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venir plus facilement et plus vite, ils tentent audacieusementles entreprises les plus criminelles. On dit qu'en lisant ces paroles devant Lacordaire et Montalembert, Lamennais bondit et tomba sur son siège comme foudroyé.
u Voilà, s'écria-t-il, la récompense d'une année de luttes et de souffrances, pour sauver la liberté de Dieu et de son Eglise. Celui que nous défendions notre père que nous aimions de toutes les forces vives de l'âme. Celui vers lequel nos regards étaient sans cesse tournés comme notre coeur, non seulement nous abandonne à nos ennemis qui étaient les siens, mais encore nous traite comme des misérables. Nous sommes pour lui l'écume et l'opprobre du genre humain, des fourbes, des criminels. »
Lacordaire et Montalembert le regardaient atterrés, se débattant désespéré, sous le coup qui le frappait.
Tout à coup Lamennais se dresse et, malgré la dureté des termes de l'encyclique, la rigueur de la condamnation, il se soumet. Lacordaire, se reportant plus tard à ce moment pénible, écrivait : « Dieu nous avait donc réunis à Munich pour signer ensemble une adhésion sincère à la volonté du Père des fidèles, sans distinction, sans restriction, sans même faire la réserve de la manière dont nous avions entendu nos doctrines, et dont elles pouvaient concorder avec la prudence théo logique dont avait usé le rédacteur dé l'acte
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pontifical. Contents d'avoir combattu pour l'affranchissement de l'Eglise et la réconciliation avec le droit public de notre patrie, nous traversâmes la France en vaincus victorieux d'eux-mêmes. »
Lamennais, vainqueur de toutes les révoltes de son esprit, s'était soumis. Que fallait-il davantage? Que pouvait-on exiger encore de lui? Tandis qu'il rentrait en France, dans le silence de sa soumission, il entendait au loin le cri strident et joyeux de ses ennemis qui voyaient enfin le couronnement de leurs espérances et de leurs intrigues, dans la ruine de V Avenir et l'humiliation de ses rédacteurs. Néanmoins ils n'étaient pas encore satisfaits. La soumission de Lamennais le rendait plus grand, plus puissant parmi les catholiques. Il sortait de l'épreuve la plus cruelle qu'il pût traverser, avec le prestige de la vertu qui dans la circonstance était héroïque, et il paraissait devant la France étonnée, ceint de la triple auréole delà sainteté, de la science et du génie.
La soumission, ce n'est pas ce qu'ils attendaient de l'illustre penseur; ils avaient partout annoncé sa révolte, ils l'avaient escomptée. Ils avaient tout fait pour pousser les choses à cette extrémité. L'outrage, la calomnie, les insinuation sournoises, les hypocrites flatteries, les conseils perfides «le faux amis, tous les moyens qui peuvent perdre un humilie, ils les avaient employés et ils n'étaient arrivés qu'à lui dresser le piédestal d'une soumission glorieuse. Cela ne taisait pas le compte des diplomates el défi gallicans, qui s
disaient : revenu plus grand, il aura sa revanche, et il reprendra son empire, et il nous écrasera, il faut le perdre à tout prix.
Aussitôt ces êtres infâmes, ces reptiles que l'ambition et la haine font éclore de la vase sordide, du limon que l'enfer bave sur la terre, se mirent à l'œuvre. Grégoire XVI le savait : aussi son cœur de père avait tressailli d'allégresse en recevant lasoumission de Lamennais ; il avait mesuré toute l'étendue du sacrifice qu'il lui avait imposé par son encyclique, et les termes sévères dont il s'était servi. Aussi s'écria-t-il devant le cardinal Pacca : « Oh ! la belle âme ! la belle âme !
