‹ Lamennais, d'après des documents inédits [microform]Chapitre 66 sur 87 · II. — i · texte numérisé non relu

II. — i

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bêtise. Veuillez, à roccasion, offrir mes respectueux hommages à cette noble victime du despotisme cartésien. — Jai dû renoncer au projet d'établir une revue; je ne pouvais entreprendre seul un pareil travail. Espérons que la philosophie lutîîérîennc et athée sera bientôt refoulée aux enfers d'où elle est sortie.

« Votre tout dévoué et affectionné serviteur,

« Caron •»,

Dans la lettre que M. Jean de Lamennais écrivait, k 12 Octobre 1834, ^ J'^'"' ^^ l^ Religion, qui ne publia que le premier paragraplie , t), k seul, du reste, qui lui fut envoyé, nous lisons ces mots — ils expliquent ce que nous disait tout à Fbeure M. Caron de ce saint prêtre et du Cartésianisme :

« Il plait à je ne sais qui car mon accusateur ne se nomme pasj de préteaire que j'ai fait, sur la dernière Encyclique, une distinction contraire au

(1} Amiie U Riligion, mardi 21 Octobre 1854, N» 2327.

texte; j'ai fait précisément le contraire (sic) ; dès le premier moment où parut TEncyclique, je n'hésitai point à dire, et j'ai déclaré depuis, par écrit, entre les mains de M^' l'évéque de Rennes, le 9 de Septembre, que le nouveau système de philosophie, improuvé par le pape, était trompeur et blâmable, parce qu'il a le double défaut de faire de la raison générale une autorité visible et enseignante, et d'attribuer au genre humain, considéré comme ayant ses traditions et ses croyances, à part celles de l'Église, l'infaillibilité qui n'appartient qu'à celle-ci, en vertu des promesses ; veritas. iibi certo consistit, non qitœritur, sanctisqiie etApostolicis traditionibus posthabitis (i). N'est-ce donc pas là ce qui caractérise en lui-même , d'après les termes de l'Encyclique, le système que le Saint Père improuve ? Mais résulte-t-il de l'Encyclique, comme quelques-uns l'ont pensé, qu'il y ait obligation d'en revenir aux principes cartésiens pour rester catholique? J'en doute, parce que je ne comprends pas comment on pourrait concilier les

(1) Paroles de l'Encyclique.

principes de cette philosophie avec les paroles du Sooverain Pontife, citées ci-dessus. J'ai exprimé ce doute, il est vrai, etc. »

Ce passage nous a semblé fort instructif et de nature à faire comprendre sous combien de masques l'on combattait, en France, non plus les anciens défenseurs d'un système philosophique publiquement désavoué, mais les adversaires toujours résolus, toujours redoutables, du Gallicanisme.

Nous publions ci-dessous une lettre de Rohrbacher à Lamennais que nous estimons de nature à faire connaître les lacunes de ce noble esprit et les petitesses de ce grand homme. Faire connaître, ce n'est peut-être pas le mot juste ; nous les savions déjà; du moins nous les apprendra-t-elle d'une façon plus précise encore.

Notons toutefois que, pour la traduction fautive éc fcxpressioe latine têmatu, ce ne peut être qu'une simple distraction, un lapsus dont le redressement relève uniquement d'un régent de huitième.

Ce qui ressort principalement de cette lettre, c'est la franchise, la rondeur de ce bon Lorrain dont Lamennais sut deviner la valeur et qui, après la défection du Maître, contribua, dans une large mesure, au triomphe de ses idées de la première heure, par la publication d'une volumineuse/ff^^o/re^e l'Église, touteimprégnéed'ultramontanisme, s'il nous est permis de parler ainsi. Fleury qui avait régné sans rival jusque-là fut définitivement détrôné, malgré l'incontestable supériorité de son talent d'écrivain.

Observons aussi qu'en ce qui concerne le mvstère de la Sainte Trinité, le tortprincipalde Lamennais fut d'employer, dans un sens un peu général, un peu vague, par conséquent, des expressions nettement déterminées par les théologiens et dès lors nécessairement restreintes. C'est ainsi qu'il put fort bien considérer Dieu qui se connaît, Dieu le Père, et Dieu connu de lui-même, ou la connaissance substantielle et vivante de la divinité. Dieu le Fils, comme un double principe de l'Amour substantiel de Dieu, du Saint-Esprit ; tandis que les théologiens ne parlent que du Spirans, c'est-à-

dire du Père et ÛB Fils considérés comme ne formant qu'un seul principe et de la Spiratio. ou du

Spimim^ en d'aiire» termes, de l' Esprit.

