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Gerbet joignait, à son tour, ses félicitations et ses transports de joie à ceux du maître.
Ce soir-là, il fallut causer longuement ; on avait plus de choses que de coutume à se dire? quoique, dans Y Avenir, chaque jour eût sa charge de déboires et de tristesses.
Tous les disciples accompagnèrent cette fois le maître jusqu'à la diligence de Juilly. « Venez tous avec moi, ce soir, leur fit Lamennais en y prenant sa place. De Salinis nous attend ; nous y trouverons vivre et couvert ! Que faut-il davantage? Peut-être nous ménage-t-il quelque surprise. Allons, Lacordaire, puisque vous n'avez plus de domicile, vous êtes un vagabond, et la loi qui vous jette sans asile dans la rue vous y ramasserait, en vertu d'une autre loi, pour vous mettre en prison. Allons à Juilly, il nous faut de l'air après ce coup. »
Il n'en fallut pas davantage pour engager le troupeau fidèle sous la houlette du pasteur, dont l'allégresse était débordante. La diligence qui cheminait vers Juilly était emplie cette fois de propos joyeux. La joie du maître ouvrait le champ à toutes les hypothèses, à toutes les plaisanteries. On se paya la tête du commissaire qui, quoique flatté d'un pareil emploi, ne l'avait pas rempli avec toute l'assurance et le cynisme d'un homme rompu au métier.
Longtemps encore on reproduisit devant Lamennais la scène de l'école, et cela l'amusait chaque fois comme une chose nouvelle. Son tempé-
ii).
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rament combatif se retrouvait, se reconnaissait dans l'attitude de Lacordaire, et il s'écriait : « Oh ! que vous deviez être beau et grand devant ce commissaire ainsi humilié par l'injustice de la loi qu'il était chargé d'exécuter; voyons, répétez-moi textuellement les paroles échangées entre vous et lui. »
A Juilly, pendant la longue veillée qui suivit le repas, Gerbet, voyant Lamennais s'enfoncer dans sa chaise-longue, pensif et rêveur, fit revenir sur le tapis l'événement du jour et, avec son goût fin, il en organisa une reproduction vivante. Les plus jeunes des disciples prirent le rôle des enfants autour de Lacordaire, et Montalembert joua celui du commissaire. Tout à coup la porte du salon s'ébranle sous des coups redoublés. Lamennais bondit, effaré. Qu'est-ce donc ? Qu'y a-t-il? La porte s'ouvre. C'est le commissaire, lui dit-on. A ce mot, il pousse un éclat de rire et se renverse sur son siège. Montalembert s'avance gravement et répète les sommations légales auxquelles Lacordaire répond, comme il a déjà répondu.
Gerbet ne se sent pas d'aise en voyant ce soirlà tant de gaieté dans l'âme du maître (1). Il repoussait ainsi, du moins pendant quelques heures, loin de sa pensée, les noires calomnies et les attaques perfides dont il était sans cesse l'objet. Il eût voulu toujours avoir de nouveaux sujets de le distraire, de l'enlever à lui-même, de faire qu'il
(1) Récit manuscrit du curé de Morlaas, ami de de Salinis.
ne pût pas se retourner sur les plaies vives et saignantes dont il était couvert et meurtri. Hélas ! ce rayon de joie fut bientôt assombri et noyé en un gros nuage noir et dense. Le lendemain même le courrier portait de nouvelles attaques auxquelles il fallut incontinent répondre.
Gerbet et Lamennais, étroitement unis parles liens d'une amitié éclose au pied de la croix, et développée par l'excès même des souffrances communes et l'ardeur des mêmes combats, s'étaient identifies l'un à l'autre. Tout était commun entre eux : les pensées, les sentiments, les désirs, les biens de la vie et ses maux, les espérances riantes et les désillusions décevantes. Le commerce constant, les mêmes élans vers le même but, la même passion pour Dieu et son Eglise les avaient fondus ensemble, en sorte que leurs âmes presque détachées de leur enveloppe fragile ne rissent qu'une seule âme. De nature différente, ils se complétaient et faisaient, à deux, un tout plus harmonieux.
J'ai lu quelque part dans un livre fort remarquable que la nature et le propre de l'amitié est de compléter l'infériorité d'une âme par la supériorité de l'autre, et d'établir ainsi progressivement une égalité parfaite. « L'amilié, dit saint Jérôme, trouve des égaux, ou elle en fait. » Elle avait ainsi uni, égalisé Gerbet et Lamennais. Ils pensaient, voyaient, entendaient tout ensemble. La joie de l'un faisait tressaillir l'autre; la douleur de l'un avait sa répercussion immédiate dans l'au-
tre. Ils avaient tous deux même transparence dame et ne savaient pas en déguiser les sentiments.
Aussi leurs regards, leur attitude seule les trahissaient avant môme qu'ils n'eussent parlé. Lamennais n'avait qua regarder Gerbet pour deviner ce que son âme enserrait de tristesse ou de contentement. Des qu'il le voyait venir, il le perçait de son oeil d'aigle jusqu'au fond de son être, et, sans plus attendre, il lui disait : « Vous me portez une nouvelle iufamie de nos adversaires ; elle est inscrite sur votre large front. » Gerbet lisait également dans les yeux de Lamennais, mais s'ils lui révélaient quelque douleur, il en écartait le souvenir ; il n'interrogeait pas, au contraire, il parlait d'autre chose et cherchait une diversion. Ce n'est que lorsqu'il y discernait un rayon précurseur des satisfactions intimes qu'il se montrait curieux d'en savoir davantage : car ainsi il augmentait la joie de l'ami de toute celle qu'il en recevait. Il s'y complaisait ensuite, et y revenait à plusieurs fois.
Apres la veillée joyeuse du 12 mai, il fallut reprendre le combat des jours précédents. Tandis que Lacordaire, Montalembert et de Goux comparaissaient devant le juge d'instruction pour y répondre de leur délit commun, Gerbet et Lamennais faisaient face à l'assaut des créanciers ameulés par les menaces du gouvernement et des Gallicans. Ils répondaient aux perfides insinuations soufflées dans tous les sens par un parti qui ne désarmait jamais.
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