CHAPITRE
LE VOYAGE DE ROME : CE QU'EN PENSENT LES CHAN- CELLERIES, L'ARCHEVÊQUE DE PARIS, LES HOMMES CON- SULTÉS PAR LE PAPE.
Lamennais a vu tous les cabinets de l'Europe conjurés pour sa perte, au moment où il prenait le chemin de la ville éternelle avec ses deux compagnons « obscurs chrétiens, vrais représentants d'une autre âge par la simplicité naïve de leur foi ^ ». Des notes diplomatiques de l'Autriche, de la Prusse, de la Russie avaient, dit-il, précédé les voyageurs, a On y pressait le pape de se prononcer contre ces révolutionnaires audacieux, ces impies, séducteurs des peuples qu'ils poussaient à la révolte au nom de la religion. Le gouvernement français agissait dans le même sens-. »
Les historiens ont répété ces assertions catégoriques, sans se demander assez où en étaient les preuves. Voici exactement ce qui eut lieu.
^ Affaires de Rome (éd. Cailleux, i836), p. ij. 2//yjV., p. 14.
no LAMENNAIS ET LE SAINT-SIEGE
Trois jours avant le départ de Lamennais pour Rome, le ministre de Tlnstruction publique et des Cultes, Montalivet, écrivait à Sébastiani ministre des Affaires étrangères :
« Je crois devoir fixer votre attention particulière sur ce voyage de Tabbé de la Mennais, qui vous paraîtra sans doute devoir être l'objet d'instructions spéciales à transmettre à M. l'ambassadeur du Roi auprès du pape. La révoltante absurdité du système religieux de Técrivain pourrait être considérée comme un préservatif suffisant, dans une cour connue pour sa circonspection et sa lenteur à se prononcer. Mais comme il ne manquera pas de se prévaloir de sa couleur ultramontaine au foyer même de rultramontanisme, il importe que M. le comte de Sainte-Aulaire soit prévenu et invité à prendre des mesures contre Tusage que M. de la Mennais pourrait faire de ce moyen de séduction.
« Je n'ai pas besoin d'insister sur Tintérét que doit mettre le gouvernement à ce que cet ecclésiastique ne puisse pas, à son retour en France, se vanter d'avoir obtenu la moindre approbation du Saint-Siège en faveur de ses opinions, dont l'effet, si elles pouvaient jamais se propager, serait de troubler l'harmonie des rapports de l'Etat avec l'Eglise, réglés par le concordat passé en 1801 entre
le Saint-Siège et le gouvernement français et les lois qui en découlent'. »
Après avoir ainsi pris ses positions, le ministre gardien du Concordat assurait à son collègue que « le système » et le journal de Lamennais, repoussés par l'épiscopat, la presqueunanimitéduclergé, n'avaient d'autres partisans qu'un petit nombre de « jeunes prêtres dépourvus de lumières et d'expérience ».
Si diligent qu'il fut, le zèle de Montalivet se trouvait en retard. Dès la veille, Sébastiani avait écrit à Sainte- Aulaire :
« \'ous savez que cet ecclésiastique [L. M.] se rend en ce moment à Rome, avec deux de ses collaborateurs, dans le but ou sous le prétexte d'y défendre ses doctrines, bizarre mélange de l'ultramontanisme le plus exagéré et d'un ardent républicanisme. Quelque peu de chances qu'ait un tel système d'être accepté par un gouvernement aussi sage et aussi expérimenté que le gouvernement romain, il pourrait se faire que M. de la Mennais, dont on ne saurait méconnaître la vive intelligence et les talents distingués, réussit à ourdir, dans le chef-lieu du catholicisme, des intrigues dont nous éprouverions la fâcheuse influence. Je dois donc vous prier de le sur-
1 Arch. Aff. élr., Rome, 969, f'^ Sig. Lettre du 19 nov. i83'2.
veiller et de vous attacher à déjouer des tentatives aussi dangereuses pour la tranquillité publique que pour les intérêts de la religion. Les rapports où vous êtes avec M. Tévêque d'Hermopolis ' et la modération de ce prélat, connu depuis longtemps pour son opposition aux thèses de M. de la Mennais, pourront vous donner quelque facilité à cet effet-, »
Ces recommandations étaient plus vagues et moins pressantes que celles dont Montalivet aurait souhaité la transmission. Dans une dépêche du il\, Sébastian! n'ajoutait que ces lignes :
« Gomme il est possible que vous ne receviez pas régulièrement cette feuille [V Avenir]^ je crois devoir vous adresser un exemplaire du numéro dans lequel elle a annoncé le départ pour Rome de trois de ses rédacteurs. Il vous fera connaître le plan que s'est tracé M. de la Mennais et vous aurez dès lors plus de facilité à le déjouer. Si, ce qui nous paraît impossible, il pouvait surprendre même en apparence les suffrages du Saint-Siège, je ne dois pas vous cacher que cette circonstance compliquerait, de la manière la plus déplorable, les embarras que les dispositions d'une partie du clergé suscitent déjà au gouvernement du Roi. »
^ Frayssiuous était alors à Rome.