« Autant j'ai eu de peine et de tristes pressentiments avant la censure, autant j'ai de consolation et de joie après. Je tremblais hier, je suis rassuré aujourd'hui. » Et reprenant les paroles du vieillard Siméon, il leva les yeux au ciel : « Maintenant, Seigneur, laissez aller votre serviteur en paix, car mes yeux ont vu le salut de mon fils que je craignais de perdre. » Puis, s'adressant de nouveau au cardinal : « Ecrivez-lui sur-le-champ, car l'acte qu'il vient de faire est d'une vertu héroïque. Dites-lui combien j'en suis heureux. Ce n'est pas ce que l'on me faisait prévoir. Je veux qu'il ait un témoignage sensible de la joie qu'il m'a causée, comme il en a eu de ma
peine. »
Le Saint-Pontife, qui s'était débattu longtemps pour sauver Lamennais parmi toute la canaille de la diplomatie, qui avait tout tenté pour n'en arri-
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ver pas à l'extrémité de la censure, ne se possédait pas de joie. On lui avait dit si souvent : « Soumettez-le à l'épreuve ; il en sortira un hérésiarque ; frappez-le, il vous maudira ; n'attendez pas qu'il devienne plus fort, qu'il prenne plus d'empire sur le clergé, que son génie a séduit ; demain ce sera trop tard, et le schisme naîtra sous vos coups trop tardifs. » On avait tellement alarmé son âme que le vénérable vieillard avait fini par se rendre aux pressantes instances de ceux qui l'incitaient à la rigueur, et il frappa durement, et voilà que clu coup qu'il porta, contre son attente, jaillit la soumission héroïque, au lieu de la révolte. Ah ! dès ce moment, il n'y eut pas assez de mots sur ses lèvres pour rendre l'allégresse de son cœur. 11 comprit toute l'infamie, la scélératesse des adversaires de Lamennais, il fit part de son indignation à ceux qui l'entouraient, et trouva un écho fidèle de ses sentiments dans le cardinal Pacca qui, prenant aussitôt la plume, écrivit ces mots :
« Monsieur l'abbé,
« J'ai reçu à Naples la déclaration que vous aviez publiée et votre lettre. Je me suis fait un devoir de soumettre à Sa Sainteté l'une et l'autre, et avec un vrai plaisir je puis vous annoncer que le Saint-Père en a pris connaissance, et m'a autorisé à vous l'aire connaître sa satisfaction.
y II m'est tort agréable, Monsieur l'abbé, d'être
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l'organe des sentiments de Sa Sainteté dans cette circonstance, et de vous assurer que votre démarche est bien celle que j'attendais de vous.
« Agréez, Monsieur l'ai il >é, mes remerciements de tout ce que vous avez bien voulu exprimer dans votre lettre d'obligeant à mon égard, et croyez à mon empressement pour chercher des occasions pour vous montrer toute mon estime et ma considération. « Votre affectionné serviteur,
« B. Cardinal Pacca.
« Bénévent, 27 octobre 1832.»
C'était bien fini désormais. L'orage était conjuré. Le cœur du Pontife avait repris la sérénité tranquille de son affection paternelle à l'égard de son fils de prédilection, qui retombait soumis, et, réconforté par sa soumission, dans ses bras.
Lamennais traversa Paris sans vouloir s'y arrêter; chemin faisant, il rencontra Gerbet, et les deux amis arrivèrent à la, Ghesnaie, pour y reprendre leurs travaux dans la paix de la solitude.
Cette solitude tant aimée, cette nature riante, ce silence sous les grands arbres, ces promenades solitaires, avaient calmé les angoisses de ces deux âmes si longtemps séparées.
Gerbet et Lamennais, rendus à leur amitié, trouvaient dans leurs entretiens, sous la feuillée jaunissante de l'automne, le remède aux blessures qu'ils avaient reçues dans le combat. Plus de
veillées d'armes, plus de luttes, plus d'assauts à livrer. Les chevaliers de Dieu et de la liberté s'étaient couchés, en brisant leur armure, contre le rocher de Pierre, et maintenant ils dormaient dans la paix, ou se laissaient bercer parles rêves enchanteurs de la nature pacificatrice.
