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perdre et qui n'y réussiront que trop, grâce au concours de certains auxiliaires sur lesquels, peutêtre, ils n'avaient pas le droit de compter.
Les poètes Hindous, lorsqu'ils parlent du guerrier qui se jette dans la mêlée à corps perdu, s'expriment ainsi : « Il fit d'avance abandon de son âme. » Lamennais fut l'un de ces héros : lui aussi se rua au plus épais des bataillons ennemis, et s'interdit toute espérance de retraite, en cas d'insuccès. 11 y périt.
Les sollicitations pressantes de l'abbé Teyssevre ne furent pas les seules qui décidèrent Lamennais à passer outre, en dépit de répugnances invincibles qu'on s'obstinait à prendre pour les scrupules sans fondement d'une àme timorée et par suite pour des marques de vocation ecclésiastique. Nous avons vu que l'abbé Carron croyait la place de son protégé marquée chez les Jésuites : en tout cas, il n'hésitait pas à lui affirmer qu'elle était dans les rangs du clergé. Voici maintenant un ami intime des deux frères, l'abbé Brute, un ami des premiers jours, qui vient à la rescousse et
conjure Féli de recevoir enfin la prêtrise. 11
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écrivait à Jean, sur la route de l^Amérique où rappelait sa vocation d'Apôtre :
« En mer, dimanche 12 novembre 181 5.
« Féli, FcMi — est-il revenu (i 1? — Est-il, serat-il bientôt prêtre, hésite-t-il encore? Se pourraitil? Notre doux Jésus a-t-il trop d'amis, trop de prêtres en ce temps-ci? — Et mon bon père, estil revenu ! (2) — Mon cœur est encore tout brisé de cette partie si chère de mon voyage, si tristement manqué. Je ne lui ai seulement pas laissé de lettre en panant. Mais que je suis content qu'il ait Féli, un bien autre cœur que le mien, à le chérir et respecter pour moi, il me semble de cette manière que je suis près de lui. »
L'abbé Brute adressait le plus souvent ses lettres à Jean, mais c'est aux deux frères qu'il écrivait; à « son cher Jean » et à « son cher Féli », suivant les touchantes expressions dont il
(i) De Londres où il v'clail rcnJu pcnJanl les Ccnt-Jours. (2) Il b'agil de M. Carron.
d'après des documents inédits I I I
se sert le plus habituellement. On devine Timpression que devaient produire, sur Tàme naturellement si chaude de Féli, ces ardentes sollicitations de Tamitié, d'autant plus qu'elles se renouvelaient davantage et toujours plus vives.
« Dieu seul, Eternité », deux mots qui se retrouvent dans toutes les lettres de Tabbé Brute aux frères Lamennais : il s'en servait auprès de Féli, comme [d'un double bélier, si je puis ainsi parler, pour forcer sa résistance et le contraindre à se rendre au plus cher de ses vœux.
w 3i déc. i8i5, demain 1816, bientôt éternité.
'( Féli, cher Féli, hâtez-vous d'être ordonné
et de vous presser avec nous aux autels. »
L'abbé Brute rêvait non seulement de voir son ami engagé dans les saints ordres, il le voulait missionnaire en Amérique, lui ainsi que Jean. Il leur écrivit, à ce sujet, une longue lettre dont on nous saura gré, peut-être, de citer un passage. Cette pensée de franchir TAtlantique hanta l'ima-
^ination de Féli i ; pour Jean, s'il n'alla pas de sa personne évangéliser rAniérique, il y envoya plus tard ses entants, les Frères de l'Instruction Chrétienne, qui continuent, dans nos colonies, de travailler avec succès à l'éducation religieuse des pauvres Sauvages.
<( Lundi saint, 1818.
Mont S*'' Marie, près Emmitzburg.
" Ohl quel ouvrage ou quels ouvrages à
faire ici où Topinion exerce si vivement son empire et Timprimerie et la parole leur influence. Quelques écrits eurent une part éminente à la Révolution politique, quelques écrits feraient la révolution religieuse, mais les écrivains, où sontils? Ils ne sont pas encore venus, rien, rien de marquant ne se fait, rien ne se fera : Mitte qiiem missiirus es » (2) répète sans cesse mon cœur ou, cette fois, mon esprit au Seigneur; car c'est une
(1 1 M Si nous en croyons Maurice Je (îucrin, Lamennais eut un inslant la pensée, vers \><'y\, d'aller en Amérique. L'abhc Brut: \'y appelait depuis lonj^temps. •« lùii^tne de la Gournenc. Inlr. p, L.
(2.) Kx. IV. i.?.
D APRES DKS DOCUMKNTS INEDITS
chose que l'esprit plutôt aperçoit ; mais Tapercevoir confusément, même le plus en grand, n'est pas le premier pas, la première donnée pour en rien faire. Vous, dignes amis, vous, mon Jean, vous, mon Féli, il me prend celte idée la plus pressante de vous appeler en Macédoine et vous dire : « Ostiiim magnum ! Ostium magnum! ^ {i^ Les Apôtres littéraires d'un continent où il me semble, je vous le dis, que des choses décisives se feraient pour ce titre (sic), cela ne vous tcnte-t-il point? Ne ferez-vous que rire de la lettre de votre pauvre ami : {telum) imbelle sine ictu 2)? Je vous le dis très sérieusement, réfléchissez à la mission si belle dont vous pouvez vous former le tableau, dans ces contrées-ci. Voyez notre collège, notre société, nos bibliothèques commencées, notre excellent archevêque prêt à vous recevoir ; le climat le plus sain pour vos frêles constitutions ; qui d'entre nous qui ne sV soit porté au moins aussi bien qu'en France? Ou Baltimore pour séjour, ou cette paisible montagne et ses sémina-
(!) I. Cor. XVI. g.
