CHAPITRE VII
LA CENSURE DE TOULOUSE : LES INSTANCES DE M«r D'AS- TROS A ROME, CONDUITE ET DIRES DE LAMENNAIS, LE BREF DU 8 MAI i833 A L'ARCHEVÊQUE DE TOULOUSE.
En même temps qu'il avait envoyé à Rome son catalogue des principales erreurs menaisiennes (i5 juillet), rarchevêque de Toulouse en avait fait part à tous ses collègues (17 juillet). Il voulait que, dans cette circonstance importante, Tépiscopat donnât « le spectacle d'une précieuse et sainte unanimité ». En priant les évêques de transmettre au Saint Père, dans le plus bref délai, leur adhésion à la censure ou le jugement qu'ils en auraient porté, M^' d'Astros ajoutait : « Les écrivains dont nous censurons la doctrine se montrant disposés à se soumettre au jugement du Saint-Siège, vous trouverez peut-être convenable d'empêcher, autant qu'il est en vous, qu'on ne publie, soit dans les journaux, soit de toute autre manière, les pièces que j'ai rhonneur de vous adresser. Peut-être même sera-t-il à propos qu'on ne se livre à aucune
controverse publique sur ces matières, jusqu'à ce que Sa Sainteté ait porté un jugement. On ne ferait que blesser Tamour-propre des personnes intéressées et Ton nuirait à la parfaite réunion des esprits. »
Le jour même où parut rencyclique Mirari, vingt et une adhésions étaient parvenues à Tarchevêque de Toulouse \ Peu à peu elles se multiplièrent. A mesure qu'elles se produisaient. M'"' d'Astros en donnait à Rome la nouvelle, marquant avec exactitude les nuances des réponses reçues, dressant ses statistiques^. Quand il vit que le nombre des adhérents devenait imposant, il proposa d'envoyer à Rome un théologien pour soutenir la censure devant la Congrégation compétente. Mais l'apparition de Tencyclique modifiait la situation. Le cardinal di Gregorio manda à rarchevèque qu'il convenait d'attendre l'effet de la parole pontificale. Si Lamennais rétractait ses erreurs, tout serait fini ; dans le cas contraire, le souverain Pontife aviserait aux mesures à prendre ; pour le moment il ne jugeait pas à propos de soumettre la censure à une commission cardinalice. Afin de ramener « la brebis errante », il préférait le silence à une procédure qui
• Lettre d'Astros à ses collègues, i5 août i832. - Archiv. Vat. Dossier Lamennais. Lettres au cardinal di Gregorio, 4î 3- i5 août i832.
risquait d'irriter. « Prions le bon Dieu, concluait le cardinal, c{ue les promesses, publiées avec tant d'éclat, et répétées de vive voix aux pieds de Sa Sainteté, soient accomplies, et qu'ungrand talent se persuade qu'en rétractant ses erreurs, il ne s'humiliera pas, mais au contraire se remplira de gloire'. »
Hélas! ni Lamennais ni les siens ne songeaient à faire amende honorable. On se rappelle la teneur de leur déclaration du I G septembre : V Avenir supprimé, et V Agence dissoute, ils pensaient avoir rempli tous leurs devoirs de catholiques. Cependant, l'archevêque de Toulouse cessa de faire des instances à Rome. Il attendit jusqu'au 3 novembre pour reprendre sa correspondance avec le cardinal di Gregorio. Voici comment il expliquait son long silence.
« En premier lieu, la crainte de fatiguer A'otre Eminence par des lettres multipliées sans nécessité.
« D'ailleurs, je ne doutais pas qu'on ne jugeât très bien à Rome que la déclaration était captieuse et insuffisante.
« De plus, je pensais que M. de la Mennais pouvait avoir envoyé à Rome une rétractation formelle de ses erreurs, et n'avait publié la déclaration insérée dans les journaux
' Ihid., Lrltre du 17 août i832.
que pour ne pas avouer publiquement qu'il s'était trompé. »
Ceci dit, le prélat en vient à exposer la situation présente.