Encore une fois, de la part de Lamennais, il y avait, non pas ignorance de ce <|uc «ait le moindre éiudiani en théologie, mais simplement langage philosophique, plutôt que théologique.

Les autres points signalés par le vigilant Rohrbacher sont plus discutables, surtout en ce qui concerne le dépôt et k Révélation prîfllîtîve, FÉgïise n*ayant rien défini sur ce sujet.

D'ailleurs,, n'oublions pas ce qu1l disait plus haut de son Maître : m .,. Je Fai toujours wi, tors- §u'ii découvrait qu'urne pensée^, f n'Hue expression était contrmre d quelque ééeis ion de V Église^ rectifier incontinent cette pemée, cette expression. Enfin la seule chose qt/il m'ait jamais recommandée, touchant ses ouvrages, cest de prendre note de mmi'Ct^qmejy^ îroMi''erais de contraire, soit à quelque décision <le f Eglise^ soit à renseignement

matmun éés Pères m é€$ iàmiogiens, afin qu'il

puisse j' faire les corrections convenables.

On avouera ^que ces dispositions ne sont pts

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d'un hérétique, bien moins encore d'un hérésiarque.

Quelqu<^ ennemis de Lamennais, abusant de certaines expressions peu exactes, trouvées çà et là dans ses nombreux écrits, le taxaient et le taxent encore d'ignorant, du haut de leur médiocrité orthodoxe; cette épithète, >ouvent jetée à la face du célèbre écrivain qui eut le tort de s'y montrer un peu trop sensible, ceux qui la lui prodiguaient ainsi eussent mieux fait de la garder pour eux. c'eût été non moins charitable et beaucoup plus

Lamennais eut toujours le travail prodigieusement facile: il travaillait, en moyenne, quinze heures par jour, ainsi qu'il nous l'apprend quelque part, dans l'une de ses lettres. C'est dire assez qu'il devait savoir bien des choses qu'ignoraient nécessairement des esprits moins émincnts qui d'ailleurs n'avaient peut-être pas autant de loisirs à consacrer à l'étude.

Mais il est temps de donner la lettre de Rohrbacher.

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« A Monsieur F. de la Mennais par Dinan Côtes-du-Nord, à La Chenaye (sic).

« Mon très cher Monsieur de la Mennais.

« Dans votre dernière lettre, vous me dites un mot qui m'fest allé au cœur :filioli, diligite tnvicem . Eh! mon cher Monsieur, je n'osais vous dire combien je vous aime, crainte de vous déplaire. Oui, je vous aime plus que ma vie. Mais plus j'aime, plus je crains. Vous le comprendrez par un exemple.

«1 ïl y a des années, j'aimais un ami de tout mon cœur; mais je remarquai en lui comme deux hommes, dont l'un me faisait craindre pour l'avenir, l'autre me faisait espérer. Ce qui me faisait craindre, c'est que, quand cet ami se préoccupait d'une idée, il la poussait vigoureusement à bout, mais sans trop s'assurer d'abord si Tidée était vraie ou complète. Ainsi, en raisonnant sur le mystère de la Sainte Trinité, il supposait que le Saint- Esprit procède du Père et du Fils, comme d'un

double principe; tandis que tous les théologiens enseignent, d'après les décisions formelles de l'Eglise (i)^que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils comme d'un seul principe. Ainsi encore^ dans la question fondamentale de la nature et de la grâce, il supposait que la grâce n'était que la restauration de la nature, tandis qu'elle en est principalement la transformation divine. Ce qui me faisait craindre, c'est que cet ami n'étudiait pas mieux l'Ecriture et les Pères. Ainsi, ayant commencé une traduction du Nouveau-Testament,, il traduisit ces mots : a bimatii et infra (2) par de deux mois et au-dessous au lieu de deux ans. Ainsi,, dans un projet de constitutions religieuses, il citait, comme point fondamental, un passage de St Ignace d'Antioche, sans prendre garde que ce passage était interpolé. Ainsi, dans un ouvrage récent, il condamne, avec une sorte d'anathèmes, des choses qui sont textuellement dans les Ecritures et dans les décisions de l'Eglise. Je suis persuadé qu'il les condamne ainsi par préoccupa-

(1) Cf. Il» concile de Lyon.

