‹ Lamennais, d'après des documents inédits [microform]Chapitre 5 sur 87 · JU · texte numérisé non relu

JU

ÀiÛBÉ

être, qui est, oui, je le dis dans la sincérité de mon cœur, plein de confusion, d'avoir seulement songé à faire entendre sa voix dans l'Église, lui que l'Église ancienne eût à peine admis au nombre des pénitents, et qui n'aurait pas assez de la vie pour pleurer une seule de ses fautes. Oh! voilà ce que c'est que d'avoir si mal commencé; voilà la suite de mes premiers égarements^ et où m'arréterai-je ?

• « Dieu le sait, hélas ! pourtant il me semble que j'aimerais à être ce qu'il me convient d'être uniquement, c'est-à-dire rien, absolument rien, tout entier perdu, abîmé, anéanti dans cet immense tout de mon Dieu, où sa divine grâce m'appelle par un profond, un inexprimable dégoût de tout ce qui n'est pas ce grand Dieu. Même, je vous l'avouerai, cher ami, l'étude n'a plus pour moi le même charme ; le cœur a trop de peine à s'y retrouver : je ne voudrais que l'amour, le doux, le pur, le divin amour, et aussi la pénitence qui en doit être pour moi la source. Comment donc se fait-il que tout m'ébranle, que tout m'entraîne, que tout me pousse hors de ce centre où la douce

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main de notre bon Maitre cherche à me fixer dans un délicieux repos? Il faut bien que je le dise encore une fois, c'est l'orgueil qui m'agite et tend sans cesse à me séparer du Bien-Aimé. Oh ! qui me donnera de m'attacher à lui uniquement, en t©ute humilité et simplicité î Qui me donnera d'entrer comme vous, cher ami, dans cette nuit de la foi, où disparaissent les vains fantômes de Famour-propre et de l'imagination î Qui répandra sur mes lèvres arides quelques gouttes de ces eaux pures et ifkîliantes, qui éternellement jaillissent de la fontaine d'amour î O douce fontaine : fbniliiic de pif , 4e délices et de paix, je t'aperçois de loin; comme au travers d'un nuage, et mon cœur, malgré sa inîsère, s'épuise de désirs et défaillît dans Fardeur de se plonger et de se perdre à jamais dans ses ravissantes profondeurs !

« Cher ami, Je ne sais ce que je deviendrai, je ne sais ce que la divine Providence demandera de mm$ et p ireiii iemeurer entre ses mains comme Uil petit enfant qui n'a point de volonté et qui obéit à tout mm., résistance. Toutefois, il me semble que la solitude me serait bonne, il me

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semble entendre une voix qui m'appelle au désert: d'autres en décideront, et pour moi, il ne me reste qu'à dire du fond du cœur : « Ecce venio ut faciam, DeuSy voluntatem tuam » (i). Qu'elle soit à jamais louée, bénie, aimée, adorée, cette sainte et divine volonté, en laquelle je suis et serai jusqu'à mon dernier soupir, avec les sentiments les plus vifs et les plus tendres, tout à vous en N. S. J. C. et sa Sainte Mère, in œternum, in œternum ! Priez, mon aimable frère, pour le pauvre pécheur.

La lettre suivante est de Jean : elle n'a point de suscription, ni de date, mais son contenu et ren-téteD. 5. (Dieu Seul; nous font conjecturer qu'elle était adressée à M. Brute dont nous savons l'intimité avec les deux frères : ces derniers, Jean surtout, lorsqu'ils lui écrivaient, empruntaient cette pieuse devise qu'il reproduisait hiimême au commencement de toutes ses lettres.

(1) Allusion aux paroles du Psalmiste XXXIX, 8 et 9.

(2) Cette lettre ne se trouve pas dans le recueil publié par MM. de Courcy et de la Gournerie.

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Pour l'époque précise, nous ne saurions la déterminer; toutefois, Féli qui fait l'objet de cette lettre n'était certainement pas sous-diacre, lorsqu'elle fut écrite : elle est donc antérieure à la fin

dt iSl5. ^'iiltears, l'absence de signature; le début un peu brusque de la lettre, le papier même ROtts jiiçliiiei'fiiieot assez à croire que nous n'avons qu'un brouillon entre les mains. Tout nous porte à penser que ce document est postérieur de très peu à la lettre précédente de Féli à laquelle il semble faire allusion.