- Ihid.. Di'pèche du i8 uov. i832.
LE VOYAGE DE ROME Il3
Au reçu des instructions du i8 novembre, Sainte-Aulaire répondit qu'il verrait le pape et qu'il le croyait « disposé à comprendre ». Deux jours après ayant eu occasion de causer avec Bernetti, il reçut du secrétaire d'État l'assurance que Grégoire XVI ne favoriserait en aucune sorte les entreprises de Lamennais ^ . Après l'audience obtenue du pape, l'ambassadeur confirmait ses dires précédents :
« Je Tai trouvé [le pape] disposé ainsi que nous pouvions le désirer à l'égard de l'abbé de la Mennais et de ses doctrines. 11 les juge fâcheuses et menaçantes pour la paix de l'Eglise et le gouvernement. Plusieurs articles de YAuenir l'ont personnellement blessé ; il n'est point encore décidé à admettre les voyageurs en sa présence. Quoi qu'il en soit, je doute qu'ils aient lieu de s'applaudir de leur voyage". »
Telle est la pression que le gouvernement français exerça à Rome pour obtenir qu'elle se prononçât contre Lamennais. On le voit, Rome s'était déjà prononcée, avant le voyage des trois pèlerins de Dieu et de la liberté. Car, dans la conversation du 9 décembre i83i, GrégoireXVI ne fit que répéter à Sainte-Aulaire ce qu'il lui avait déjà dit une autre fois. Bien
1 Arch. Aff. étr. Rome, 969, f^ 347, 356. Dépêches du 6 et 8 décembre i832.
- Ibid., f'^ 359. Dépèche du 10 décembre i832.
Il4 LAMENNAIS ET LE SAINT-SIEGE
mieux, le langage de Grégoire XVI n'était qu'un écho de celui que jadis il avait entendu de la bouche de Pie VIII.
Lamennais a résumé lui-même d'une façon saisissante les leçons que VA\>enir donnait à Rome : « Votre puissance se perd et la foi avec elle. Voulez-vous sauver Tune et l'autre? unissez-les toutes deux à riiumanité telle que l'ont fait dix-huit siècles de christianisme. Rien n'est stationnaire en ce monde. Vous avez régné sur les rois, puis les rois vous ont asservi, séparez-vous des rois ; tendez la main aux peuples, ils vous soutiendront de leurs robustes bras et ce qui vaut mieux de leur amour ^ » De pareilles invites ne choquaient pas seulement les « idées reçues » et les « habitudes prises », mais d'autres choses infiniment plus respectables. Et voilà pourquoi V Avenir^ dès qu'il eut pris le rôle en vue duquel Lamennais l'avait fondé, fut regardé à Rome comme suspect. Qui croira jamais que Ventura se fût décidé à réprimander publiquement ses amis de la veille, par sa fameuse lettre du 7 février i83i, s'il n'avait pas eu la con-
1 Affaires de Ruine, p. 26,
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viction que le Souverain Pontife était le premier à blâmer la politique de V Avenir^ ?
Il ne faudrait point d'ailleurs s'imaginer que Grégoire XVI eût besoin du réquisitoire dressé par le général des Tliéatins pour savoir que penser de la feuille nouvelle. Avant qu'elle ne j)ariit, il connaissait les doctrines dont elle était Torgane. Les historiens ont vu en lui un moine camaldule, absorbé dans la contemplation des choses éternelles et fort étranger à celles de ce monde. C'est une fantaisie. Avant de monter sur le trône j)onti(ical, le cardinal Gapellari étaitpréfct de la Propagande, il avait été mêlé à la négociation du concordat avec les Pays-Bas ; avant d'être cardinal, il avait longtemps été consulteur de plusieurs congrégations romaines ; on peut dire, sans forcer les termes, qu'il était rompu aux affaires ecclésiastiques. Pour revenir à Lamennais, durant l'automne de ICS29, — Pie VIII était pape — le cardinal Gapellari avait reçu de Lambruschini la longue lettre citée plus haut où étaient exposées les raisons pour lesquelles le nonce ne croyait pas pouvoir se domestiquer à ce qu'il appelait la « faction menaisienne ». H serait ridicule d'insister davantage. Evidemment ce
^ Cette lettre suivit de cinq jours l'avènement de Grégoire XVI ; mais nous savons, par la correspondance de Lamennais, que Ventura était décidé à l'écrire dès avant janvier i83i (Voir Études, 5 juin 1910).
