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Pouvoir sauver, et ne faire que perdre, cVst une bien malheureuse puissance, ou plutôt, c'est un
bien fiœtsie emploi de la puissance.
n Recevez, etc.
fe. Hjacînthe, archevêque de Paris. »
.Le miracle dont parle le digne prélat, personne, sans doute, n'avait le droit dV compter,,, maïs nul, non plus, lui moins que bien d'autres,
ne devait le re,garder comme impossible.
Peut-être,, si Ton nlgnorait les circonstances,, dans tous leurs détails, serait-on po,né à, taxer de timidité la coÉiiitie dtt pasteur Tîs-à-vis de sa brebis égarée. 11 ne sufiisait pas que ses bras fussent ouverts pour recevoir ccllc-çî, mais lilui fallait encore aller au-devant d'elle et essayer de la ramener au bercail. M*** de Lucinière lui soumiii p,robablement des considérations de ce genre €t le pressa de nouveau de se rendre à ses désirs. Toujours est-il que ^l*' de Quékn lui adressa cette seconde missive, cinq jours seulement après la H'iviiiièfe''
Paris le 2 5 avril i835,
« Mademoiselle,
" Cette démarche ne me coûte nullement, mils elle m'embarrasse beaucoup, parce que je ne vois pas comment espérer d'obtenir un retour assuré. Quand le cœur est malade, il y a espoir, on peut trouver le chemin du cœur; quand l'esprit est égaré, il est difficile de l'atteindre, non dans le précipice, mais dans les régions de la superbe où il se promène sans qu'on puisse seulement deviner une route qu'il ne connaît pas probablement lui-même. Il n'y a qu'un moyen de guérison, de retour au vrai et à soi-même, qu'un sentier qui conduise encore au bonheur et même à la gloire: le remède est difficile, mais il est sûr, infaillible: avec un peu de courage, ou plutôt avec la grâce de Dieu, il n'est pas impossible : de se faire petit enfant far l'obéissance, la confiance. Va- ' tanJon i'-, et se laisser conduire, diriger en tout.
.1 Mots çooligc.
Xe'"s,«.evre.
-iT.- le leiti. Cf.. toase î'
^^ssa.
d'après des documents inédits
4e se remettre sans réserve entre les mains d'un père, d*un frère, d'un ami ; nous sommes tout cela, et ce pauvre ou plutôt ce riche égaré nous trouvera plein des doux et tendres sentiments qui appartiennent à ces titres que jamais, non jamais, t|uoî qn*îl fasse, nous n'abjdrcrons. Dîtes-le lui, qu'il en soit bien persuadé; nos bras, nos cœurs lui sont ouverts : seulement, qull ne nous laisse pas vainement Timplorer de venir s'y jeter avec les sentiments de confiance que nous méritons : qu'il nous mette à Tépreuve et qu'il nous repousse s'il trouve en nous autre chose que des pasteurs, et des hommes de cette charité dont il a connu, dont il a prêché les douceurs tant de fois; mais, je le répète, abandon sans réserve, docilité d'entant, cordialité d'ami; qu'il se persuade que nous sommes incapables d'abuser de sa conriance ; qu'il se souvienne qu'il est et que nous sommes bretons, chrétiens, prêtres et évêques (sic).
« Je ne parle pas encore de notre père commun à tous : il doit bien savoir que la mesure de sa joie et de sa bonté, est celle de la douleur dont son âme est oppressée.
« Veuillez agréer, Mademoiselle, l'hommage du respect avec lequel j'ai l'honneur d'être,
« Votre très humble et très dévoué serviteur,
« 7 Hyacinthe, archevêque de Paris. >>
Cette obéissance du petit enfant dont parlait autrefois l'abbé Teysseyre et que réclamait M^' de Quélen, Lamennais ne devait plus la connaître, ou du moins, il ne devait plus la pratiquer; mais encore, nous osons le répéter, fallait-il, peut-être, aller chercher ce petit enfant, le prendre par la main, lui faire, si possible était, une douce violence; rien de tout cela n'eut lieu, probablement parce que cela ne pouvait être!
Les deux lettres précédentes ont été transcrites de la main de l'abbé Jean à qui M"'' de Lucinière les communiqua. Le frère du prêtre apostat écrivit à ce sujet au saint archevêque de Paris.
K Saint-Symphorien, le 21 mai i835,
" Monseigneur, « M"* de Lucinière vient de me communiquer
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d'après des documents INEDITS
'il*'
les deux lettres, en date du 20 et du 2 5 avril dernier, que vous lui avez écrites au sujet de mon malheureux frère : je les ai lues et relues avec un attendrissement profond : elles sont si touchantes! Elles sont si belles! Cependant, Monseigneur, je ne vous parlerai point de ma reconnaissance, car elle n'a d'autre expression que le silence : je la conserverai et elle vivra au fond de mon cœur, aussi longtemps que je vivrai moimême.
« Hélas, Monseigneur, il n'est que trop vrai, mon pauvre frère, ce pauvre, autrefois si riche, est bien digne de pitié i de grâce, ne l'abandonnez pas. Je n'ose espérer, que dans sa position actuelle, il vous écoute d'abord avec un cœur docile, mais néanmoins, je vous en conjure, ne pensez pas pour cela que vos paroles ne fassent aucune impression sur lui et qu'elles soient tout-à-fait perdues : il se roidira d'abord, je le crains bien ; cependant, il n'en sentira pas moins le prix de vos bontés ; vos douces et paternelles exhortations lui feront une de ces blessures dont parle la Sainte-Ecriture, une de ces blessures qui gué-
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rissent et, plus tard, il nous consolera par sa soumission. Pour moi, je n'ai plus aucune influence sur lui : on me l'a ôtée tout entière par des imprudences que je ne saurais trop déplorer, et dont il serait inutile de vous donner ici le détail (i); il y a des hommes qui semblent avoir reçu l'infernale tnission de pousser vers les abîmes cet homme qui, s'il avait été plus humble, comme il aurait dû l'être, pouvait empêcher tant d'autres d'y tomber : mais ce que je ne puis faire peut être fait par vous, Monseigneur ; il a promis à M"*^ de Lucinière d'aller vous voir, et je ne crois pas qu'il y manque, à moins qu'il ne soit retenu par cette espèce d'embarras qui (2).... Ah! Dieu le veuille qu'il n'y manque ! Vous serez indulgent, patient, compatissant, vous serez père et, s'il résiste au premier moment, il est impossible qu'il résiste longtemps à votre voix qui est celle de la charité, de Dieu lui-même.
