‹ Lamennais d'après des documents inéditsChapitre 73 sur 85 · II · texte numérisé non relu

II

<c Adieu, mon bien cher oncle, offrez, je vous prie, mes respects à M. Ruault et croyez à ma bien vive et bien sincère affection,

« Augustine ».

Le lendemain, 24 Février, Tabbé de Kermoalquin écrivait à M. Jean de Lamennais une lettre où se trouvent les inculpations les plus graves, à l'endroit des personnes qui entouraient constamment le malade, auprès duquel sa nièce ellemême, nous venons de le voir, n'entrait que sur billet. Nous laissons au vénérable auteur de celte lettre toute la responsabilité de ses informations.

« Très cher Père,

« Je vous envoie une lettre qui va peut-être vous déterminer enfin à partir pour Paris, où votre présence me semble si nécessaire, et à répondre à ceux qui vous retiennent à Ploërmel, dans un moment comme celui-ci, sous prétexte que vous mourriez en route : on meurt, qu'im-

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porte! mais on part, afin de tout faire, de tout tenter pour sauver une telle âme, prévenir un scandale qui affligerait si profondément l'Église, et chasser du temple ces indignes profanateurs qui entourent votre frère, empêchent tout prêtre d'en approcher, et disent entre eux ; Pourvu au moins qu'il ne se démente pas dans le dernier moment (i).

« Ces propos infâmes qui rappellent les mauvais jours du philosophisme, ont été tenus par un sieur Barbet, négociant ruiné qui obsède votre frère, et a refusé l'entrée de sa chambre au P. Magalon, à M. Martin de Noirlieu (2^), au curé delà Magdeleine^ et jusqu'à votre propre nièce qui ne s'en est pas plainte, à notre connaissance, mais qui nécessairement doit beaucoup ensoufifrir. • Ce n'est pas par elle que nous avons appris les détails dont je vous parle, mais je les tiens d'une source certaine.

« Partez donc, cher Père, rendez-vous, à petites journées, vers ce frère bien-aimé ; vous le ramènerez: à Dieu ; vous seul le pouvez-, N.-S.

(i) Souligné dans le texte. Cf. la Fettre de M** de Grandville. (2) iUors curé de Sl-Louis-d'Antin.

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VOUS donnera force et courage, et ne permettra pas que, dans votre position, ce voyage soit inutile. Oh ! non ! soyez en sûr : et vous aurez sauvé un frère, réjoui TEglise, une fois de plus vaincu Tcnfer.

^ Je ne vous parle plus de vous accompagner. Si cependant je pouvais vous être de quelque utilité, au moindre mot de votre part, je quitterais tout, et je volerais vous rejoindre. Oui, excellent Père, je suis à vous et au moindre de vos désirs, pour ce que vous voudrez, quand vous voudrez, où vous voudrez, comme vous voudrez. Comptez-y à jamais ! Que Dieu vous inspire et vous soutienne !

« Kermoalquin.

« Lannion, ce 24 Février 1854 «.

M.rabbéJean se mit en route, en effet, sans plus écouter ceux qui, voyant son état de faiblesse et d'épuisement, l'avaient retenu jusque-là. Mais

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il. n'eut pas le temps d'arriver au chevet du pauvre et si cher malade, comme nous allons le voir.

Le samedi, 25 Février, et le lendemain, Mme de Kertanguy écrivait à son oncle Jean les deux lettres suivantes que nous prions le lecteur de vouloir bien lire avec la plus grande attention.

« Bon et bien cher oncle,

« J'ai le cœur navré, et je Tai d'autant plus que je déchire le vôtre. Hier, je me suis rendue chez mon oncle, je n'ai vu que M. Barbet, qui m'a dit que les forces du cher Féli diminuaient, et qu'il n'avait pas osé entrer dans sa chambre, Je lui ai demandé si mon oncle savait que je suis encore à Paris, il m'a répondu : Non^ et je n'ai pas envie de le lui dire.

« Ce matin je me suis rendue chez mon oncle, un peu avant l'arrivée de M. Rostant, et j'ai prié ce dernier de vouloir bien annoncer à mon oncle que j'étais là, et que je désirais beaucoup le voir. Il m'a répondu : « A moins que le malade ne soit trop faible, je vous promets de parler de vous ».

« M. Rostant est rest^ près de mon oncle, un peu plus longtemps qu^à Tordinaire ; en sortant de la chambre il m'a dit : « Madame, M. votre oncle est tellement mal que je ne puis vous empêcher d'entrer ». Il paraît que quelqu'un est allé dire à mon oncle ce que M. Rostant venait de dire ; Féli a fait appeler M. Rostant et lui a dit de me dire qu'il ne pouvait me recevoir.

« Après le départ de M. Rostant, je suis restée un instant, ainsi que M"' de Grandville, et j'ai témoigné combien il m'était dur de voir mon oncle entouré d'étrangers, tandis que j'étais restée à Paris pour lui. Barbet a paru prendre intérêt à ma situation et il ma dit : « Hé bien, Madame, j'agirai contre l'ordre des médecins, venez à quatre heures, ce soir, et je ferai tout ce que je pourrai pour que vous voyiez M. votre oncle ».

« Mon bon cher oncle, je ferai tout ce qui dépendra de moi pour vous écrire ou vous faire écrire le résultat de cette visite, et soyez sûr que nous ne négligerons rien, vous pouvez compter sur notre tendresse et sur notre dévouement.