« De Rome, on m'écrit que la déclaration de M. de la Mennais a été jugée bonne et que le R. P. Orioli aurait été chargé d'écrire à l'auteur que le Saint-Père en était satisfait.
(( En France, si on excepte un bien petit nombre d'ecclésiastiques de bonne foi qui se sont empressés de publier leur bien sincère soumission aux doctrines de l'encyclique, les menaisiens en général prétendent que l'encyclique ne condamne pas leurs doctrines, puisque M. de la Mennais n'y est point nommé, qu'il y est moins question de dogmes que de politique, et qu'en conséquence rien ne peut les empêcher de continuer à soutenir leurs principes. »
L'archevêque était d'autant plus autorisé à tenir ce langage que, dans Toulouse même, circulait sous le manteau une lettre de Montalembert où se lisaient ces lignes : « Nous n'avons rien à rétracter, puisque le Saint- Père en nous envoyant l'encyclique nous fit savoir par le cardinal Pacca que nos doctrines n'étaient pas encore examinées *. On ne rétracte point ce qui n'est pas condamné ; et
1 La lettre de Pacca ne dit rien de tel ; il suffit de la lire pour s'en convaincre.
on ne condamne point ce qui n'est pas encore examiné. Nous n'avons pu et dû voir dans l'encyclique qu'une chose, c'est que le pape place l'Eglise dans un camp, dans une position toute différente de celle où nous désirions la placer. Et comme c'est lui (et non pas nous) qui est obligé de gouverner l'Eglise, nous nous sommes respectueusement soumis à sa volonté, sans pour cela renoncer à aucune de nos opinions, à aucun de nos principes. »
D'autre part, il ne pouvait être douteux que la formule du lo septembre ne fut calculée en vue d'éviter une rétractation. Le prélat le démontrait en discutant le texte souscrit par les rédacteurs de VAvenir. Le prospectus d'un nouveau recueil intitulé Des études religieuses lui donnait lieu de craindre que le menaisianisme ne fût prêt à une nouvelle propagande. Il concluait donc, afin de remédier au mal :
« 1° Que le moyen le plus sûr serait que le Saint-Père confirmât par son autorité apostolique, en y apportant toutes les modifications qu'elle jugera nécessaires, la censure des évêques...
« 2° Que cependant, comme cette confirmation pourrait exiger un temps assez long, il serait singulièrement à désirer que le Saint- Père donnât, dès à présent, à la censure des
évêques toute Tautorité que Sa Sainteté peut y donner sans porter un jugement proprement dit ; Sa Sainteté accomplira facilement cette fin, par la manière dont Elle pourra s'exprimer dans le bref qu'elle paraît avoir Tintention de nous adresser, en réponse à notre lettre du 23 avril.
« 3° Je ferai une dernière observation. S'il est vrai que le Saint-Père ait fait écrire aux signataires de la déclaration qu'elle en était satisfaite, il faut au moins entendre cette déclaration dans le sens le plus conforme aux intentions du Saint-Père ; et par conséquent supposer que, quand les signataires disent qu'ils sortent de la lice où ils ont loyalement combattu, ils se sont engagés par là à ne plus soutenir leurs funestes doctrines. »
Pour donner à l'expression de ces désirs une autorité plus grande. M'''' d'Astros terminait sa lettre en donnant les noms des prélats qui avaient souscrit à la censure, depuis l'encyclique, ou s'étaient prononcés d'une manière quelconque contre les erreurs menaisiennes ; le chiffre total des évèques non favorables à Lamennais s'élevait à 63'.
^ Avaient adhéré à la censure : Coulances, Séez, Valence, Saint-Brieuc, Viviers, Soissons, Saint-Claude, Blois, Moulins, Belley, Amiens, Fréjus, Luçon, Clermont, Saint-Flour-, Nancy .
