S() LAMENNAIS
au sujet d*un retour qu'il continuait de taxer d'apostasie, et dont par suite il ne voulait à aucun prix, bien qu'aspirant au repos dans le sein de Dieu. Voilà ce qu'il ne faut pas oublier. De son côté, Ange Blaize écrivait :
« Saint-Valéry-sur-Somme, 28 Février 1854.
« Voici, cher monsieur Ruault, une lettre pour mon cher oncle ; je tremblais en l'écrivant. Sans doute, il aura déjà été averti. J'ai été bien surpris d'une fin si prompte. Que je regrette les circonstances qui ont pu l'avancer ! Je l'avais toujours craint, et voilà pourquoi, sachant d'ailleurs l'inutilité de la présence de notre excellente sœur à Paris, je lui avais donné le conseil de partir.
« Comme je vous l'ai dit, et comme je le répète à mon pauvre oncle, je n'ai rien à me reprocher vis-à-vis mon oncle Féii.
« J'ai eu pour lui un dévouement filial : les idées politiques et surtout un certain entourage nous ont séparés. J'ai fait bien des tentatives de rapprochement, elles ont été inutiles. Dans la
d'après des documents inédits 35 1
douleur que me cause sa mort, j'ai la conscience
tranquille. Si je ne me suis pas trouvé à son lit
de mort, c'est qu'il ne Va pas voulu et qu'il
n'était pas possible d'outre-passer cette volonté.
a Consolez mon oncle, cher monsieur Ruault.
Pour moi, je suis convaincu que mon oncle Féli
est mort dans la sincérité de son cœur. Dieu est
bien bon : ne soyons pas moins bon que lui et
espérons qu'il aura eu beaucoup de miséricorde
pour une pauvre âme qui a tant fait pour sa gloire.
« Surtout, soyez bien certain et je vous le dis,
à vous que j'aime et que j'estime autant
qu'homme au monde, mon oncle Féli est mort
dans sa liberté d'esprit et d'action.
a Adieu, cher monsieur Ruault, donnez-moi des nouvelles de celui que nous appelons tous notre père, car c'est lui qui, ici-bas, remplace dans mon cœur celui et celle que j'ai perdus.
« Ah! que n'aurais-je pas donné pour lui épargner un aussi cruel chagrin !
« Veuillez recevoir, encore une fois, l'expression du plus tendre attachement.
« Ange Blaize ».
M. Jean de Lamennais s'était courageusement mis en route, nous Tavons vu, pour assister son pauvre frère et lui servir, s'il le pouvait, d'Ange de la bonne mort, comme il lui avait si longtemps servi de guide dans le chemin de la gloire chrétienne. Il était à Rennes, lorsque lui arriva la fatale nouvelle. Féli venait de mourir loin des divines consolations de cette Religion qu'il avait autrefois défendue avec tant de génie, tant d'héroïsme et à laquelle il avait juré de consacrer sa vie tout entière. Le coup fut si terrible pour l'abbé Jean que Ton crut un instant qu'il n'y survivrait pas. Cependant, il traîna encore six ans une existence qu'il considérait désormais comme inutile : toujours il pensait à la triste fin de celui qui, si longtemps, avait été son orgueil, sa gloire, et qui demeurait, même au delà du tombeau, l'objet de son amour le plus tendre, de ses regrets les plus amers.
La première fois qu'il revit la Chênaie (i), après la mort de son frère, en descendant péniblement de voiture, avant même de répondre aux prêtres
(l) Le 28 Juin 1854.
nombreux des environs , venus pour le saluer et lui dire la part qu'ils prenaient à son immense douleur (nous tenons ces détails de l'un d'eux), il jeta un long regard sur la chambre que son frère avait si longtemps occupée et s'écria d'une voix déchirante : « Oh ! Féli î Féli ! >i
Ange Blaize a écrit cette phrase qui certes, dans sa bouche, en dit long :
« Pendant sa maladie, Lamennais avait toute sa pensée concentrée en Dieu. La veille de sa mort, il eut comme une vision de l'éternelle béatitude. C'étaient les bons moments (i) ».
L'abbé de Kermoalquin écrivait, le i®' Mars, à M. Jean de Lamennais :
« Très cher Père, « Une lettre de Mi><» Lucinière à votre petite
(l) Blaire II. 382. Cf. Vie de l'abbé Combalot, p. l32. Les paroles soulignées furent prononcées par Lamennais peu d'heures avant sa mort.