« Ce cher Féli est pieux comme un ange : il voudrait bien qu'on lui conseillât de prendre pour lut la tmilieure part i ) et de laisser à d'autres le soin de tout le reste : mais pensez-vous qu'il ait reçu tant de tafems, et que Dieu ait permis qu'il ait acquis des connaissances si étendues, pour n'en

(i) Allusion au mol de N. S. St Luc X. 42 : • Maria optimam paricm elegit, quac non aufcretur ah cà. » Féli songeait-il donc alors à la vie contemplative, lui dont le tempérament était si essentiellement batailleur? Nous savons, sa volumineuse correspondance nous l'apprend dans cent endroits, qu'il fut un amant passionné de la solitude, et qu'au milieu du tourbillon de Pari* il n* févait que le silence des bois de la Chênaie.

faire aucun usage ? Pour moi, je ne le croirai pas facilement. D'ailleurs, dans ces jours mauvais, peut-on, sans des raisons extrêmement fortes, refuser de combattre les combats du Seigneur ? (i) Les anciens solitaires ne s'empressaient-ils pas de renoncer aux douceurs du repos, dt de quitter le lardin de délices où ils s'étaient retirés, lorsque l'Eglise, attaquée de toutes parts, les appelait à sa défense ? Mourir les armes à la main, sur le champ de bataille, n'est-ce donc pas un sort assez beau et nous est-il aujourd'hui bien permis d'en cher- cher, d'en désirer un autre? Cependant je sais que tout dépend de savoir quelle est la volonté de Dieu sur nous et que nous ne devons rien négliger pour la connaître : il n'a besoin de personne .1 se sert de qui il lui plaît pour exécuter les desseins de sa Providence, et toujours de ce qu'il y a de plus faible pour opérer ce qu'il y a de plus grand : souvent encore, il aime à se réserver quelques âmes choisies qu'il attire à lui d'une manière ineffable, et qu'il conduit, par des voies cachées,

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bien au-dessus du monde, et jusque dans ce cellier divin (i) où elles s'enivrent des pures délices de réterneî amour. Il faut donc prendre garde de contrister V Esprit-Saint (2) et de s'opposer à ses inouvenieiits; mms aussi une grande prudence, une extrême réserve sont nécessaires : les imaginations vives s'exaltent si facilement et quelquefois vont si loin ! (3) Au fond, il me semble qu'une crainte excessive des périls auxquels on est exposé en vivant au milieu des hommes, n'est pas toujours une raison pour les fuir. Si la solitude a ses attraits, n'a-t-elle pas aussi ses dangers, et en se renfermant en soi-même, n'y est-on pas encore environné d'ennçmis? Le plus dangereux de tous, l'orgueil, ne nous y poursuivrait-il pas, et si nous sommes condamnés à le trouver partout, il faut bien nous résigner à le combattre sans cesse, et vraiment il ne serait pas raisonnable de renoncer à faire le bien, de peur de tirer vanité du peu de bien qu'on pourrait faire.

Il) Cant. I. 3. Introduxit me rcx in cellaria sua.

(a) Eph. IV. 3o. NoHie contristare Spiritum Sanctum Dei.

{3) Cette crainte de Jean était prophétique, à son insu, peut-être.

<■ Voilà mon petit avis : je vous le dis dans la

sincérité de mon cœur, et afin qu'en répondant à

Féli, vous lui parliez dans le même sens : ne lui

donnez cependant aucune connaissance de ce que

je vous marque, et si, après avoir consulté le bon

Dieu, vous croyez que je me trompe, écrivez

suivant les lumières que vous aurez reçues, et priez

l'Esprit-Saint d'éclairer et de conduire un pauvre

aveugle qui ne sait pas se conduire lui-même et

qui se charge de conduire les autres. »

Voici, encarté dans la lettre de Jean, un billet sans date, lui aussi, et sans signature, écrit de la main de Féli, qui nous parait assez étrange et qui tranche quelque peu sur les idées de mysticisme absolu, attribuées à Féli par Jean. Peut-être d'ailleurs n'ya-t-il, entre l'un et l'autre, aucun rapport même chronologique.

« La gloire de Dieu, la religion chrétienne et la charité envers le prochain exigent que nous fassions part aux autres, chacun selon notre vocation, des biens spirituels que Dieu nous accorde par son évangile ; mais nous devons à cet égard

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flous occuper de préférence de ceux qui nous sont utiles pour les affaires de ce monde, ou de qui et par qui nous nous jwrocurons les richesses et les commodités de cette vie. Car de cette manière, nous nous assurerons de la fidélité de ceux dont nous retirons ces avantages, et nous attirerons sur nous, avec plus d'abondance, les bénédictions de Dieu, tant spirituelles que temporelles » (i).

Nous trouvons la note suivante dans un cahier où M. Houet a transcrit quelques lettres de MM. de Lamennais. — -^

« Octobre 1809. M. J. M. de Lamennais à M. Brute : « Voilà un billet (2) de notre saint frère. « Son âme est toute ardente de foi et d'amour: il se M perd, ils'abyme en Dieu. Oh ! quelle consolation « pour mon cœur! Quand je pense à ce qu'il était « et que je vois ce qu'il est, mon âme tressaille de « joie et mes larmes coulent en abondance : miseri- « mrâias Domînî în œternum cantabo (3 ). » (Hélas ! )

|l) Non» ne nous chargeons pas d'expliquer ce billet, même gramma-

ikakinem.