« Veuillez bien lui laisser ignorer que j'ai eu
(i) Cf. Conf. de Lamennais, p. 21 5. Noie.
(2) Dans le brouillon que j'ai seul entre les mains, la phrase est inachevée.
rhonneur de vous écrire cette lettre : je dois éviter, autant que possible, tout ce qui achèverait de rompre ce roseau déjà brisé et, s'il savait la démarche que je fais, je suis sûr que, dans ses dispositions présentes d'esprit, il le jugerait mal. « Je suis à vos pieds. Monseigneur, les arrosant de mes larmes et je vous prie d'agréer rhommage des sentiments pleins de respects, etc. M
Des gens bien intentionnés, mais imprudents ; d'autre part, des gens prudents, mais de cette prudence du serpent qui se glisse doucement vers sa proie et dès lors mal intentionnés : voilà ceux, en effet, qui poussèrent Lamennais aux abîmes, comme le dit l'abbé Jean avec l'accent de la douleur la plus poignante. Cette influence dont il avait joui si longtemps auprès de son frère et que ccliiî-ci qualifiait si duremeot et si injustement, comme nous l'avons vu, eût été salutaire et non pas « funesie »| si l'abbé Jean avait pu l'exercer jusqu'au bout. Mais ici comme toujours, il se trouva des hommes sinistres qtiî se donnèrent,
s'ils ne la reçurent pas, l'infernale mission de consommer la perte de l'infortuné.
M^"" de Quélen répondit, en ces termes, à M. Jean de Lamennais :
« Paris, le 9Mai(i) i835,
« On m'a remis votre lettre du 21 Mai, mon cher ami, elle m'a bouleversé de douleur, et d'une douleur qui déjà inondait mon cœur. Depuis longtemps je cherchais le moyen de voir celui qui fait le sujet de nos soupirs et de nos larmes, vous pouvez comprendre toutes les précautions et tous les ménagements qu'exige ma délicate position que tout le monde, que les meilleurs amis ne connaissent pas bien; je crois pouvoir seul en être bon juge. On m'assure que votre frère est reparti pour la Chesnaye ; je ne l'ai pas vu ; il n'est pas venu, et vraiment je ne sais pas encore si je dois le regretter. Des tentatives inutiles auraient peut-être agrandi les distances et rendu les rapprochements plus difficiles. J'espère que
(1) C'est le 9 Juin que le prclal veut écrire.
l'honneur de vous écrire cette lettre : je dois éviter, autant que possible, tout ce qui achèverait de rompre ce roseau déjà brisé et, s'il savait la démarche que je fais, je suis sûr que, dans ses dispositions présentes desprit, il le jugerait mal. « Je suis à vos pieds. Monseigneur, les arrosant de mes larmes et je vous prie d'agréer l-hommage des sentiments pleins de respects, etc. »
Des gens bien inteniionnês, niais imprudents ; d'autre part, des gens prudents, mais de cette prudence du serpent qui se glisse doiiccnient vers sa proie et dès lors mal intentionnés : voilà ceux, en effet, ,|ui poussèrent Lamennais aux abîmes, comme le dit Fabbé Jean avec Faccent de la douleur la plus poignante. Cette influence dont ii avait joui si longtemps auprès de son frère et que celui-ci quaîilîait ai durement et si injustement, comme nous Fa von s vn, cit été salutaire et non pas € funeste », si Fabbé Jean avait pu l'exercer jusqu'au bout. Mais ici comme toujours, il se trouva des hommes sinistres qui se donnèrent,
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s'ils ne la reçurent pas, Vinfeniale mission de consommer la perte de Finfortuné.
M^"" de Quélen répondit, en ces termes, à M. Jean de Lamennais :
« Paris, le 9 Mai i) i835,
« On m'a remis votre lettre du 21 Mai, mon cher ami. elle m'a bouleversé de douleur, et d'une douleur qui déjà inondait mon cœur. Depuis longtemps je cherchais le moyen de voir celui qui fait le sujet de nos soupirs et de nos larmes, vous pouvez comprendre toutes les précautions et tous les ménagements qu'exige ma délicate position que tout le monde, que les meilleurs amis ne connaissent pas bien; je crois pouvoir seul en être bon juge. On m'assure que votre frère est reparti pour la Chesnaye ; je ne l'ai pas vu ; il n'est pas venu, et vraiment je ne sais pas encore si je dois le regretter. Des tentatives inutiles auraient peut-être agrandi les distances et rendu les rapprochements plus difficiles. J'espère que
(l) Cesl le 9 Juin que le prélat veut écrirt*.
tenm ir»
ce pauvre ami ne nVaura fui que par pudeur et ce sentiment me donnerait quelque espoir. Prier, prier encore, sans se lasser, voilà la ressource qui ne manque jamais. Dieu aura pitié de
nous, et il nous consolera : longanimiîer ferens adeptus est repromissionem j).
« .... Et vous, mon bon ami, aimez-moi toujours dans la foi chrétienne et bretonne, vous le devez au tendre retour dont je vous offre la fidèle -assurance.
« 7 Hyacinthe, archev. de Paris. »
Cette entrevue si désirée de tous, excepté de Lamennais qui seul pourtant devait en profiter, n'eut donc pas lieu. Lorsque W^ de Quélen écrivait la lettre qu'on vient délire, Lamennais n'était plus à Paris : il était de retour en Bretagne, dans cette solitude de la Chênaie qui lui rappelait tant de souvenirs et de genres si différents, mais il ne taisait plus qu'y passer ; bientôt même il lui dira un étemel adieu.
