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« se sentait. Des hommes, tels qu'il s'en trouve « toujours, de bonne foi peut-être, de petit esprit « et à petites passions, furent poussés à se rendre « près du Pape l'écho des mille bruits vagues « inventés par la méchanceté hypocrite et pro- « pages par la crédulité dévotement maligne. « Osa-t-on alléguer des faits nécessairement « controuvés, ou se fit-on écouter saus en allé- « guer? Comment admettre, sans rougir en soi, « une de ces suppositions? Quel moyen de les « rejeter toutes deux? Quoi qu'il en soit, bientôt « après les démarches faites à Rome, les journaux «( publièrent un Bref de Grégoire XVI à M. l'ar- « chevêque de Toulouse dans lequel on avait eu « l'évidente intention de nous désigner (1). »
Ainsi donc, tandis que Lamennais retiré dans sa solitude de la Ghesnaie se livrait à l'élude, on circonvenait encore Grégoire XVI contre lui. On mettait de l'orgueil dans son humilité, de la révolte dans sa soumission. Tant et si bien que le Saint Pontife s'en émut. Il ne pouvait croire à tant d'acharnement et de malice dans les hommes, nourris tous les jours du pain de l'amour éternel. Enhardi par l'accès facile que les dénonciations avaient obtenu auprès du Saint-Siège, Mgr d'Astros, archevêque de Toulouse, le farouche gallican, voulut aussi joindre ses coups aux calomnies déjà propagées. De concert avec quelques-uns de ses collègues dans l'épiscopat, il
1) Affaires de Rome.
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censura 56 propositions extraites des œuvres de Lamennais.
A cette nouvelle, Grégoire XVI n'y tint plus ; il censura la censure elle-même de l'archevêque de Toulouse et de ses collègues, et les blâma hautement de l'initiative aussi déplacée que peu charitable qu'ils avaient prise.
On voit à quel point les passions étaient montées parmi les gallicans et combien le Souverain Pontife avait de peine à s'en défendre. Tous les jours il recevait de nouvelles dénonciations contre Lamennais. Ses ennemis guettaient sur ses lèvres la moindre manifestation de son humeur qu'ils excitaient à plaisir, afin de la rapporter au Pape et de trahir l'état factice de son âme, état d'irritation et de colère. Tandis qu'ils prévenaient ainsi Grégoire XVI d'une part, de l'autre, par des manœuvres adroites et infernales, ils échauffaient l'esprit de Lamennais, et de la sorte départ et d'autre ils entretenaient la défiance et l'hostilité. Tant et si bien qu'il fallut souvent l'intervention de Gerbet pour calmer les fureurs qu'ils avaient provoquées. Tel on voit les enfants attiser la querelle parmi deux de leurs camarades, par leurs paroles blessantes, leurs rapports mensongers, jusqu'à ce qu'ils les aient mis aux mains.
Lamennais, hors de lui, ne pouvait contenir son indignation : il se livrait en paroles amères, sans se douter qu'il se trahissait ainsi lui-même, et que, ce qui n'était qu'une boutade d'humeur rtait répété à Home avec les exagérations, les propor-
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lions énormes qu'il prenait chemin faisant, car un propos s'exagère d'autant plus qu'il vient de plus loin.
Dans l'exaspération où il se trouvait, parmi les menées secrètes et infâmes dont il était l'objet, et qu'il découvrait tous les jours, il ne s'aperçut même pas des résistances qu'y faisait le Pape. L'auguste vieillard, en effet, avait repoussé la calomnie avec une telle énergie qu'elle demeura quelques jours sans parole, et sans oser s'élever jusqu'à lui.
Ah ! si Lamennais avait pu lire dans son âme, s'il avait pu observer avec sang-froid ce qui se passait à Rome, il aurait rendu justice aux efforts que faisait le Saint-Siège pour le défendre. Toutes les insinuations qui tendaient à ternir sa réputation et l'intégrité, l'austérité de ses mœurs en étaient repoussées. Mais autour de lui, il y avait des traîtres qui, tous les jours, arrivaient de Dinan et d'ailleurs, pour surprendre ses paroles et les porter à Mgr l'Evêque de Rennes, de qui dépendait Lamennais- Des plaintes venaient tous les jours troubler l'âme de l'évêque, et on se servit désormais de son canal pour les faire parvenir aux oreilles du Pape.
Mgr l'Evêque de Rennes, sensible à ces plaintes, en avertit d'abord Lamennais, et le pria de s'expliquer.
De toutes parts on suspectait sa soumission, on la disait plus apparente que réelle.