I Ib LAMENNAIS ET LE SAINT-SIEGE
n'est pas du comte de Sainte-Aulaire, ambassadeur de France, que Grégoire XVI avait à apprendre en novembre i83i, l'existence de Lamennais, la nature de ses écrits, quel accueil méritaient à Rome la personne et la doctrine de cet homme célèbre.
Il n'avait pas davantage à l'apprendre de Metternich. Le chancelier de l'Empire s'était préoccupé des « pèlerins de Dieu et de la liberté ». Le 2 décembre i83i, il avait envoyé à ce sujet au comte de Lutzow une sorte de méditation politique qu'il faut transcrire ici.
« La grande et véritable maladie du temps c'est un mouvement déréglé dans les esprits qui sont exaltés jusqu'à la folie ou abattus jusqu'à l'affaissement. Parmi les folies, celles dont sont atteintes des tètes françaises comptent au nombre des plus dangereuses dans leurs effets, car elles ne manquent jamais d'une certaine pratique.
« Deuxcausesinséparables dansleuressence, celles de la paix religieuse et de la paix civile, sont minées en France jusque dans leurs fondements : le désordre règne dans ce malheureux pays, lequel, on n'en saurait douter, va au-devant d'une dissolution complète ou d'une régénération véritable. Aussi souvent que dans des circonstances semblables les hommes veulent maîtriser la force natu-
relie des choses, ils ne font qu'en troubler le développement et en arrêter les crises que la Providence seule peut amener. Deux hommes, dont le caractère et l'esprit offrent plus d'un rapport, suivent aujourd'hui en France une même direction : M. l'abbé de la Mennais et le vicomte de Chateaubriand. Tous deux veulent renverser ce qui existe et ce qui n'est que le désordre revêtu de certaines formes légales, insuffisantes toutefois pour parvenir jamais à fonder solidement le pouvoir. Le premier le veut pour y substituer ce qu'il appelle le triomphe de la religion, et le second ce qu'il caractérise de celui de la légitimité. Et pour atteindre le but qu'ils se proposent, ils conduisent l'un et l'autre leur char sur une pente rapide, qui entraînerait la monarchie et la religion à leur perte certaine, si la religion pouvait périr, et si la monarchie réduite en cendres ne devait pas tôt ou tard renaître de ses cendres mêmes.
« En annonçant qu'il va se rendre à la source de la vérité religieuse, M. de la Mennais se rend coupable ou d'une impardonnable légèreté, ou d'un crime que les sentiments de la charité me défendent de caractériser. Si, dans YAwenir, il n'était question que de dogmes religieux, le reproche pèserait toujours sur ses auteurs de ravaler Tessence de la religion jusqu'à la forme d'une gazette
Ii8 LAMENNAIS ET LE SAINT-SIÈGE
chargée de défendre en même temps des intérêts politiques. Mais tel n'est pas le cas. Cette feuille est toute politique. Elle appartient au désordre, comme les feuilles dévouées au pur radicalisme. Et c'est la censure de pareils actes que M, de la Mennais ose réclamer de l'infaillibilité du chef de l'Eglise ! Le Saint-Père séparera-t-il la question religieuse de la question politique, les doctrines évangéliques des doctrines de législation civile, les doctrines gallicanes de celles des doctrinaires français politiques ? L'entreprise est difficile. Et s'il ne le fait pas, l'éloge comme la censure portera constamment sur le bien confondu avec le mal.
(( M. de la Mennais prêche pour la liberté de l'autorité ecclésiastique. Mais il défend en môme temps celle de l'enseignement et de la presse. Le Saint-Père, en soutenant la première de ces libertés, réprouvera-t-il les deux autres ^V Avenir confond l'égalité sociale avec l'égalité évangélique ; il défend les théories les plus subversives de l'ordre social, avec la même chaleur avec laquelle il défend la hiérarchie de l'Eglise. En un mot, les rédacteurs de cette feuille amalgament les choses les plus diverses, ils mesurent à un même degré la persécution d'un bon prêtre et la condamnation judiciaire d'un rédacteur en chef d'un journal révolutionnaire. »
Lutzow était prié de mettre sous les yeux du pape cette dépêche d'un caractère très spécial. Il sentit — mieux que Metternich, ce semble — ce qu'une pareille démarche avait de pédantesque suffisance. Il commença par avoir avec Bernetti un entretien ; puis il lui envoya les réflexions du chancelier, en les accompagnant de la note ci-jointe.