Nous croyons que le digne prélat se trompait
lorsqu'il attribuait la conduite de Lamennais à son égard à un sentiment de pudeur. L'infortuné ne voyait plus, dans beaucoup de ses vrais amis, que des perfides qui lui tendaient sans cesse de nouveaux pièges, ou tout au moins des fâcheux qui venaient le troubler dans ce qu'il appelait sa quiétude : il les évitait à ce double titre, le plus soigneusement possible.
M. Dubreil écrivait, le 2 Août i835,à M. Houet, encore professeur d'histoire au petit séminaire de St-Méen (i), une longue lettre d'où nous extrayons les lignes suivantes :
'< .... Ce que vous m'avez appris de St-Méen m'a fait beaucoup de peine ; c'est encore un asile de moins pour la pauvre jeunesse catholique. Mais j'en savais encore plus que vous ne m'en dites, puisque tous les associés de M. de Lamennais quittent l'établissement. Au surplus les légitimistes ne s'en inquiètent guère. Quand le diable instruirait leurs enfants, cela leur est égal, pourvu
(l) Hebr. VI, i5.
(l) Ce fut à la rentrée suivante qu'il retourna à Juilly.
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qu'on leurparle crHenriV et qu'on leur défende de faire k serment sous peine de ne pas communier à Pâques, ce qui, au reste, les vexe beaucoup moins que l'abstinence du Vendredi et la privation de pâtés de foie gras pendant k Carême. Mais pour ceux qui ont l'audace de ne pas croire à V éternité de V immortelle fimille, pour les criminels de lèseespérance, il n'en est pas ainsi ; et comme j'ai le malheur d'être de ceux-là, vous jugez que j'ai le droit de m'attrîstcr sur la destruction d'une société qui avait déjà donné tant de beaux fruits et qui m'avait paru si belfc d'avenir (i). Dans k cas où je n'aurais pas le plaisir de vous voir, veuillez ro'instruîre de vôtre détermination : si vous allez à Juilly, j'aurai le plaisir de vous y voir de temps en temps; car je compte fuire «n voyage à Paris vers le mois de Novembre... M. Féli prépare deux volumes politiques, l'un de théorie, l'autre qui traite des faits relatifs au procès d'Avril. Ils
C) Nous aTom déjà dit que cette Congrégation et St-Pîem. titre uïlramontain, choisi tout exprès par les Lamcnna.s. est devenue la Conirrégation (toujours existante) des IVctres de llmmaculée Conception. 1 Quant aux assertions 4% M. Oubreil. elles sentent trop leur jeune homme pour être admises sans n'scrve. Il est beau parfois et parfois même sublime d'espérer contre l'espéranet.
paraîtront, m'a-t-on dit, lorsque cette affaire sera terminée. J'attends le retour d'Elie (de Kertanguy) qui parcourt actuellement l'Angleterre, pour me rendre à la Chênaie. Je ferai ce voyage avec le plus grand plaisir. Sainte-Beuve qui est actuellement notre intime, s'occupe de l'histoire de Port- Roval qu'il méditait depuis longtemps...
«Adieu, mon ami, ne m'oubliez pas dans vos prières, pensez quelquefois à moi, et au regret que j'éprouve de ne pouvoir vous serrer la main, et de vous dire combien je vous aime.
•< Tout à vous.
Voici une nouvelle lettre de Rohrbacher, datée de cette maison de Malestroit où l'on travaillait avec tant d'ardeur, s'il fallait en croire les folliculaires que l'on sait, à démocratiser VÉglise pour démonarcJiiser l'État, crime qui semblait alors doublement abominable et que maintenant, du moins en France, plus d'un catholique excuserait doublement, pour peu que l'on voulût bien
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s'entendre sur la valeur de ces mois un peu longs peut-être (i).
En tout cas, il parait qu'à ce métier Ton ne s'enrichissait guère. Écoutons là-dessus aoire digne Lorrain avec sa bonhomie habituelle qui, dans la circonstance, a quelque chose, à la fois, de sublime et de navrant.
« Malestroit, le 19 août i835.
« Mon cher Monsieur Levoyer.
« Je serais bien aise de vous voir, et le plus tôt possible. J'ai à vous proposer des choses, qui me semblent faites exprès pour vous. Il y a un an que le bon Dieu nous éprouve : au bout de cette année, il nous ouvre une grande porte dont il veut que je sois comme le portier. Si vous voulez entrer, comptez bien que je ne vous la fermerai pas. Craignez-vous de manquer de quelque chose ?
C'J LKglise est démocratisée dans ce sens que ses princes se recrutent pfCtM|i|C «clusivemeiit dans la bourgeoisie et le peuple ; lÉtat est démonarchisé à peu près dans tous les sens : il reste à savoir si l'on doit plus s'en féliciter que s'en plaindre.
Je vous ferai un billet, comme quoi jusqu'à la mort, vous ne manquerez pas du nécessaire, et que par conséquent vous vivrez jusqu'à la fin de vos jours. S'il vous faut une caution, je vous donnerai Celui dont la parole ne trompe point, et qui a dit : quœrite primum regnum Dei et jusiitiam ejiis^ et hœc omnia adjicientur vobis (i).
« Mon cher M. Levoyer, quand je considère de quelle manière nous avons reçu, les uns et les autres, les épreuves que le bon Dieu nous envoie, une chose me confond et m'humilie. Lorsqu'ici à Malestroit, nos deux domestiques surent que nous étions gênés dans nos affaires, par suite de la rupture qui venait d'avoir lieu, elles se réduisirent au pain et à Teau, pour nous ménager de quoi vivre : la chose dura ainsi deux ou trois mois; et ce ne fut que par hasard que M. l'économe en eut connaissance. Elles avaient encore dit à de bonnes personnes en ville, que, si cela devenait nécessaire, elles iraient volontiers mendier notre pain. Voilà ce qui m'humilie et me confond.