« Adieu, mon si bon et si affligé oncle, ne

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m'oubliez pas près du bon M. Ruault que je remercie de sa lettre.

a Je vous aime et vous embrasse bien tendrement.

« Augustine ».

Voici la seconde lettre :

« Dimanche, 26 Février i854»

« Mon cher oncle,

a J'arrive de chez mon oncle Féli, je n'ai pu savoir autre chose des personnes qui l'approchent que seulement ces mots: « Il est comme hier, un peu plus faible y». Je n'ai pu arriver jusqu'à votre frère, personne ne lui a parlé de moi depuis la visite de M. Rostant. M*«« Cottu, m'ayant dit que ce dernier ne devait plus retourner chez mon oncle, je lui ai écrit ce matin pour le prier d'y retourner, parce que je ne sais rien que par luiy et je lui demande de prier encore mon oncle Féli de me recevoir. Vous avez sans doute su tout ce que plusieurs journaux ont dit de la

visite que j'ai faite dimanche (i) à mon oncle et que je vous ai racontée en détails. Quelques personnes ont même été jusqu'à dire que j'avais élevé la voix, ainsi que M. de Lamennais, de façon à attirer l'attention des personnes de la maison ; je puis vous certifier que cela est si peu vrai que les personnes qui m'accusent seraient bien embarrassées pour savoir ce que j'ai dit : à mains d'être restées bien près de moi. Et s'il est vrai que mon oncle Féli a eu le délire, les personnes qui l'approchent auraient bien fait d'en avertir M. Rostant, qui hier a dit à M^^ Cottu que mon oncle avait toujours conservé sa connaissance. Ce soir, à sept heures, je dois retourner chez mon oncle, je ne saurai rien de plus que maintenant. Mais demain, si, comme je l'espère, je puis voir M. Rostant, je saurai mieux à quoi m'en tenir.

*( Ainsi, à demain, cher et si bon oncle; ne m'oubliez pas près de M. Ruault.

<' Votre bien affectionnée nièce, « Augustine ».

1 1 1 \\»ir plus haut, lettre du 20 Février.

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Les paroles, empreintes d'upe résignation quasi chrétienne, que Lamennais avait dites à sa nièce, dans cette fameuse entrevue du dimanche 19 Février, paroles qu'elle avait répétées ou que les assistants avaient eux-mêmes entendues, en restant bien près des interlocuteurs, avaient dû consterner ceux qui tenaient à le voir mourir loin des consolations de la Religion : ils tremblaient qu'il ne leur échappât et qu'il ne se démentît au dernier moment ^ moment qu'ils savaient si proche. De là un surcroît de précautions, dans Vintérêt prétendu du malade auquel môme on faisait mander à sa nièce qu'il ne la pouvait recevoir. En dépit du fameux Procès-verbal que tout le monde sait (i), l'on est en droit de supposer des intrigues de la dernière heure, destinées à éloigner du moribond toute personne suspecte de pouvoir lui parler de Dieu et du salut de son âme. Ajoutons, pour être sincère, que Lamennais, sans nul doute, seconda les efforts de ses gardiens et cela en se reposant sur la fermeté de ses convictions actuelles.

(1) On peut le lire, tome II de la Correspondance publiée par Forgues. Appendice, p. 484 et suiv.

Lamennais mourut le lendemain, lundi 27 Février. Le 28, Mme de Kertanguy adressait à M. Ruault les deux lettres suivantes : Tune était destinée à son oncle.

Mme de Kertanguy nous apprend qu'elle avait passé la nuit précédente au chevet du mourant, ainsi que Mme de Grandville.

« Monsieur,

« Ne sachant pas si vous avez encore annoncé à mon pauvre oncle la triste nouvelle, je prends la liberté de vous envoyer la lettre que j'écris aujourd'hui, n'osant la lui adressera lui-même. J'ai reçu celle que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, et j'ai fait mes efforts pour me conformer aux sages avis que vous me donnez; espérons encore en la miséricorde de Dieu que le pauvre mourant aura peut-être intercédée.

« Veuillez, mon bon M. Ruault, ne pas m'oublier dans vos prières et recevoir l'assurance de mon respectueux attachement.

« V''" de Kertanguy « née Blaize. »

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« Mardi, 28 Février.

f Mon bon oncle,

« Vous savez tout, aujourd'hui, il ne reste plus rien à vous apprendre ; espérons que Dieu aura touché un moment le cœur de celui que nous pleurons.

« Je viens d'entendre la sainte messe à son intention : il ne faut pas perdre tout espoir. Je n'ai pu recueillir les derniers soupirs du cher Féli. Comme Hélène Ta mandé, j'ai passé la nuit près de lui; le matin je l'ai quitté vers sept heures. Il me semblait encore fort et j'ai pensé que je pouvais m'absenter : j'étais si souffrante, j'avais besoin de sortir, et j'ai prié Mme de Grandville de venir avec moi. En rentrant (i), nous avons eu le temps de prendre quelque chose et d'avoir la messe, et j'étais à l'Eglise, priant pour mon oncle, quand il a paru devant Dieu. Personne ne se doutait que sa fin fût si prochaine; aussi, plusieurs personnes l'avaient quitté en même

(1) Â l'Abbaye-aux-Bois, rue de Sèvres.

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