(2) II ne s'agit évidemment pas de fétrange billet qui précède, mais d'un autre que l'on trouvera plus bas.

d'après des documents inédits

- Cette réflexion, continue M. Houet, et mon triste hélas s'appliquent bien à la lettre suivante de Féli, qui doit être de la même année : -

'< Qu> a-t-il de plus misérable que cet état de perpétuelle opposition à la volonté de Dieu, cette révolte de la nature contre tout ce qui la gêne et la contredit? J'ai honte de tant de faiblesse; je rougis d'être si disert quand il s'agit de parler de la croix et en même temps si dénué de force et de courage pour la porter. Je me souviens de cette parole terrible de J.-C. : « Tous ceux qui me disent: Seigneur, Seigneur, n'entreront pas dans le roj-aume de Dieu » (i).

« Prier, gémir, méditer, c'est quelque chose, mais qu'il s'en faut que ce soit tout! C'est le chemin, mais ce n'est pas le terme : le terme, en cette vie, c'est la mort entière, complète à soimême, à tous ses désirs, à tous ses goûts, à toutes ses volontés, sans exception, ni réserves ; c'est nudus nudum Jesum sequi et solus soli

(i) Matt. vu. 21,

mmiri (i). Hélas I dans son amour ineffable, ce bon Maître ne demande qu'à s'unir à nous : c'est nous qui le repoussons, non comme St Pierre, par humilité et parce que nous sommes pécheurs, mais parce que cette union nous semble trop diire, et que cet amour nous est importun. Il y a de i|l»i s'iUéiiilir Iternellement à la vue d'une ingratitude si monstrueuse : l'homme repousser Dieu î le cœur de l'homme dédaigner le cœur de J.-G.I Qui le croirait? Et pourtant Seigneur, il est ainsi : 6 mon ami, aime-le bien, aime-le de tout ton cœur, de toute ton âme et de toutes tes forces, ce Maître si doux, si tendre et si incomptrableineni iiifiiie ; aime-le, s'il est possible, et pour toi et pour moi, qui suis tout de glace à son égard, G« fera pour le misérable qui t'écrit une grande consolation de savoir que du moins tous ne sont pas aussi ingrats que lui envers ce bon Maître. Un jour viendra où la paix et la joie de notre cœur ne dépendront plus de ces légères épreuves, que la Proïidence nous ménage dans le

^«roles de llmiiation.

temps, pour ranimer en nous le désir de Péternité/

L'Eternité ! ah ! comprenons-nous bien ce mot-là?

Ce n'est, ce me semble, que dans la solitude, loin

de toute distraction, que Tâme trouve en soi assez

de place pour cette immense idée, si effrayante, à

la fois, et si consolante. On demandait à un

Chartreux ce qu'il faisait depuis 40 ans dans sa

cellule. « Cogitavidies antiques et annos œternos

in mente habui, » {,) répondit ce bon religieux, qui,

dans un demi-siècle de méditations, n'avait pas

épuisécettepenséeinépuisableettoujoursnouvelle. « Ne nous troublons point pour quelques épreuves passagères. Ce sont des orages qui fatiguent et retardent le pauvre voyageur, mais qui ne l'empêchent pas d'arriver au terme.

« Prie pour moi Celui qui est ici-bas notre unique consolation et qui sera, je l'espère, notre éternelle récompense. »

M. Houet transcrivit cette lettre de Féli d'après une copie faite par Jean-Marie et conservée à Ploërmel.

(0 Ps. LXXVI. 6.

Il répète, en terminant, son exclamation douloureuse : « Hélas ! »

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Voici le billet de Féli dont parle Jean; il est adressé à M. Brute :

€ Mon cher ami, comment avez-vous fait votre retraite; tiiicls livres de lecture aviez-vous ; quels autres livres principaux à conseiller en particulier? J'ai beaucoup de curiosité d'apprendre les meilleurs procédés, mais encore plusde paresse à tirer le meilleur parti de ceux à notre portée. C'est une grande misère, j'en rougis, j'en gémis. 11 me semble que je ferais mieux en telle autre situation, c'est une tentation pitoyable, comme de trop ressentir un silence et une absence qui est dans Tordre entre nous sur la terre et pourtant à laquelle je ne sais plus me faire après ce mois trop heureux que nous avons passé ensemble. Que j'aimerais à vivre ensemble... Ah! c'est de vivre ensemble en Jésus et de sa vie ici-bas : au ciel nous serons unis et perdus en lui. Je suis d'une misère désolante. De vos lettres, chers amis ! »

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