(i) Matt. VI 33.
f^rn'l^mrmmm'mi^
D APRES DKS DOCUMENTS INEDITS
« J'ai toujours cette pensée dans la tête : ainsi donc il sera dit en ce monde et en Tauîrc, que deux pauvres servantes nous auront fait la barbe, pour le courage et la générosité ? A quoi sert donc dY^tre hommes ? De quoi donc nous servira le latin, le grec et Thébreu ?
« Je vous attends, mon cher Monsieur, pour délibérer là-dessus, et, en attendant,
« Je vous embrasse de tout mon cœur.
« Rohrbacher ».
Dans une lettre, résumée par Monsieur Houet, qu'il écrivait à Fabbé Jean, le 28 septembre, M . Roh rbacher racontait qu'il avait vu M*»''' Brute { i ) chez Ms"- de Forbin Janson (2).
« Il ira à la Chênaie. Partout j'ai vu les dispositions que je pouvais désirer : estime et bienveillance pour vous, compassion pour votre frère. Réfuter les erreurs, laisser de côte la personne. »
(i) Ce saint missionnaire, dont nous avons si souvent rencontré le nom. était devenu évêque de Vinccnnes, en Amérique (Ktat de l Indiana).
(2) Évêque de Nancy. Ce prélat avait alors pour coadjutcur Mf Donnet, plus tard cardinal archevêque de Bordeaux.
Laisser de côté la personne, ou bien ne s'en occuper que dans des sentiments de charité, voilà quelle était la pensée complète de Rohrbacher qui, le 3o juillet précédent, écrivait au même correspondant :
'( M^*" Donnet me charge de vous écrire... qu'il a compris ce qu'il y a de bon dans le Mennaisianisme... Il est de l'honneur (de l'Eglise) qu'il se trouve au moins quelqu'un de ses enfants qui aplanisse la voie du retour à l'un de ses frères et qui console l'autre de l'indicible affliction qu'il éprouve à cause de ce même frère. »
Les Gallicans, cela est triste à dire, triomphaient de la chute de l'infortuné Lamennais; ils prédisaient son impénitence finale et se gardaient bien, par suite, de tenter toute démarche qui eût pu compromettre leur réputation de prophètes. D'autre part, Lamennais eut affaire à certains convertisseurs qui, suivant leur expression, voulaient y aller à tour de bras (i). Ce procédé,
(l) Expression de M^ Brute, citée par Jean. Cf. Gourcy op. cit. p. 177.
ir. — 1 5
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lui non plus, ne pouvait manquer d'éloigner davantage de TEglise celui qu'on voulait faire rentrer dans son giron.
«t Je crains que ces tours de bras n'enfoncent davantage, dans les fausses voies où il marche, notre pauvre égaré, et ne soient un obstacle à son retour, plutôt qu'un moyen de le ramener (i) ».
Voilà ce que Fabbé Jean écrivait à M^' Brute lui-même, le 19 «toI i836. ïl n*avaît guère mieux auguré d'une précédente visite de ce saint évêque à la Chênaie, comme rattestent ces lignes qu'il adressait à l'abbé Rohrbacher, le 17 octobre i835 :
« M»"" Brute, évêque de Vincennes, doit venir me rejoindre à Dinan, mardi prochain; il ira à la Chênaie. C'est mm de nos vieux et de nos meilleurs amis; il parlera à celui qui nous est si cher et qui wms cause tant de peinef ; je n'ose me flatter du succès de cette démarche, hélas ! vous savez pourquoi; mais les paroles d'un saint font
fl) Coure V. tbid.
it^Haiéiltmiaimm
d'après des documents inédits
toujours une impression heureuse qui plus tard peut se réveiller. Prions; ne nous lassons point de prier, surtout à l'autel ! »
Les dernières démarches de M«' Brute devaient avoir le plus fâcheux résultat ; la prudence et la discrétion ne furent peut-être pas les vertus préférées de cet apôtre zélé, bien difTcrent en cela de MB"" de Quélen dont la réserve n'avait pas obtenu d'ailleurs un meilleur succès.
Voici les brouillons de deux lettres écrites par l'abbé Jean à des personnes que l'absence de toute désignation ne nous permet pas de connaître. La première lettre est datée, l'autre ne l'est pas; nous les pensons toutefois de la même époque. S'il nous était permis de hasarder une conjecture, fondée sur un passage, d'ailleurs supprimé, du brouillon, où nous lisons ces mots, à l'adresse du destinataire : « Mon tendre ami et vénérable seigneur », nous dirions que cette première lettre fut très probablement écrite à M'^''" Brute. Le vénérable évêque dont l'abbé Jean parle à la fin de sa lettre serait celui de Rennes. Nous ferons
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observer toutefois que plusieurs prélats durent leur nomination à Fabbé Jean, lors de son passage à la Grande Aumônerie, et conservèrent avec lui des rapports assez intimes. Quoi qu'il en soit, je transcris cette lettre, en supprimant les mots que Fauteur a supprimés lui-même, mais qui demeurent parfaitement lisibles.
« Dinan, le 2 3 Octobre i835,
" Cher ami,
«. Je réponds à vos deux si bonnes lettres à rinstant même où je les reçois, et je vous en remercie du fond du cœur : j'aime vos paroles, parce qu'elles sont pleines de foi, et si, pour ce qui me concerne personnellement, j'étais tenté de les trouver un peu trop vives, cela même augmenterait ma gratitude, bien loin de l'affaiblir; oh ! ne craignez jamais de dire à votre pauvre Jean tout ce que vous pensez : frappez hardiment sur ses plaies sanglantes; toujours il vous rendra «j^âce, parce que toujours il sera certain que vous
agissez par les motifs les plus purs et les plus saints; mais, pardonnez-lui de se rendre à luimême le témoignage de n'avoir jamais hésité un seul instant dans la foi. Sans doute, il ne peut dire : " Je serai à jamais inébranlable (i) », cette confiance serait de l'orgueil; cependant, il espère, avec le secours d'en haut, persévérer jusqu'à la fin dans ses dispositions présentes de plein abandon, de soumission sans réserve à l'Eglise et à son chef. [En cela il aura moins de mérite que personne, parce qu'il voit mieux et de plus près que personne dans quel abîme on tombe quand on n'écoute plus que son propre esprit et que l'on ne se confie plus que dans sa propre sagesse] (2).
