LAMENNAIS SE REFUSE AU ROLE DE PROTECTEUR
l'abbé ROHRBACHER. — TROIS APPROBATIONS « ROMAINES » DE LA
DOCTRINE DE L^ESSAI. — LETTRE DE l'aBBÉ BARROIS A LAMENNAIS.
* ÉL[ écrivait du Paris octobre iSi6.
« M. de Chateaubriand, m'a remis, mon cher Querret, votre lettre et celle de M. de Léhen: mais comme je ne les lus qu'après son départ, il ne fut question entre nous que de choses assez vagues. Cependant, je lui témoif;nai. le plus honnêtement qu'il me lut possihle, le désir de cultiver sa connaissance. De son côté, M. Carnm, à qui je communiquai ce que me marquait M. de Lchen, écrivit à ce jeune homme pour l'enj^ager aie venir voir, ce qu'il n'a pas fait encore que je sache. Cela ne me surprend pas beaucoup.
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« Il y a bien loin des Feuillantines à la rue de rUniversité, et Ton est aisément, à un certain âge, séduit par un certain monde. Peut-être penserez-vous que j'aurais dû aller voir M. de Chateaubriand. Cela eût été, j'en conviens, trèsfort dans la règle ; mais cette règle est ici totalement incompatible avec les devoirs des gens occupés. La vie se passerait en visites, et ce serait trop aussi. Aussi, n'ai-je de rapport qu'avec les personnes qui me dispensent de cette gêne insupportable; autrement, il faudrait renoncer au travail, et du soir au matin, s'en aller de porte en porte recevoir et distribuer Tennui. Pour moi, comme Thomme de la fable, laissant le plus empressé courir après lui, je l'attends paisiblement, au coin de mon feu, dans ma petite chambre, et souvent je ne le trouve encore que trop exact au rendez-vous. Je crois inutile d'écrire ces détails à M. de Léhen; veuillez, en lui présentant mes hommages, lui dire de ceci ce que vous croirez à propos qu'il en sache.
» Ici, comme partout, les esprits sont fort agités. On attend le mois de novembre avec impa-
I) APRKS DES DOCUMENTS INEDITS
tience, et puis, Ton attendra décembre et janvier tout aussi impatiemment. Ainsi va le monde, nous ne le changerons pas. Quand La Bruyère et Pascal se sont mis à chercher la cause des malheurs de rhomme, ils ont trouvé qu'ils venaient presque tous de ne pas savoir garder la chambre. C'est ce qui fait que Je me tiens dans la mienne et bien fous, à mon avis, ceux qui n'en font pas autant. Si j'avais à peindre la stupidité opiniâtre, je prendrais pour modèle un de ces pauvres gens qui, toujours mal à l'aise au milieu de leur famille et de leurs amis, s'en vont, guidés par des filous, de chambre en chambre, de tripot en tripot, jusqu'à celui où les attend le déshonneur et la ruine. Arrivés là, joués, dépouillés, conspués, bernés : « Vraiment, disent-ils, c'est pour tout tf de bon : qui l'aurait cru ? » — Eh, pauvres idiots, lisez les prophètes. N'est-ce pas pour vous qu'il est écrit dans Jérémie : a, a, a, a, a? ii: — Mais, voyez un peu, ils ne comprennent même pas cela.
Il) Jer. I, 6; XIV, i3. Interjection Je douloureuse stupeur, chez le prophète. Lamennais y voit, de plus, dans la circonstance, un plaidant monosyllabe qui rappelle autre cho«e que le cri du lion.
LAMKNNAIS
« Adieu, mon ami, écrivez-moi et ne doutez jamais de mon inviolable attachement. »
Nous observons que Lamennais oublie assez souvent de signer ses lettres : un simple parafe, comme ici, ou Tiniiiale F, lui tient lieu de signature le plus habituellement.
Fcli, depuis son retour d'Angleterre, habitait Paris, auprès de M. Carron, chez de vieilles et saintes demoiselles ^i) que les deux frères appelaient familièrement» leurs bonnes Feuillantines», parce que leur demeure était située dans Timpasse de ce nom, au faubourg St Jacques. Si Féli prodiguait ses forces, de son enté Jean ne ménageait guère les siennes non plus, comme nous rapprend la lettre suivante de Tabbé Carron:
« Paris, 1 1 mars 1817.
u Mon tendre et vénéré ami. Que j'ai donc entendu avec peine un petit paragraphe de votre
(1) M"" Ctirnulicr Je Lucinicre. Je \'illicrs et de Trêmercuc. Klles étaient à la tcte J'un pensionnat. L'une de leurs élèves, aujourd'hui Madame Je la Pt>rlc-Barrée, nous racontait tout dernièrement que l'abbé Féli. malgré sa c(<mplaisance (iliale pour l'abbé Carron,
dernière lettre à notre bien aimé Féli. Quoi! Seriez-vous donc résolu de réduire aux abois une santé déjà si faible et comme épuisée par vos immenses travaux? Mais contemplez TEglise de France, et calculez, s'il vous est possible, mon bien tendre ami, l'étendue de la perte qu'occasionne la mort d'un bon prêtre, surtout d'un prêtre en autorité, comme il mérite d'y être. Je viens, au nom d'une amitié que je crois entre nous deux éternelle, vous conjurer de consulter mieux vos faibles forces, et de ne plus aller imprudemment au-delà. Songez, fidèle ami, que c'est encore plus ma conscience que mon cœur que je consulte ici. Notre cher Féli me paraît un peu mieux et plus gai. Priez pour nous, rendezvous aux vœux de notre tendresse, embrassez de ma part le digne M. Vicl. Je vous colle sur mon cœur. Votre si tendre et si respectueux ami, Guy Carron. »
Le digne abbé Çarron avait, on le voit, con-
ne se ré»igna jamais à prêcher, à sa place, devant les jeunes élèves, quelque instance qu'on lui Ht. Le puissant écrivain ne se sentit jamais orateur.
