, il s'élève plus librement dans la perfection. Mais les biens de ce monde ne consistent pas seulement en arpents de terre et en écus ; (la gloire), la renommée est une possession encore plus attrayante et plus recherchée de Tambition humaine. Le religieux, par le fait même de son dépouillement matériel, se trouve bien (généralement) à Tabri de la tentation des richesses, mais la tentation de la vaine gloire nous suit partout : partout où il y a des hommes rassemblés, cette tentation se trouve au milieu d'eux. (Exempledes Apôtres : Quiseorum videretur major [i]..., Die lit sedeantutîus et alter,,. {2), Commeni le religieux échappera-i-il à ce danger? Sa ressource la plus sûre sera ce principe de renon-
. i; Marw. IX, 33. Cf. Luc. i\, \{\, \.\ii, 2.\. i-2} Matt, \.V. 2 1.
Twe*^-!
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cément et d'abnégation complète, contenue dans le vœu d'obéissance. S'il est véritablement humble, s'il pratique dans toute son étendue le vœu d'obéissance, il sera fidèle à son vœu de pauvreté : merveilleuse et indissoluble union de ces vœux qui se prêtent un mutuel secours, et vivent, pour ainsi parler, l'un dans l'autre. ■■>