Lamennais et Gerbet
L'aurore du dernier siècle a eu des clartés radieuses, toute faites de gloire et de rénovation littéraire, qui l'ont illuminé jusqu'à son déclin. Il semble même qu'à son déclin il en ait été encore plus illuminé ; c'est que les lueurs de sou crépuscule ont été tellement tristes, tellement ternes, que les feux de l'aurore l'emportaient.
Qu* avions-nous, en effet, et qu'avons-nous ? Nous avions Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo, Musset, Lamennais, Lacordaire, Gerbet, Montalembert, Louis Veuillot. VA qu'avons-nous? Des fantômes littéraires qui brillent du reflet des gloires disparues, des ombres de ceux qui ne sont plus. Leur passage dans le siècle ressemble à ces traînées de lumière que laisse après lui l'astre du jour, quand il disparaît dans les flots.
Parmi les gloires de l'aurore, parmi ceux qui en out illustré le char de triomphe, se trouvent deux physionomies sur lesquelles le regard s'arrête avec un sentiment mêlé d'admiration et de tristesse. Ce sont Gerbet, devenu plus tard Mgr Gerbet, et Lamennais, qui devint le pontife delà démagogie. Je ne sais pourquoi on les sépare, quand ils ont été si étroitement unis au plus beau temps de leur carrière d'écrivains, de philosophes el de polémistes.
On revient avec une certaine complaisance, depuis quelques années, sur l'œuvre et les œuvres si retentissantes de Lamennais. Sans doute parce que les tendances démocratiques qui l'emportent aujourd'hui dans l'Eglise sont l'œuvre ae son école et le triomphe de sa cause ; sans doute aussi parce que ses traits grandissent avec l'âge et que le temps, loin de les amoindrir et de les effacer, les met au contraire plus en relief.
On publie ses lettres à ses amis, d'autres lettres intimes qui révèlent les luttes de son âme. On fouille sa vie, on refait son histoire, enfin l'on y revient sans cesse comme sur une image chérie qu'on voudrait ranimer à force de la regarder, lui refaire une vie plus complète, plus en harmonie avec les croyances premières. Je veux en parler à mon tour, porter mon coup de pinceau sur ses traits et les mettre plus en lumière, en les comparant avec ceux de son ami, son compagnon d'infortune, le confident de ses peines et de ses travaux, son autre lui-même, en un mot.
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Le meilleur moyen de connaître Lamennais, le Lamennais de la Chesnaie, le Lamennais de Y Avenir, c'est d'entrer dans ses relations intimes avec celui qu'il aimait le plus au monde, pendant cetle magnifique période de sa gloire. Nous ferons ainsi d'une pierre deux coups, nous connaîtrons à la fois Gerbet ; l'un nous fera entrer plus avant dans l'âme de l'autre. Ces deux amis qui, dans les allées de Juilly, à l'ombre où Malebranche allait s'asseoir, communiaient si souvent à la pensée l'un de l'autre, se révéleront à nous dans la plénitude de leurs aspirations et de leurs sentiments intimes.
Le premier, le maître, était petit, sec, les traits un peu durs, l'œil profond et pénétrant; le second était grand, légèrement courbé, maigre aussi, mais avec des saillies sans angle et des yeux méditatifs incomparablement doux. Le premier ne parlait pas, ou parlait peu ; il écoutait, silencieux, les paroles de son ami, ou il suivait le cours de ses pensées et de ses rêveries, en regardant l'allée verte. Tout à coup, ses yeux se relevant de terre jetaient un éclair ; aussitôt le second s'inclinait pour l'entendre. Alors Lamennais, les deux mains derrière le dos, s'animait, disait quelques paroles sous forme de sentence, et rentrait dans son silence. S'il continuait de parler, il joignait le geste à la parole, et son geste était ferme, saccadé, parfois violent. Il s'enivrait à la fougue de ses pensées ou plutôt des visions prophétiques qui hantaient son esprit; il relevait sa
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tête et, sans un sourire, le front toujours sombre et tourmenté, il prenait son essor. Le flot de l'éloquence coulait à plein bord de ses lèvres, et il emportait, comme un aigle sous son aile, son ami en des régions inconnues et sans nom. Puis il s'arrêtait tout à coup comme épuisé de l'effort qu'il avait tenté, il se repliait en lui-même, et regardait la terre, avec cette anxiété que donne l'aspect d'un abîme où l'on est suspendu. Gerbet l'interrompait alors, mais, lui, avait la parole douce ; elle sortait d'un sourire comme le parfum s'exhale d'une fleur. Ses yeux qui, loin de s'abaisser à la terre, se fixaient le plus souvent dans le ciel, en portaient les clartés radieuses ; ils étaient empreints de bonté. Les joies de l'espérance s'y épanouissaient et répandaient sur son visage une douceur exquise. Son geste était sobre et grave. IL n'interrompait jamais son maître et ami : il le suivait. Il en était séduit, fasciné, mais à son tour il le charmait. Il était bien le David qui, par l'harmonie de sa voix, calmait les fureurs de Saùl. Ces deux natures se complétaient. L'une avait plus de force, et l'autre plus de grâce. L'une était sombre, tourmentée, aigrie par les souffrances, et néanmoins s'y complaisait. L'autre, toujours calme, radieuse, confiante dans l'avenir et se détachant, d'un coup d'aile, de tout ce qui pouvait peser sur elle. Dans les rapports extérieurs, avec les amis ou disciples, l'une adoucissait les angles de l'autre.
Gerbet était l'onction balsamique qui guérissait