‹ Lamennais, d'après des documents inédits [microform]Chapitre 79 sur 87 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

Nous terminions ce travail, lorsque Pun des arrière-neveux de Lamennais nous écrivit la lettre profondément chrétienne que nous insérons plus bas, dans la persuasion où nous sommes que ce livre ne saurait avoir un meilleur épilogue.

Auparavant, nous voulons, pour éviter tout malentendu, expliquer ce que nous entendons par la bonne foi de Lamennais.

Tout d'abord, nous observons que nul chrétien, à plus forte raison, nul prêtre, ne tombe dans l'apostasie, sans qu'il y ait de sa faute, car il est évident que Dieu ne saurait permettre que l'un de ses serviteurs s'égare à ce point malgré lui et en dépit d'une bonne volonté absolue. Si donc

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Lamennais cessa de croire, c'est qu'il ne fut pas toujours ce serviteur irréprochable; mais qui donc

oserait m flatter de l'être? L'fcfetoire 4e sa chute

est, au fond, l'un de ces mystères impénétrables dont seule la Justice divine a le secret. Nous n'en connaissons que les dehors; l'œil humain le plus perspicace ne saurait aller au delà; Dieu, et Dieu seul, pouvant se dire « le scrutateur des cœurs et des consciences (i; ».

Lorsque nous prétendons que Lamennais fut sincère, nous voulons tout simplement dire qu'il se laissa glisser sur la pente ie l'abîme sans trop s'en douter, et qu'il finit même par prendre cette pente pour le chciniii Yériiable, Doué d'une intelligence supérieure, au service de laquelle il eut le malheur de mettre une imagination sans frein ; d'une volonté à la fois inflexible et fantasque; d'un tempérament cxcessîveiïieni irritable et bilieux, qui donnait à chaque instant les démentis les plus cruels à un cœur essentiellement tendre et charitable, ce fut, somme toute, un homme fort incomplet. Enga^îé

(■} Ego swm scruitns rmes^ et mrjj. Afûe. II. 23.

de bonne heure dans une lutte ardente, acharnée, pour la défense des causes les plus nobles, qui semblaient alors les plus désespérées, bien que, depuis, elles aient obtenu, pour la plupart, le succès le plus éclatant et, du moins nous nous plaisons à Fespérer. le plus décisif, il se vit discuté, combattu, non seulement par ses ennemis naturels, ce à quoi il s'attendait, mais encore par ceux-là mêmes sur la bienveillance et l'appui desquels il croyait avoir le droit de compter. Cédant alors à la violence de sa nature impétueuse et quelque peu sauvage, il ne ménagea personne, puisque personne ne le ménageait. Toutefois, il se garda toujours de la calomnie qui pourtant l'épargna si peu; il aiguisait et affilait ses armes soigneusement; il ne les empoisonnait pas. comme le firent un grand nombre de ses ennemis 'i . Cependant, son caractère s'aigrissant de plus en plus, il ne tarda pas à confondre ses contradicteurs les plus honorables avec ses plus déloyaux adversaires.

(l) Dans ses polémiqufs. il fut souvent violent jusqu'à la brutalité ; mais, nous le répétoas. sil se méprit sur le compte de certains adversaires et s'illes traita durement et même avec injustice, du moins ne let calomnia-t-il point sciemment.

Nous avons VU qu'ilavaitdésespéréde l'Église,le jour où elle refusa de se mettre, sur ses instances, à la tête du mouvement social, dont il avait du premier coup jugé toute l'importance. Telle fut I origme de ses toaUieuis et surtout du malheur suprême, celui de l'apostasie. La négation de la divinité de l'Église, nous le répétons, devait amener et amena toutes les autres, logiquement, fatalement. Lamennais se croyait encore catholique, peut-être, qu'il n'était déjà plus chrétien; quand la mort arriva, il était descendu jusqu'au déisme et il fût sans doute encore tombé plus bas s'il en avait eu le temps, le poids d'une erreut' l'entraînant vers une autre toujours plus profonde. Quel fut le degré de sa culpabilité, lors de son premier pas dans la voie de l'erreur? Jusqu'à quel point la bonne foi put-elle alors lui- faire défaut, et quand sa nature franche et loyale, ' après avoir fléchi un instant sous le poids des circonstances, reprit-elle sa rectitude première (nous allions dire sa rigiditéj? Voilà ce que Dieu seul peut savoir : il est plus que probable que Lamennais lui-même ne s'en rendit jamais bien

compte ; emporté qu'il était par la chaleur du combat et sans doute aussi aveuglé par la poussière et la fumée du champ de bataille.