« Je vous le répète, Monseigneur, on a cru remplir un devoir de conscience en traitant un sujet qui, sous plusieurs rapports, dépasse les limites de l'autorité séculière ; et assurément on ne s'est pas cru autorisé de hasarder un conseil vis-à-vis de l'autorité suprême. Mais il peut être permis à l'homme d'Etat placé dans une position qui le met au fait de la situation des choses en France et en Europe, et qui les embrasse dans leur grand ensemble, de faire un appel à la haute sagesse de cette même autorité, dans une circonstance dont on ne saurait méconnaître l'extrême importance. »
Sans entrer dans une discussion de principes sur les limites de l'intervention des puissances séculières, Bernetti écrivit à Lutzow :
« Je puis assurer à Votre Excellence que le Saint-Père partage pleinement les idées indiquées dans la feuille [venue de Vienne], et qu'il regarde VAvenir, non comme un
organe religieux, mais comme un périodique à tendances révolutionnaires, ^'otre Excellence peut assurer le prince de Metternich que Sa Sainteté saura distinguer, dans cette affaire, ce qui est religieux de ce qui est politique... Le Saint-Père voit la difficulté de la position dans laquelle l'imprudente démarche de Tabbé de la Mennais aboutit à le placer. Mais, Votre Excellence peut en être persuadée, de la part du Saint-Siège, la pondération et la sagesse ne feront pas défaut pour prendre le meilleur parti, en défense des justes principes religieux et des salutaires principes sociaux qui seuls peuvent garantir Tordre public et la tranquillité des États'. »
On voit par là à quoi se réduit la formidable poussée qui, au dire de Lamennais, serait venue de Vienne pour entraîner à condamner VAwenir le Saint-Siège qui n'y pensait pas. Loin de recevoir d'ailleurs une sentence dictée, le pape fait savoir qu'il a son jugement formé déjà ; quant à la conduite qu'il tiendra à l'égard de Lamennais, il ne s'en explique point avec le cabinet autrichien. Sa dignité le lui interdisait, comme les convenances auraient défendu à Metternich de s'en enquérir. C'était là une question de pur gou-
* Arch. Vat. Curr. Ainb.
vernement ecclésiastique, pour laquelle Rome se suffisait à elle-même; à bon droit elle aurait regardé comme une prévarication d'en discuter avec un homme d'Etat; les hommes d'Eglise ne lui manquaient pas ])Our la résoudre, A Paris l'avènement de la monarchie de juillet avait amené le départ du nonce Lambruschini ; mais un chargé d'affaires était demeuré, déjà familiarisé avec notre pays, intelligent, actif, prompt à démêler les affaires, empressé à instruire sa Cour de ce qui lui importait. De plus, les évêques étaient là pour exprimer un avis, si besoin était. Et autour de lui, Grégoire XVI avait ses conseils ordinaires, pour l'aider à tirer des rapports venus de France les conclusions opportunes.
Avec une attention très éveillée, l'épiscopat avait suivi du regard les trois rédacteurs de l'Avenir faisant le voyage de Rome. Fort probablement la pensée de beaucoup d'entre les prélats du royaume se retrouve dans celle de l'archevêque de Paris. A la veille du départ des pèlerins, M'''"' de Quélen faisant visite à l'abbé Garibaldi, chargé d'affaires à la nonciature, lui communiquait ses inquiétudes et ses désirs. Il était étonné que
ii.1 LAMENNAIS ET LE SAINT-SIEGE
Lacordaire et Lamennais fussent partis sans prendre congé de lui et sans lui demander un celebret. Sans doute, dans un entretien qui avait eu lieu au mois d'août, il avait été plus satisfait de l'attitude de Lamennais, mais ce contentement ne modifiait en rien son opinion sur les doctrines de V Avenir. Sur celles-ci, il était d'accord avec la plupart de ses collègues. La crainte seule de soulever des questions déplaisantes pour le Saint- Siège ou alarmantes pour le gouvernement, empêchait Tépiscopat de se prononcer ouvertement contre le journal. Rome, saisie par les intéressés eux-mêmes, pourrait difficilement garder la même réserve. A tous les partis qu'elle pourra prendre, il y a d'ailleurs des inconvénients. Si on se tait, les menaisiens diront qu'on n"a pu les condamner. Si on les encourage, même vaguement, ils abuseront de ces encouragements. Si on les blâme, fûtce sur un point, n'auront-ils pas la tentation de se révolter? Que le Dieu de lumière inspire le Saint-Père pour le plus grand bien de la religion ! Personnellement, Farchevêque aimerait assez une sorte de via média. Le pape, sans porter un jugement sur les doctrines de V Avenir, dirait à Lamennais avec une bonté paternelle et une fermeté apostolique : «Vos discussions mettent le trouble dans l'Église de France ; cessez d'agiter des
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questions pareilles; je vous impose là-dessus le plus absolu silence. » Une telle démarche pourrait être utile; et en tout cas, elle n'aurait aucune conséquence fâcheuse.
