‹ Lamennais et le Saint-Siège, 1820-1834; d'après des documents inédits et les archives du VaticanChapitre 13 sur 65 · LK VOYAGE HK KOMK · texte numérisé non relu

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homme que j'estime et qui m'est si cher. » Quant à Taccueil a faire aux rédacteurs de V Avenir, s'ils viennent à Rome, il n'y a qu'à se souvenir de la parole d'or de saint Augustin : Dili^ite fiomines, interflcitc crrores. Lamennais a été maltraité par les Bourbons; quelques évêques, d'ailleurs respectables, l'ont pris en aversion ; « les bons jésuites euxmêmes ont poussé trop loin les précautions contre son système, en donnant un catalogue de propositions fausses ; ce qui n'appartient qu'au pape »... Il a erré certainement, et « soutenu des maximes fausses et des principes dangereux; mais il est homme, c'est un génie, il est français; il conviendrait selon moi de l'apaiser, de le bien accueillir, de confesser qu'il a raison en certaines choses », sauf à « le prier, à lui commander même, paternellement, de ne plus s'embarrasser de questions politiques ». On ne saurait approuver ses doctrines ; il n'est peut-être pas opportun de les condamner, a Un accueil honorable, l'offre de quelque emploi, un effort pour lui eraorner le cœur et lui faire entrevoir combien l'Église et le pape attendent de sa personne, pourraient peut-être le faire revenir vers nous et l'écarter de l'abîme sur les bords duquel il marche depuis plus d'un an'. »

1 Arch. Vat. Dossier Lamennais, Lottre du ii décembro tS^i.

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Tels étaient les conseils qu'on faisait entendre au souverain Pontife. Ils différaient de ton, de point de vue, de tendance; ils ne s'accordaient guère qu'en un point, à savoir que Lamennais était un homme du plus grand mérite et qu'il s'était trompé gravement. Sur la conduite à tenir à son égard, Baraldi et Ventura insistaient pour la bienveillance, et, si l'on peut dire, les caresses; Lambruschini voulait qu'on lui fit davantage sentir une leçon nécessaire. Ventura seul demandait un examen formel des doctrines. Et il était d'accord en cela avec ses amis de V Avenir. Les pèlerins étaient des hommes d'action qui, au moyen d'un visa ou d'un laissez-passer pontifical, entendaient mettre hors de discussion leur programme politico-religieux.

En annonçant à son frère Jean son départ pour la Ville éternelle, Lamennais l'assurait que son cœur était exempt d'amertume. Hélas ! ce ne peut être vrai que d'une minute rapide. Toute sa correspondance témoigne que la suspension forcée de V Avenir — et on le comprend — avait bouleversé l'àme du lutteur.

Une fois parti de Paris, en cours de route, l'espoir dut renaître ; car les « marques de

vive sympathie », lisons-nous dans les Affaires de Rome^ furent prodiguées aux pèlerins de Dieu et de la liberté.

A Lyon, ils firent visite à M^'"" de Pins; et Lamennais — comme le prélat s'empressa d'en instruire le cardinal de Grégorio* — renouvela les protestations de la soumission la plus absolue aux décisions du Saint-Siège, cjuellesqu elles fussent ■. A Marseille, Tévêque et son neveu se mirent en frais pour fêter les voyageurs ^ L'abbé de Mazenod avait eu l'occasion de faire savoir qu'il tenait V Avenir * pour un déplorable journal. Mais ce dissentiment ne l'empêchait pas d'honorer le caractère, d'admirer le génie et de partager l'ultramontanisme de Lamennais. Se souvenant de ses relations anciennes avec Pacca, il n'iié-

* Arch. Vat. Dossier Lamennais. LcUre du 9 déc. i83i.

- Lamennais avait répondu déjà dans le même sens à quelques remontrances du prélat. (Voir dans Forgues, II, p. 214, les lettres échangées en août i83i).

' Lamennais le mande à Gerbet dans une lettre du 20 décembre i83i (Blaize, II, p. 87.)

■' Le a6 octobre i83o — dix jours après l'apparition de Y Avenir — le fondateur des Oblats écrivait à un supérieur d'une maison de son ordre qu'il défendait la lecture de ce journal et interdisait d'en renouveler l'abonnement : « C'est grand'pitié, ajoutait-il. de voir un homme de génie perdre son temps à faire des articles de journaux pour établir un système ridicule ». (Lettre inédite). — Un peu plus tard, en i83i, Mazenod fit part à Lamennais lui-même de ses critiques (voir Blaize, II, p. 76 et Vie de M^^' Charles-Joseph-Eus;ène de Mazenod. évêque de Marseille, I, p. 687).

1 ',o LAMENNAIS ET LE SAINT-SIEGE

sita pas à remettre spontanément à son hôte une lettre de recommandation pour le cardinal.

« Je ne partage pas toutes ses idées, disait le vicaire général de Marseille, mais je connais ses vertus, sa simplicité, son attachement au Saint-Siège... Il n'ignore pas les préventions défavorables qui Font devancé dans la Ville sainte ; mais fort des dispositions de son âme toute catholique, il ne craint pas de subir Tépreuve qu'elles lui préparent... Daignez, Monseigneur, admettre M. de la Mennais auprès de vous ; et ses paroles, qui sont l'expression de son âme, persuaderont, mieux encore que sa plume, à votre Eminence, qu'elle peut le présenter, à notre Saint-Père le Pape, comme un fils respectueux et soumis qui ne demande pas mieux que de faire éclater son obéissance aussi loin et aussi haut que sa renommée. »

