DIXIÈME ENTRETIEN
'< L'obéissance est le principe de Tordre universel et de la conservation du monde. Nous avons vu que la désobéissance à la loi de Dieu avait soumis l'homme à la mort. C'est qu'en effet la dissolution et la mort sont, dans tout ordre de choses, la conséquence nécessaire de la violation de ce principe delà vie. Prenons un exemple dans Tordre le plus simple et le plus étroit, dans la famille. Supposons une famille où vienne à cesser toute subordination entre les époux et des enfants aux parents, la mort de la famille ne serait-elle pas la suite immédiate d'un tel désordre ? Si Tabsence de tout principe de subordination tue la famille, elle tue, à plus forte raison, la société, qui n'est qu'une grande agrégation de familles,
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d'après des documents INEDITS
entier de ses actions et qu'il lui laisse libre sa vie privée, le liant seulement relativement à l'exercice de ses fonctions dans l'ordre hiérarchique. Au-dessus du prêtre, l'obéissance se complète dans le religieux. Ainsi, à partir de la famille où nous avons vu poindre l'obéissance, ce grand principe va toujours s'agrandissant et s'élargissant pour le bonheur des hommes, jusqu à ce qu il atteigne sa plénitude dans la vie religieuse, qui se trouve ainsi placée au sommet de la perfection humaine. Le premier caractère de l'obéissance est le renoncement à l'examen et au contrôle. Il n'est pas besoin de dire que si la volonté d^un supérieur est contre la loi de Dieu, Tobéissance n'est plus un devoir puisqu'elle serait un crime. Mais, sauf cette exception, résultant d'un désordre qui entrainerait promptement le changement d'un supérieur délirant ou criminel, l'obéissance aux ordres mêmes qui nous paraissent dénués de raisons suftisantes ou utiles ne soutfre pas de commentaire et de retard. Que savons-nous si cette inutilité apparente ne cache pas quelque vertu pour notre avancement spirituel? Et d'ail-
leurs, un acte d'humiliic, fùt-il complètement vide de soi\ se trouve revOtu de mérite et d'efficace par l'obéissance même. Le second caractère de robéissance, c'est d'être intérieure. C'est dans ce caractère qu'elle prend toute sa vertu, toute sa force spirituelle, de même que la prière. S'il n'y a pas union intime, concordance absolue du mouvement de l'àme avec l'acte extérieur, l'obéissance n'est qu'un vain simulacre, un menson^re. Le soldat obéit à son chef, mais souvent sa volonté est ailleurs. Son corps est au service, mais son âme va où elle veut. Il n'est pas tenu à plus. Un religieux s'est donné corps et àme à J.-C. • il n'y a pas de reprise à exercer sur cet acte de donation. \]n engagement si grand, si absolu, commande les plus sérieuses réflexions avant de le contracter. Demandons à Dieu d'éclairer tous les recoins de nos âmes, tous les replis de notre volonté si complexe (où vivent peut-être) tant de sentiments cachés, tant de caprices, tant de pensées inconnues, qui un jour nous tourmenteraient cruellement dans le silence de la retraite, si avant que de renoncer à notre liberté, nous ne
prenions pas garde à leur (existence) et ne mesurions pas (sur ces obstacles connus) les forces de notre àme. Le religieux qui a bien rencontré sa vocation a le bonheur d'un ange. Pour le religieux qui l'a manquée, le couvent est un enfer : ce qui faisait dire à l'académicien Duclôs, que l'homme au monde le plus infortuné était un mauvais religieux. Le monde a peine à concevoir cette abnégation complète de la volonté. Cette pensée l'effarouche ; le religieux est pour lui quelque chose d'étrange, lun être) fanatique : il ne veut point croire à son bonheur. Cependant la religion ne fait que compléter l'application d'un principe qui fait le bonheur de la société et de l'individu, l'obéissance, l'abnégation de soi-même. Eh! bon Dieu! quel homme ne se sent souvent accablé du poids de sa volonté et ne cherche à se décharger de ce fardeau, comme il peut? Et d'où vient que l'on dit si souvent : « Cet homme est esclave de ses passions, il n'est pas maître de lui, etc. » C'est que la liberté (de l'àme) n'est pas là où les passions sont libres. C'est donc que la ivraie) liberté n'est pas où la volonté est sans frein,
et que plus l'homme se renonce, se restreint, s'annule dans ses passions et dans sa volonté, plus son ame se dilate et s'élève dans le champ de la vraie liberté, qui est la volonté de Dieu. A mesure que l'homme se dérobe à lui-même pour obéir à Dieu, son bonheur s'épure, son indépendance s'achève. C'est la conformité absolue, éternelle à la volonté de Dieu manifestée dans une clarté inefîable, qui fait la félicité des Saints dans le Ciel. »
ONZlicME ENTRETIEN
« Le vœu d'obéissance est opposé à lorgueil. Le vœu de pauvreté est opposé à la concupiscencedes yeux. N.-S. qui a voulu être tenté de toutes nos tentations afin de nous laisser des exemples et des encouragements divins, fut éprouvé quant à la concupiscence des yeux, lorsque Satan lui découvrit du haut de la montagne tous les rovaumes de ce monde avec leur gloire. Nous savons comment le Sauveur repoussa cette tentative i .
(l) Mut. IV, 8 et seq.
Hélas 1 malgré cette leçon solennelle, qui de nous ne se laisserait séduire, si Satan nous venait offrir l'empire du monde? Ne sommes-nous pas chaque jour séduits à moins?... Outre ce grand exemple (et celui de sa vie entière , J.-C. a prêché dans ses paraboles et ses discours ( ) li le dan-
ger des richesses et l'amour de la pauvreté. Dans la parabole du mauvais riche, il nous montre (après leur mort celui-ci enseveli dans les flammes, et Lazare porté dens le sein d'Abraham !2 . Ailleurs il dit qu'il est plus difticile à un riche d'entrer dans le Ciel qu'à un chameau (ou à un cable de passer par le trou d'une aiguille (3 . Enfin, dans le Sermon sur la montagne, il s'écria : Bienheureux les pauvres d'esprit, parce que le royaume des cieux leur appartient 4 . Cet ensemble merveilleux des exemples et des prédications de
(!) M. Houet a oublié de remplir la parenthèse.
(2) Luc. XVI. 22. Fjcluin est autem ut morereliir mendiais et port.irettir ab Jttgclis in siniim Abrahœ. Mottuits esl autem et dires, et sepultiis est in inferno.
(3) Facilius est camelnm per foramen acits transire qiiam diritem in trare in regnum cœlorum. Matt. xix, 23. Cf. Marc, x, 2 5. Luc. xviii, 2 5.
(4) Beati pauperes spiritu, quoniam ipsorum est regnum cœlorum. Malt. V. 3. Cf. Luc. vi. 20.
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et que plus Thomme se renonce, se restreint, s'annule dans ses passions et dans sa volonté, plus son âme se dilate et s'élève dans le champ de la vraie liberté, qui est la volonté de Dieu. A mesure que l'homme se dérobe à lui-môme pour obéir à Dieu, son bonheur s'épure, son indépendance s'achève. C'est la conformité absolue, éternelle à la volonté de Dieu manifestée dans une clarté ineflable, qui fait la félicité des Saints dans le Ciel. »