‹ Lamennais et GerbetChapitre 25 sur 56 · L . I .ly /•; NNA I s E T G E R h E T · texte numérisé non relu

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la défendre de toute la puissance de son génie ; froissant pour cela, s'il est nécessaire, les affections et les idées reçues, dût-il môme parla s'attirer des tribulations et des disgrâces. Amateur passionné de cette vérité, il s'en fait le martyr ; il peut se tromper, mais s'il se trompe, nous croyons que ce n'est pas sa faute. Car, outre son entière soumission au Saint-Siège, partout il nous semble porter la rectitude du jugement et de la bonne foi. Et si d'un côté il a parfois blessé les cœurs attaches à la dynastie déchue, de l'autre il n'a pas plus ménagé l'administration actuelle. Nous croyons qu'on devrait lui savoir plus gré de son impartialité et de ses efforts prodigieux contre les vexations tyranniques dont le ministère a si justement accablé et les carlistes et la religion catholique,

« Beaucoup de personnes judicieuses pensent ici que si le culte catholique a échappé au naufrage où la dernière Révolution menaçait de l'ensevelir, c'est à lui humainement parlant, à lui qu'on le doit, que c'est encore à lui qu'on a dû jusqu'ici le maintien de ce petit nombre d'écoles chrétiennes qui offrent encore des garanties à la religion et aux mœurs. Or, on ne peut disconvenir que ce ne soit là un grand bienfait certainement.

« Ainsi, Monsieur, s'il a consacré sa plume à la défense de la religion de manière à mériter votre admiration, vous jugerez d'après cela qu'il continue à la consacrer à la même cause avec

moins de zèle que de succès. En conséquence, répudiant désormais les accusations aveugles où la sensibilité blessée a plus de part que le jugement et la raison, vous regretterez seulement qu'il n'ait pas donné son appui à cette légimité que vous défendez avec constance, et encore qu'il n'ait pas eu plus d'égards, plus de ménagements pour les affections si vives et si profondes de tant de cœurs généreux, mais en même temps vous aurez soin d'éviter aussi d'accueillir dans les colonnes de votre intéressant journal ces articles calomnieux contre un homme illustre dont la Bretagne au moins ne doit pas injustement noircir la réputation ».

J'ai donné presque intégralement cette lettre des abonnés de la Gazette de Bretagne parce qu'elle est un document à l'appui de ma thèse. Elle montre à quel point allait l'acharnement des adversaires de Lamennais et avec quelle déloyauté ils cherchaient à noircir sa mémoire par la calomnie. Les abonnés de la Gazette, au fond de la province, en étaient informés eux-mêmes. Nous verrons bientôt les catholiques belges se grouper autour de Lamennais et protester à leur tour avec la dernière énergie contre les menées secrètes et infâmes des Gallicans.

A la réception de cette lettre, si judicieuse, si fortement appuyée sur la doctrine des Pères et des théologiens, Lamennais tomba dans un abattement profond, car elle le confirmait dans la justice de sa cause et, partant, dans l'injustice

des attaques dont il était l'objet. Le soir, il fut sombre, replié sur lui-même, et il demeura longtemps enfonce dans sa chaise longue. Tout à coup il se lève d'un bond, comme mû par un ressort qui le jette au milieu du salon de Juilly : « Les lâches ! Les lâches ! s'écrie-t-il ! Ils ne désarmeront jamais qu'ils ne nous aient réduits au silence, et peut-être poussé les choses plus loin ; et cependant notre cause est bien juste, vous le voyez. 0 ! Dieu, nous voulons ta liberté et celle de ton épouse l'Eglise, eltes enfants, nos frères dans le Christ, nous persécutent comme si nous voulions les opprimer. » Ce disant, Lamennais s'effondre de nouveau sur sa chaise, tremble et frémit. Ses yeux jettent des flammes, sesjouessontanimées, et au trouble de son cerveau vient s'ajouter une fièvre dévorante qui l'agite. Gerbetle regardait anxieux, et guettait le moment favorable pour glisser un mot d'encouraerement et de consolation. Un silence profond suivit cet éclat.