Lamennais se rendit à l'évêché de Rennes
manclé par l'autorité diocésaine, et l'évèque lui montra une lettre de Grégoire XVI qui disait en propres termes : « Puisqu'il en est ainsi, demandez donc à notre cher fils qu'il s'engage à suivre uniquement et absolument la doctrine exposée dans notre encyclique Mira ri cas, et à ne rien écrire ni approuver qui n'y soit conforme. »
u Comment ! s'écria Lamennais, on y revient encore ! Ma déclaration était, ce me semble, assez explicite. Non, je ne dirai plus rien, on voudrait découvrir en mes paroles quelque chose qui ne soit pas conforme avec la doctrine exposée dans l'encyclique pour me perdre; il vaut mieux que je me taise, comme je me suis lu jusqu'à ce jour. Si les termes que j'emploierai étaient assez précis pour ne permettre aucune équivoque, on en tourmentera le sens encore pour leur faire dire ce que je ne pense pas. On les mettra en rapport avec des propos que j'ai tenus ou que je n'ai pas tenus ; les commérages de ces âmes déloyales, qui cachent toujours leur haine sous un zèle pieux, viendront détruire auprès de Votre Grandeur l'effet de ma déclaration nouvelle, et ce sera toujours à recommencer.
— Faites encore cet effort sur vous-même, lui répondait l'évoque d'un Ion suppliant, donnez au Souverain Pontife la satisfaction qu'il vous demande et, je vous assure, vous en serez vousmême satisfait; la joie du père commun des fidèles rejaillira sur votre Ame et lui rendra la paix dont elle a besoin.
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tAIi! reprenait Lamennais, il n'est plus de paix en ce monde pour moi. Je m'étais retiré dans la solitude de la Chesnaie, espérant l'y trouver, et vous voyez, Monseigneur, qu'il n'est point de rocher si perdu dans le sein de l'Océan que les Ilots de la haine ne viennent battre sans cesse. Je croyais trouver un refuge à mes maux dans la prière, l'étude, et Ton vient à tout moment m'en arracher ; on me fait revenir cent fois sur les déclarations déjà faites, non pas dans l'espoir de mettre fin aux intrigues et aux calomnies, mais bien dans celui d'avoir une seconde déclaration qui contredise la première : plus tard on en demandera une troisième qui contredise la seconde.
— Réfléchissez, lui dit Pévêque comme il s'apprêtait à partir, Grégoire XVI vous demande une autre déclaration qui lui servira à confondre vos ennemis d'une manière défiuitive. C'est un père qui vous parle, un père qui a le souci de vos intérêts du présent et de l'avenir.
— Je réfléchirai, répondit Lamennais, et il partit pour la Chesnaie. '
Gerbet l'y attendait, anxieux de savoir ce qui s'était passé à l'évêché de Rennes. L'ami fidèle assistait depuis longtemps avec tristesse aux crises cruelles de son ami. Il voyait lui-même de ses yeux, entendait de ses oreilles tout ce qui se Taisait et tuut ce qui se disait contre lui. Il déplorait en silence les mesures qu'on prenait à son
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égard, et cherchait à en atténuer les effets désastreux.
Tous les soirs dans la solitude de la Ghesnaie se livrait une lutte toute de colère, d'exaspération d'une part, toute patience, de résignation de l'autre. « Que voulez- vous que je réponde à l'évêque de Rennes, au' Pape, s'écriait Lamennais : Si Von ne croit pas à ma première déclaration, comment croira-t-on à la seconde? Il n'y a pas de raison pour que cela finisse... »
Dans l'état d'esprit où était Lamennais, Gerbet n'osait pas insister pour qu'il écrivît quoi que ce fût. Il craignait un éclat. Lamennais, d'ordinaire si prompt à écrire, si franc, si loyal, trop même, hésitait, louvoyait lorsque l'évêque de Rennes, las d'attendre, lança contre lui l'interdit. Cette mesure excessive ne fit qu'aggraver la situation déjà si tendue entre le Saint-Siège et Lamennais.
Les gallicans étaient dans le délire de la joie. Gerbet, en apprenant cette nouvelle, se jeta aux pieds de Lamennais. Tout ce que l'amitié peut inspirer aux lèvres d'un ami, il le dit à son ami au milieu des larmes et des supplications. Il se rendit à l'évêché Je Rennes, fit entendre des paroles qui émurent l'évêque. Il fit comprendre qu'on ne frappait pas ainsi un soldat comme Lamennais sans plus l'entendre, que c'était assez d'avoir brisé sa plume dans sa main, de l'avoir réduit au silence, sans l'exaspérer dans son silence même et le p aisser aux extrémités les plus déplorables.
Mgr de Quelen, archevêque; intervint auprès