(2) Malh. II, 16.

tioû. Car je ne puis croire qu'il ait cessé de croire â Tautorité de l'Église et à la divinité des Écritures. Ce qui me faisait craindre encore, c'est qu'il se

méprenait quclquefoispour l'histoire, comme pour l'Ecriture et le dogme. Ainsi, dans un système encyclopédique des connaissances humaines, il supposait, comme un point fondamental, qu'avant FÉglise chrétienne et l'Église judaïque, il y avait une Eglise primitive dont les traditions doivent servir de base et de règle à ce qui est venu après : tandis qu'avant l'Église chrétienne et la Bible qui remontent jusqu'à l'origine des choses, il n'y a rien, et qu'à côté il n y a que quelques débris flottants. Voilà, mon très cher Monsieur, ce qui me faisait craindre pour cet ami, mais craindre au point qu'une fois, malgré mon bon tempérament, j'en fus malade et sentis que je pouvais en mourir; car je n'osais épancher tout mon cœur, ni dans le votre, ni dans celui de personne.

« Ce qui me faisait espérer, c'est qu'à côté d'un fonds assez irritable d'orgueil naturel, je voyais des semences d'humilité chrétienne; je voyais un sincère amour de Dieu et de son Église ; j'aper-

cevais quelquefois la grâce de Dieu qui perfectionnait ces bonnes dispositions, et je me souviens d'en avoir pleuré de joie. Au dehors, je voyais des protestations publiques et réitérées d'une soumission sans réserve à tous les décrets du chef de l'Église. // est vrai, on usa de procédés capables de pousser à bout un homme ordinaire. Mais à celui que j'aimais, je croyais l'esprit et le cœur assez grand, assez chrétien, pour surmonter tous les soulèvements de la nature et étonner le monde par le miracle de la vertu chrétienne. L'épreuve est venue. Celui que j'aimais est resté jusqu'à présent bien au-dessous de ce que j'attendais. Au lieu d'un saint je ne vois qu'un homme et un homme en colère qui tourne tout son esprit à se venger. Je crains qu'il ne s'obstine, je crains que l'esprit de ténèbres qui se transforme en ange de lumière ne réussisse à lui faire illusion. Porté comme il est à se contenter d'une connaissance incomplète du dogme et de l'Ecriture, je crains que ces demi-vérités ne le conduisent à douter à la tin de tout et à expirer dans le vide, suivant une de vos expressions. Cependant celui que j'aimais

In

ainsi, ,-e l'aime encore et le jour qui dissipera mes craintes sera le plus heureux de mes jours.

« Mon très cher Monsieur F. de la Mennais vous êtes le premier et le seul devant qui j'épanche ainsi mon cœur tout entier. Si cela vous déplaît, pardonnez-le-moi. Je vous aime assez pour consentir à ce que vous me repoussiez et me haïssiez, pourvu que vous viviez et mouriez en bon chrétien, en bon catholique et que vous sauviez votre âme.

« Rohrbacher.

. Malestroit, le ,0 avril .835, fetc dos Sep, Douleur, de la très sainte Vierge »(i).

Rohrbacher ne (ut que trop bon prophète Le caractère, profondément aigri de Lamennais qui Je portait à se venger de ceux qu'il considérait comme ses persécuteurs et qui étaient bien éloignés de ratre tous, fut habilement exploité par

fl) Rohrbav;her inséra olus tirA ^^t*^ i .»

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TAnge de ténèbres, aidé de ses suppôts; il lui fit illusion et cette illusion fut si complète que l'infortuné fiqit de bonne heure par la prendre pour la vérité même. Son tort, nous Tavons déjà dit souvent, fut d'accorder pleine confiance à la raison individuelle dans sa personne, alors qu'il la condamnait impitoyablement chez tous les autres ; mais de cet aveuglement, si monstrueux soit-il, à la mauvaise foi, il y a loin, croyons-nous.

L'abbé Jean écrivait à M. Querret :

« Ploërmel, le i5 Avril i835.

« Mon cher ami,

''.... Féli est parti hier pour Paris : les accusés du complot d'avril l'ont choisi pour l'un de leurs conseils et de leurs défenseurs!... Son voyage retardera le mien... Comment irais-je demander des grâces à ceux qu^il va attaquer? Convenez que ma position est tristement singulière!... Que le bon Dieu me soit en aide !

