‹ Lamennais et GerbetChapitre 45 sur 56 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Dernières persécutions, désespoir,

A la nouvelle de cette seconde déclaration, il y eut une grande joie dans toute FEglise. Tous les vrais amis de Lamennais s'empressèrent autour de lui et le félicitèrent. Ce fut une fête dans la petite famille des disciples. Gerbet, qui la présidait, entourait son ami des prévenances les plus délicates et les plus assidues. Montalembert était fier, car la déclaration était le plus magnifique défi que Lamennais pût jeter aux funestes présagea de ses implacables ennemis. L'évêque de Rennes lui manda son vicaire général pour le prier de recevoir l'assurance de son affection sans réserve et le témoignage de sa reconnaissance.

Néanmoins, celte joie des âmes droites faisait la fureur des gallicans qui, loin de désarmer, redoublèrent d'intrigues et de calomnies.

« Oh ! mon bon ami, écrivait l'abbé Foisset à « M. de Salinis,la douce et consolante nouvelle !... a Le grand homme ne doit pas encore attendre « de trêve de la part de ses ennemis. Son humble « soumission leur causera du dépit, de l'humeur. « Us avaient dit que le bon prêtre lèverait l'éten- « dard de la révolte, qu'il se poserait le chef d'une « nouvelle hérésie. Ce serait une déconvenue « amère, si tant de sinistres prévisions allaient « se démentir. Et ils pousseront encore M. de La- « mennais avec aigreur. Ils l'accuseront de nou- « veau et calomnieront son silence, ses intentions. « Mais nous, qui sommes passionnément épris de « son génie et de sa gloire, nous ses admirateurs. « qui n'avons jamais cessé d'être ses amis, nous « le conjurons de ne point s'émouvoir de ces « aveugles persécutions. »

Ainsi parle un témoin de ces luttes, dont 1 apreté et l'acharnement passent l'imagination. Cette fois, le Pape ne mit plus de borne ni de réserve à ses sentiments véritables. Il prit franchement parti pour Lamennais contre ses ennemis de l'épiscopat et des puissances de l'Europe. « Assez, dit-il à ceux qui venaient lui en parler encore, assez : sa déclaration est formelle. Je vois clairement où tendent Les machinations secrètes et ouvertes contre ce cher fils, qu'on a si souvent défiguré à mes yeux. Je le retrouve tel que mon

cœur le voulait : une seconde fois je l'ai soumis à l'épreuve, et l'épreuve Ta grandi, Fa purifié à mes yeux. Àh ! je vais lui écrire moi-même pour le consoler et Fencourager, car je vois que ses ennemis ne désarment pas encore. »

Aussitôt Grégoire XVI, ému jusqu'aux larmes, prit la plume et écrivit cette lettre, qui restera pour la postérité comme un monument fidèle de la droiture de ses intentions, et aussi des persécutions auxquelles Lamennais était toujours en butte. On voit que le Souverain Pontife n'en ignorait rien, et il crut que sa voix haute et paternelle suffirait à y mettre fin. Hélas ! il se trompait.

A notre cher Fils F. de Lamennais.

Grégoire, Pape xvie du nom

« Oher fils, salut et bénédiction apostolique,

« Ce que nous nous promettions de votre fidélité envers nous et le Siège apostolique, nous voyons avec joie que vous l'avez fait enfin par une déclaration humble et simple que vous avez pris soin de nous transmettre par notre vénérable frère Barthelemi, cardinal évèque d'Ostie. Nous avons béni le Père des lumières, duquel nous vient cette si grande consolation qui, nous le disons vraiment avec le Psalmiste, a réjoui notre âme en proportion de la multitude de uns douleurs.

« Ainsi les entrailles de notre charité paternelle, cher Fils, s'ouvrent pour vous avec toute

la tendresse possible, et nous vous félicitons dans le Seigneur de vous être procuré une paix véritable et entière par les dons de Celui qui sauve les humbles d'esprit, et qui repousse ceux dont la sagesse est selon les principes du monde et non selon la science qui vient de lui. Car la plus illustre et la véritable victoire qui triomphe du monde, et qui attirera à votre nom une gloire éternelle, c'est que vous ne vous soyez point laissé détourner par des considérations humaines et par des embûches et des machinations ennemies, et que vous ayez fait tous vos efforts pour arriver là où vous appelait la voix du père le plus tendre d'après les règles de la sagesse et de la vérité.