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serve quelque chose de la phraséologie du XVIII' siècle; mais chez lui les actes commentaient éloquemmcnt les paroles qui alors n'avaient plus rien dVxagéré. Lorsque TEglise de Saint- Brieuc sortit enfin de son long veuvage, à l'arrivée de M^'' le Groing de la Romagère dont Féli parle si plaisamment dans une lettre à Jean (i), celui-ci résolut de quitter le diocèse qu'il avait administré avec tant de sagesse et de fermeté, durant la vacance du siège. M. Carron, dans une lettre du i3 août 181 7, nous apprend qu'il ne goûtait point ce projet, mais que les raisons qu'il opposait à son exécution étaient victorieusement combattues par Féli qui se réjouissait, sans doute, à la pensée de voir son frère, débarrassé des soucis de l'administration d'un vaste diocèse, lui prêter de nouveau, pour ses futures publications, le secours de son érudition vaste et solide. M. Carron battu par correspondance espérait bien reprendre sa revanche de vive voix, lorsque Jean viendrait à Paris. Jean fit, en effet, le vovage de la capitale où, s'il faut en croire
(i) Blaizc. I, 3G5.
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d'après des documents inédits 127
Tabbé Carron (lettre du 9 novembrei, il tourna « toutes les têtes... des vénérables matrones (i) et de leurs aimables pupilles )>; mais Féli fut vaincu à son tour, puisque Jean retourna peu après en Bretagne, à Saint-Brieuc, près du nouvel évéque aux instances réitérées duquel il cédait non moins qu'à l'argumentation orale de Tabbé Carron.
Le premier volume de TEssai parut au commencement de Tannée 1818. Féli écrivait, le 9 février, à son homme d'affaire, à Saint-Malo (2):
« M. de Donald et d'autres personnes distinguées ont fait à mon insu des démarches pour faire annoncer mon livre dans le Journal des Débats. Feletz s'en est chargé, mais il a demandé du temps. Je connais Thomme et ne compte guère sur sa diligence. Du reste, on me juge ici assez favorablement. L'abbé Fravssinous disait : ^^ Cet « ouvrage réveillerait un mort. » Ceci entre nous, je vous prie, etc. »
(1) Les Feuillantines.
(2) Il s'appelait Biarrote, si toutefois nous avons bien lu sa signature au bas de la lettre qu'il écrivait à Tabbc Jean, le 19 fcv. 1818. — C'est sans doute le même que celui dont parle Féli dans sa lettre du 5 juillet 1820, adressée à M. Querret et que Ion trouvera ci-aprc«».
De son côté, Chateaubriand écrivait, à Tadresse de Fauteur de TEssai, ce billet daté du ii mai :
« Mon illustre compatriote, votre talent aurait donné l'immortalité à cet ouvrage, moi, je la reçois de mon sujet. Combien je regrette de ne vous voir jamais! Mille tendres amitiés et admiration sincère.
« Chateaubriand, 1 1 mai (i). »
Les deux célèbres Malouins ne tardèrent pas à se brouiller, pour se réconcilier plus tard.
Le livre magistral de Lamennais secoua, dans leur torpeur, non seulement les indifférents auxquels il s'adressait plus spécialement, mais les Voltairiens, toujours en si grand nombre, et jusqu'aux Gallicans qui ne virent pas sans terreur l'influence prépondérante que valait cet ouvrage à leur ennemi juré. Tous ne tarderont pas à s'unir contre YUltramontain (2).
(1) « Copie à Plocrmel, sur l'original. »» Note de M. Houct.
(2) « Le mot d'ordre contre les défenseurs des principes catholiques, c'tsi rUltramontanisme. » Lettre de Féli à Jean. 7 avril 1818. Blaize, I, 352.
En 18 18, nous apprend une note de M. Houet; Gratien Robert de Lamennais, le jeune frère de Jean et de Féli, décéda, aux colonies, du vomito, Féli, en particulier, ressentit une si vive douleur à cette nouvelle, que les médecins craignirent pour son existence d'ailleurs excessivement frôle et délicate. M. Carron écrivait, le 8 août 1818, à Jean que M. de la Romagère avait pris pour vicaire général :
« Mon bien aimé ami, si j'ai pour le cher Féli et pour vous le cœur du plus tendre frère, quelle part n'ai-je pas prise à la vive et juste douleur que vous éprouvez et que nous partageons bien avec vous! Je tremble que tout le bien qu'avait fait à notre ami son voyage de Bretagne (i) ne soit perdu par le coup subit dont il a été frappé : une affection spasmodique Va mis, pendant plusieurs heures, dans un état défi) Féli était allé se reposer quelque temps dans sa province natale. C'est durant le séjour qu'ils firent ensemble, à la Chênaie, à cette époque, que les deux frères écrivirent à M. Brute la lettre publiée par M. de la Gournerie, p. 147. Nous avons sous les yeux l'original de cette lettre remarquable : elle est écrite tout entière de la main do Jean et signée de lui et de Féli.