'( Que l'on craigne pour moi, on a raison, car je suis de tous les hommes le plus faible; mais aller plus loin, c'est aller trop loin; c'est manquer tout à la fois à la charité et à la justice. Je ne dis point ceci pour vous qui me connaissez et qui me témoignez dans mes peines tant d'intérêt et d'ami-
(i) Psal. XXIX, 7.
(2) Ce passage est l'un de ceux qui sont biffés ; par exception, nous avons cru pouvoir le rétablir : on en comprendra le motif.
tié sincère, mais je le dis pour d'autres dont la conduite à mon égard n'a pas été, je crois, ce qu'elle devait être. A Dieu ne pkise que j'en conserve aucun souvenir amer! Je n'en parle que parce qu'il le faut bien pour vous expliquer ma position du moment à l'égard de certaines personnes que j'aime néanmoins beaucoup plus qu'elles ne le pensent, peut-être.
Quant à notre vénérable évêque, tout mon cœur est à lui assurément : il ne peut en douter. »
Voici maintenant la seconde lettre. M. Houet ignore son destinataire, comme il l'indique parce mot : « A qui? », écrit sur la feuille même. Ici, nous n'avons pas de conjecture à hasarder.
« Cher ami,
« J'ai été ému jusqu'aux larmes, en lisant la lettre si pleine de charité et de foi que vous m'avez écrilc, au sujet de mon malheureux frère : je ne sais comment vous témoigner ma reconnaissance. Les paroles me manquent pour cela. Votre lettre à son Eminencele Cardinal Gir... est admirable;
il est impossible de plaider plus éloquemment en faveur du pauvre égaré : je ne doute pas, très cher ami, que le pardon et l'indulgence ne lui fussent offerts par la miséricorde et la bonté du Saint Père, s'il se montrait disposé à.les recevoir; mais, d'après ce que j'entends dire de l'état actuel de son esprit (i , je n'oserais conseiller une démarche qui probablement n'aurait pas un résultat heureux, si elle était précipitée. Cependant espérer contre l'espérance : « In spe contra spem » est la devise des enfants de la promesse et Dieu, je le sais, est assez puissant pour changer les pierres en enfants d'Abraham; je ne perds donc pas toute confiance ; mais je pense qu'il faudrait que la démarche dont il s'agit fût préparée, pour qu'elle eût quelque force. Je vais donc écrire confidentiellement à un ecclésiastique de Paris 2) avec qui
(1) Les deux frères ne se voyaient plus et ne devaient plus se revoir. Jean ayant dû plusieurs fois, dans l'intérêt de ses œuvres, se prononcer ouvertement et publiquement contre les erreurs de Féli, celui-ci qui d'abord avait reconnu les exigences de la situation de son frère finit par se sentir profondément blessé de toutes ces déclarations; la plaie s'envenima de plus en plus et devint incurable, en dépit de l'apparente guérison dont nous avons parlé dans l'Introduction.
(2) L'abbé .Martin de Noiriieu, sauf erreur.
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mon frère a conservé de bons rapports et qu'il écoute volontiers : je le prierai, sans entrer toutefois dans les détails que vous me faites connaître sous le secret, je le prierai, dis-je, de lui insinuer qu'à Rome on le verrait avec une grande joie se * relever de sa chute et que les portes du sacré bercail se lèveraient (sic) en quelque sorte d'ellesmêmes devant lui. Les premières ouvertures ne peuvent compromettre personne et si elles sont reçues avec calme, si elles produisent quelque ébranlement, alors nous irons plus loin, et au nom de notre vieille amitié, au nom surtout de la Religion, je vous conjurerai, cher ami, d'agir directement vous-même pour sauver cette âme jadis si belle et qui nous est toujours si chère, malgré ses profonds égarements ; ft suis persuadé que vous pourriez mieux que qui que ce soit vous en faire écouter, la toucher et la détromper. Ce que vous me dites de votre position à Marseille et de votre famille m'a intéressé vivement, et j'aspire au jour ou nous nous en entretiendrons plus en détails, de vive voix, soit à Paris, si je vous y trouve dans un des voyages que j'y fais de
temps en temps, soit en Bretagne, quand vous v reviendrez ; mais dans ce dernier cas, ne manquez pas de m'annoncer votre arrivée une semaine au moinsàravancc. J'habite ordinairement Ploërmel, chef-lieu de ma Congrégation : toutefois, j'ai cent soixante autres établissements ou écoles en Bretagne, ce qui m'oblige, comme vous le pensez bien, à m'absenter de temps en temps : ma résidence n'est donc pas hxe. Si j'avais su que M. votre si respectable père résidait à Paimpol, je n'aurais pas manque de l'aller voir : il m'eût été bien doux de lui parler cœur à cœur de ce fils. .
« Le souvenir des anciens jours que vous me rappelez avec tant de charmes m'est toujours précieux, et il ne s'effacera jamais de mon cœur. »
A l'époque où nous sommes arrivé, les rapports entre les deux frères, bien que tendus à l'excès, puisqu'ils avaient déjà cessé de se voir (i), n'étaient pas encore rompus complètement, comme le témoigne la très intéressante lettre qui suit. Elle est adressée à Jean par M. de Kertanguy,
(l) Cf. Courcy, op. cit. pag. 173, et supra.
ti34
alors à la Chênaie. Il y est question de la visite faite à Féli par M^' Brute qui, mécontent de son insuccès, ne ménageait nullement son ancien ami dans ses paroles et même dans ses écrits.