S'étaient prononcés contre les doctrines nouvelles les archevêques de Paris, Bourges, Aueh, les évèques de Nantes,
Le cardinal di Giegoiio communiqua cette lettre importante au pape qui la garda pour la méditer à loisir. En répondant à M'''" d'Astros, il loua son zèle et son attachement au Saint- Siège et soumit à ses réflexions des considérations temporisatrices. La déclaration du lo septembre avait cela de bon que Lamennais, comme on pouvait le craindre, ne s'était pas entêté à défendre publiquement ses erreurs. Se taire est le commencement d'une soumission plus complète. Par des attaques personnelles, ne risque-t-on pas d'irriter Lamennais et de le pousser, sans le vouloir, à la révolte? « Il y a quelques évoques, parmi ceux qui ont adhéré à la censure, qui ont été frappés de cette crainte. » Et même un prélat « observe qu'en quelques diocèses on a commencé, avant d'admettre dans les ordres les jeunes ecclésiastiques, à exiger d'eux le serment de réprouver les doctrines de M. de la Mennais et de se conformer à la censure des évèques ». Sans prononcer que de telles mesures sont imprudentes, le cardinal le laisse entendre; il préfère au biuit des polé-
Vannes, Tulle, les vicaires capitulaircs de Beanvais, Verdun, Dijon, Langres.
D'après les statistiques dressées par l'archovèquc, sur •jZ prélats français. 5i adhéraient à la censure de Toulouse purement et simplement, 6 avaient donné une réponse équivalant à une adhésion pure et simple, 5 sans énoncer leur sentiment avaient déclaré s'en rapporter au jugement de Rome, 3 avaient gardé le silence.
•25o LAMENNAIS ET LE SAINT-SIÈGE
miques Tattention à « ménager ramourpiopie du chef et des disciples' ».
C'était renvoyer à un avenir mal défini Texamen de la censure. L'archevêque de Toulouse le comprit et s'inclina, a Après avoir exposé au Saint-Père mes réflexions et les faits dont j'avais connaissance, je n'ai autre chose à faire qu'à respecter la sagesse de ses conseils. Nous sentons tous ici combien il importe de ne pas aigrir le mal par des mesures qui humilieraient ceux qui sont tombés dans certaines erreurs. S'ils renoncent à les professer, nous aurons atteint le but désiré. Si au contraire ils renouvelaient leurs efforts pour les répandre, le Saint-Père dans sa sagesse examinerait de quelle manière elle devrait remédier au mal, et chaque évêque dans son diocèse y pourvoirait autant qu'il est en son pouvoir". » Dans une circulaire envoyée à tout l'épiscopat, le prélat rapporta à ses collègues où en étaient les choses (i 8 janvier i833).
Par tous ces détails, il est facile de voir comment Lamennais, dans ses Affaires de Rome a défiguré sa propre histoire. A l'en croire, le cardinal di Gregorio aurait dépensé dans cette affaire un zèle qu'il tenait du sang
' Archiv. Vat. Dossier Lamennais. Lettre de décembre i832. La date du jour manque à la minute. - Ibid., Lettre du le'janvier i833.
LA CENSURE DE TOULOUSE viSl
et la chaleur d un partisan de Tabsolutisme *. Quelles lettres plus calmes et plus mesurées que celles écrites par le grand pénitencier à M^' d'Astros.
Les pensées de Lamennais sur la conduite à tenir, à Féo-ard de la censure de Toulouse, ne se fixèrent pas en un moment. C'est à Munich — et probablement par Lacordaire arrivant de Paris — qu'il apprit l'acte des évèc{ues français. Son premier mouvement fut de le prendre fort au sérieux et de demander à Ventura un conseil; il était prêt, d'ailleurs, à ce qu'il disait, à remplir son devoir quel cju'il fût '.
Le général des Théatins demeure muet. A cinq ou six reprises, nouvelles instances de la Chênaie. Toujours le silence. Troublé d'une attitude dont il ignore les causes et croyant à une infidélité de la poste, Lamennais écrit de nouveau à Ventura, sous le couvert de la comtesse Riccini, une longue lettre. Il y explique comment il entend plaider à Rome, si on vent y juger la censure de Toulouse. Les évêques ont dénaturé sa pensée. Un avocat la rétablira dans sa vérité. Et Ventura
^ Affaires de Rome, p. ii.