Ces bons offices ne pouvaient qu'animer les voyageurs à l'espérance. La terre italienne leur ménagea encore quelques surprises agréables. Quand ils passèrent à Pise, le général des Servîtes s'empressa de visiter Lamennais pour lui exprimer son admiration pour V Avenir : il en trouvait la politique au-dessus de toute censure, malgré tout ce qu'avait pu en écrire Ventura \

1 Blaize, II, p. 80. Lettre du 20 décembre t83i.

A Florence, les voyageurs virent plusieurs fois le nonce. M""" de Brignole les trouva très détachés des partis politiques, uniquement préoccupés de la liberté de FEglise et de l avenir religieux de la France, bien disposés à obéir au pape. 11 prit la liberté de leur recommander la prudence dans les idées, la modération du langage, et il les instruisit du caractère antireligieux des libéraux romagnols. De leur côté, les rédacteurs de YAuenir s'expliquèrent avec franchise sur la ligne politique de leur journal et sur le gallicanisme des évèques. Bref, de ces entretiens, le prélat retint une impression favorable : ces hommes étaient sincères, fort éloignés de la démagogie, pleins de talent et de zèle; leur voyage à Rome servirait à les rendre plus circonspects, comme aussi il pourrait — vu leurs nombreuses relations en Irlande et en Allemagne — aider le Saint-Siège à mieux connaître Fétat des affaires religieuses*.

A Rome, Pacca fut aussi très accueillant et le général des Théatins, oubliant noblement la polémique de février i83i, se mit au service de son ami d'autrefois avec Fempressement le plus généreux. Tout cela était de bon augure '.

Cependant, l'amertume parfois et lex-

' Arch. Val. Dussici Lamennais. Lettre du 24 décembre i83i. - Blaize, p. 89, 91. Lettre du 8 et du 28 janvier iSBu.

I4.i L\MENNÂIS ET LE SAINT-SIEGE

trême obstination dans les idées de ï Avenir prenaient le dessus, chez Lamennais, de la façon la plus inquiétante. Pendant son séjour à Gènes, le fait se produisit dans une visite chez des amis. Quelqu'un qui était présent se hâta d'écrire à Vuarin : « J'ai vu l'abbé de la Mennais à son passage; il nous a donné une soirée, et trois heures durant nous l'avons entendu colérer, extraguer, déraisonner. Quantum niutatus ah illo ! Son hérésie politique pourrait bien le jeter dans l'hérésie religieuse ; il va à Rome pour convertir le pape, et si le souverain Pontife a l'impertinence de lui rire au nez, M. l'abbé pourrait bien lui retirer le brevet d'infaillibilité, qui, je le crains, n'a été concédé au Saint-Siège qu'à charge par lui de reconnaître l'infaillibilité de M. l'abbé de la Mennais et de son école'. » L humour ne devait pas être étrangère au signataire de cette lettre et un don naturel de caricaturiste aura ici forcé les traits. Mais il faut convenir aussi que, dans les explosions violentes comme celle de Gênes, c'était le vrai fond de l'àme impatiente et orgueilleuse de Lamennais qui s'échappait à la surface.

Le gouvernement français avait recommandé à son représentant à Rome la vigilance.

1 Re\ue des Deux Mondes^ i*^"" nov. igoa, p. 191.

LE VOYAGE DE ROME l4'^

Peu de temps après Tarrivée des voyageurs dans la ville des papes (3o décembre i83i), Sainte-Aulaire mandait à Casimir Périer, chargé par intérim du ministère des Affaires étrangères :

a M. Tabbé de la Mennais et le comte de Montalembert sont à Rome depuis quinze jours. Ils se sont présentés à l'ambassade avec les égards convenables. Dans une visite cfue je leur ai rendue, ils n'ont point parlé du motif de leur séjour, mais ils ont annoncé l'intention de le prolonger pendant plusieurs mois. J'étais informé qu'ils n'avaient point vu le pape. C'est sans doute en suite de l'inutilité de leurs démarches pour obtenir une audience, qu'ils ont réclamé mon intervention. Par un billet à la date de ce matin, ils me prient de les présenter au Saint-Père. J'ai communiqué ce billet au secrétaire d'Etat, (fui prendra confidentiellement des ordres et m'en donnera avis. Je ne ferai de demande officielle pour obtenir l'audience que si nous sommes d'accord sur ce qui doit y être dit. »

L'ambassadeur de France ne tarda pas à être fixé sur les intentions de Grégoire XVI.

« La réponse n'a point été favorable quant à l'audience particulière. On m'a prié de demander seulement la permission de présenter l'abbé de la Mennais et ses compagnons de voyage, auxquels on désirait ne parler qu'en

ma présence. Si ceci ne préjuge pas que le pape refuse de recevoir personnellement l'abbé de la Mennais, au moins n'y consentira-t-il que lorsque les questions auront été posées et peut-être examinées à Tavance par les théologiens ^ »

Etant donnée l'attitude de VAi^eniràïégard du gouvernement, il pouvait paraître singulier que ses rédacteurs fussent introduits au Vatican par l'ambassadeur de Louis-Philippe. Sainte-Aulaire s'en explique « avec ces messieurs », ne leur cachant pas « que la doctrine qu'ils venaient défendre semblait dangereuse pour la paix de l'Eglise de France » et que, par suite, un agent du roi devait se défendre d'une apparence même d'approbation. Les interlocuteurs de l'ambassadeur ne prirent pas l'observation « en mauvaise part ». Lamennais s'y appuya pour déclarer que « le carlisme » lui était indifférent et qu'il comptait même dans ce parti « ses plus vifs adversaires ».

Ces conversations se tenaient vers la fin de janvier. Les voyageurs profitèrent de leurs loisirs pour s'occuper de la défense de leur cause.

• Arch. Aff. étr., Borne. 970, f° 66, 74. Dépêche du 19 et du 34 janvier i832.

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