Alors Lamennais, brisé, anéanti, allonge ses bras et laisse tomber sa tête sur sa poitrine. Gerbet la lui relève aussitôt ; il est pâle et en proie à une crise épouvantable. Puis il revient ; une sueur froide mouille son large front, et son premier regard repose sur Gerbet, dont les yeux étaient pleins de larmes. «Je vous ai fait de la peine », lui dit alors Lamennais d'une voix douce et faible. « Pourquoi, reprit Gerbet, vous laisser abattre ainsi? Ne savez-vouspas que la paix et le bonheur ne sont pas dans ce monde, et que nous

sommes des soldats qui se battent pour Dieu ? Qu'importe que nous arrosions le champ de bataille de notre sang?

« Rappelez-vous ce que vous avez écrit si souvent à ce sujet. On nous accuse de pousser à la révolution et à l'anarchie, parce que nous soutenons la cause de la Pologne et de l'Irlande opprimées ; mais nous avons pour nous ces mémorables paroles du cardinal Pacca, vol. I, chap. IV, que j'ai publiées le 28 avril: « Toutes les lois naturelles, a divines et humaines permettent à ceux qui « sont injustement opprimés de repousser la « force par la force et de secouer un joug qui « leur a été imposé sans aucune raison. »

« Je pourrais invoquer l'autorité d'une foule de théologiens, canonistes et juristes de diverses sectes et nations, qui sont tous parfaitement d'accord sur ce point; mais je me contenterai de citer un passage du célèbre Watlel. qui se rapporte entièrement à mon sujet : « Si jamais « l'exception de la contrainte peut être alléguée, « c'est contre un acte qui ne mérite pas le nom « de traité de paix, contre une soumission forcée « à des conditions qui blessent également la « justice et tous les devoirs de l'humanité. « Qu'un avide et injuste conquérant subjugue <( une nation qu'il a forcée à accepter des condi- « tions dures, honteuses, insupportables, la né- « cessité la contraint à se soumettre, mais ce « refus apparent n'est pas une paix, c'est une « «oppression que l'on souffre, tandis qu'on

« manque de moyens pour s'en délivrer et contre « laquelle des gens de cœur se soulèvent à la « première occasion favorable. »

« Voilà ce que pense, ce que dit, ce qu'approuve le premier minisire de Pie VII. Que répondront à cela les partisans de l'absolutisme et les ennemis de la cause des Polonais? »

Lamennais reprit : « Ils répondront ce qu'ils ont toujours répondu, que nous sommes les promoteurs de la révolte et de l'anarchie universelles, les ennemis de l'ordre social, des perturbateurs publics, aussi dangereux pour l'Eglise que pour l'Etat. Ne voyez-vous pas comme ils se rient de nous? La persistance même de leurs soupçons calomnieux a ébranlé l'existence matérielle de notre journal, et nous n'avons qu'à nous retirer, comme disait Lacordaire ; quittons ces hommes qui réclament quelquefois de nous, au nom de la foi, des paroles moins sévères; nous ne savons qui ils sont. Jamais il n'est tombé de leurs lèvres un mot courageux et fraternel; jamais, assis ensemble, dans l'exil, sur la même pierre, nous n'avons reconnu à aucun signe qu'ils eussent la langue de notre patrie. »

Tel était l'état de découragement de Lamennais frappé dans ses convictions les plus profondes et ses intérêts matériels, lorsque l'intervention de ses amis de Belgique vint le ranimer et lui faire reprendre la plume.

Le 1er mai, les rédacteurs de Y Avenir ne croyaient pas que le journal pût se soutenir. Les

fonds fournis par les actionnaires étaient épuisés, et telle était alors la violence des haines soulevées par Y Avenir que les chances de le sauver semblaient plus qu'incertaines.

Le 31 juillet 1831, époque à laquelle nous nous trouvons, leurs craintes furent dissipées.

Sur Tappel fait aux catholiques de France et de Belgique, 54.200 francs avaient été souscrits, et l'existence du journal se trouvait assurée jusqu'au 1er mai 1832. La Belgique surtout s'était fait remarquer par son empressement à répondre à cet appel. Les imprimeurs Van Linthout et Vandenzande, de Louvain, et Vanderborght, de Bruxelles, avaient réuni, à eux seuls, 15.300 fr.

Voici l'appel qu'ils avaient fait aux catholiques belges ; il montre en quelle estime y était Lamennais et combien déloyale et furieuse était la campagne de calomnies menée contre lui :

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