tt La Chênaie, 3i Octobre i835,
« Mon cher Père,
« M. Féli vient de recevoir de M^' Brute une lettre de sept ou huit pages. Malgré les témoignages d'amitié dont elle est pleine, il a dû en être et il en est effectivement mécontent. M^^^Bruté a fort mal compris ce qui lui a été dit à la Chênaie. Il a sur la position et les idées de M. Féli des notionstout-à-fait fausses. Si M^' Brute gardait pour lui ses impressions, ceci serait peu important. Mais ce que M. Féli voit avec beaucoup de peine, c^est que M^' Brute manifeste Tintention de raconter à tout le monde ses conversations de la Chênaie, telles qu'il les a comprises et encore une fois il les ainal comprises. M. Féli désire que vous lui écriviez quelques mots à ce sujet. La plupart des pensées qu'il lui prête,
il ne les a jamais eues, il ne les aura jamais (i); «lies lui paraissent horribles. M. Féli ne peut en aucune manière accepter la réputation queM^^'Bruté se prépare à lui faire. Tâchez de lui faire comprendre que le résultat nécessaire de tout son bavardage serait d'obliger M. Féli à lui donner publiquement un démenti, et il est inutile de dire combien ceci serait pénible et pour Tun et pour Tautre. Mais il est une conséquence *plus grave encore. Si ces bruits erronés prenaient quelque consistance, si les opinions fausses que M^"" Brute paraît décidé à répandre le plus qu'il pourra, venaient à s'établir dans le public, M. Féli serait dans l'impossibilité de garder désormais aucun ménagement : force lui serait de s'expliquer enfin, surtout nettement et complètement, et d'écrire beaucoup de choses qu'il a tues jusqu'ici par un esprit de patience, de prudence et de délicatesse dont on devrait lui savoir
(l) Le jeune de Kertanguy s'illusionnait sur le compte de Lamennais qui, sans doute, en ce moment, sillusionnait lui-même sur son propre compte et ne croyait pas descendre aussi bas dans l'incroyance qu'il le fit plus tard et que peut-être même, sans se l'avouer, il était descendu déjà. Le tort de Mf' Brute fut de manquer moins de clairvoyance que de bienveillance et de charité â l'égard d'un homme qui, suivant le mot de Léon XII, devait être conduit par le cœur.
d'après des documents inédits
gré. — Est-ce là ce que voudrait M^' Brute? — M. Féli a pour M^' Brute Festinie et Taffection la plus réelle et la plus sincère; et comme il est convaincu que la sienne est bien réelle et bien smcèrc aussi, il se plaît à voir en lui un bon et vieil ami de vingt-cinq ans, et non pas un juge d'îiîstractlon m mu grand tiiqiiîsîteur.
« M. de Kergartou, l'ancien conseiller d'État, a, dit-on, une colkction forrcuriciisc d'anciens airs bas-bretons. Voudriez-vous bien lui écrire et lui demander s'il serait possible d'en avoir une copie? II. Flli a déjà un commencement de collection qu'il désire beaucoup compléter i). Remerciez bien M*. Loiliirier, de la part de M. Féli, du livre de M. Mahé; il est arrive hier. Veuillez lui dire ati-ssi «|.U:e ma s«iir ûîmét doit revenir d'Angleterre, et qu'en conséquence j'attends impatiem-
|l) Cette préoccupation archéologique et musicale, dans un pareil moment, ne laisse pas qm de nous étonner un peu. de la part d un homme que Ton s*est toujours complu, dan* un certain milieu, à
peindre comme la victime dune tristesse incurable, et, depuis le pre-'
laier moment de sa chute. la proie de remords cuisants. Elle dénote, au contraire, i|ne assez grande liberté desprit ; mais les remords étant une f rice. partout aiiletirs que dans 1 enfer, il serait terrible de penser que la justice divine Ten eiit privé dès le principe.
ent sa lettre pour la lui envoyer avant son dé-
.kllia J^IludlZiiSBjak
part.
u Croyez, mon bon père, à mon inaltérable
attachement.
" Elie ».
'< Mes respects à M. Ruault. — M. Richard et François ne veulent pas être oubliés près de vous et de M. Lollivier. »
Jean Marie remplit-il les intentions de son frère et pria-t-il, de sa part, M^'^ Brute de montrer un peu plus de réserve et de discrétion, ou celuici décida-t-il de passer outre, malgré les supplications de son ami? Nous l'ignorons; ce que nous savons, c'est que l'Évéque de Vincennes s'attira, delà part de Lamennais, deux répliques fort sévères, en dépit de leur forme respectueuse. On les trouvera dans la correspondance publiée par Forgues, II, p. 444et 45o.
La lettre que nous venons de lire et qui certes fut inspirée par Lamennais, si elle ne fut pas dictée par lui, est datée, nous Tavons vu, du 3i oc-
tobre i835, elle fut réellement expédiée à son adresse, comme le témoigne le cachet postai (i). Or, le i8 novembre suivant, vingt jours après par conséquent (2), Tabbé Jean écrivait à M»' Brute une lettre où il ne parle nullement de la commission que M. de Kertanguy lui confiait au nom de son frère, bieii qu'il ftsse allusîoiî à la dernière visite de févêque à la Chênaie ; mais où je trouve, en revanche, ces roots étOManis : « Priez, priez donc plus que jamais pour le retour de celui qui nous est si cher... Je n'ai de lui aucune nouvelle (3), pas plus de rapport entre ootis, et encore moins, que si Tun était au Kamtchatka et l'iiitre «a fond des déserts de fAfrique. Cela est dur pourtant ».
Quelques mois pins tard, M. de Kertanguy écrivait à Tabbé Jean, toujours de la Chênaie, une nouvelle lettre d où nous extrayons les lignes suivantes :
(1) Nous avons l'orijïtital sous les yeux.
{!) Si toutefois la date donnée par M. de Courcy (p. 174) est exacte, c« que j'ai tout lieu de croire, M. Houct layant maintenue, alors qu il a «Wfflft, «HT son •«mplaire que j'ai entre les mains, celles qu il savait trronées.
P) Ces mots et les suivants ont été soulignés par nous.
« La Chênaie, 4 mars i836.