Ayant rapporté au cardinal secrétaire d'Etat ces propos de Quélen, Garibaldi ajoutait :
« Je n'ai rien de particulier à dire sur Tabhé de la Mennais, Il est bien connu à Rome et ses idées y doivent avoir l'appréciation qu'elles méritent. Ici il est regardé comme un homme d'un singulier talent, un des premiers, pour ne pas dire le premier écrivain de France. Il a un parti, et qui n'est pas mince, dans le jeune clergé. Mais il est hors de doute que l'épiscopat et tous les ecclésiastiques graves et un peu âgés lui sont contraires. Parmi les fidèles, quelquesuns le désapprouvent entièrement, d'autres avouent que généralement ses idées sont bonnes et que son journal, à un certain point de vue, est bien méritant de la religion; mais ils déplorent qu'il ne consacre point son talent à des ouvrages plus utiles, qu'il lie les intérêts de la religion à des principes politiques mauvais ou du moins dangereux. Peutêtre quelques laïques partagent-ils au contraire toutes les opinions de la Mennais. Personnellement, il me paraît que ce prêtre a beaucoup de foi et beaucoup de zèle, mais je crains que par malheur ces belles qualités
ne soient pas accompagnées de Thumilité chétienne qui les rendrait encore plus belles ^ »
Avant de quiter Paris, Lamennais et Lacordaire se présentèrent à M''"' de Quélen pour prendre congé de lui. L'entretien dura plus de deux heures. De son mieux, le fondateur de VAveni?' expliqua au prélat ses idées, plaidant leur justesse et leur convenance. Il ne put rien gagner. « Si vous vous étiez contenté, répliquait Quélen, de soutenir les vrais intérêts de la religion, de défendre le dogme, la discipline, les prêtres, de réclamer contre les injustices et les outrages dont le catholicisme est victime, vous auriez eu pour vous tous les évêques et tous les hommes de bien. Mais vous vous êtes mis en tête de ruiner le système actuel d'administration ecclésiastique, pour lui en substituer un autre qui n'est ni défendable, ni utile ; et vous avez mêlé aux questions religieuses d'absurdes principes politiques; vous avez pris le langage des journaux démagogues, vous avez loué et prêché la révolution ; et vous vous plaignez que les évêques, le clergé et les bons catholiques vous blâment. » A ces observations Lamennais n'opposant que des réponses vagues, le prélat conclut : a Si vous
1 Arch. Vat. Dossier Lamennais. Dépêche du i6 novembre i83i.
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aviez eu le dessein d'aller à Rome sans bruit, pour vous éclairer sur la valeur de vos doctrines, la chose serait simple et sans inconvénient. Mais vous avez annoncé votre voyage et son but solennellement ; et vous voilà dans une position déplorable. Vous ne pouvez espérer que le pape vous approuve, soit parce qu'il n'y est point personnellement disposé, soit parce qu'il sait que l'épiscopat en France vous est contraire et qu'il doit plus d'égards à l'épiscopat qu'à vos personnes. Reste donc que Rome vous condamne ou qu'elle ne veuille pas s'expliquer sur votre cas. Mettons qu'on ne vous condamne point formellement; si on ne se prononce en rien, quelle figure ferez-vous, de retour en France? Quelle sera votre conduite ? » Lamennais répondit : « Je ne cherche point une approbation pontificale ; il me suffit qu'on me dise que mes idées n'ont rien qui soit digne de censure.» — «Je ne sais, reprit l'archevêque, si le pape vous dira cela; en revanche, il pourrait vous dire : pourquoi, au lieu de faire appel directement au Saint-Siège, n'avezvous pas soumis votre doctrine au jugement des évèques? » — Cette question parut émouvoir Lamennais et l'embarrasser un peu. Il répondit pourtant : « Chacun des évêques pris à part n'aurait pas voulu porter un jugement sur mon compte; et dans les circons-
tances actuelles, ils ne peuvent se réunir pour prononcer en commun. »
Telle est, selon le récit de Quélen, la substance de la conversation échangée entre les pèlerins et l'archevêque de Paris, à la veille du départ. Garibaldi, à qui celui-ci en fit confidence, s'empressa de la rapporter au cardinal Bernetti'. Quélen n'avait quetrop raison, les événements devaient le montrer. Malheureusement, Lamennais était convaincu que l'approbation, au moins tacite, de Rome était certaine. Ce qu'il n'osa dire à l'archevêque de Paris, il l'avait dit à Montalembert: (( Une condamnation est impossible. »
Le pape n'avait pas attendu que les visiteurs eussent franchi les portes de la Ville éternelle, pour examiner quelle conduite tenir à leur égard. Suivant l'usage constant à Rome pour les affaires de quelque importance, il avait consulté et tenu conseil.