- Lettre du 29 août i83-2. publiée dans Etudes, 5 juin 1910.
aSa LAMENNAIS ET LE SAINT-SIÈGE
est prié de tenir ce rôle ou de le confier à un ami. En exigeant cette procédure, on ne fait du reste que se conformer aux exemples des saints, comme il appert de Tépître yS de saint Basile \
Une lettre, écrite par Ventura le 6 octobre, finit, après de longs circuits, par arriver à la Chênaie. Nous ignorons sa teneur. Mais elle semble avoir eu pour effet de faire oublier à rintéressé la censure de Toulouse. Dans sa réponse à son ami italien, Lamennais est absorbé tout entier par le souci de faire Fanatoinie de la société contemporaine, particulièrement en France. A ses yeux, il y a quatre classes dliommes : les incrédules qui veulent détruire jusqu'au germe de toute pensé religieuse ; les indifférents dont Tàme grossière ne se remue que pour l'intérêt ; les routiniers c[ui retiennent la pratique et les croyances du passé sans trop savoir pourquoi ; et enfin la phalange chaque jour grossissante des esprits qui tournent le dos au catholicisme vieilli, pour s'avancer à la rencontre d'une religion nouvelle, issue du catholicisme, mais différente de lui, et seule capable de ramener les âmes à l'unité de culte et de procurer aux peuples le bonheur social. D'autre part, « chrétiens ou non chrétiens tous ont
^ Forguos, II, p. ■jlS/i. Lettre du i5 nov. iSli.
LA CENSURE DE TOULOUSE iji
eu une égale horreur des exécral^les systèmes politiques qui écrasent partout les peuples et créent de jour en jour une misère sans exemple, une servitude morale et physique contre laquelle se révoltent et la raison et la conscience et tous les sentiments les plus profonds et les plus invincibles du cœur humain. Et comme partout TEglise adopte et défend ces systèmes, se fait, se déclare Talliée de ceux qui les ont établis à leur profit, il s'ensuit qu'elle aliène d'elle, et par conséf[uent tend à séparer du christianisme, des populations encore croyantes ; de sorte qu'il faut prévoir, si rien ne change, une défection universelle... La société européenne, si longtemps imprégnée, saturée de christianisme, ressemble à une éponge que serrerait une forte main pour en exprimer jusqu à la dernière goutte de l'eau qu'elle renferme. »
Nous retrouvons là l'idée que Lamennais a exprimé cent fois. Dans la solitude de la Chênaie, ses méditations vont et viennent dans cet éternel sujet. Et la conclusion de ses tristes pensées est toujours la même : pendant que la foi est menacée de disparaître de l'Europe, « on s'occupe, oubliant tout le reste, de quelques intérêts matériels, de questions d'amour-propre, d'éplucher les phrases d'un journal et de disputer sur des mots avec la
a54 LAMENNAIS ET LE SAINT-SIEGE
gravité des Grecs du Bas-Empire. 0 mon Dieu, où en sommes-nous^? »
Malgré cette incurie de la vérité dont il accusait Rome, Lamennais revint au projet de s'y défendre. Il enverrait au pape une Justification en réponse à la censure des évoques ; ce seraient comme les éléments du plaidoyer à faire valoir, dans une sorte de déJjat contradictoire sans lequel toute sentence équitable paraissait impossible ; et on aurait, en publiant ce plaidoyer, un moyen d'agir sur Topinion. Après avoir ainsi dressé ses plans, sur Favis de ses disciples Lamennais y renonça, aux premiers jours de janvier i833.
A partir de ce moment il semble bien que son parti fut pris. Aucune correspondance à entamer avec Rome; cela n'aboutirait à rien qu'à se lier un peu plus et rien ne serait pire". Pas un mot sur l'encyclique en publiant le dernier compte rendu de X Agence ^ Inutile d'envoyer un mémoire pour répliquer à la censure; « les gens de science et de conscience savent à quoi s'en tenir sur le fond et il n'y a rien à dire aux autres... il s'agit bien de discuter avec l'Autriche, la Prusse, avec les Lambruschini, les Bernetti, les Rozaven. Laissons
1 Forgues, II, p. 258. Lettre du 3o novembre i832. - Lam. il Montalemhert, p. 44. '■*i janvier i833. ^ Ibid., p. 70, 12 février i833.
