‹ Lamennais d'après des documents inéditsChapitre 42 sur 85 · DOUZIEME ENTRETIEN · texte numérisé non relu

DOUZIEME ENTRETIEN

" Jésus-Christ a dit : Heureux les pauvres ! Le monde dit: Heureux les riches ! Ces deux (maximes étant diamétralement opposées, et la richesse étant exclusive de k pauvreté, et réciproquement;, il n'y a pas de tiers parti à suivre : il faut donc être riche avec le monde, ou pauvre avec Jésus- Christ. Mais remarquez que le monde en disant : « Heureux les riches », n'octroie pas pour cela son bonheur à tous les hommes. Combien aspirent aux richesses et ne les atteignent jamais? C'est un bonheur assez étrange proposé aux hommes, qu'un bonheur nécessairement exclusif, qui laisse la plus grande partie d'entre eux à l'état de

souffrance et sans aucun espoir de compensation future. Au contraire, le bonheur enseigné (et promis) par Jésus-Christ est accessible à tous : car libre à tous les hommes riches ou indigents de se détacher de toute affection aux choses terrestrcs, de pratiquer la pauvreté spirituelle. Ainsi, considéré temporellement, le bonheur de Jésus- Christ, s'offrant à tous, l'emporte de beaucoup sur celui du monde qui ne s'offre qu'à quelquesuns. Que s'il fallait (en outre) (et, certes, rien de plus juste) comparer la paix et la sérénité, qui accompagnent le détachement des richesses, aux soucis, aux amertumes qu'engendre leur amour, Tavantage grossirait bien davantage. Mais il y a un poids plus fort à jeter dans la balance. Le monde s'inquiète peu de l'autre vie; il nous dit : « Jouissez toujours, tant que la vie dure » et n'ose s'engager au-delà. « Heureux les pauvres d'esprii, dit J.-C, parce que le royaume des deux leur appartient ». « Heureux les pauvres! » heureux dans ce monde : voilà le bonheur positif des pauvres, selon J.-C, opposé au bonheur des riches, selon le monde. « Parce que le royaume

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des cieuxleur appartient » : bonheur d*espérance. La contre-partie manque dans les promesses du monde, et ce vide démontre assez Timmense inégalité de ses promesses (comparées) aux promesses du Fils de Dieu. Mais il y a plus encore. Jésus- Christ maudit le monde et ses richesses ; il le déclare placé tout entier dans le mal, in maligno positus (i), appartenant à Satan (qu'il proclame) « prince de ce monde » (2), d'où il résulte que tous ceux qui se lient au monde par leurs affections et placent leur bonheur dans son bonheur, n'ont aucun droit au royaume des cieux et appartiennent à Satan. Ceci nous prouve surabondamment qu'il nous faut, et bien vite, opter entre l'un et Tautre, puisqu'il n'y a pas de conciliation possible ; bien vite opter, et ne pas attendre à la fin, quand le monde nous échappera, ce qui serait une dérision de Dieu, à ce moment où l'homme se trouve, à une minute près, balancé entre le temps et l'éternité. (Le renoncement au monde par le détachement de ses biens) est le devoir rigoureux

(1) I. Joan. V, 19.

(2) Joan. xii, 3i.

de tous les fidèles. Mais la religion (Pétat religieux) se détache en quelque sorte du précepte, comme nous Tavons vu, pour s'élever au conseil. Autrefois les lois reconnaissaient les vœux de religion, favorisaient la pratique absolue du vœu de pauvreté; elles considéraient Thomme engagé dans la religion comme mort civilement. Les successions auxquelles il avait droit passaient directement à ses héritiers, en vertu de la loi qui le dispensait ainsi de tout acte de propriété. Aujourd'hui Tétat civil ne reconnaissant pas les vfvux religieux, la loi ne se prête plus à cette pratique complète de la pauvreté, et le religieux, si une succession lui vient, est contraint de faire acte de propriété. Mais il n'est propriétaire qu'aux yeux delà société extérieure et nullement devant celle dont il fait partie. C'est une des misères de rhomme de se rabattre sur les petites choses, quand il est dépossédé des grandes. Cette infirmité se manifeste bien souvent et sous bien des formes dans l'humanité, et ce n'est pas une des moindres preuves de sa grande chute. Un adage dit que Satan serait très heureux s' il possédait une

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paille. C'est qu'en effet, ayant tout perdu en perdant Dieu, il serait très réjoui de la possession d'un fétu. Le religieux, après s'être dépouillé de la possession de ses propriétés, doit donc bien prendre garde à ne pas reporter son affection sur les petits objets qui lui sont laissés à cause de leur indispensable usage. S'il ne s'attache à tuer en lui Tamour de la possession, il sera aussi attaché (sic) à son chapelet de cinq sous qu'à une terre de six millions, et aussi amoureux d'une petite gravure de peu de valeur, qu'il l'eût été d'une toile de Raphaël. »