^' Tout à vous du fond du cœur

« Jean. »

LAMENNATS

Lamennais allait se lancer dans la politique plus activement que jamais. Définitivement perdu pour l'Eglise, il était désormais acquis à la Révolution. Tournant le dos à toutes ses convictions religieuses d'hier, il s'enfoncera, de plus en plus, dans le doute, les négations blasphématoires et retirera tout à la Religion positive, après lui avoir tout donné.

Toutefois, il témoignera toujours la plus vive horreur pour l'athéisme. Il écrira, le 19 Juillet i85o,au sujet de Proudhon, à son tailleur Dessoliaire(i) : « Le fond de sa pensée, d'ailleurs, tel qu'on peut le découvrir à travers tant de variations, est l'athéisme et le matériah'sme. Si le peuple entrait dans cette voie, c'en serait fait de lui et ée Vavenir, »

Il ne cessa pas non plus de croire en la Providence. Le 2 5 Février précédent, il écrivait au même : « Grâces à Dieu, vous comptez sur la Providence, et vous avez raison, elle ne vous délaissera point (2) ».

Ci) Blaize il, 249.

12) Blaize 11, 242.

d'aprf:s des documents inédits

Mais les dernières pages écrites de sa main, r Introduction à la Traduction de Dante, nous prouvent trop-clairement qu'il rejetait alors la Révélation et par là même le surnaturel, pour ne plus admettre que le Déisme et sa vague religiosité.

Un saint prélat essaya vers cette époque de convenir Lamennais; il s'y trouvait obligé, non seulement par les liens de l'amitié, de la communauté d'origine, mais aussi par sa qualité de pasteur : c'était l'Archevêque de Paris qui comptait Lamennais parmi les prêtres de son diocèse. De bonne heure l'abbé Jean avait su reconnaître la grandeur d'àme de M''"' de Quélcn.

Il écrivait, en 1806, de Paris à M. Hay :

.( J^assistai hier à la première communion de Saint-Sulpice : rien n'est plus touchant, parce que rien n'est plus pieux. Cependant les deux discours du Curé furent très faibles; mais, l'après-midi, rabbé de Quélen (simple tonsuré) prêcha la rénovation des vœux du baptême, et il s'en tira à

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merveille. Celui-là a des entrailles, chose très rare à Paris. »

Cette chose alors « très rare » à Paris, au témoignage de Tabbé Jean, n'était peut-être pas très commune ailleurs et ne Test pas encore maintenant. Du moins, Tarchevêquede Paris continuait d'avoir du cœur; les cholériques de i832 en avaient eu la preuve héroïque. Il s'agissait maintenant d'un pestiféré d'un autre genre et si le saint prélat, en l'approchant, n'avait pas à redouter la contagion, du moins appréhendait-il, par des démarches prématurées, d'aggraver encore le mal €t de le rendre incurable. M^"" de Quélen faisait part de ses perplexités à M"'' de Lucinière qui le conjurait, sans doute, d'aller trouver le malheureux Lamennais, au nom de leur ancienne amitié et d'essayer de le rapprocher de l'Église et de ses convictions religieuses d'autrefois. Il écrivait cette première lettre :

« Ce 20 avril i835,

'< Hélïis, Mademoiselle, que je suis affligé ! Mais que puis-je faire, sinon prier! La personne n'est sans doute revenue ici qu'avec un parti pris, et à moins d'un miracle, mes tentatives seraient inutiles. Si je savais qu'après bien des rebuts et des duretés, après mille peines et mille chagrins, il me fût donné de ramener au vrai ce pauvre ami. Dieu m'est témoin que je ne m'épargnerais pas. Il me semble que vous qui êtes plus liée pouvez faire entendre plus souvent et plus à propos les paroles du dévouement, de la raison et de la conscience; je crois donc que vous feriez une bonne œuvre en restant ici. Répétez souvent combien mon cœur et mes bras sont ouverts et quel serait le bonheur que j'éprouverais si l'on me donnait la permission d'assurer du retour et de la constance (sic). Ah ! que Notre Seigneur nous a donné le grand sqcvqi'. se renoncer soi-même [i),n-\diis tous n'entendent pas ce langage. Que de belles qualités perdues; quel talent dont le compte sera terrible!

(i) Matt. XVI, 24, Luc. IX. 23.

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