Le premier des personnages interrogés fut Ventura; et rien ne fait plus d'honneur à l'esprit comme au cœur de Grégoire XVI. Le général des théatins était très lié avec Lamennais ; il s'était expliqué publiquement sur
1 Ibid. Dépêche du ii novembre i83i.
V Avenir. Le votuni qu'on lui demandait sur Taccueil à faire aux « pèlerins de Dieu et de la liberté » a donc un intérêt particulièrement vif. En voici le résumé fidèle.
En écrivant sa lettre du 7 février i83i, Ventura avait cru remplir un devoir et donner à VAvenir la preuve d'une clairvoyante et courageuse amitié. Il n'a rien à retirer de ce qu'il avait énoncé pour le plus grand bien de ses frères d'armes. Mais il s'empresse d'ajouter que « les torts réels » de ces écrivains, en matière politique, n'empêchent pas qu'ils n'aient de « réels mérites » en matière religieuse; et il énumère ces mérites avec une complaisance oratoire : mérite d'avoir fait tomber la prévention que beaucoup d'hommes, en France et à l'étranger, avaient contre la religion catholique ; mérite d'avoir mis obstacle aux entreprises du gouvernement de juillet, lequel est essentiellement anticatholique ; mérite d'avoir brisé cette arme du gallicanisme, dont la politique française a tant abusé; mérite d'avoir toujours été les défenseurs intrépides de l'autorité pontificale.
Il est vrai, si les rédacteurs de VAvenir eussent pris son avis, ils ne seraient point venus à Rome avec tant de fracas, après avoir pour ainsi dire sommé le Saint-Siège de se prononcer sur leurs doctrines. Malgré tout, cet
appel au pape est édifiant ; il est un rare hommage rendu à la souveraineté pontificale; surtout si Ton considère que celui qui le rend est « un écrivain supérieur, un apologiste de premier ordre, un homme qui a consacré à la défense et à la propagation de la vérité vingt-quatre ans de travaux, de contradictions, et de polémiques ». Accusé d'être peu catholique, il proteste avec ses collaborateurs que le jugement du pape sur la querelle demeusera le sien. « Dans un siècle d'orgueil effréné, comme le nôtre, où les esprits font profession de dédaigner ou de mépriser l'autorité ecclésiastique », n'est-ce pas là un grand exemple? Et cette soumission ne doitelle pas valoir à ces hommes auprès du Saint- Siège, les dispositions les plus favorables ?
A Rome, ils ont contre eux une cabale organisée, dont le but est d'entraîner le pape à les humilier et à les condamner. A la tête de ce parti se trouvent le cardinal de Rohan, M^' de Retz, auditeur de Rote, et M«' Frayssinous. Mais celui qui en est « l'àme, le conseiller, le directeur, c'est le P. Rozaven, jésuite, ancien paccanariste, cartésien fanatique, ennemi personnel de M. de la Mennais contre qui il a provoqué les persécutions de la Compagnie, en abusant de l'imbécillité du défunt P. Fortis, pour arracher à ce général un décret où le supérieur de la Compagnie a pris
la liberté (sous les yeux de la congrégation de rindex, du Saint-Office, et du Pontife romain) de condamner sept propositions extraites de Y Essai sur V indifférence^ ». Mais ceci est peu pour « Tactivité et la perfidie » de Rozaven; avec son parti, il cherche à créer à Lamennais, dans Rome même, une réputation de chef de secte, d'adversaire de Fépisropat, de réformateur du catholicisme. L'auditeur de Rote pour la France aide de son mieux à cette campagne ; il a vu plusieurs fois le prince Gagarin, ambassadeur de Russie, pour lui monter la tète au sujet des idées révolutionnaires de V Advenir.
Il faut que le Saint-Siège soit instruit de toutes ces manœuvres, afin de n'être point exposé à servir, sans le savoir, les intérêts des plus viles passions.
A faire mauvais accueil aux pèlerins il y aurait d'ailleurs plus de scandale et de péril qu'il ne peut sembler au premier coup d'œil.
Lamennais est « le génie le plus extraordinaire du siècle », sa vie est « irréprochable », son « désintéressement héroïque », la «générosité de ses sentiments » hors de conteste. Son nom seul est une force, dans toute TEu-
^ Ce passage du Votum de Ventura nous révèle de qui Lamennais tenait ses idées sur Rozaven. — Concernant le décret de Fortis et l'attitude de Rozaven, voir Études, 5 juin 1908.