« Ce fut pour moi, je le confesserai, dit Lamennais (1), un jour heureux et doux que celui où je pus, l'âme tranquille, rentrer dans une vie moins agitée. Certes, aucune pensée de nouvelle action ne se présenta même vaguement à mon esprit. C'était bien assez de combats, assez de fatigues. Rome me rendait le repos, et j'en embrassais l'espérance avec une joie que je me serais presque reprochée, s'il ne s'était offert à moi sous la forme du devoir. Tout ce qu'avaient promis les rédacteurs de V Avenir s ils le tinrent fidèlement. Les affaires de ce journal et celles de Y Agence furent liquidées. Partout, dans les provinces, nos amis montrèrent sans hésiter la même soumission. Retiré loin de Paris, à la campagne, y vivant au sein de la nature, dont l'attrait toujours si puissant le devient davantage encore lorsqu'on a vu de près les passions des hommes et les bruyantes misères de la société, nul désir, nul regret, nul ennui n'y vint un seul instant troubler la paix de mes solitaires heures d'étude. »
Il semblait donc qu'on ne dût pas troubler, celte âme qui s'était enveloppée dans le silence dr La
(1) Affaires de Home.
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soumission, et de ses études si longtemps abandonnées, et si heureusement reprises. Tant s'en faut cependant qu'il en fût ainsi. « Il ne fallait pas, dit Mgr Ricard, que cet homme dont on avait prédit la perte, conservât même l'auréole de la soumission. Qu'on ne nous accuse pas d'exagérer. Un témoin pour bien savoir la vérité nous a fourni sur ce douloureux mystère des détails tellement précis que, n'était la crainte de prolonger au-delà de telle existence le scandale de cette poursuite systématique, nous pourrions en donner ici des preuves irrécusables (I).
Nous-même, nous avons recueilli dans la boue de ces passions sordides des calomnies qui révoltent la nature : elles rappellent celles qui traînèrent saint Athanase à la barre des Pères du Concile, l'accusant d'un commerce illicite avec une femme. Nous avons entendu, à ce sujet, les accusations aussi audacieuses que peu fondées. Nous avons voulu pousser notre enquête jusqu'aux rapports de police, dans tous les endroits où Lamennais a passé, ne serait-ce que huit jours. Nous avons interrogé les témoins constants de sa vie, amis et ennemis. Eh bien ! rien ne justifie les imputations aussi dénaturées qu'odieuses de certains êtres vils qui devront en répondre aux yeux de Dieu, et qui peut-être y ont déjà répondu. Paix soit à leurs âmes. Si du moins Lamennais les avait
(1) Lamennais, par Mgr RlCAJtD, page 241.
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ignorées, il se serait complu dans son silence. l'Eglise n'aurait pas eu à déplorer sa chute. Mai?, hélas ! il n'en ignorait rien; et chacune de ces paroles de haine tombait en son âme meurtrie comme autant de gouttes de vitriol dans un creuset incandescent et la faisait éclater. Aussi écrivait-il lui-même :
« Cette paix cependant ne devait pas être de « longue durée. Certaines âmes malheureuses « recèlent dans leurs tristes profondeurs des ani- « mosités que rien ne calme; de secrètes haines « honteuses d'elles-mêmes, qui éclatent dès « qu'elles peuvent se couvrir d'un prétexte de « zèle. A peine notre déclaration avait-elle paru a que déjà l'on murmurait à voix basse des paroles « de défiance et de mécontentement. Elle n'était « pas assez complète, assez explicite; elle rappelait b trop le silence respectueux des Jansénistes. Des « intrigues s'ourdirent, on sema sourdement la « calomnie, on inquiéta les âmes timorées par ces « charitables impostures dites sur le ton de la " douleur qu'on voudrait ne pas croire, qu'on ne « croit pas; tant ce monde cependant les répète I ■ Puis vinrent les provocations directes, les « insultes, les outrages publics. On espérait enga- « ger par là des discussions aussi délicates que
d;uiLrereuses dans notée position. Nous recon-
o mîmes le piège et nous l'évitâmes en nous tai-
uit. La colère redoubla. On n'avait pas compté
• sur cette modération, et pourquoi ae pas le
n dire .' sur une patience dans laquelle le mépris