TREIZIKME ENTRETIEN

« Le vœu de chasteté est opposé à la concupiscence de la chair, comme celui de pauvreté Test à la concupiscence des yeux. La chasteté, en prenant ce mot dans son acception ordinaire, est une vertu de précepte pour tous les Chrétiens. Mais, comme telle, elle n'implique pas la continence absolue ; car Dieu qui, veut la vie du genre humain ne saurait lui imposer une loi contraire à cette vie. Le

mariage est saint et tout-à-fait dans Tordre de la volonté divine. Mais cette grande loi de la reproduction des êtres n'est nullement en contradiction avec le conseil qui appelle quelques hommes à la pratique du célibat religieux, en les liant par le vœu de chasteté. En effet, quand même ce conseil n'existerait pas, il y a dans la société une nécessité de misère et de pauvreté, qui exclut du mariage environ trente-quatre individus sur cent et les condamne au célibat. Or, tant que ces individus se trouvent sous Tempirc de cette nécessité, ils sont tenus à une continence aussi sévère que le religieux, à la seule ditférencc des vœux, qui lient pour la vie, tandis que le célibat imposé par la nécessité n'oblige plus, passé la nécessité. Mais quel état dangereux que cette continence forcée où la vertu de celui qui la soutire n'étant pas sanctifiée par le V(eu de religion, lutte avec les forces ordinaires contre un penchant qui, dans Tétat de continence absolue, demande les plus hautes grûces de la perfection religieuse pour être combattu avec avantage. Le célibat religieux (nécessairement restreint au petit nombre^ est

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donc plutôt en harmonie qu'en opposition avec la loi de la société, puisqu'il s'accorde avec le fait de la surabondance génératrice de la société, et qu'il la neutralise autant que possible.

« Des trois vœux de religion, celui de chasteté est le plus rude et le plus difficile à observer, parce qu'il attaque directement la chair qui est le foyer de la concupiscence. Mais cette force, cette puissance de notre ennemi nous montre avec quelle énergie nous devons le combattre, et (cofnbien il importe d'user) de toutes armes dans ce combat. La pratique des conseils évangéliques développe, pour ainsi parler, la tactique de cette sainte stratégie; elle poursuit la chair dans toutes ses voies, apprend à connaître et à déjouer toutes ses ruses. (Du reste quelque rude qu'elle soit) cette lutte contre la chair (au moins dans les limites du précepte) est tellement dans l'ordre non seulement de nos intérêts éternels, mais môme des temporels, qu'elle fait Vhomme aux yeux du monde, comme elle constitue le Chrétien devant Dieu. On dit d'un homme qui s'abandonne à ses appétits sensuels, qui est esclave de son dîner et

de son souper : « C'est une brute » ; tant il est vrai que les principes des vertus chrétiennes, loin d'Otre excessifs et en dehors de Thunianité, se, trouvent dans les idées communes des hommes. St Paul nous dit que la chair convoite contre l'esprit et V esprit contre la chair (i). Ces paroles formulent parfaitement cet état de guerre implacable qui tient sans cesse aux prises ces deux puissances de rhomme. C'est donc à dire qu'il n'y a plus de conciliation, ni de trêve possible entre ces deux ennemis, qu'il faut nécessairement que l'un écrase l'autre, et que la vertu n'est possible que par Tasservissement de la chair. C'est ce qu'il faut bien comprendre pour concevoir une idée juste de la vie chréiienne 'et par suite de la vie religieuse . La virginité a été pratiquée et chéried'un amour de prédilection par N.-S. J.-C. 11 est dit d'un apôtre qu'il était le <« disciple bien-aimé de .ïésus » 12) : cet apôtre était vierge. 'La Mère de Jésus, son Précurseur.

1} (Jji't i"f'//.///"/vv// .ï./r;/v./N ^y'ttitum, spiritus autem jJviisus 4..it ncin. Cîal. v. 17.

IL' i Jiian. xm. 23.,

« Chez tous les peuples la chasteté fut un objet d'estime, de vénération sainte : c'est que, plus qu'aucune autre vertu, elle détache Thomme des choses de la terre et le fait digne de communiquer avec le monde supérieur, le monde spirituel inostra conversatio in Cœlisest] fil. Aussi fut-elle généralement (jointe au sacerdoce, et imposée aux ordres les plus parfaits et les plus vénérés dans tous les temps. Là où Ton ne put y atteindre, on tâcha du moins d'en approcher). Ce faible aperçu nous laisse entrevoir toute la portée du vœu de virginité et comment il perfectionne Tétat religieux.

« Les trois vœux qui renferment les trois vertus d'humilité, de pauvreté et de chasteté étant accomplis, reste une vertu dont la pratique complète Tédifice spirituel, ou plutôt qui est Tàme même de ces vœux, fie principe d'où ils émanent en même temps que) le but où ils poussent l'àmc, en un mot le champ où Tàme doit s'exercer sous l'action puissante des trois vœux : c'est la charité. L'homme n'est pas isolé sur la terre; s'il se doit

(i) Phil. III, 20.

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à lui-même, il se doit aussi à son prochain. La loi de J.-C. a posé les hommes vis-à-vis les uns des autres, comme il s'est posé lui-môme devant tous, dans une attitude de sacrifice, d^abnégation de soi-même en faveur du bien général. Or les trois vœux de religion, détruisant Tégoïsme sous toutes ses formes, et délivrant par le fait de tout soin personnel en détachant, pour ainsi dire, du sol les pieds du religieux, laissent un champ illimité à Texercice de la charité, qui se trouve nécessairement restreint dans Tordre commun de la vie. Aussi voyons-nous qu'aucun des ordres de religion ne s'est renferme dans la pratique abstraite des vœux, mais que tous se sont épanchés et comme épanouis dans quelque ministère de charité. Les uns ont parcouru le monde prêchant aux Chrétiens infidèles et aux Infidèles non chrétiens. D'autres se sont attachés au lit des malades et aux diverses (ouvres de ce genre. Quelques-uns n'opérant pas d'œuvres de charité extérieure se sont exclusivement livrés à cette charité interne voilée, silencieuse, qui s'exerce par la prière. Ils ont passé leur vie à appeler les grâces du Ciel sur

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