« Mon bon père,
« ...Depuis votre départ^ nous n'avons rien su de Trémigon. M. Féli attend tous les jours son libraire. Ce sera pour M. Blaizc (i) une occasion de venir à la Chênaie, et pour M. Féli de causer de toutes nos affaires avec lui... Adieu, mon bon père, je vous embrasse de tout mon cœur.
« Elic. « Quand nous viendre:{-vous ? »
Depuis votre départ: il semble qu'il soit question d'un voyage que Jean aurait fait à la Chênaie où se trouvait toujours son frère.
En tout cas, cette question de M. de Kertanguy: quand nous viendre^-vous ? prouve qu'on désirait le voir à la Chênaie, propriété demeurée indivise entre les deux frères. Féli, en continuant de l'occuper, indiquait par là qu'il n'avait nullement
(l) M. Blaize, beau-frcre de M. Lamennais, et plus tard, beau-père d'Élie de Kertanguy.
rintention de rompre définitivement avec Jean. Plus tard, lorsque cette rupture sera définitive, Lamennais quittera la Chênaie, sans vouloir jamais y remettre les pieds.
Cette décision lui coûta beaucoup.
Le 18 mai i835, il écrivait de Paris àM. Marion : *' J'ai plus que jamais le désir de me fixer à la Chênaie (i) ». Le 26 janvier suivant, il écrivait au même, toujours de Paris: « En quittant la Chênaie, il y a huit mois, je la quittai bien résolu à ne la revoir jamais. Aucun lieu du monde ne me serait désormais plus pénible à habiter, même momentanément, que celui-là. Je n y regrette qu^une chose, la fosse que je m y étais choisie (2) ». Or, cette Chênaie, qu'il ne voulait plus revoir, nous Vy retrouvons trois mois plus tard. Il mandait, de la Chênaie même, avril i836 (3), à son ami. « Vous serez sûr de me rencontrer à la Chênaie toute la semaine prochaine. Nous sommes occupés à relever nos arbres couchéspar la dernière
(i) iM. delà Villerabel, op. cit. p. 106.
(2) id. p. 109.
(3) id. p. III.
tempête, ce n'est pas toujours chose aisée ». Le 8 octobre de la même année, il dira, une fois de plus, en parlant de la Chênaie : « J'avoue, en ce qui me concerne, qu'au lieu de souhaiter de la revoir, j'y sens, au contraire, une vive répugnance. Vous êtes (i) dans le pays que j'ai quitté le seul être que je regrette (2). » Le 10 mai 1837, il insistera: « Ma résolution irrévocable est de ne jamais revoir la Chênaie » (3). Et quelques jours plus tard, le 28 mai, il dira enfin à M. Marion: ') J'ai, mon ami, une grâce à vous demander: c'est, pendant que nous serons ensemble, de ne me parler, ni de la Chênaie que je suis résolu à ne pas revoir, ni de la personne que vous savez (4) ». Cette personne, c'était son frère qu'il ne reverra plus et dont, pendant longtemps, il ne voudra plus même entendre parler. Quel grief nouveau et mortel, cette fois, avait-il contre lui ? Aucun, certes, du moins que nous sachions.
(1) Il écrit toujours à Marion.
(2) Confidences, p. 120.
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LAMENNAIi
Peut-être toutefois s'étonnera-t-on de Tespèce d'affectation que mit l'abbé Jean à ne plus retourner à la Chênaie, durant les divers séjours qu'y lit son frère, avant de quitter définitivement cette maison qui lui rappelait tant de souvenirs. Mais qu on veuille bien observer qu'il était toujours tenu en suspicion; ses moindres démarches étaient épiées par les dignes correspondants du journal de M. Picot et Ion n'eût pas manquer d'incriminer ses relations avec l'infortuné Féli qu'il était ainsi condamné à ne plus revoir, sous peine de nouvelles persécutions qui eussent infailliblement entraîné la ruine irrémédiable de son Institut. Lorsque l'on sait que Jean aima toujours Féli d'une affection inii ne fit que grandir avec les malheurs de celui-ci ; et qu'il eût donné vingt fois sa vie pour le ramener dans le chemin de la vérité, Ton comprendra sans peine combien poignante était sa douleur, à la pensée de ne potivoir aller trouver Fînfortuné pour lui prouver qu'il continuait de le chérir, comme un fils qu'il avait une première fois engendré à la religion, et que son vœu le plus ardent était de l'aider à renaître aux
croyances qu'il avait désertées. Cette suprême consolation lui était impitoyablement refusée. Les misérables qui semblaient s'être donné la mission de consommer la perte de VUltramontain, comme ils appelaient hier encore Féli, n'entendaient pas que la main la plus capable de le retirer de l'abîme se tendît vers lui.
D'autre part, Féli se crut définitivement abandonné de son frère; il finit, sa foi nouvelle aidant, par le ranger au nombre de ses ennemis. Plus tard cependant, il consentit à renouer des rapports qui, pour son plus grand bonheur en ce monde et dans Tautre, n'auraient jamais dû subir d'interruption. Lorsqu'il se décida," sur les instances de son beau-frère, M. Blaize, non plus seulement à entendre parler de Jean, mais à lui écrire, à la nouvelle que celui-ci venait d'être frappé de paralysie (i), il le fit, comme si leur vieille amitié ne s'était jamais démentie, pas plus de son côté que de celui de Jean ; au fond, c'était probablement la vérité, sans qu'il s'en fût bien rendu compte. Par malheur, l'un habitait toujours Paris,
(l) A Guingamp, le 16 décembre 1847.
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Fautre toujours la Bretagne : les voyages étaient alors pénibles, surtout pour des vieillards valétudinaires et lorsque, à la nouvelle que son frère était dangereusement malade, Jean, bien que fort souffrant lui-même, tentera un suprême effort, pour sauver une âme qu'il avait toujours tant aimée, il sera trop tard !
Nous avons largement anticipé sur les événements: c'est que nous avons tenu à expliquer la séparation des deux frères.