« Continuez donc, cher Fils, à procurer à l'Eglise de pareils sujets de joie dans les routes de la vertu, de la docilité et de la foi, et employez les dons du talent et du savoir que vous possédez si éminemment, pour que les autres pensent et parlent unaninement suivant la doctrine tracée dans notre Encyclique. Notre joie se trouve déjà fort accrue par les soins que vous avez pris pour que notre Fils Gerbet, un de vos disciples, donnât sur ce sujet une louable déclaration que nous avons reçue; nous voulons en conséquence qu'il trouve ici un témoignage particulier de notre bienveillance.

« Il ne faut poinl dissimuler que l'homme ennemi sèmera encore la zizanie. Gepëndanl courage, cher Fils, et ferme dans votre saint-'

résolution, là ofo9 comme le proclame le Pape S. Innocent, est un rempart pour tous) là ou est la sécurité, Un porta V air i des flots f un trésor de Mens sans nombre. Là, attaché à la pierre qui est Jésus-Christ, vous livrerez avec courage et sûrelé les combats du Seigneur, afin que la saine doctrine fleurisse partout, et que la paix catholique ne soit troublée par aucune nouveauté ni aucun système, colorés même des plus séduisants prétextes.

« Nous mettons ici fin à cette lettre, que nous vous envoyons comme un témoignage de nos intentions pour vous. Nous ne demandons qu'une chose à Dieu qui dispense tous les biens, et c'est l'objet de nos plus ardentes prières : c'est que, par l'intercession de la très sainte Vierge qui est notre espérance, notre guide et noire maîtresse dans les jours de difficultés et d'orages, il confirme ce qu'il a fait ; et comme un présage d'un si puissant secours, nous vous donnons de tout notre cœur notre bénédiction apostolique.

« Donné à Rome, près Saint-Pierre, le 28 décembre 1833, l'an troisième de notre pontificat. »

Cette lettre, qui dissipait tous les doutes, qui raffermissait la confiance des amis de Lamennais et adoucissait leurs angoisses, ne fit cependant qu'augmenter la fureur de ses ennemis. Ils tentèrent un suprême effort pour vaincre la constance et la fidélité de l'illustre martyr de Dieu et des libertés de l'Eglise. Aux suspicions adroitement répandues ils joignirent les embarras

L AME N NAI S E t G E B B E T

matériels qu'ils lui suscitèrent de toutes parts. Les créanciers gagnés à la cause de ses adversaires, aboyèrent après ses chausses avec plus d'insistance que jamais. Us ne lui laissaient ni trêve ni merci. Tous les jours ils l'assaillaient dans sa retraite de la Chesnaie où il avait cherché le repos et le calme. Les choses allèrent à tel extrême qu'il fut obligé d'exposer à ses disciples sa situation, et de les prier de prendre leur volée. Quand il n'y a plus rien k glaner dans les champs, les oiseaux se dispersent.

Ah ! cette séparation dut être particulièrement cruelle à Lamennais, dans le temps qu'il avait le plus besoin de soutien et de consolation. Ils s'en allèrent, ses amis, emportant chacun un lambeau de son cœur. Gerbet resta seul auprès de lui, aimant mieux partager avec lui, le pain de sa pauvreté et de ses larmes que de l'abandonner à la solitude parmi les souffrances morales et les soucis matériels qui l'accablaient. Lamennais eut beau insister pou r qu'il s'en allât aussi, car quand il souffrait il aimait à souffrir seul, Gerbet était comme ces capitaines de vaisseau qui n'abandonnent le pont que quand les flots l'inondent et l'engloutissent déjà. Il resta près de son ami jusqu'à ce que sa présence lui fût une charge au lieu d'un soulagement.

Lacordaire, lui, était parti le premier, à la suite d'une discussion pénible qu'il eut avec le maîti sur le siège d'Anvers et la part glorieuse qu'y prit le duc d'Orléans.

Page 1