{2) EoéiJc II. Ui
I T4 LAMRNNAIS
ristes ébauchés, pour charmer les intervalles des études et écritures auxquelles vous voilà condamnés. Plus loin, la vallée dont on fait briller les trésors aux yeux des étrangers;.... de bons habitants, quelques familles telles que vous les voyez dans vos anciens livres, et aussi, il le faut dire, encore tout autour de vous, non seulement dans notre bonne Bretagne, mais à Paris même — voilà mes offres, réfléchissez.
« Réfléchissez, dis-je — mais tout de bon, le dis-je, — mettez dans la balance le bien que vous aurez fait en dix ans d'ici, en France — observant qu'il se fût fait dans votre absence — et celui que vous auriez fait ici pour les siècles à venir de cet immense continent Réfléchissez. »
Nous nous arrêtons ici dans ce que nous appellerons Thistoire de la vocation de Lamennais ; si forcée que celle-ci nous semble avoir été, nous ne voyons pas que Lamennais ait songé à le reprocher à personne et si, dans une lettre à M. Marion, publiée par M. de la Villerabel (i), il parle de
(i; Confidences Je T^amennais, p. 21 5.
lO
« rînfluence funeste » de son frère, il ne saurait s'agirde sa vocation cléricale, puisque Jean affirma toujours qu'il « n'y était pour rien » et qu'il « en était enchanté » (i). D'ailleurs, lorsque Lamennais s'exprimait ainsi, un abîme infranchissable (abîme, du moins, qu'il refusait de franchir) était creusé entre les deux frères, au grand désespoir du saint abbé Jean. Cette parole dure de Féli est une exagération manifeste, bien que peut-être inconsciente.
Qu'on nous permette, en terminant ce triste épisode dont les suites devaient être si fatales, de citer les paroles d'un écrivain qui fréquenta longtemps Lamennais pour lequel cependant il n'éprouva jamais, ce semble, beaucoup de sympathie et qu'en tout cas il a parfois sévèrement jugé:
« Je me rappelle, dit Sainte-Beuve (2^, un der-
(i) Lettre à M. Qucrret, citée par M. de la Villerabcl, ibiJ. Cette lettre est datée de lHi5, du lendemain, pour ainsi dire, de la promotion de Féli au sous-diaconat. L'abbc Jean, on le voit, n'attendit pas la défection de son malheureux frère pour dégager sa responsabilité de son entrée dans les ordres.
(2) Causeries du lundi. XV. 65 (Octobre 1860).
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nier cnireiien que j'eus avec Lamennais. Après ravoir beaucoup connu, je. m'étais éloigné et Tavais perdu de vue pendant près de dix ans. Le retrouvant, au printemps de 1846, il avait oublié quelques critiques de moi un peu vives, et me les avait pardonnées; il me parut aimable, gai, comme il Tétait volontiers dans ses bonnes heures, fécond de vues et jeune d'esprit ; et entre autres choses, il me dit ces propres paroles qui étaient une manière d'apologie en réponse à des objections qu'il devinait au-dedans de moi et que jj me gardais bien d'exprimer; je ne donne d'ailleurs l'apologie que pour ce qu'elle vaut : « J'ai reçu de la Providence, me disait-il, '< une faculté heureuse dont je la remercie, la " faculté de me passionner toujours pour ce que je '( crois la vérité, pour ce qui me paraît tel ac- " tuellement. Je m'y porte à l'instant comme à « un devoir, sans trop me soucier de ce que j'ai pu « dire autrefois. On arrangera tout cela un jour «< après moi, on en tirera ce qu'on pourra; je ne « m'en charge pas, et je laisse ce soin aux autres. u On dira : Il/tit sot tel jour, ce qui ne m'étonne-
i/aprks des documents inédits II
« rait pas beaucoup si j'étais là pour l'entendre. » Et il riait de son petit rire en parlant ainsi. »
Cette apologie, si apologie il y a, vaut quelque chose; et ces paroles, Lamennais, n'en déplaise à Sainte-Beuve, dut les prononcer sans arrière-pensée, s'il faut en croire Sainte-Beuve lui-même qui écrivait en i85o cette phrase qu'il avait probablement oubliée dix ans plus tard (ce qui n'offre rien d'extraordinaire, lorsqu'il parlait comme nous venons de le voir.
« De lui ;Lamennais, on peut dire tout ce que l'on voudra, mais non pas qu'il est un homme calculé »> u .
Non, Lamennais ne fut pas un homme calculé. Il entra dans l'Eglise et il en sortit, sans arrière-pensée : il ne trafiqua pas plus de son apostasie qu'il ne le fît de son orthodoxie. Cette absence de « calcul » doit, croyons-nous, protéger sa mémoire, car elle le rend moins condamnable, et dès lors plus digne de commisération.
(1) Causeries du lundi. II. p. 3o?.
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