Voici la lettre dont nous parlions tout-àrheure :

« La thçse que vous voulez soutenir me paraît absolument juste..., j'ai confiance dans la miséricorde de Dieu pour mon pauvre oncle. Il s'est laissé entraîner à des errements épouvantables; mais Dieu, dans sa justice, a pu lui tenir compte du zèle et du dévouement sans bornes qu^il avait mis pendant tant d'années au service de FÉglise. S'il n'a pas reçu à ses derniers instants les secours de notre sainte Mère l'Église, des prières ferventes ont au moins été récitées autour de son lit de mort. Une main pieuse avait déposé sous son oreiller une médaille bénite de la Sainte-Vierge et, au dernier moment, N.-D. des Victoires aura fait son œuvre de miséricorde, et obtenu la grâce de l'ancien défenseur du Pape et de l'Église. Le bon Dieu a permis que le droit de faire réimprimer ses ouvrages appartînt exclusivement à

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une personne [i] pleine de foi et de désintéressement qui interdit rimpression de tous les ouvrages condamnés à Rome, L'oubli s'est ainsi fait momentanément sur le nom de Lamennais. L'œuvre 4|«e ¥Qus projetez, en réveillant aujourd'hui sa mémoire, ramènera le souvenir du lecteur, plutôt vers les années héroïques que vers les défaillances du déclin de sa vie. Elle sera donc bonne et utile et attirera sans doute des prières pour le repos de cette p«iwe âme... »

Mous ne saurions mieux clore ce recueil de documents que par cette parole essentiellement chrétienne.

Cependant, avant de déposer la plume, nous prions le lecteur d'obsenrer que nous avons tenu à lui placer sous les yeux ces documents tels quels et dans leur ordre chronologique ; évitant soigneusement de les arranger^ de peur, en plaidant pour la bonne foi d'aotniî, de faire suspecter la nôtre.

(|] LaneQnats conaaîsMÎt parfaitemest les sentiments religieux de sa nièce. M**' Je Kertaaguy. En l'instituant sa légataire universelle, il dut preToir. ce qui eut lieu, en effet, qu'elle ne permettrait pas la réimpression Je ses ouvrages hétéro^Joxes. Il semblait Jonc le premier condamner ceux-ci à l'oubli.

Nous n'avons jamais eu la prétention d'écrire Thistoire de Lamennais, —laquelle, même après l'étude récente et très consciencieuse de M. Spuller, est encore à faire; — ce que nous avons voulu, c'est, nous l'avons dit au commencement, faciliter la tâche à ses historiens futurs, en mettant à leur disposition quelques matériaux qui sont d'inégale importance, sans doute, mais dontaucun. croyonsnous, n'est inutile, les pierres les plus finement ciselées n'étant pas toujours celles qui asseoient le mieux l'édifice.

Nous nous flattons de plus que le lecteur catholique, en parcourant ce dossier sans parti pris, comme nous l'avons fait, partagera notre conviction et songera moins à condamner qu'à plaindre l'infortuné Lamennais à qui, au demeurant, nous devons, ainsi qu'à son saint frère, l'initiative de ce retour aux idées romaines qui ont renouvelé l'Eglise de France, menacée de décrépitude par la maladie invétérée du Gallicanisme, dégénéré luimême en faux-libéralisme et qui font aujourd'hui, qui feront toujours, nous l'espérons, sa force et sa gloire.

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Plaignons Lamennais de n'avoir pas été à rhonneur après avoir été si longtemps et si vaillamment à la peine; et nous rappelant que, suivant le mot de M^' de Lesquen, il a fait beaucmp de bien à l'Église et ne lui a pas fait de mal [i)^ gardons-nous de Je maudire ; ce serait pour nous, Français et Catholiques, pis qu'une simple faute contre la charité, ce serait de l'ingratitude.

(i) Voir p. 148.

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