LA CE^'SURE DE TOULOUSE 'ib'j
aller les choses et n'entamons ni controverses ni négociations, avec les hommes dont la perversité abuserait de notre bonne foi et envenimerait nos paroles les plus innocentes. Jésus-Christ ne se justifia point devant les princes des prêtres, il se tut. Le Verbe divin s'envelopj)a dans un silence non moins divin. Il savait que ce qu'on cherchait n'était pas la vérité, mais le prétexte d'une condamnation, prononcée d'avance. Sa conduite nous trace la nôtre \ »
Ce cri d'orgueil méprisant nous fait deviner avec quels sentiments Lamennais s'explique sur la solution donnée par Rome à l'affaire de la censure de Toulouse :
« Des hommes, a-t-il écrit, tels qu'il s'en trouve toujours, de bonne foi peut-être, de petit esprit et à petites passions, furent poussés à se rendre près du pape l'écho de mille bruits vagues, inventés par la méchanceté hypocrite et propagés par la crédulité dévotement maligne. Osa-t-on alléguer des faits nécessairement controuvés Pou se fit-on écouter sans en alléguer? Comment admettre, sans rougir en soi, une de ces suppositions? Quel moyen de les rejeter toutes deux? Quoiqu'il
i Ibid., p. 98, 29 mars i833.
en soit, bientôt après les démarches faites à Rome, les journaux publièrent un bref de Grégoire XVI à M°' l'archevêque de Toulouse, dans lequel on avait l'intention évidente de nous désigner. ' »
L'origine du bref Litteras n'a point la bassesse qu'il plaît à Lamennais de dire. Le dilemme passionné par lequel il veut établir ou que ses ennemis ont trompé Rome ou que Rome a procédé avec une légèreté coupable, conclut uniquement contre lui. La vérité est beaucoup moins ténébreuse et elle fait plus d'honneur au Saint-Siège.
Au commencement de i833, la Congrégation des affaires ecclésiastiques extraordinaires fut priée de donner son avis sur la conduite à tenir au sujet de la censure de Toulouse. Le rapport préparatoire est un modèle d'analyse pénétrante et calme. Toute la carrière de Lamennais y est rapportée, ses mérites d'apologiste, ses combats pour la liberté de l'Eglise et les droits du Saint-Siège, ses excès de polémiste que l'on attribue à un manque de culture sacrée et à la méconnaissance de l'esprit dont s'inspire l'Eglise dans les questions délicates. Au point de vue philosophique, politique, religieux, le grand
^ Lamennais assigne la même origine au bref Litteras, dans une lettre à Emm. d'Alzon, lo août i833 {Mois littéraire, juillet 1901, p. 17).
LA CENSURE DE TOULOUSE ■JtH'J
écrivain a hasardé des principes discutables. Le Saint-Siège, Tépiscopat français, les gouvernements eux-mêmes s'en sont émus. D'autant que l'influence de riiomme était profonde, aussi bien hors de France qu'en France. Malheureusement aucun moyen n'a valu pour le contenir dans les bornes de la sagesse; il s'est offensé des remontrances de ses amis, comme des mesures prises par les évêques contre VAuenir; les avertissements très nets du souverain Pontife n'ont pas eu plus de succès. Jusqu'ici l'encyclique n'a abouti qu'à faire dissoudre \ Agence et suppiimerV Avenir. Et si cet acte marque un point d'arrêt dans la propagande menaisienne, il ne laisse pas sans inquiétude l'épiscopat qui se plaint que les idées condamnées demeurent en faveur. Dans ces conjonctures, que reste-t-il à faire? La lettre écrite par Pacca à Lamennais est trop nette, pour que les menaisiens puissent se vanter d'avoir un laissez passer du pape. D'autre part, l'examen de la censure de Toulouse n'est pas sans inconvénients : elle porte quelque trace d'esprit de parti et de gallicanisme ; tout l'épiscopat n'y a pas adhéré purement et simplement; entrer dans cette procédure serait se départir du système d'égards auquel on s'est décidé pour Lamennais; et au surplus l'encyclique a déjà touché les points qui tiennent peut-être plus à cœur aux
évêques. Dès lors, il faut un mezzo lerniiiie. L'archevêque de Toulouseréclameune réponse à la lettre du 23 avril. Les raisons qu'il invoque, la politesse, l'iionneur à rendre à un groupe considérable d'évêques, et l'importance de la question, demandent que le Saint- Siège ne garde pas le silence. On pourrait écrire un bref à M^' d'Atros. Et le secrétaire de la congrégation en trace une esquisse.