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rope. 11 a sur la jeunesse de tous les pays une influence considérable; il a groupé en France une centaine dliommes en une sorte de congrégation religieuse qui a des vœux, des règles, un noviciat, des maisons d'études' . Si les desseins de ses ennemis prévalent à Rome, qu'arrivera-t-il? Sa foi le défendra sans doute de la tentation de retourner contre la religion les armes dont il n'a usé que pour la défendre. « Mais la prudence conseille d'éviter les épreuves extrêmes à la vertu des hommes, surtout quand ils sont français. La science et la gloire sont choses périlleuses. Les applaudissements engendrent dans les âmes les plus nobles une estime d'elles-mêmes dont elles ont peine à se garantir. Sous le coup du mépris ou de l'oubli, elles s'irritent au point d'oublier tous les devoirs. » Ce ne serait pas la première fois que Rome aurait à regretter d'avoir eu trop d'égards pour la puissance de ceux qui peuA-ent faire la guerre avec les baïonnettes, d'en avoir eu trop peu pour la vanité des écrivains capables de déchaîner une lutte d'idées. On dira peutêtre : VAi^enir n'est qu'un journal. Il faudrait tout ignorer du temps présent pour croire
* Ventura exagère sans le vouloir l'importance de la congrégation de Saint-Fierrc ; mais celle-ci, quoiqu'à ses débuts, était une force réelle ; et l'on comprend à merveille qu'un avocat de Lamennais le rappelât au pape. (Woiv Eludes, 20 uov. 1910.)
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qu un journal n'est rien. « Un journal français particulièrement est une puissance qui vaut une armée » ; et plus que tout autre cabinet de l'Europe le gouvernement pontifical doit s'en préoccuper, parce qu'il est lui-même un pouvoir d'ordre moral.
Les circonstances sont douloureuses en France pour la papauté. Le gouvernement, par ses origines mêmes, est prisonnier de la Révolution ; s'il vient à prendre définitivement possession du pays, il faut s'attendre à une « persécution solennelle et acharnée ».
Quelle ressource providentielle, en face de cet avenir, que cette poignée d'hommes, qui « sans rien demander à Rome se bat pour Rome, s'oppose aux menées antireligieuses du gouvernement, déjoue ses desseins en les dévoilant, crie librement à la face du monde ce que la prudence ne permet pas à Rome de dire, mais qu'il est important que l'on sache et que Ton dise ». Rien donc de plus sage que de ne pas abandonner à euxmêmes ces combattants, de les « subordonner aux inspirations du Saint-Siège » pour qu'ils soient toujours « les défenseurs de la plus belle des causes et les apôtres de la vérité. »
Pour conclure pratiquement: i°que le Saint- Père, et surtout ses ministres, accueillent courtoisement les pèlerins.
2° En applaudissant à leur zèle et à leur
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courage, qu'on n'omette pas de leur faire observer avec bonne grâce qu'en beaucoup de points ils se sont montrés plus hardis que sages.
3" Se garder de leur promettre, et plus encore de leur donner, une approbation par écrit de leurs doctrines, même les plus orthodoxes, par crainte qu'ils n'abusent.
4° Pour procéder avec la maturité coutumière à Rome, le pape pourrait nommer une commission, composée du cardinal Vicaire Zurla, du cardinal Lambruschini, de M'"" Polidori, secrétaire du Concile, de M^'"" Frezza, secrétaire des affaires ecclésiastiques extraordinaires, du P. Orioli et du P. Lajacome.
5° Cette commission aurait pour objet d'examiner les mémoires des pèlerins, leurs doctrines, leurs travaux, et d'indiquer au Saint-Père les mesures à prendre afin que la religion conserve à son service cette troupe d'élite.
Le ton et la manière de ce votum sont assez différents de ceux que présentent en général les pièces de ce genre. Ventura insiste, s'émeut, exhorte, comme il aurait pu le faire dans une conversation avec le pape lui-même. Cette liberté et cette confiance étaient dans sa nature ; et la vive amitié qu'il avait pour Lamennais devait forcément transformer son rapport de consulter en un plaidoyer habile
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et chaleureux. Quelques endroits sont comme frémissants de passion, ou enflés par une imagination grossissante; d'autres sont coupes à arêtes trop vives par le désir d'être net. Dans son ensemble, ce votum était de nature à produire une impression profonde.
