tS LA M E N NA1 S E T G E R B E
foudres de l'Eglise pour étouffer ces cris de révolte dont les colonnes de V Avenir étaient remplies.
La Gazette de Bretagne se faisait, cette fois, l'écho des Gallicans. Ceux-ci prenaient ainsi mille détours pour mieux déguiser leurs coups : tantôt ils avaient recours à Y Ami de la Religion, tantôt au Courrier Français, tantôt au Temps, tantôt à la Gazette de France. Leurs attaques faisaient parfois des mouvements tournants et cherchaient à les envelopper par la province, de façon à pouvoir dire : Vous voyez bien en quelle défaveur vous êtes partout, et comme on se défie de vous, même dans les campagnes. Dans cette admirable pensée, ils se mirent d'intelligence avec plusieurs journaux de province, et les firent crier à tour de rôle.
La Gazette de Bretagne se distiugua dans ce concert d'outrages et de calomnies, mais mal lui eu prit, car elle s'attira cette verte réplique de ses propres abonnés le 14 mai 1831. Pour ne pas se donner la peine d'y répondre, car elle en eût été fort empêchée, elle fit semblant de ne l'avoir pas reçue, mais VA ven &>la lui remit sous les yeux, et ne lui permit pas de se dérober. C'était sa meilleure réponse.
« A M. le Rédacteur de la Gazette de Bretagne.
« Monsieur,
« Votre journal est inépuisable en lamentations sur l'abus que M. de Lamennais fait main-
tenant des talents dont Dieu l'a enrichi. S'il faut ■ croire tout ce que nous y lisons, l'illustre écrivain, après les avoir employés à la cause delà religion de manière à ravir l'admiration de tous les esprits, les prostitue actuellement à la défense des doctrines anarchiques et révolutionnaires.
« C'est dans V Avenir sans doute qu'il faut chercher cette étrange métamorphose. C'est là qu'il faut la découvrir, non dans quelques phrases isolées qui prennent telle figure qu'on veut leur donner, mais dans les principes mômes et l'ensemble de la doctrine avouée par M. de Lamennais. Cela posé, comment cet écrivain est-il révolutionnaire? Pour juger, écoutons-le luimême :
« Nous tremblons devant cette révolution, ditil, parce que la plus juste entraîne après elle de longues et pesantes calamités. »
« D'abord, Monsieur, voilà un langage qui n'est pas révolutionnaire. Mais allons plus avant; passons aux principes. Voyons s'ils favorisent les insurrections en dégradant l'autorité des rois et en excitant l'insubordination des peuples. Voici, sur ce point, sa doctrine fondamentale.
« La société politique et civile ne pouvant subsister sans un pouvoir destiné à ramener à Tordre les volontés perverses qui s'efforcent constamment de le troubler, le pouvoir est évidemment, en ce sens, de droit divin. L'Eglise a constamment enseigné cette doctrine, dont la négation renfermerait la destruction de toute idée de droit et de jus-
tice. Il est de foi que la souveraineté est de Dieu. Il est de foi que c'est de Dieu que les souverains reçoivent leur autorité.
« Il montre ensuite que le sentiment commun des théologiens est que la souveraineté n'est communiquée aux princes que médiatement par le moyen du peuple, et continue ainsi l'exposé de sa doctrine.
« Malgré cela, en principe, chaque peuple est soumis, comme les individus, à la loi de la justice; et le droit de résistance, réglé par cette loi, ne peut s'exercer que lorsqu'il est nécessaire pour faire prévaloir la justice contre la force perturbatrice de la société. Alors, dit saint Thomas, la résistance n'a pas le caractère de sédition, si ce n'est dans le cas où elle entraînerait pour la société de plus grands désordres que la force perturbatrice elle-même.
« L'exercice de:? droits les mieux fondés peut entraîner des abus; et l'on ne peut disconvenir que des abus énormes peuvent ici vicier l'usage du droit de résistance. C'est une vérité que les théologiens ne se sont pas dissimulée .
« Eh bien ! M. de Lamennais excite-t-il à ces abus? les provoque-t-il ? Non, il les arrête même radicalement. « Il faut, dit-il, hâter par nos vœux « le rétablissement de cet ordre social qui substitue à l'état de guerre entre le pouvoir et les « sujets, inévitable en tout autre système, l'in- « tervention d'une autorité essentiellement paci- « fique. »
« Voilà, Monsieur, la doctrine de l'abbé de Lamennais telle qu'elle est, en ce point, exposée dans l'Avenir. Il est donc si loin d'être révolutionnaire que, si ses principes et ses vœux avaient leur accomplissement, il n'y aurait point de révolution. La société et les trônes seraient assis sur des bases inébranlables, ou du moins ces bases ne seraient jamais renversées, parce qu'une intervention tutélaire maintiendrait la paix et la justice entre le souverain et les sujets. «M. de « Lamennais, dit un des plus profonds philoso- « phes de l'Allemagne, veut l'ordre et la stabi- « lité; et si le P. Ventura lui a reproché de favo- « riser les révolutions, c'est qu'il ne comprenait « ni l'Avenir, ni l'état de la France. L'Avenir ne « se déclare point contre le royalisme en soi, « mais contre le symbole gallican, qui met le roi « au-dessus de tout, Dieu même et la patrie au- « dessous de lui. Il demande au peuple pour le « prince la plénitude de son inviolabilité, et veut « que les mêmes droits soient assurés au peuple « par le prince. » Ainsi, si V Avenir a souvent parlé, et s'il parle encore de l'affranchissement des peuples, il n'entend qu'un affranchissement légitime, c'est-à-dire l'éloignement de tout obstacle qui empêche pour eux le libre exercice de la religion et de la justice, et non la révolte et les bouleversements, comme ces anarchistes avec lesquels on ne se fait pas scrupule de le confondre.
« Nous avons réfléchi sur la cause de cette an-
tipathie que vous semblez professer contre M. de Lamennais, et nous avons cru la trouver dans la dissidence sur un seul principe, mais un principe essentiel sans doute. Vous voulez l'inadmissibilité du pouvoir, la légitimité gallicane, et lui ne veut pas l'admettre. Il la regarde comme opposée à la doctrine de l'Eglise, manifestée par les actes des souverains-pontifes et des conciles généraux. Voilà, ce nous semble, la pomme de discorde ou le mur de division.
« Ici nous nous permettons de vous donner un avis, c'est de lui prouver qu'il se trompe, et cette guerre sera finie. Pour nous, nous n'avons ni l'autorité, ni les talents nécessaires pour amener entre vous et lui une réconciliation. Nous dirons néanmoins que le dissentiment n'est pas à nos yeux une raison de lui prodiguer, commo on le fait, les noms odieux de révolutionnaire 1 1 d'anarchiste. C'est jeter injustement dans les esprits les plus funestes préventions contre lui. Pie VII n'a pas été traité de révolutionnaire pour avoir sacré Bonaparte, ni Pie VIII d'anarchiste pour avoir reconnu Louis-Philippe, non plus que leur prédécesseur pour avoir tenu une conduite pareille dans des circonstances semblables. Il ne nous appartient pas de juger les grands hommes ; mais pour dire ici notre pensée, nous ne voyons dans M. de Lamennais ni un novateur, ni un révolutionnaire, mais un écrivain qui, se dégageant des diverses opinions politiques qui divisent la société, cherche avec ardeur la vérité pour