Les archives n'ont gardé qu'un seul s>oto de consulteur sur la posizione qui vient d'être résumée. Il y est conforme, sauf quelques observations concernant la rédaction du bref.
A la congrégation qui se tint en présence du pape, pour décider finalement si les conclusions du rapporteur devaient être acceptées ou modifiées, étaient présents Pacca, di Gregorio, Odescalclii, Zurla, Micara, Lambruschini, Sala et Bernetti. Les avis furent unanimes : pour le moment, il ne fallait ni examiner la censure ni qualifier par propositions les erreurs menaisiennes ; par lettre privée, le Saint-Siège pourrait d'ailleurs rappeler d'une manière générale son jugement ; mieux valait ne pas adresser le bref à tout Fépiscopat, cet éclat pouvant blesser Lamennais; l'archevêque de Toulouse ayant été le promoteur de la censure, c'est à lui qu'il convenait d'écrire; il serait chargé de com-
LA CKNSURE DE TOULOUSE .>'h)
muniquci' à ses collègues la lettre du pape'. Micara, comme les autres cardinaux, vota une par une ces décisions ; son amitié même pour Lamennais devait lui faire particulièrement apprécier la modération dans laquelle le Saint-Siège entendait se tenir à Fégard d'un écrivain ombrageux et jadis bien méritant. Une fois la mesure arrêtée, l'exécution tarda encore quelque temps. On eût dit que le pape hésitait à reprendre, avec les évêques de France, même une conversation confidentielle où le nom de Lamennais viendrait se mêler; comme si, au moindre écho qui en viendrait à ses oreilles, Texaltation de l'orgueil et de la colère risquaient de jeter dans la révolte le malheureux prêtre. Aux premiers jours de mai (8 mai i833), Grégoire XVI écrivit à M^' d'Astros la lettre dont parlent tous les historiens. Telles sont les origines de cette pièce que Lamennais rattache à d'obscures intrigues dont le Saint-Siège aurait été victime et complice.
Dans sa lettre, le pape disait au prélat : « Notre encyclique [3Iirari\ a été reçue par-
1 Arch. Vat. Dossier Lamennais. — Lamennais connut le résultat de cette délibération et sa date. Il s'en explique dans une lettre à Vuarin. 8 mai i833 {Bev. des Deux Mondes i"' nov. 1905, p. igj).