Il en produisit pourtant moins que le votum de Lambruschini, encore que celui-ci fut plus bref, plus simple et plus froid. L'ancien nonce de Paris observe que tout empressement auprès des rédacteurs de \ Avenir serait regardé par eux comme une présomption en faveur de leurs doctrines; que Tappel de Lamennais à Rome est d'un homme qui vient chercher un triomphe; qu'il est inouï et indécent qu'un écrivain, dont la doctrine n'a été l'objet d'aucun jugement ecclésiastique . somme publiquement le Saint-Siège de se prononcer sur sa cause ; qu'il s'agit en définitive de s'occuper de ce qu'a pu dire un journal ; que ce journal ayant touché à beaucoup de questions brûlantes, le moment troublé où l'on se trouve n'est peut-être pas très favorable pour prendre une décision qui s'impose aux esprits; que les cabinets européens ont les yeux fixés sur le pape et pourraient s'alarmer d'une apparence défaveur accordée à des publicistes si peu favorables aux gouvernements établis.
I >'l LAMENNAIS ET LE SAINT-SIEGE
De ces observations préliminaires, le cardinal déduit ses conclusions. Il ne convient pas, au moins à présent, de porter un jugement en forme sur les doctrines politico-religieuses de VA venir. Avant de recevoir les « pèlerins », le pape ferait bien de les renvoyer pour leurs explications à quelque membre du Sacré Collège, tels que le cardinal secrétaire d'Etat ou le cardinal Vicaire. Ceux-ci accueilleraient les voyageurs avec amabilité; mais, loin d'entrer dans aucune discussion, ils leur représenteraient Tinconvenance de leur sommation au pape et son inutilité; ils leur diraient, sans prévenir autrement la décision du Saint-Père, quelle peine on a éprouvée à Rome, en voyant les défenseurs vaillants de la religion s'aventurer en des théories politiques qui ont scandalisé les meilleurs catholiques de tous les pays. Que s'ils répliquent, comme il faut s'y attendre, qu'on les condamne parce qu'on ne les comprend pas, leur déclarer franchement « que les idées singulières, exagérées et extraordinaires n'ont jamais enrichi le monde scientifique et moral » et que tout homme « bien intentionné » doit « accorder la plus grande valeur à l'opinion des gens éclairés » quand celle-ci est contraire à la sienne. En somme
— et c'est le dernier mot de Lambruschini
— il n'y a qu'un parti à prendre : « leur
LE VOYAGE DE ROME l'iS
faire un bon sermon et les recommander à Dieu. »
En ce temps-là vivait à Modène un prêtre de vrai talent et de foi ardente qui avait fondé pour la défense de la vérité catholique une revue intitulée : Memorie di religione^ di morale e di litteratura. Il était notoirement favorable à Lamennais puisque sa feuille en avait loué les écrits. Le pape le connaissait et avait échangé avec lui quelques lettres jadis. Par son ordre, à la date du 3 décembre i83i, M°'Soglia pria Tabbé Baraldi dédire son avis sur les maximes de X Avenir et quel accueil il convenait de faire aux « pèlerins de Dieu et de la liberté ». La réponse est admirable d'indépendance et de cordialité. Baraldi n'oublie pas Tamitié qui le lie avec Lamennais, il ne lui sacrifie pas non plus le devoir de révéler sa pensée entière. Librement, Tâme tout émue, il raconte ce qu'il sait et il expose ce qu'il juge le vrai et le meilleur.
Dès les premiers numéros de \ Advenir, il a pris la liberté d'écrire à Lamennais — c'était à la fin de i83o — pour le supplier de rebrousser chemin*. La lettre demeura sans réponse. On sait que les remontrances faites un peu plus tard par Ventura ne lui valurent
' Voir Doruments d'histoire, février 1911^
i3r. LAMENNAIS ET LE SAINT-SIÈGE
qu'une réplique amère. EtV Avenir continua à développer ses idées favorites. Or celles-ci sont fausses : le principe de la souveraineté du peuple ayant pour corollaire le droit de révolte, est inadmissible. C'est « une erreur de logique énorme » de partir de l'état particulier dans lequel se trouve la France aujourd'hui, pour établir « une thèse qui bouleverse la constitution de l'Eglise et de la société, dénature l'esprit de notre religion et fait plier, à l'inquiet, troublé et mobile esprit de ce siècle le pacifique, l'éternel, l'immuable et saint caractère du catholicisme ». Lamennais rappelle TertuUien par « la force de sa dialectique et la fierté de son éloquence » ; Dieu veuille « qu'il n'ait pas une autre ressemblance fatale avec le bouillant africain ! » Et après avoir noté combien, jusque dans son concept de l'autorité pontificale, Lamennais est chimérique, Baraldi laisse échapper ce cri du cœur : « Je le confesse ingénument, Monseigneur, avant de commencer cette lettre, j'étais déterminé à excuser autant que je le pourrais les égarements d'un grand homme, mais en relisant ces feuillets de l'Avenir, je n'ai pu ne pas tenir un autre langage. Je serais heureux si on trouvait exagérées mes craintes, et je m'empresserais de souscrire à un jugement autorisé qui fut moins sévère que le mien, attendu qu'il s'agit d'un