A partir de l'instant fatal où il cessa de voir celui qui jusqu'alors avait été sa Providence Tisible, Féli, demeuré seul avec son imagination, plus que jamais hantée de fantômes sinistres, ne voyant de toutes parts f u'ennemis acharnés à sa perte, et — semblable à Tinfortuné dont parle TEcriture, qui ne se dérobait aux atteintes d'une bête féroce que pour tomber au pouvoir d'une autre, et lorsqu'il tendait la main vers la muraille pour y chercher un appui n'y trouvait qu'un serpent dont il était mordu (i), — se croyant tftqué de tous côtés sans pitié ni merci : confon-
Amos. V. 19.
d'après des documents inédits 245
dant les adversaires de ses doctrines erronées avec ses ennemis personnels ; Lamennais, disons-nous sentit ses forces fléchir; il tomba, pour ne plus' se relever; du moins, le Prêtre, le Chrétien ne se releva plus, si Thomme continua de demeurer
debout. De nouveauxamis succédèrent aux anciens et semparèrent de cet esprit altierqui, tout indiscipliné qu'il était, subit toujours assez facilement l'influence des milieux où il vécut, du moins dans une certaine mesure. Les secousses terribles qu'il avait éprouvées achevèrent de troubler son cerveau mal équilibré ; on ne dut plus s'attendre dès lors, de sa part, qu'à des productions maladives, et souvent incohérentes, dont il ne fut plus guère qu'à demi responsable.
Nous reprenons la suite des événements au point où nous les avons laissés, ou plutôt nous continuons le dépouillement du dossier que nous avons mission de publier.
Nous avons sous les yeux une très longue lettre de M. Blanc à M. Boyer, directeur du séminaire de St-Sulpice ; elle est datée du 8 Décem-
bre ,835. Dans un récent ouvrage intitulé : Z)efense de l'ordre social, Vabbé Boyer consacrait cinq pages a la maison de Malestroit qu'il définissaitune école d-insubordination envers l'épiscopat {:) L'abbé Blanc, ayant lu ces mots, à la page 290 de ce volume gallican, s'écriait avec douleur :
J'ai vu toutes les calomnies de l'Invariable renouvelées d'un trait de plume.
Il y a vraiment de quoi confondre, lorsque l'on songe avec quelle facilité l'esprit de secte envahit les âmes, d'ailleurs peut-être les plus loyales L'abbé Boyer dont la mémoire est justement demeurée en vénération n'hésite ^ un instant, parce que ses idées essentiellement gallicanes y trouvent leur compte, à se faire le complaisant écho de bruits calomnieux, de nature à ruiner la réputation de prétres honorables et dignes de l'estime publique. Il appuie volontiers sur le fer rouge qu'on leur applique au front pour rendre plus indélébile leur flétrissure imméritée. Entre
autres imputations, Ton faisait un crime à la maison de Malestroit d'avoir reçu fréquemment la visite de Félicité de Lamennais, naturellement avant sa chute :
<• Ces fréquentes visites, écrit l'abbé Blanc, se réduisent néanmoins, pendant les six années qu'elle (la maison) a subsisté, à deux dîners ( i ) qu'il (Lamennais) y a faits comme en voyage, arrivant après onze heures et partant avant quatre heures, diners auxquels ont assisté le vénérable curé et le vicaire de la ville, et deux ou trois amis laïcs de la ville, tous royalistes connus {2). Je n'ai pas besoin d'ajouter que, dans deux visites de ce genre et avec telle société, la communauté n'a point été réunie aux pieds du grand homme [3], Ce seul fait si public, si facile à constater, vous donne déjà la mesure de la confiance que méritent les sources
d où vous seront venus les autres renseignements ». Tous les anciens amis de Lamennais ou sim-
(1) Mots soulignés dans lo texte.
(2) Détail important pour M. Boyer.
<3) E.xpression ironique des a:cusateurs de la maison de iMalestruit.
plement ceux que J^on soupçonnait d'avoir eu des rapports avec lui étaient comme lui poursuivis avec acharnement; c^est ce que, dès le début de sa lettre, M. Blanc disait à M. Boyer :
« îl me semblait, Monsieur, que cette malheureuse maison (de Malestroit) avait assez expié les torts quelle a pu avoir, et que les membres qui la composaient, après avoir vu leurs iateoiions méconnues, leurs efforts flétris par la calomnie, leur établissement, leurs sacrifices anéantis; il me semblait, dis-Je, qu'ils pouvaient compter enfin sur quelque repos. Leur soumission qui devait leur ouvrir les bras et le cœur de tous leurs confrères, et à l'abri de laquelle ils eussent aimé respirer, après de pénibles et douloureux moments, paraît avoir été au contraire comme le signal d'un nouveau déchaînement contre eux. CVst alors qu'ils ne sont plus que de vils sectaires, qu'on fait planer sur eux les défiances et les soupçons, et qu'on cherche par de fâcheuses insinualions à leur fermer pour toujours, s'il était possible, le cœur de nos évêques ».
Plus loin, en parlant toujours de sa justifica-
tion et de celle de la maison de Malestroit dont il avait eu constamment la direction, contre des calomniateurs qui avaient abusé de son silence, pour propager leurs inventions diffamatoires, il ajoutait : « Je dois cette justification, non seulement à ceux qui m'avaient en un sens confié leur avenir, mais je la dois au vénérable M. Jean de Lamennais et aux grandes œuvres que son zèle apostolique embrasse avec un dévouement invincible à toutes les peines dont on a voulu accabler son cœur déjà navré de la plus grande des douleurs ».
Il aurait pu ajouter qu'il devait également cette justification à M. Félicité, son infortuné maître et ami d'autrefois, ou plutôt d'hier encore, mais cette marque de sympathie pour la grande victime du Gallicanisme eût achevé de le discréditer et de lui fermer pour toujours les portes qu'il désirait voir s'ouvrir devant lui. L'abbé Blanc fut plus prudent que généreux; ne lui en sachons pas trop mauvais gré, cette prudence, il la devait pour le moins autant à ses anciens confrères de Malestroit qu'à luimême.