26o LAMENNAIS ET LE SAINT-SIÈGE
tout avec joie, empressement et religion, comme nous l'ont témoigné les évêques et des laïques recommandables dans tous les rangs de la société. Bien mieux, les auteurs euxmêmes des projets qui faisaient surtout l'objet de nos plaintes ont déclaré publiquement qu'ils se désistaient de leurs entreprises pour ne point faire opposition à nos volontés. Cette déclaration nous inspira d'abord la confiance qu'ils avaient accepté nos jugements d'une façon sincère pleine et absolue, sans équivoque d'aucune sorte, et que dans la suite ils en donneraient les preuves les plus convaicantes, en vertu même de cette foi dont ils ont si souvent protesté qu'ils étaient animés envers le Vicaire de Jésus-Christ. Cet espoir si doux avait relevé notre âme, au milieu des difficultés extrêmes qui nous tiennent inquiets sur le sort des intérêts de la religion. Mais ce qu'on répand aujourd'hui dans le public nous jette de nouveau dans la douleur. Et c'est pourquoi, a\*^c d'humbles prières, nous levons les yeux et les mains vers l'auteur et le consommateur de la foi, afin que, tous recevant de lui la docilité du cœur, nous puissions nous féliciter, selon les paroles du pape saint Célestin, de ce que le tumulte soulevé dans l'Eglise est enfin calmé dans la tranquillité la plus parfaite. »
Ce bref, si impatiemment attendu qu'il
LA CENSURE DE TOULOUSE -liyi
iùt par rarclievèquc de Toulouse, ne pouvait remplacer à ses yeux une approbation de la censure. Mais enfin, il témoignait de la confiance du pape dans les sentiments des évèques envers le Saint-Siège, il marquait Tinsuffisance de la déclaration du lo septembre, il blâmait discrètement les manifestations récentes par lescjuelles les rédacteurs avaient violé leur promesse formelle de ne plus propager leurs idées. Tout cela mettait Tépiscopat en bonne posture et rendait la situation plus claire. M^'' d'Astros exprima sa satisfaction, marqua les points acquis, et termina sa lettre de remerciements au cardinal de Gregorio par ses simples paroles : « Le bref du Saint-Père produira en France, je l'espère, un très bon effet. Il confirmera dans leurs bons sentiments les ecclésiastiques c[ui s'étaient déjà soumis et il rendra inexcusables ceux qui renouvelleraient les erreurs condamnées. Je vais l'adresser à tous les évèques de France. Je ne pense pas aller contre les intentions de Sa Sainteté en le laissant publier dans divers journaux \ » Le 20 juillet le bref parut dans V Ami de la religion.
Cet éclat était regrettable, mais nécessaire. Par leurs efforts incessants pour diminuer l'autorité de l'encyclique et tirer à eux la
' Archiv. \n\.,Dussicv Lamennais. Lettre du 2 juillet 18JJ.
lettre de Pacca, les menaisiens avaient réussi à mettre le pape dans une situation équivoque et son enseignement en échec. Une lettre de Lamennais à de Potter publiée par les journaux, Favant-propos et l'épilogue mis par Montalembert à une traduction du Livre des Pèlerins polonais de Mickiewicz montraient trop clairement quelles bornes souples et. fragiles les signataires de la déclaration de septembre donnaient à leur soumission. Après ce manquement public à une promesse solennellement donnée et dont la sincérité était défendue avec une jalousie si fière, la confusion d'idées qui régnait partout, contraignit le pape à sortir de la réserve qu'il gardait depuis plus d'un an; et la parole pontificale était une lumière utile à trop de consciences troublées, pour que l'archevêque de Toulouse eût le droit de la mettre sous le boisseau.
Les journaux s'emparèrent du document nouveau avec leur fièvre habituelle. C'était un malheur. Mais quel moyen de l'empêcher? Et si Lamennais se trouva mis en demeure de s'expliquer à fond sur son obéissance au pape, à qui donc en revenait la responsabilité première, sinon à lui-même ? A l'heure décisive, il avait biaisé, calculé, équivoque. Au bout de quelques mois, ses artifices ne résistaient plus au choc des événements. Le châtiment avait fini par rejoindre la faute.
Hélas! il était bien à craindre que cette logique des choses fut entrevue par le malheureux écrivain, comme une abominable conspiration des hommes. Que Guéranger et Combalot aient le malheur d'adhérer publiquement à Tencyclique, il raille ou crie à la platitude*. Le premier a pourtant pris la précaution de ne point nommer VAuenir et le second a déclaré que le pape ne touche pas à la philosophie du sens commun. Qu'importe à Lamennais ? On se sépare de lui pour demeurer avec le pape : c'est une trahison.
' Lam. à Montalembeit, p. 163, 178. 182. Lettres du 24 août, ai, 35 sept. i83j.