I.AMENNAIS
« Lorsque je viens à considérer Tétonnant phénomène que nous offre le temps présent, je trouve à peine assez de force en moi-même pour me consoler d'avoir rompu le silence que tant d'autres ont gardé, heureusement pour eux. L'Église était là, seule dans Tarène, livrée aux betes et aux gladiateurs. J'ai senti le désir de combattre pour elle, de la défendre selon ma faiblesse. Aussitôt évêques et prêtres accourent pourvoir cela (i). Les poches remplies de pierres, ils s'asseyent, et c'est à qui, de dessus les bancs où ils se reposent à Taise, lapidera le mieux le mal avisé qui a eu Taudace de s'exposer à la dent des ours et des tigres, sans mission. Ceux-mémes qui l'excusent de cette hardiesse s'irritent, quand ses mouvements ne sont pas à leur gré; ils n'auraient pas fait comme cela et la pierre arrive pour le M prouver.
f Ne pensez pas au reste qu'en jugeant ma posi-
(l) Nous n'avons pas besoin d'inviter le lecteur à faire la part de l'exagération. Lamennais se servait volontiers de verres grossissants. Il eut toujours une forte tendance à généraliser cl souvent il s'y laissa entraîner. D'ailleurs, n'oublions pas que Lamennais parle ici- dans l'intimité : on élève parfois la voix, dans sa chambre, par inadvertance, sans songer que l'on peut être entendu du dehors.
tion, je voulusse qu'elle fût autre, en ce qui me touche personnellement. Sans doute, elle est pénible, considérée sous un jour humain ; sans doute la nature, en certains moments, se soulève et souffre. Mais ce que j'ai fait, je l'ai dû faire. J'ai obéi à Dieu, je le crois du moins, et jusqu'au bout, avec sa grâce, j'accomplirai ce qu'il demande de moi »
— Hélas ! hélas ! dirons-nous avec M. Houet. Encore quelques années, quelques mois, que restera-t-il de ces beaux sentiments, aujourd'hui si sincères !
En attendant la crise redoutable qui allait décider si tristement de la destinée de l'auteur, VEssai sur l'Indifférence continuait d'être lu, traduit en plusieurs langues, universellementadmiré; il occasionnait parfois des conversions, chose rare pour un livre purement humain. La très curieuse lettre suivante en fait foi. Elle est adressée à l'abbé Gerbet.
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d'après des documents inédits
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« Dinan, ce 25 juin 1829.
« Ob a dit que les petits cadeaux entretiennent Tamitié, aussi, me suis-je empressé de vous faire passer le Manuel de M, é^ la Villemeneux. Puissiez-vous y trouver quelque chose digne d'éloges ! Voici ce quTvet mande à son frère Jules par ce courrier :
« Il y a quelques mois, nous trouvâmes à « Fhôpital d'Amiens, dans la salle des cuirassiers, « un jeune homme célèbre par le scandale qu'il « avait causé dans son régiment. Quinze duels « favaîent déjà couvert de blessures. Dieu le tou- « cha : nous lui remettons entre les mains VEssai « dfi M. de Lamejiliais. Vaincu par la grâce, il « jure de revenir à la Religion qu'il n'avait fait « f ne blasphémer depuis plusieurs années... Il « faudrait un volume pour te donner le détail de « cette conversion.
« Je me rappellerai toujours le moment où, ' ce sortant vainqueur d'un combat pénible, il vint « après une fervente confession se prosterner à la
« Sainte-Table. Il avait choisi un dimanche; à la « grand'messe, devant tout le peuple, il traversa le « chœur et vint au pied de l'autel pour recevoir la « communion ; mais à ce moment, il ne fut plus « maître de ses sanglots qui éclatèrent dans toute
«l'Église.Nousnel'arrachâmes qu'avec peineà son « action de grâces qu'il prolongea fort longtemps. « Depuis il a tenu ferme, contre toutes les « tentations de l'enfer. Tous les huit jours exacte- « ment, il venait se confesser à St-Acheul, et tou- « jours il avait de nouvelles épreuves, de nouveaux « affronts à raconter. On a fini par respecter sa « constance et quelques-uns de ses persécuteurs
«sontdevenussesplussincèresamis...Ilavaitcom- « mencé ses études autrefois à Sorèze ; il vient de se " remettre au latin et dans peu d'années, il espère « faire sa théologie. Malheureusement, son régi- « ment quitte à l'instant la garnison d'Amiens. « Quand il m'a dit adieu, ses yeux étaient pleins « de larmes. En l'embrassant, j'avais également le «cœur bien serré.,. Mon ami, comme Dieu est « bon ! »
« Veuillez en faire agréer mon compliment à
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M. de Lamennais. Il doit bien jouir de se voir ainsi l'instrument presque obligé de la Providence. Présentez-lui mes plus humbles salutations. Ménagez l'un et l'autre votre santé. Le monde chrétien en a besoin el grâces à Dieu, je suis chrétien.
a J'aurais toujours bien du plaisir à vous voir. Ma santé est encore bien chétive en ce moment. Je n'y tiens que dans l'intérêt de ma petite famille que je désirerais pouvoir élever selon Dieu. Daignez également me recommander aux prières de M. de la Mennais. Il y a toujours quelque chose de bien respectueux et de bien cordialement senti pour lui, dans les lettres que je reçois de St-Acheul.
« Votre reconnaissant et bien dévoué serviteur,
« Jh. Bazin. »
Nous ne connaissons pas d'ailleurs ce respectable correspondant de l'abbé Gerbet.
Cette naïve exagération qui consiste à donner la Providence comme étant presque l'obligée de Lamennais nous paraît particulièrement touchante dans la circonstance.
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Voici un billet sans date, adressé à M. de Lamennais, que nous croyons cependant pouvoir rapporter à cette époque. On y voit de nouveau le degré vraiment extraordinaire de gloire et d'estime auquel était parvenu M. de Lamennais que l'on prenait pour un homme suscité de Dieu tout exprès pour la défense de la Religion et du bon droit. Nous ne sommes pas éloigné de penser que e grand écrivain reçut réellement cette mission sublime ; trop heureux, s'il l'eût remplie jusqu'au bout!
« Chargé tout seul des affaires de mon ambassade, il m'a été impossible de fournir à mon illustre et modeste ami, les notes dont il avait besoin pour l'article destiné à venger mon oncle. Faire les notes(5/c), c'eût été faire l'article et comment oser remplacer ce que l'abbé de Lamennais doit écrire?
« Homme excellent que vous êtes, digne redresseur ( i ) des torts et des sottises de notre âge,
(l) Le mot est souligné dans l'original. L'auteur cvidemment songeait au fameux héros de Cervantes, mais son allusion n'a rien d'ironique. D'ailleurs, si Lamennais se paya souvent d'illusions, ces
laissez tomber de votre plume quelques lignes contre ces vilaines déclamations d'un sophiste déguisé, écrites avec tant de légèreté, à propos d'un homme si vénéré, et de choses si graves. Adieu, je suis à vous 4u fond de mon cœur.